COMMENT DÉCRIRE CE QUE JE VIS
fiaient, se distendaient et s'ouvraient par
saccades, lançqnt au dehors une couronne
de petites pointes aiguës, déployant un
verticille de feuilles menues, pointues et
brunes qui s'allongeaient rapidement,
visiblement, pendant qu'on les observait.
Le mouvement était plus lent que ceux
d'un animal, plus rapide que celui
d'aucune plante que j'avais pu voir jus--
qu'alors.
En quelques minutes, sembla-t-il, les 3B Les Premiers hommes dans la Lune boutons des plus avancées de ces plantes s'étaient allongés en tige et ils avaient déployé un nouveau verticille de feuilles et toute la pente qui, si peu de temps auparavant, était une étendue de litière morte, s'assombrissait maintenant sous ses herbages rabougris, de couleur vert olive et dont les pointes hérissées étaient secouées par la vigueur de leur croissance.
. Je me retournai, et voilà qu'au long de la crête d'une roche, vers l'est, une frange similaire, dans un état à peine moins avancé, se balançait et se courbait, sombre, contre l'aveuglant éclat du soleil.
Au delà de cette plante se profilait la silhouette d'une plante massive, se bran-chant gauchement comme un cactus et se gonflant visiblement comme une vessie qu'on emplit d'air.
Vers l'ouest, je découvris encore une autre forme également distendue, qui s'élevait au milieu des autres végétations, Mais ici la lumière tombait sur ses côtés plats et je pus voir qu'elle était d'une teinte orange vif. Elle grandissait à vue d'œiL Si on détournait un instant les yeux, ses contours avaient changé : elle projetait des branches obtuses et bizarres, et, en peu de temps, elle se fut développée comme une sorte d'arbre de corail de plusieurs pieds de hauteur. Comparés à des végétations pareilles, nos cèpes terrestres, qui atteignent parfois des dimensions énormes en une seule nuit, seraient des traînards désespérants. Mais il faut dire que nos champignons crois-sent contre une attraction gravitation-nelle six fois plus grande que celle de la lune.
Au delà, hors de ravins et d'espaces plats que nous ne pouvions voir, mais où pénétrait le soleil, sur des rochers et des talus de rocs brillants, un hérissement de végétations aiguës et charnues grandissait sous nos yeux, se pressant tumultueuse-ment pour profiter de la brève journée pendant laquelle elle devaient fleurir, fructifier, se semer et mourir. Cette crois-sance était comme un miracle.
Pour compléter l'impression que nous eûmes, il faut avoir présent à l'esprit ce fait que nous apercevions tout cela à travers une glace épaisse et courbe, défi-gurant le paysage comme une lentille défigure les objets — des images qui étaient vives et nettes au centre du tableau, et, vers les bords, étaient ampli-fiées et irréelles.