‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 22 sur 36 · LA TÈTE ROUSSE DE CAVOR ÉMERGEAIT · texte numérisé non relu

LA TÈTE ROUSSE DE CAVOR ÉMERGEAIT

— Le ciel qui change, la mer qui bouge,

les collines et les arbres verts, les villes

et les cités resplendissant sous le soleil..,

Pensez, Cavor, pensez à des toits humides

sous les feux du couchant!... Pensez aux

fenêtres qui scintillent en reflétant l'in--

cendie du ciel!...

Il ne me répondit rien.

— Et nous voilà blottis et terrés dans

cette sale planète qui n'est pas un monde,

avec son océan d'encre caché dans les

abominables ténèbres de l'intérieur et, à

la surface, ce jour torride et ce silence

mortel des nuits. Et toutes ces choses qui

nous pourchassent maintenant, ces hor--

ribles êtres de cuir, hommes-insectes et créatures de cauchemar! Après tout, 'ils ont raison! Qu:avons-nous à faire ici, à les briser en mille morceaux et à apporter le désordre chez eux? Autant que nous pouvons le supposer, la planète tout entière doit être déjà à nos trousses. A chaque minute, nous pouvons entendre leurs pleurnichements et le bruit de leurs gongs. Qu'allons-nous faire? Où allons-nous aller? Nous sommes ici à peu près comme des serpents dans une villa de banlieue...

— C'est votre faute, dit Cavor.

— Ma faute! hurlai-je. Ah! Seigneur.!

— J'avais mon idée.

— Que le diable soit de vos idées !

— Si nous nous étions obstinés à ne pas bouger...

— Avec ces aiguillons?...

— Oui... Eh! bien, ils nous auraient portés.

— Par-dessus ce pont?

— Oui. Ils auraient bien été forcés de nous porter.

— J'aimerais mieux être porté par une mouche au long d'un plafond. Ah! oui, alors !

Je me remis à ma destruction-des cham-pignons. Soudain, une constatation inat-tendue me laissa stupéfait.

— Cavor! dis-je, ces chaînes sont en or I La tête dans ses mains, il était plongé dans de profondes réflexions. Il se tourna lentement vers moi, me fixa, puis, quand j'eus répété ma phrase, il abaissa ses regards sur la chaîne tordue qui lui entourait le poignet droit.

— Mais oui!... Mais oui! En effet!

Sa figure perdit presque aussitôt la passagère expression d'intérêt qu'elle avait eue. Il hésita un instant, puis s'embarqua de nouveau dans sa méditation interrom-pue. Pendant longtemps, je fus étonné de n'avoir pas plus tôt observé ce fait-et je finis par réfléchir que la lumière bleuâtre qui nous avait jusque-là éclairés avait altéré à nos yeux la couleur du métal. Dès que j'eus fait cette découverte, mes pen-sées suivirent un cours qui m'entraîna fort loin. J'oubliai que je venais de de-mander, quelques minutes plus tôt, ce que nous avions à faire dans la lune.

— De l'or!...

Ce fut Cavor qui parla le premier.

— Il me semble que nous avons deux voies à suivre...

— Lesquelles?

— Ou il faut essayer de nous frayer un

chemin, de vive force, au besoin, jusqu'à

l'extérieur et chercher la sphère jusqu'à

ce que nous la trouvions, ou que le froid

de la nuit lunaire vienne nous tuer, ou

bien...

Il se tut.

— Ou bien? fis-je, à peu près certain de

ce qui allait suivre.

— Ou bien nous pourrions tenter une

fois de plus d'établir quelque sorte de

relations avec ces gens de la lune.

— Pour ce qui me concerne, la première

alternative est la bonne.

— J'hésite...

.— Pas moi.

— Vous comprenez, dit Cavor, je ne

pense pas que nous puissions juger les

Sélénites par ce que nous avons déjà vu

d'eux. Leur monde central, leur inonde

civilisé doit se trouver beaucoup plus

loin, dans les profondeurs qui avoisinent

leur mer, Cette région de la croûte, dans

laquelle nous nous trouvons, n'est qu'un

district frontière, une région pastorale.

En tout cas, c'est là mon interprétation.

Ces Sélénites, que nous avons vus, peuvent

n'être que l'équivalent de nos bergers ou

de nos ouvriers d'usine. L'usage qu'ils ont

fait de leurs aiguillons — qui, 'selon toute

probabilité, leur servent pour les veaux

lunaires— le manque d'imagination dont

ils ont donné la preuve en s'attendant à ce

que nous soyons capables de faire exacte--

ment ce qu'ils faisaient, ieur indiscutable

brutalité, tout cela semble indiquer quel--

que chose de ce genre. Mais si nous avions

supporté...

— Aucun de nous n'aurait pu supporter

bien longtemps la traversée d'un gouffre

sans fond sur une planche large de six

pouces...

— Non, dit Cavor, mais alors...

— Mais alors, je ne veux rien savoir.

Il découvrit un nouveau filon de possi--

bilités.

- Supposez que nous ayons pu nous

réfugier dans quelque coin et nous

défendre contre ces travailleurs et ces

rustres... Si"nous pouvions, par exemple,

tenir pendant une semaine, il est probable

que. la nouvelle de notre arrivée péné--

trerait jusqu'aux parties plus populeuses

et plus intelligentes...

— S'il en existe.

— IJ doit en exister. Ou alors d'où

viennent ces extraordinaires machi--

nes?... — C'est probable, mais c'est la pire de nos deux chances !

— Nous pourrions tracer des inscriptions sur les murs...

— Comment savons-nous si leurs yeux apercevraient les marques que nous trace-rions?

— Si nous les gravions...

— Oui... peut-être...

Je nie lançai dans une série nouvelle de pensées.

— Nous ne pouvons sortir d'embarras; nous sommes venus sans armes, nous avons perdu notre sphère, nous n'avons pas de provisions, nous nous sommes exhibes aux yeux des Sélénites, nous leur avons donné à penser que nous sommes des animaux étranges, vigoureux et dange-reux, et, à moins que les Sélénites ne soient de parfaits imbéciles, ils doivent se mettre maintenant en devoir de nous chercher jusqu'à ce qu'ils nous trouvent, et, quand ils nous auront découverts, ils tâcheront de nous prendre, s'ils le peuvent, 011 ils nous tueront s'ils n'y réussissent pas... et voilà le dénouement! Quand ils nous auront pris, ils nous tueront proha-blement quand même, par suite de quel-que malentendu. Ainsi débarrasses de nous, ils pourront peut-être discuter à notre sujet sans que cela soit pour nous de grand prout...

— Continuez.

— D'un autre côté, voici de l'or qui se balance là comme d:' la simple fonte. Si seulement nous pouvions en emporter une certaine quantité, retrouver la sphère avant eux et repartir, alors...

— Alors...

— Nous pourrions rétablir les choses sur une base plus équitable. On pourrait revenir dans une sphère plus grande, avec des canons...

— Sonneur! s\''cria Cavor, comme s'il eut l'n tendu proférer d'effroyables hérésies. Je nie remis à jeter dans la crevasse de nouvelles poignées de champignons lumi-neux.

— Ecoutez, Cavor, dis-je, j'ai la moitié des voix dans cette affaire où l'opinion d'un homme pratique peut prevaIoir. Je suis un homme pratique, moi. et vous ne l'ètes certes pas. J'ai l'intention bien arrêtée de 11e plus me confier aux Sélénites et aux diagrammes géométriques, si je peux réviter.. voilà tout!... Repartir, révéler notre secret, ou au moins une partie, et revenir.

Cavor continua à méditer pendant quel--

ques instants.

— J'aurais dû m'embarquer seul, fit-il

tout à coup.

— La question à débattre, dis-je, est

de savoir dc quelle façon nous allons

retrouver la sphère.

Nous nous mimes à caresser nos genoux

en silence.

Puis, Cavor sembla se décider à accep--

ter mes raisons.

— Je pense qu'on peut avoir quelques

données, dit-il. Il est clair que, pendant

le temps où le soleil est de ce côté-ci de la

lune, l'air doit souiller à travers cette

planète-éponge du côté obscur vers le côté

éclaire. De ce côté-ci, l'air arrivera et

s'échappera des cavernes lunaires vers le

cratère... Or, nous nous trouvons ici dans

un courant...

— Et cela veut dire, reprit-il après un

silence, que notre situation n'est pas sans

issue : quelque part, derrière nous, cette

l'ente continue à s'élever. Le courant d'air

souffle vers en haut et c'est le chemin que

nous devons suivre. Si nous essayons de

grimper dans l'espèce de cheminée ou de

fissure qui doit se trouver là, non seule--

ment nous échapperons à ces galeries

dans lesquelles ils nous cherchent...

— Mais supposons que la cheminée soit

trop étroite?

— Nous redescendrons.

— Chut! fi s-je soudain.

— Qu'est-ce qu'il y a?

Nous écoutâmes. D'abord ce fut un

murmure indistinct hors duquel nous

démêlâmes bientôt les sons retentissants

du gong.

— Ils doivent croire que nous sommes

une espèce de veaux lunaires et qu'ils vont

nous effrayer avec ce vacarme!

— Ils viennent par cette galerie, dit

Cavor, c'est certain.

— Ils ne penseront pas à la fissure et ils

continueront leur chemin.

Nous restâmes aux (''coûtes pendant

quelques minutes.

— Cette fois, murmurai-je, il est pro--

bable qu'ils auront avec eux quelque

espèce d'arme ou d'engin.

Soudain, je me dressai d'un seul bond.

— Honte du ciel! m'écriai-je, il vont

nous découvrir! Ils verront les poignées

dl" végétaux que j'ai jetées en bas. Ils

vont...

Je 11e terminai pas ma phrase. Faisant

demi-tour et sautant par-dessus les cham-' JE GRAVISSAIS LA PENTE AVEC UNE GIGANTESQUE VIGUEUR. pignons, je gagnai l'extrémité supérieure de la cavité. Je vis alors que l'espace

libre remontait et se prolongeait

de nouveau en une fente que sui--

vait le courant d'air et qui se per--

dait dans les ténèbres impéné--

trables. J'étais sur le point de

recommencer mon escalade quand

une heureuse inspiration me fit

revenir sur mes pas.

— Qu'est-ce que vous laites?

demanda Cavor.

— En avant 1 en avant, répon--

dis-je.

Je pris deux champignons phos--

phorescents et, plaçant l'un dans

la poche de côté de mon veston

de flanelle, de façon à éclairer

notre fuite, je donnai l'autre à

Cavor.

Le tumulte que faisaient main--

tenant les Sélénites était tel qu'ils *

devaient se trouver déjà sous l'o--

rifice de la fissure. Mais il se pou--

vait qu'ils éprouvassent quelques

difficultés à grimper ou qu'ils

hésitassent à s'y engager, à cause

d'une résistance possible de notre

part.

En tout cas, nous avions main--

tenant l'encourageante connais.

sance de l'énorme supériorité

musculaire que nous donnait

notre provenance d'une autre

planète. L'instant d'après, je gra--

vissais la pente avec une gigan--

tesque vigueur, derrière les talons

bleuâtres de Cavor.

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