‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 27 sur 36 · J'APERÇUS LA SPHÈRE · texte numérisé non relu

J'APERÇUS LA SPHÈRE

vastes emj ambées, du côté de ma trouvaille.

Je calculai mal un de mes sauts et

j'allai tomber, en me foulant la cheville,

au fond d'un ravin profond; après ce

fâcheux accident, je trébuchai presque à

chaque bond. J'étais dans un état de

surexcitation extraordinaire, secoué de

tremblement violents et hors d'haleine.

Trois fois au moins, je dus m'arrêter,

pressant de mes deux mains ma poitrine,

et, en dépit de la sécheresse et de la

rareté de l'air, des gouttes de sueur me

coulaient sur la figure.

Jusqu'à ce que je l'eusse atteinte, la

sphère occupa seule mon esprit: j'oubliai

même mon inquiétude au sujet de Cavor.

Mon dernier saut m'envoya atterrir debout,

les mains à plat sur la boule de verre, et, m'appuyant alors contre la sphère, j'essayai vainement de crier :

— Cavor! la voilà!

Quand j'eus un peu repris haleine, je regardai à travers la glace épaisse et les objets intérieurs me parurent avoir été bouleversés. Je me baissai pour voir de plus près, puis tentai de m'y introduire .

mais il me fallut la soulever un peu pour passer ma tête par l'ouverture. Le stoppeur était en dedans, et je pus voir, alors, que rien n'avait été touché, que rien n'avait souffert. La sphère était là, telle que nous l'avions laissée quand nous nous étions risqués sur le tapis de neige. Pendant un moment cet inventaire m'absorba tout entier; je m'aperçus qu'un violent trem-blement me secouait. Je ne puis vous dire combien il était réconfortant de revoir cet espace familier et sombre.

Bientôt, je me glissai à l'intérieur, et m'assis à côté de nos bagages, frissonnant et regardant à travers la paroi de verre l'étrange contrée lunaire. Je plaçai mes barres d'or sur le ballot, cherchai et pris un peu de nourriture, non pas parce que j'avais faim, mais parce qu'il s'en trouvait là. Puis, il me vint à l'esprit qu'il était temps de sortir pour faire à Cavor les signaux convenus.

Je cherchai des yeux quelque endroit d'où je pourrais faire des signaux à Cavor, et j'aperçus, encore dénudé et stérile, ce même sommet de rocher, sur lequel, du point où je me trouvais maintenant, il avait pour la première fois sauté. Un moment, je craignis de m'aventurer si loin de la sphère, mais, avec une angoisse de honte à cette hésitation, je m'élançai...

De cette position, j'inspectai attentive-ment le cratère. Au loin, au sommet de mon ombre énorme, se trouvait le mou-choir blanc flottant au-dessus des buis-sons. Il était très petit et fort éloigné, mais nulle part je n'aperçus Cavor; il me semblait pourtant qu'il eût dû à ce mo-ment être là-bas à m'attendre : telles étaient bien nos conventions. En aucun endroit du cratère, je ne voyais trace de lui. Je demeurai là, anxieux et attentif, les mains au-dessus des yeux, m'attendant à chaque instant à le découvrir. Très pro-bablement, je dus rester ainsi un espace de temps assez long. Je voulus appeler, mais je me souvins de la ténuité de l'air.

Je fis un pas indécis du côté de la sphère.

Mais une secrète crainte des Sélénites me faisait hésiter à signaler mes faits et

gestes en hissant une de nos couvertures

au sommet de quelque buisson adjacent.

De nouveau, j'inspectai le cratère. Il me

produisit une impression de vide absolu

qui me glaça. Tout était immobile. Les

bruits du monde intérieur s'étaient éva--

nouis et partout régnait un silence de

mort. A part le très faible murmure d'une

brise naissante qui caressait les végéta--

tions, aucun son ne s'entendait... Et la

brise qui soufflait était glaciale.

Le diable soit de Cavor !

J'aspirai l'air à pleins poumons et, les

mains de chaque côté de ma bouche,

j'appelai de toutes mes forces : « Cavor! »

On eût dit la voix d'un pygmée qui

aurait, au loin, poussé un cri.

Il me fallait agir sans plus tarder, si je

voulais sauver Cavor.

Je regardai le mouchoir; je regardai

derrière moi, l'ombre agrandie de la falai--

se ; en protégeant mes yeux avec la main,

je regardai le soleil . il me sembla qu'il

s'abaissait dans le ciel presque à vue d'œil.

Je retirai tnon gilet et le jetai comme

point de repère sur les cimes des végéta--

tions et me mis en route, en droite ligne,

vers le mouchoir; il se trouvait environ à

une distance de deux milles qui pouvait

être franchie en quelques centaines de

bonds et d'enjambées.

J'ai déjà dit comment, pendant ces

sauts, on paraissait demeurer suspendu

au-dessus du sol. A chaque suspension,

je cherchais Cavor, me demandant pour

quelle raison il se serait caché. A chaque

élan je sentais que le soleil descendait

derrière moi, et que l'ombre allait me

rattraper. Chaque fois que je touchais

terre j'étais tenté de retourner sur mes pas.

Un dernier saut, et je me trouvai dans

une dépression de terrain au-dessous du

rocher sur lequel s'élevait notre pavillon :

un élan encore et j'étais debout sur ce

belvédère. Me redressant autant que je le

pus, je scrutai le vaste désert jusqu'aux

traînées d'ombre qui accouraient. Très

loin, au bas d'une déclivité, s'ouvrait le

tunnel hors duquel nous nous étions

enfuis ; mon ombre fantastiquement

allongée s'étendit jusque vers le trou et,

comme le doigt de la nuit, vint en toucher

le bord..

Dans tout ce silence, pas un bruit, pas

trace de Cavor, seuls, le frémissement des

v-égétations et la vitesse de l'ombre

s'augmentèrent. Soudain je fus secoué

d'un violent frisson. — Cav...! commençai-je, pour com-prendre une l'ois de plus l'inutilité de la voix humaine dans cet air rarétié.

Le silence!... Le silence de la mort!

Ce fut alors que mon regard errant découvrit quelque chose... un petit objet gisant il cinquante mètres environ plus bas, au milieu de branchages tordus et brises.

On'était-ce?

Je le savais et cependant, pour quel-que raison inavouée, je voulais l'igno-rer.

Je m'approchai. C'était la petite cas-quette dont Cavor ne se séparait jamais.

Je restai debout à l'examiner sans oser y toucher.

Je m'aperçus alors que les végétaux environnants avaient été trépignes et écrasés avec force. Hésitant encore, je fis un pas et ramassai la casquette. Puis j'examinai les tiges et les branches brisées et aplaties. Par endroits, il y avait de petites tacites d'une certaine substance noirâtre que je n'osais pas toucher. A une vingtaine de pas peut-être, la brise qui s'élevait lit voltiger quelque chose de blanc.

Celait un morceau de papier, froissé comme s'il avait été serré dans la main.

J'allai le ramasser : il portait des taches rougeâtres et j'y découvris, presque aussitôt, de faibles traces de crayon. Je l'étalai en le défroissant : il était couvert d'une écriture inégale et interrompue, se terminant par un brusque crochet qui avait rayé tout le papier.

Je me mis en devoir de déchiffrer ce, document. Il commençait d'une façon à peu prés distincte :

« J'ai, été blessé au genou - je crois que ma rotule est endommagée et je ne puis ni courir ni ramper. M Puis cela continuait moins lisiblement.

(e Ils me poursuivent depuis un bon moment et c'est seulement une question de... »

Le mot temps semblait avoir été écrit ici, puis biffé en faveur d'un autre mot complètement indéchiffrable.

« ... avant qu'ils ne me prennent. Ils sont en train de battre les environs. »

A cet endroit l'écriture devenait convul-sive.

« Je les entends d'ici... »

Ce fut du moins ce que je devinai; après cela, il y avait une ou deux phrases tout à fait illisibles. Ensuite, venait une série de mots absolument distincts.

« ... Une espèce de Sélénites entièrement

différents qui semblent diriger les... »

De nouveau l'écriture n'était plus qu'une

confusion hâtée.

« Ils ont des boîtes crâniennes plus larges

— un corps plus grand et plus élancé — des

jambes très courtes. Ils font en marchant des

bruits très doux et vont et viennent comme s'ils

obéissaient à un plan... Bien que je sois ici

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