M BEDFORD SEUL
Au bout de quelque temps, il me
sembla que j'avais toujours été seul dans
la lune. Je poursuivis mes recherches d'abord avec une certaine application, mais la chaleur était encore très grande et la rareté de l'air m'oppressait pénible-ment. Bientôt, j'arrivai dans un vaste ravin dont l'abord était encombré de hautes frondaisons brunies et sèches sous lesquelles je m'assis pour me reposer et reprendre haleine. Mon intention était de
IL SEMBLA FLOTTER A LA FAÇON D'UNE FEUILLE MORTE. ne m'arrêter qu'un instant. Posant mes barres près de moi, je m'assis et me pris la tête dans les mains.
Avec une sorte d'indifférente curiosité, je vis qu'aux endroits où les lichens secs et croquants les laissaient apparaître, les roches étaient veinées et éçlaboussées d'or, et que, par places, des bosses jaunes arrondies et plissées surgissaient d'entre les végétations affaissées.
Qu'importait maintenant? Une sorte de langueur s'était emparée de mes membres
et de mon esprit. Un instant, je désespé--
rai de retrouver jamais la sphère dans ce
vaste camp retranché. Il me sembla que,
hors la venue des Sélénites, je n'avais
plus aucun mobile pour agir. Puis, je
me persuadai que je devais quand même
tenter quelques efforts, obéissant ainsi à
cet impératif irraisonné qui pousse avant
toute chose un homme
à préserver et à défen--
dre sa vie, encore qu'il
ne la conserva souvent
que pour mourir plus
douloureusement
après.
Pourquoi étions-nous
venus dans la lune'?
Assis là, au milieu
de cet or inutile, de--
vant ces choses d'un
autre monde, je fis le
compte de toute ma vie.
Présumant que j'allais
mourir, irrémédiable--
ment perdu dans la
lune, je ne pus voir, en
aucune façon, quel but
j'avais atteint. Il me
fut impossible d'éclair--
cir ce point, mais, en
tout cas, il m'apparut,
d'une façon plus évi--
dente que jamais, que
je ne tendais pas vers
mon propre but, que,
dans toute mon exis--
tence. je n'avais, à vrai
dire, jamais atteint un
but qui me fût person--
nel. Quel objet, quel
dessein remplissais-je?
Quand, enfin, je fus
éveillé de mon assou--
pissement par une cla--
meur lointaine, je me
sentis de nouveau ca--
pable d'agir. Je me frottai les yeux et m'é--
tirai. Puis, me levant, les membres quel--
que peu raides, je me disposai immédia--
tement à reprendre mes recherches. Met--
tant sur chaque épaule une de mes barres
d'or, je sortis du ravin des rocs auri--
fères.
Le soleil était certainement plus bas,
beaucoup plus bas, et Fair s était aussi
beaucoup rafraîchi. Je me rendis compte
que j'avais dû dormir un temps assez
long. Vine faible brume bleutée flottait devant la muraille occidentale. Je sautai sur un petit monticule rocheux pour surveiller l'étendue du cratère. Je ne trouvai plus aucune trace des veaux lunaires ni des Sélénites, et je n'aperçus pas non plus Cavor; mais je pus voir au loin, mon mouchoir étalé par la brise, au-dessus du fourré d'épines. Je jetai un coup d'œil autour de moi, et bondis jusqu'à un belvédère plus convenable.
J e continuai à avancer, décrivantd'abord un arc de cercle, et revenant ensuite à mon point de départ, formant ainsi, une série de croissants toujours plus éten-dus. C'était ennuyeux et déses-pérant. L'air était véritable-ment très rafraîchi et il me sembla que l'ombre de la mu-raille occidentale s'allongeait.
De temps en temps, je m'arrê-tais pour examiner l'étendue, mais il n'y avait n'y trace de Cavor ni trace de Sélénites, et les veaux lunaires devaient avoir été reconduits à l'intérieur, car je n'en apercevais plus aucun.
J'éprouvais de plus en plus le désir de revoir Cavor. Le dis-que du soleil s'était abaissé maintenant jusqu'à n'être plus séparé de l'horizon que par une distance égale à peine à son diamètre. J'étais oppressé par 1 idée que les Sélénites allaient bientôt refermer leur valve et nous laisser dehors, exposés à l'inexorable nuit lunai-re. Il me parut être grand temps d'abandonner les recherches et de nous concerter. Je sentais combien il était urgent que nous prissions une prom-pte décision. Nous n'avions pas trouvé la sphère et il ne nous restait plus le temps de la chercher; une fois ces valves closes en nous laissant dehors, nous étions perdus. La grande nuit de l'espace, ces ténèbres du vide qui, seules, sont la mort absolue, descendraient sur nous. Tout mon être frissonnait en pensant à cette approche. Il nous fallait rentrer de nou-veau dans la lune; quand même ce serait pour y être tués. J'étais hanté par la vision de nos corps se raidissant sous le froid, pendant qu'avec nos dernières forces nous ferions résonner, sous nos coups, la grande valve du puits.
Je ne pensais plus du tout à la sphère,
et me préoccupais seulement de retrou--
ver Cavor. J'étais presque décide à ren--
trer dans la lune sans lui, plutôt que
de le chercher jusqu'à ce qu'il fût trop
tard.
Déjà, j'avais parcouru la moitié de la
distance qui me séparait du mouchoir
quand inopinément... j'aperçus la sphère!
Levant les bras au ciel je poussai un cri
qui résonna à peine dans la ténuité de
l'atmosphère et me dirigeai, en quelques