J'APERÇUS LA SPHÈRE
vastes emj ambées, du côté de ma trouvaille.
Je calculai mal un de mes sauts et
j'allai tomber, en me foulant la cheville,
au fond d'un ravin profond; après ce
fâcheux accident, je trébuchai presque à
chaque bond. J'étais dans un état de
surexcitation extraordinaire, secoué de
tremblement violents et hors d'haleine.
Trois fois au moins, je dus m'arrêter,
pressant de mes deux mains ma poitrine,
et, en dépit de la sécheresse et de la
rareté de l'air, des gouttes de sueur me
coulaient sur la figure.
Jusqu'à ce que je l'eusse atteinte, la
sphère occupa seule mon esprit: j'oubliai
même mon inquiétude au sujet de Cavor.
Mon dernier saut m'envoya atterrir debout,
les mains à plat sur la boule de verre, et, m'appuyant alors contre la sphère, j'essayai vainement de crier :
— Cavor! la voilà!
Quand j'eus un peu repris haleine, je regardai à travers la glace épaisse et les objets intérieurs me parurent avoir été bouleversés. Je me baissai pour voir de plus près, puis tentai de m'y introduire .
mais il me fallut la soulever un peu pour passer ma tête par l'ouverture. Le stoppeur était en dedans, et je pus voir, alors, que rien n'avait été touché, que rien n'avait souffert. La sphère était là, telle que nous l'avions laissée quand nous nous étions risqués sur le tapis de neige. Pendant un moment cet inventaire m'absorba tout entier; je m'aperçus qu'un violent trem-blement me secouait. Je ne puis vous dire combien il était réconfortant de revoir cet espace familier et sombre.
Bientôt, je me glissai à l'intérieur, et m'assis à côté de nos bagages, frissonnant et regardant à travers la paroi de verre l'étrange contrée lunaire. Je plaçai mes barres d'or sur le ballot, cherchai et pris un peu de nourriture, non pas parce que j'avais faim, mais parce qu'il s'en trouvait là. Puis, il me vint à l'esprit qu'il était temps de sortir pour faire à Cavor les signaux convenus.
Je cherchai des yeux quelque endroit d'où je pourrais faire des signaux à Cavor, et j'aperçus, encore dénudé et stérile, ce même sommet de rocher, sur lequel, du point où je me trouvais maintenant, il avait pour la première fois sauté. Un moment, je craignis de m'aventurer si loin de la sphère, mais, avec une angoisse de honte à cette hésitation, je m'élançai...
De cette position, j'inspectai attentive-ment le cratère. Au loin, au sommet de mon ombre énorme, se trouvait le mou-choir blanc flottant au-dessus des buis-sons. Il était très petit et fort éloigné, mais nulle part je n'aperçus Cavor; il me semblait pourtant qu'il eût dû à ce mo-ment être là-bas à m'attendre : telles étaient bien nos conventions. En aucun endroit du cratère, je ne voyais trace de lui. Je demeurai là, anxieux et attentif, les mains au-dessus des yeux, m'attendant à chaque instant à le découvrir. Très pro-bablement, je dus rester ainsi un espace de temps assez long. Je voulus appeler, mais je me souvins de la ténuité de l'air.
Je fis un pas indécis du côté de la sphère.
Mais une secrète crainte des Sélénites me faisait hésiter à signaler mes faits et
gestes en hissant une de nos couvertures
au sommet de quelque buisson adjacent.
De nouveau, j'inspectai le cratère. Il me
produisit une impression de vide absolu
qui me glaça. Tout était immobile. Les
bruits du monde intérieur s'étaient éva--
nouis et partout régnait un silence de
mort. A part le très faible murmure d'une
brise naissante qui caressait les végéta--
tions, aucun son ne s'entendait... Et la
brise qui soufflait était glaciale.
Le diable soit de Cavor !
J'aspirai l'air à pleins poumons et, les
mains de chaque côté de ma bouche,
j'appelai de toutes mes forces : « Cavor! »
On eût dit la voix d'un pygmée qui
aurait, au loin, poussé un cri.
Il me fallait agir sans plus tarder, si je
voulais sauver Cavor.
Je regardai le mouchoir; je regardai
derrière moi, l'ombre agrandie de la falai--
se ; en protégeant mes yeux avec la main,
je regardai le soleil . il me sembla qu'il
s'abaissait dans le ciel presque à vue d'œil.
Je retirai tnon gilet et le jetai comme
point de repère sur les cimes des végéta--
tions et me mis en route, en droite ligne,
vers le mouchoir; il se trouvait environ à
une distance de deux milles qui pouvait
être franchie en quelques centaines de
bonds et d'enjambées.
J'ai déjà dit comment, pendant ces
sauts, on paraissait demeurer suspendu
au-dessus du sol. A chaque suspension,
je cherchais Cavor, me demandant pour
quelle raison il se serait caché. A chaque
élan je sentais que le soleil descendait
derrière moi, et que l'ombre allait me
rattraper. Chaque fois que je touchais
terre j'étais tenté de retourner sur mes pas.
Un dernier saut, et je me trouvai dans
une dépression de terrain au-dessous du
rocher sur lequel s'élevait notre pavillon :
un élan encore et j'étais debout sur ce
belvédère. Me redressant autant que je le
pus, je scrutai le vaste désert jusqu'aux
traînées d'ombre qui accouraient. Très
loin, au bas d'une déclivité, s'ouvrait le
tunnel hors duquel nous nous étions
enfuis ; mon ombre fantastiquement
allongée s'étendit jusque vers le trou et,
comme le doigt de la nuit, vint en toucher
le bord..
Dans tout ce silence, pas un bruit, pas
trace de Cavor, seuls, le frémissement des
v-égétations et la vitesse de l'ombre
s'augmentèrent. Soudain je fus secoué
d'un violent frisson. — Cav...! commençai-je, pour com-prendre une l'ois de plus l'inutilité de la voix humaine dans cet air rarétié.
Le silence!... Le silence de la mort!
Ce fut alors que mon regard errant découvrit quelque chose... un petit objet gisant il cinquante mètres environ plus bas, au milieu de branchages tordus et brises.
On'était-ce?
Je le savais et cependant, pour quel-que raison inavouée, je voulais l'igno-rer.
Je m'approchai. C'était la petite cas-quette dont Cavor ne se séparait jamais.
Je restai debout à l'examiner sans oser y toucher.
Je m'aperçus alors que les végétaux environnants avaient été trépignes et écrasés avec force. Hésitant encore, je fis un pas et ramassai la casquette. Puis j'examinai les tiges et les branches brisées et aplaties. Par endroits, il y avait de petites tacites d'une certaine substance noirâtre que je n'osais pas toucher. A une vingtaine de pas peut-être, la brise qui s'élevait lit voltiger quelque chose de blanc.
Celait un morceau de papier, froissé comme s'il avait été serré dans la main.
J'allai le ramasser : il portait des taches rougeâtres et j'y découvris, presque aussitôt, de faibles traces de crayon. Je l'étalai en le défroissant : il était couvert d'une écriture inégale et interrompue, se terminant par un brusque crochet qui avait rayé tout le papier.
Je me mis en devoir de déchiffrer ce, document. Il commençait d'une façon à peu prés distincte :
« J'ai, été blessé au genou - je crois que ma rotule est endommagée et je ne puis ni courir ni ramper. M Puis cela continuait moins lisiblement.
(e Ils me poursuivent depuis un bon moment et c'est seulement une question de... »
Le mot temps semblait avoir été écrit ici, puis biffé en faveur d'un autre mot complètement indéchiffrable.
« ... avant qu'ils ne me prennent. Ils sont en train de battre les environs. »
A cet endroit l'écriture devenait convul-sive.
« Je les entends d'ici... »
Ce fut du moins ce que je devinai; après cela, il y avait une ou deux phrases tout à fait illisibles. Ensuite, venait une série de mots absolument distincts.
« ... Une espèce de Sélénites entièrement
différents qui semblent diriger les... »
De nouveau l'écriture n'était plus qu'une
confusion hâtée.
« Ils ont des boîtes crâniennes plus larges
— un corps plus grand et plus élancé — des
jambes très courtes. Ils font en marchant des
bruits très doux et vont et viennent comme s'ils
obéissaient à un plan... Bien que je sois ici