LA TÈTE ROUSSE DE CAVOR ÉMERGEAIT
— Le ciel qui change, la mer qui bouge,
les collines et les arbres verts, les villes
et les cités resplendissant sous le soleil..,
Pensez, Cavor, pensez à des toits humides
sous les feux du couchant!... Pensez aux
fenêtres qui scintillent en reflétant l'in--
cendie du ciel!...
Il ne me répondit rien.
— Et nous voilà blottis et terrés dans
cette sale planète qui n'est pas un monde,
avec son océan d'encre caché dans les
abominables ténèbres de l'intérieur et, à
la surface, ce jour torride et ce silence
mortel des nuits. Et toutes ces choses qui
nous pourchassent maintenant, ces hor--
ribles êtres de cuir, hommes-insectes et créatures de cauchemar! Après tout, 'ils ont raison! Qu:avons-nous à faire ici, à les briser en mille morceaux et à apporter le désordre chez eux? Autant que nous pouvons le supposer, la planète tout entière doit être déjà à nos trousses. A chaque minute, nous pouvons entendre leurs pleurnichements et le bruit de leurs gongs. Qu'allons-nous faire? Où allons-nous aller? Nous sommes ici à peu près comme des serpents dans une villa de banlieue...
— C'est votre faute, dit Cavor.
— Ma faute! hurlai-je. Ah! Seigneur.!
— J'avais mon idée.
— Que le diable soit de vos idées !
— Si nous nous étions obstinés à ne pas bouger...
— Avec ces aiguillons?...
— Oui... Eh! bien, ils nous auraient portés.
— Par-dessus ce pont?
— Oui. Ils auraient bien été forcés de nous porter.
— J'aimerais mieux être porté par une mouche au long d'un plafond. Ah! oui, alors !
Je me remis à ma destruction-des cham-pignons. Soudain, une constatation inat-tendue me laissa stupéfait.
— Cavor! dis-je, ces chaînes sont en or I La tête dans ses mains, il était plongé dans de profondes réflexions. Il se tourna lentement vers moi, me fixa, puis, quand j'eus répété ma phrase, il abaissa ses regards sur la chaîne tordue qui lui entourait le poignet droit.
— Mais oui!... Mais oui! En effet!
Sa figure perdit presque aussitôt la passagère expression d'intérêt qu'elle avait eue. Il hésita un instant, puis s'embarqua de nouveau dans sa méditation interrom-pue. Pendant longtemps, je fus étonné de n'avoir pas plus tôt observé ce fait-et je finis par réfléchir que la lumière bleuâtre qui nous avait jusque-là éclairés avait altéré à nos yeux la couleur du métal. Dès que j'eus fait cette découverte, mes pen-sées suivirent un cours qui m'entraîna fort loin. J'oubliai que je venais de de-mander, quelques minutes plus tôt, ce que nous avions à faire dans la lune.
— De l'or!...
Ce fut Cavor qui parla le premier.
— Il me semble que nous avons deux voies à suivre...
— Lesquelles?
— Ou il faut essayer de nous frayer un
chemin, de vive force, au besoin, jusqu'à
l'extérieur et chercher la sphère jusqu'à
ce que nous la trouvions, ou que le froid
de la nuit lunaire vienne nous tuer, ou
bien...
Il se tut.
— Ou bien? fis-je, à peu près certain de
ce qui allait suivre.
— Ou bien nous pourrions tenter une
fois de plus d'établir quelque sorte de
relations avec ces gens de la lune.
— Pour ce qui me concerne, la première
alternative est la bonne.
— J'hésite...
.— Pas moi.
— Vous comprenez, dit Cavor, je ne
pense pas que nous puissions juger les
Sélénites par ce que nous avons déjà vu
d'eux. Leur monde central, leur inonde
civilisé doit se trouver beaucoup plus
loin, dans les profondeurs qui avoisinent
leur mer, Cette région de la croûte, dans
laquelle nous nous trouvons, n'est qu'un
district frontière, une région pastorale.
En tout cas, c'est là mon interprétation.
Ces Sélénites, que nous avons vus, peuvent
n'être que l'équivalent de nos bergers ou
de nos ouvriers d'usine. L'usage qu'ils ont
fait de leurs aiguillons — qui, 'selon toute
probabilité, leur servent pour les veaux
lunaires— le manque d'imagination dont
ils ont donné la preuve en s'attendant à ce
que nous soyons capables de faire exacte--
ment ce qu'ils faisaient, ieur indiscutable
brutalité, tout cela semble indiquer quel--
que chose de ce genre. Mais si nous avions
supporté...
— Aucun de nous n'aurait pu supporter
bien longtemps la traversée d'un gouffre
sans fond sur une planche large de six
pouces...
— Non, dit Cavor, mais alors...
— Mais alors, je ne veux rien savoir.
Il découvrit un nouveau filon de possi--
bilités.
- Supposez que nous ayons pu nous
réfugier dans quelque coin et nous
défendre contre ces travailleurs et ces
rustres... Si"nous pouvions, par exemple,
tenir pendant une semaine, il est probable
que. la nouvelle de notre arrivée péné--
trerait jusqu'aux parties plus populeuses
et plus intelligentes...
— S'il en existe.
— IJ doit en exister. Ou alors d'où
viennent ces extraordinaires machi--
nes?... — C'est probable, mais c'est la pire de nos deux chances !
— Nous pourrions tracer des inscriptions sur les murs...
— Comment savons-nous si leurs yeux apercevraient les marques que nous trace-rions?
— Si nous les gravions...
— Oui... peut-être...
Je nie lançai dans une série nouvelle de pensées.
— Nous ne pouvons sortir d'embarras; nous sommes venus sans armes, nous avons perdu notre sphère, nous n'avons pas de provisions, nous nous sommes exhibes aux yeux des Sélénites, nous leur avons donné à penser que nous sommes des animaux étranges, vigoureux et dange-reux, et, à moins que les Sélénites ne soient de parfaits imbéciles, ils doivent se mettre maintenant en devoir de nous chercher jusqu'à ce qu'ils nous trouvent, et, quand ils nous auront découverts, ils tâcheront de nous prendre, s'ils le peuvent, 011 ils nous tueront s'ils n'y réussissent pas... et voilà le dénouement! Quand ils nous auront pris, ils nous tueront proha-blement quand même, par suite de quel-que malentendu. Ainsi débarrasses de nous, ils pourront peut-être discuter à notre sujet sans que cela soit pour nous de grand prout...
— Continuez.
— D'un autre côté, voici de l'or qui se balance là comme d:' la simple fonte. Si seulement nous pouvions en emporter une certaine quantité, retrouver la sphère avant eux et repartir, alors...
— Alors...
— Nous pourrions rétablir les choses sur une base plus équitable. On pourrait revenir dans une sphère plus grande, avec des canons...
— Sonneur! s\''cria Cavor, comme s'il eut l'n tendu proférer d'effroyables hérésies. Je nie remis à jeter dans la crevasse de nouvelles poignées de champignons lumi-neux.
— Ecoutez, Cavor, dis-je, j'ai la moitié des voix dans cette affaire où l'opinion d'un homme pratique peut prevaIoir. Je suis un homme pratique, moi. et vous ne l'ètes certes pas. J'ai l'intention bien arrêtée de 11e plus me confier aux Sélénites et aux diagrammes géométriques, si je peux réviter.. voilà tout!... Repartir, révéler notre secret, ou au moins une partie, et revenir.
Cavor continua à méditer pendant quel--
ques instants.
— J'aurais dû m'embarquer seul, fit-il
tout à coup.
— La question à débattre, dis-je, est
de savoir dc quelle façon nous allons
retrouver la sphère.
Nous nous mimes à caresser nos genoux
en silence.
Puis, Cavor sembla se décider à accep--
ter mes raisons.
— Je pense qu'on peut avoir quelques
données, dit-il. Il est clair que, pendant
le temps où le soleil est de ce côté-ci de la
lune, l'air doit souiller à travers cette
planète-éponge du côté obscur vers le côté
éclaire. De ce côté-ci, l'air arrivera et
s'échappera des cavernes lunaires vers le
cratère... Or, nous nous trouvons ici dans
un courant...
— Et cela veut dire, reprit-il après un
silence, que notre situation n'est pas sans
issue : quelque part, derrière nous, cette
l'ente continue à s'élever. Le courant d'air
souffle vers en haut et c'est le chemin que
nous devons suivre. Si nous essayons de
grimper dans l'espèce de cheminée ou de
fissure qui doit se trouver là, non seule--
ment nous échapperons à ces galeries
dans lesquelles ils nous cherchent...
— Mais supposons que la cheminée soit
trop étroite?
— Nous redescendrons.
— Chut! fi s-je soudain.
— Qu'est-ce qu'il y a?
Nous écoutâmes. D'abord ce fut un
murmure indistinct hors duquel nous
démêlâmes bientôt les sons retentissants
du gong.
— Ils doivent croire que nous sommes
une espèce de veaux lunaires et qu'ils vont
nous effrayer avec ce vacarme!
— Ils viennent par cette galerie, dit
Cavor, c'est certain.
— Ils ne penseront pas à la fissure et ils
continueront leur chemin.
Nous restâmes aux (''coûtes pendant
quelques minutes.
— Cette fois, murmurai-je, il est pro--
bable qu'ils auront avec eux quelque
espèce d'arme ou d'engin.
Soudain, je me dressai d'un seul bond.
— Honte du ciel! m'écriai-je, il vont
nous découvrir! Ils verront les poignées
dl" végétaux que j'ai jetées en bas. Ils
vont...
Je 11e terminai pas ma phrase. Faisant
demi-tour et sautant par-dessus les cham-' JE GRAVISSAIS LA PENTE AVEC UNE GIGANTESQUE VIGUEUR. pignons, je gagnai l'extrémité supérieure de la cavité. Je vis alors que l'espace
libre remontait et se prolongeait
de nouveau en une fente que sui--
vait le courant d'air et qui se per--
dait dans les ténèbres impéné--
trables. J'étais sur le point de
recommencer mon escalade quand
une heureuse inspiration me fit
revenir sur mes pas.
— Qu'est-ce que vous laites?
demanda Cavor.
— En avant 1 en avant, répon--
dis-je.
Je pris deux champignons phos--
phorescents et, plaçant l'un dans
la poche de côté de mon veston
de flanelle, de façon à éclairer
notre fuite, je donnai l'autre à
Cavor.
Le tumulte que faisaient main--
tenant les Sélénites était tel qu'ils *
devaient se trouver déjà sous l'o--
rifice de la fissure. Mais il se pou--
vait qu'ils éprouvassent quelques
difficultés à grimper ou qu'ils
hésitassent à s'y engager, à cause
d'une résistance possible de notre
part.
En tout cas, nous avions main--
tenant l'encourageante connais.
sance de l'énorme supériorité
musculaire que nous donnait
notre provenance d'une autre
planète. L'instant d'après, je gra--
vissais la pente avec une gigan--
tesque vigueur, derrière les talons
bleuâtres de Cavor.