‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 28 sur 36 · JE ME MIS EN DEVOIR DE DÉCHIFFRER · texte numérisé non relu

JE ME MIS EN DEVOIR DE DÉCHIFFRER

blessé et impuissant, leur aspect me donne bon

espoir. »

C'était bien là Cavor.

« Ils n'ont lancé aucun projectile et n'ont pas

tenté de me blesser. J'ai l'intention... »

C'est alors qu'intervenait le brusque

crochet qui rayait le papier; au dos et sur

les bords, il y avait des taches brunes...

Du sang!

Tandis que je restais là, stupéfait et

perplexe, avec cette ahurissante relique à

la main, quelque chose de très doux, de

très léger et de très froid me toucha -un

instant la main, et fondit : puis un autre

petit point blanc passa en biais devant

mes yeux. C'étaient de minuscules flocons

de neige, les premiers flocons, hérauts de

la nuit.

Tressaillant, je levai la tête : le ciel gô Les Premiers hommes dans la Lune s'était assombri presque jusqu'aux té-nèbres, s'était épaissi d'une multitude croissante de froides et vigilantes étoiles.

Je tournai mes regards vers l'est où la clarté de ce monde recroquevillé avait pris une sorte de teinte bronzée; vers l'ouest, où le soleil perdait maintenant de son ardeur et de son éclat soùs d'épaisses brumes blanches, se posait sur le haut de la muraille du cratère, sombrait hors de vue tandis que les tiges des végétaux et les rocs bouleversés et déchiquetés se dressaient contre son disque en un désordre hérissé de formes noires. Dans le grand lac des ténèbres, vers. l'ouest, une immense guirlande de brouillard s'abaissa ; un vent glacé fit frissonner le cratère. Tout à coup, je me trouvai pris dans une rafale de neige et le monde autour de moi ne fut plus qu'une confu-sion grise.

C'est alors que j'entendis, non plus retentissant et pénétrant comme la pre-mière fois, mais faible et vague comme une voix mourante, ce fracas, ce même fracas qui avait accueilli la venue du jour.

^ Boum... Boum... Boum...

Ce bruit se promena à travers le cratère ; il sembla palpiter à l'unisson des grandes étoiles et le croissant rouge-sang du disque solaire continuait à s'enfoncer derrière la haute muraille.

Boum... Boum... Boum...

Qu'était-il arrivé à Cavor? Au milieu de ce tapage, je demeurai hésitant et stupide.

Enfin tout bruit. cessa. , Soudain l'orifice béant du tunnel, au bas de la pente, se ferma comme un œil.

Je me trouvai définitivement seul. Au-dessus de moi, m'enfermàntetm'étrèignant de plus en plus, existait l'Éternel,, ce qui fut avant le commencement et ce qui triomphera de la' fin, ce vide énorme dans lequel la lumière, la'vie. et L'être: --ne sont que la mince et- fuyante splendeur d'une étoile filante; le froid, la paix, Le silence, la nuit de l'espace, infinie et finale !

Mon impression de solitude et de déso-lation fit place au sentiment d'une pré-sence accablante qui s'inclinait vers moi, qui me touchait presque.

— Non! m'écriai-je. Non! Pas encore!

Attendez 1 Attendez ! Oh ! Attendez !

Ma voix s'éleva jusqu'à un cri perçant...

Je jetai à terre le papier froissé, je regrim-pai sur la crête pour y retrouver ma direc-tion, puis, avec toute l'énergie dont j'étais capable, je me mis à bondir vers la mar--

que que j'avais laissée, vague et lointaine

maintenant, sur la marge même de

l'ombre.

Mes bonds se précipitaient et chacun

d'eux duraient un siècle... Devant moi, le

segment pâle du soleil diminuait sans

cesse et l'ombre rampait pour s'emparer

de la sphère avant que je pusse l'atteindre.

Une distance de deux milles m'en sépa--

rait encore que je pouvais franchir en une

centaine de grands sauts;l'air se raréfiait

comme sous l'aspiration d'une pompe

pneumatique et le froid me paralysait les

membres. Mais si je devais mourir, je

mourrais en sautant.

A plusieurs reprises, mon pied glissa

sur la couche de neige qui s'épaississait,

brisant mon élan et abrégeant mon saut.

Une fois, j'allai tomber au milieu de

buissons qui s'écrasèrent et se brisèrent en

fragments poussiéreux; une autre fois, je

culbutai et allai rouler dans un ravin d'où

je me relevai contusionnée! sanglant sans

plus connaître ma direction.

Mais ces incidents n'étaient rien à côté

de ces intervalles, ces horribles pauses

pendant-lesquelles je volais vers le flot

montant de la nuit...

Ma respiration devenait, sifflante et l'on

eût dit que des -lames de couteaux me

transperçaient chaque fois les poumons.

Les battements"de moii cœur résonnaient

douloureusement contre le sommet de

mon crâne...

Tout mon être n'était qu'angoisse.

« Couche-toi lè ! Couche-toi là ! » — me

hurlaient mes souffrances et mon déses--

poir...

- Plus mes efforts étaient grands pour me

rapprocher et plus impossiblement inac--

cessible paraissait mon but! J'étais en--

gourdi et je trébuchais, je me meurtris--

sais, je me coupais, et je ne saignais pas.

La sphère apparut à ma vue.

■■ Je tombai sur les m-ains et les genoux...

Mes poumons m'arrachaient des plaintes...

..Je me mis à ramper; le givre s'accumu--

lait sur mes lèvres et des glaçons pen--

daient à mes moustaches. Mon sang

s'arrêtait dans tette atmosphère glaciale.

Je n'étais plus qu'à une douzaine de

mètres de la sphère. Mes yeux se trou--

blaient...

« Couche-toi là! criait le désespoir.

Couche-toi là I »

Je touchai la sphère et m'arrêtai.

«Trop tard! hurla le désespoir. Coucbe--

toi-là ! » JE N'ÉTAIS PLUS QU'A UNE DOUZAINE DE MÈTRES DE LA SPHÈRE. Dans un dernier el'fort, je me raidis contre cette agonie, j'attéighis louverture, stupéfié et à moitié mort. Autour de moi, la neige s'étendait. Je me laissai tomber à l'intérieur où s'attardait èncore un peu d'air tiède.

Les flocons de neige, les flocons d'air congelé dansaient partout.

Avec mes mains 'glacées, je me mis à refermer la valve et a la revisser à fond.

Je. sanglotais... v -- [ — Je veux! bâlbutiai-je entre mes dents qui claquaient.

Puis avec, mes doigts raidis et que je sentais cassants, j'appuyai sur les boutons qui fermaient les stores de Cavorite.

Tandis'que je tâtonnais en essayant de les , manœuvrer, car c'était la première fois que j?y, touchais, j'aperçus vaguement, à travers la glace qui s'embuait, les traî-nées rougeoyantes du soleil dansant et palpitant à travers les rafales de neige et les formes noires des végétaux se défor-mant, se ployant et se rompant sous la neige accumulée. Les flocons tourbillon-naient de plus en plus épais, noirs contre la lumière.

Qu'arriverait-il si maintenant les stores n'allaient pas obéir aux ressorts?

Mais alors j'entendis sous ma main un déclic et, en moins d'un instant, cette dernière vision du monde lunaire disparut à mes yeux.

J'étais enfermé dans le silence et les ténèbres de la sphère interplanétaire.

DANS L'ESPACE INFINI C'était presque comme si j'avais été mort. A vrai dire, je m'imagine très bien qu'un homme soudainement et violem-ment mis a mort éprouverait, de l'autre côté, les mêmes sensations que moi.

Un moment, ce fut une agonie d'épou-vante et un désir passionné d'exister; l'instant d'après, l'obscurité et le silence sans lumière ni vie, sans soleil, sans lune et sans étoiles — le vide infini.

Bien que la chose se fût accomplie de mon propre gré, bien que j'eusse déjà ressenti ce même effet en compagnie de Cavor, j'étais étonné, stupéfié et accablé.

Il me semblait que j'étais lancé dans d'é-normes ténèbres. Je cessai d'appuyer mes

doigts sur les boutons et je flottai comme

si j'étais annihilé; finalement, j'arrivai

très doucement et sans heurt contre le

ballot, la. chaîne et les pinces d'or qui

étaient venus à ma rencontre vers notre

commun cent t e de gravita.

Je ne sais pas combien de temps il me

fallut pour y parvenir. Dans la sphère,

naturellement, plus encore que sur la lune,

le sens terrestre du temps était inefficace.

Au contact du ballot, ce fut comme si

je m'étais éveillé d'un sommeil sans rêves.

Je me rendis immédiatement compte

que si je voulais rester éveillé et vivant,

il me fallait une lumière, ouvrir une fenê--

tre de façon que mes yeux plissent se

poser sur quelque chose. De plus, j'étais

transi; je donnai au ballot une poussée

qui m'envoya contre la glace, et je saisis

l'un des minces cordages intérieurs; je

rampai alors jusqu'à ce que je parvinsse

au bord de l'ouverture; de là, je pus me

reconnaître pour retrouver les boutons de

la lumière et des .stores; je repris un

nouvel élan en passant contre le ballot

et, me heurtant contre quelques objets

sans consistance qui flottaient aussi, je

posai ma main sur la corde qui avoisinait

les boutons des stores. J'allumai tout

d'abord la petite lampe pour voir contre

quel objet j'étais venu me cogner et je

découvris que Je vieux numéro de Lloyd's

News s'était glissé hors du ballot et flottait

dans le vide. Cela me ramena de l'infini à

mes propres dimensions. Je ne pus m'em--

pêcher de rire un instant, mais les secous--

ses me furent pénibles et me suggérèrent

l'idée de faire un emprunt au cylindre

d'oxygène.

Après cela j'allumai le chauffoir et pris

quelque nourriture. Je me mis ensuite à

manœuvrer aussi délicatement que pos--

sible les stores de Cavorite, pour voir si je

pourrais, en quelque façon, deviner com--

ment la sphère voyageait. Je dus aussitôt

refermer le premier store que j'ouvris et

je restai pendant un certain temps ébloui

et aveuglé par l'éclat du soleil qui m'avait

soudain frappé- Après un instant de

réflexion, je me mis en devoir d'atteindre

les fenêtres qui se trouvaient à angle droit

avec celle-ci; cette fois, j'aperçus l'im--

mense croissant de la lune, et, derrière, le

minuscule croissant de la terre.

Je fus stupéfait de me trouver déjà si

loin de la lune. J'avais, il est vrai, compté

que non seulement je n'éprouverais cette

fois que peu ou pat; du tout la violente poussée que l'atmosphère nous avait donnée au départ, mais aussi (pu; l'essor tangentiel de la rotation de la lune, serait vingt-huit l'ois moindre que celui de la terre. Je m'dais attendu à rester au-dessus du cratère, en marge de la nuit lunaire; niais tout cela n'("tait plus maintenant qu'une partie du contour de cc pâle crois-sant qui emplissait le ciel.

Ouant à Cavor?... Il était déjà infinité-simal.

J'essayai de m'imaginer ce qui avait bien dit Ini arriver, mais je ne pus alors pensera à antre chose qu'à sa mort. Je me le représentais, affaissé et brisé, an pied de quelque interminable cascade de fluide bleu tandis qu'autour de lui les stupides insectes inclinaient leurs tètes sans vi-sages...

Après le contact inspirateur du numéro du journal, je redevins, pour un certain temps, un homme pratique. 11 m'appa-raissait clairement que ce que j'avais à faire était, de retourner vers la terre: mais, alitant que je pouvais m'en rendre compte, je m'en éloignais.

Quoi qu'il ait pu arrivera Cavor. même s'il était encore vivant — ce qui me parais-sait incroyable après le papier tache de sang — j'étais impuissant à lui venir en aide. Il était IÙ-bas, vivant ou mort derrière le manteau de ces impénétrables ténèbres et il y devait au moins rester jusqu'à ce que je pusse ramener quelques-uus de nos semblables à la rescousse, Ktait ce cela que je ferais? Kn tout cas, j'avais dans l'esprit quelque projet, de ce genre reve-nir sur la terre et, selon que de plus mûres reflétions pourraient m'y déter-miner, soit montrer et expliquer la sphère ù quelques personnes discrètes pour agir avec elles, soit garder mon secret, vendre mon 01'. me procurer des armes, des provisions et un aide. et, ainsi avan-tageusement équipe, repartir pour aller traiter sur le pied d'égalité avec ces fra-giles habitants de la lune, délivrer Cavor si cela était encore possible, ou tout au moins me procurer une quantit<'' d'or suf-fÎsank, pour établir sur une base plus solide ma conduite à venir.

Mais c'était là voir les choses d'un peu loin et il me fallait tont d'abord regagner la terre. Je m'occupai donc de décider exactement de quelle façon devait s'opérer mon retour.

Je pus enfin déchiffrer, dans cette téné-breuse énigme, que ma meilleure chance

serait de redescendre vers la lune aussi

près que je pouvais l'oser, afin de reprendre

de la vitesse, de fermer ensuite mes

fenêtres, de passer de l'autre côté du globe

lunaire, puis, une fois là, ouvrir mes stores

du côte de la terre et partir ainsi à une

bonne allure vers notre planète. Mais il

m'eût été impossible d'affirmer ou de

démontrer que, par ce moyen, j'atteindrais

jamais la terre et que je ne me trouverais

pas simplement entraîné dans quelque

gravitation ou rotation hyperboliques ou

paraboliques.

Plus tard, j'eus une heureuse inspiration,

et, en ouvrant certaines fenêtres du côté

de la lune qui, dans le ciel, m'était appa--

rue en face de la terre, je modifiai ma

course de façon à avancer droit sur la

terre, derrière laquelle je serais passé si

je nc m'étais pas avisé de cet expédient.

Je me livrai sur ces problèmes il toute

une série de raisonnements compliqués,

car je ne suis pas un mathématicien, et je

suis persuadé, en somme, que ce fut ma

bonne chance, beaucoup plus que mes

facultés, qui 111e ramena sur la terre.

Si j'avais connu alors, comme je les ai

apprises depuis, toutes les chances maLhÓ--

matiques que j'avais contre moi, je doute

fort que j'eusse pris la peine de toucher

les boutons pour tenter de me diriger.

Ayant pu démêler ce que je considérais

comme la chose à faire, j'ouvris toutes les

fenêtres donnant sur la lune: l'effort Ille

souleva pendant un instant il quelques

pieds en l'air, où je restai suspendu de la

plus bizarre façon. Je revins m'accroupir

alors contre la paroi de verre attendant

que le croissant eût pris des dimensions

suffisantes et que je m'en fusse convena--

blement rapproché. Alors, je fermerais les

fenêtres, passerais derrière la lune avec

la vélocité ainsi acquise — à moins que je

n'allasse me briser à sa surface — et me

mettrais ensuite en route vers la terre.

Et c'est ce que je fis.

Je sentis enfin que mon allure était suf--

fisante et, d'un seul coup. je fis disparaître

à mes yeux le croissant lunaire. Dans cet

état d'esprit qui était, je me le rappelle

maintenant, singulièrement libre de toute

anxiété et de toute détresse, je m'installai

pour commencer, dans cette petite boule

tournoyant à travers l'espace infini, une

veille qui durerait jusqu'à mon arrivée sur

terre. Le chauffoir avait donné à la sphère

une chaleur tolérable: l'air avait été rafraî--

chi par l'oxygène et, à part cette faible congestion qui ne me quitta pas tant que dura mon absence de la terre, je me sentais en excellent état physique. J'avais éteint la lumière de peur d'en manquer plus tard, et j'étais dans une obscurité d'où j'apercevais, au-dessous de moi, la clarté de la terre et le scintillement des étoiles.

Tout était si absolument calme et silen-, cieux que j'aurais pu me croire véritable-- J'APERCEVAIS AU-DESSOUS DE' MOI LA CLARTÉ DE LA TERRE. ment le seul être vivant de tout l'univers; et cependant, chose assez étrange, je n'éprouvais aucun sentiment de solitude ni de crainte, pas plus que si j'eusse été étendu sur mon lit, dans ma propre maison. Cela me semble maintenant d'au-tant plus étrange que, pendant les der-nières heures passées dans le cratère, la sensation de mon isolement absolu avait été une agonie.

Si incroyable que cela paraisse, le laps de temps que je demeurai dans l'espace n'est en aucune façon proportionné à tout autre intervalle de mon existence.

Quelquefois je me figurais durer pen-dant d'incommensurables éternités ainsi qu'une divinité assise sur une feuille de lotus, et, parfois, je croyais qu'il se pro-duisait un arrêt momentané dans mon voyage de la lune à "la terre. En réalité, je

passai ainsi plusieurs semaines de notre

temps terrestre. Mais pendant cette période

au moins, j'en eus fini avec l'inquiétude et

l'anxiété, avec la faim et l'épouvante. Je

flottais dans la sphère, pensant, avec "un

étrange détachement, à tout ce que nous

avions subi, à toute ma vie, aux mobiles

de mes actions et aux résultats de mon

existence. Il me semblait, à flotter ainsi

au milieu des étoiles, que je devenais de

plus en plus grand, que je per--

dais tout sens du mouvement, et

sans cesse l'impression de la

petitesse de la terre et de la peti--

tesse plus infinie encore de ma

vie sur la planète resta implicite

dans mes pensées.

Finalement, je sentis l'attrait

de la terre sur mon corps, et cette

sensation me ramena -à la vie

réelle des hommes.

Je me mis en devoir de démêler

dans quelles conditions il me fal--

lait tomber sur la terre.

xxr

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