POUVEZ-VOUS ME DIRE OU JE SUIS
indiquer sa bonne volonté à me venir en
; aideï ^x
— Qjfievoulez-vous que je fasse?
11 se (()t urna en agitant les bras. Les
trois jeui$8S| gens accélérèrent leur pas et tous quatre m'entourèrent bientôt, m'acca-blant de questions auxquelles je'- n'étais guère disposé à répondre.
— Je vous conterai tout cela plus tard, les interrompis-je. Je meurs de besoin et je suis en loques.
— Venez à l'hôtel, dit le petit homme à figure ronde. Nous allons garder votre machine.
J'hésitai.
— Je n'y tiens pas... Dans cette sphère, il y a deux grandes barres d'or.
Ils échangèrent quelques regards incré-dules et m'observèrent avec une nouvelle attention.
J'allai jusqu'à la sphère, m'introduisis à l'intérieur et bientôt je déposai devant eux la chaîne brisée et les leviers des Sélénites.
Si je n'avais pas été si horriblement fatigué, j'aurais pu éclater de rire à leur surprise. On eût dit de jeunes chats autour d'un escargot. Ils ne savaient que faire de ce bagage. Le petit homme se baissa, souleva l'extrémité d'une des barres et la laissa tomber avec un grogne-ment. Tous l'imitèrent.
— C'est du plomb ou de l'or, dit l'un.
— Oh! c'est de l'or, fit l'autre.
— De l'or à coup sûr, affirma le troi-sième.
Ils m'examinèrent tous trois fort éton-nés et portèrent ensuite leurs regards sur le navire à l'ancre.
— Mais enfin! s'écria le petit homme, mais enfin! où avez-vous eu cela?
J'étais trop fatigué pour imaginer quelque histoire.
— Je l'ai eu dans la lune.
Ils s'entre-regardèrent avec étonne-ment.
— Ecoutez! dis-je, je ne vais pas-me mettre à discuter et à expliquer. Aidez-moi à emporter ces morceaux d'or jusqu'à l'hôtel. Je suppose qu'avec des repos vous pourrez, à vous quatre, emporter les deux barres, et moi je traînerai la chaîne. Je vous raconterai le reste quand je serai restauré.
— Et qu'allez-vous faire de cette chose ronde?
— Elle ne prendra pas mal, répliquai-je. En tout cas, le diable soit d'elle. Il faut bien qu'elle reste là maintenant. A la marée montante elle flottera sans en-combre.
Dans un état de prodigieux émerveil-lement, les quatre jeunes gens, d'une
façon fort obéissante, soulevèrent mes
trésors sur leurs épaules, et, avec des
membres de plomb me semblait-il, je pris
la tête de la procession vers le groupe
éloigné des maisons de la plage,
A mi-chemin, nous fûmes renforcés par
deux petites filles craintives, portant des
seaux et des pelles de bois, et, un instant
après, un jeune garçon maigre, qui reni--
flait régulièrement, apparut. Je me rap--
pelle qu'il menait à la maia une bicyclette
et il nous accompagna sur notre flanc
droit pendant une centaine de mètres;
puis, ne nous trouvant plus, je suppose,
suffisamment intéressants il remonta sur
sa bicyclette et partit dans la direction de
la sphère.
Je ne pus m'empêcher de me retourner
pour voir où il allait.
— Il n'y touchera pas! affirma le petit.
homme d'un ton rassurant.
Je ne désirais que trop être rassure.
Tout d'abord, quelque chose des teintes
grises du matin pesa sur mon esprit; mais
bientôt le soleil se dégagea des nuages
unis de l'horizon et illumina le monde: la
nuance plombée de la mer disparut et les
flots.scintillèrent. Mon esprit éveilla. Je
compris toute la vaste importance des
choses que j'avais accomplies et celles
qu'il me restait encore à faire. Un des
porteurs trébucha, chancelant sous le
poids de l'or, et cela me fit éclater de
rire.
Quand je prendrai ma place dans le
monde, combien le monde sera sur--
pris!
Si je n'avais pas été dans un tel état
d'épuisement, le propriétaire de l'hôtel
eût été pour moi l'inépuisable source
du plus comique amusement; il hési--
tait entre mon cortège respectable
chargé d'or et mon apparence malpro--
pre.
Enfin, je me trouvai une fois de plus
dans une salle de bains terrestre, avec de
l'eau chaude et des habits de rechange,
à vrai dire ridiculement trop courts pour
moi, mais propres, que le généreux petit
homme m'avait prêtés. Il m'envoya aussi
un rasoir, mais je ne pus me décider à
attaquer en ce moment le poil hirsute qui
me couvrait la figure.
Je préférai m'installer devant un break--
fast bien anglais que j'attaquai avec une
sorte d'appétit languissant, vieux de
plusieurs semaines et fort décrépit. Je me
mis en devoir de répondre aux quatre jeunes gens, leur avouant simplement la vérité.
— Eh bien ! puisque vous insistez, je l'ai trouvé dans la lune.
— Dans la lune?
— Oui! la lune du ciel.
— Mais que voulez-vous dire?
— Rien autre que ce que je dis, ma foi!
—■ Alors vous arriveriez de la lune?
— Exactement!... A travers l'espace!...
Dans cette boule...
Ce disant j'avalai une délicieuse bouchée d'œuf. Je notai tout bas que lorsque je retournerais chercher Cavor, j'empor-terais une boîte d'œufs.
Je voyais clairement qu'ils ne croyaient pas un mot de ce que je leur avais dit, mais ils me considéraient évidemment comme le plus respectable menteur qu'ils aient jamais rencontré. Ils se regardaient tour à tour. puis concentraient leur atten-tion sur moi.
Ces masses d'or aux formes étranges sous lesquelles ils avaient ployé occu-paient leur esprit. Là, devant moi, étaient posées ces barres et ces chaînes, chacune valant des centaines de mille francs et aussi peu faciles à voler qu'une maison ou qu'un champ. Tandis qu'en buvant ma tasse de café j'observais leur figure curieuse, je me lis une idée de l'immense désert d'explications dans lequel je devais m'aventurer pour rendre mes paroles compréhensibles.
— Vous ne prétendez pas réellement..., commença le plus jeune de mes compa-gnons, du ton de quelqu'un qui parle à un enfant obstiné.
— Voulez-vous avoir l'obligeance de me passer le porte-tartines? dis-je en lui coupant la parole.
— Enfin, voyons, commença un autre, nous 11 allons pas croire cela, vous savez!
— Ah! bien! lis-je en haussant les épaules.
— Il 11e veut rien nous dire, remarqua le plus jeune en s'adressant aux autres, et il ajouta avec une apparence de grand sang-froid • — Vous me permettez d'allu-mer une cigarette?
Je lui fis de la main un geste de cordial assentiment tout en continuant à mangcr.
Deux de mes compagnons se levèrent, gagnèrent la fenêtre la plus éloignée et se mirent à causer à voix basse.
t ne pensée me frappa soudain.
— Est-ce que la marée monLe? deman-dai-je.
Ma question fut suivie d'un moment de
silence pendant lequel ils semblèrent se
demander lequel d'entre eux devait me
répondre.
— Le reflux commence dit le petit
homme.
— Bah! en tout cas, elle ne flottera pas
loin, répliquai-je.
Je décapitai un troisième œuf et entre--
pris un petit discours.
— Écoutez! dis-je, n'allez pas vous
imaginer que je veuille me montrer
désagréable ou que je m'amuse à vous
raconter des histoires malhonnêtes...
Non, rien de la sorte. Je suis obligé
d'être quelque peu bref et mystérieux. Je
comprends parfaitement que cela soit
pour vous extrêmement étrange et que vos
imaginations soient surexcitées. Je puis
vous assurer que vous êtes les témoins
d'un événement mémorable. Mais je ne
peux pas vous rendre les choses plus
claires maintenant, c'est impossible! Je
vous donne ma parole d'honneur que
j'arrive de la lune et c'est tout ce qu'il
m'est permis de vous dire... Tout de même,
je vous suis infiniment obligé, vous
savez..., oui, infiniment. J'espère que mes
manières ne vous ont en aucune façon
offensés.
— Oh! pas le moins du monde, dit le
plus jeune d'un ton affable. Nous com--
prenons parfaitement.
Sans me quitter des yeux, il se renversa
en arrière avec sa chaise et manqua de
culbuter; il ne recouvra son équilibre
qu'après quelques efforts.
— Pas la moindre offense! réitéra le
petit homme.
— N'allez pas croire cela! renchérit un
troisième.
A ces mots ils se levèrent tous, allant
et venant dans la pièce, allumant des
cigarettes, essayant de mille façons de
montrer qu'ils étaient dans des disposi--
tions parfaitement aimables et n'éprou--
vaient pas la moindre curiosité à propos
de moi et de la sphère.
— Quoi qu'il en soit. je vais avoir l'œil
sur ce navire, entendis-je l'un d'eux mur--
murer.
S ils avaient pu tro uver un prétexte
pour sortir, ils l'eussent fait. J'achevai
mon troisième œuf.
— Le temps, remarqua bientôt le petit
homme a été mervciHeux, n'est-il pas
vrai? Je ne me rappelle pas que nous
avons eu depuis longtemps un été parei)... Au même moment un sifflement s'entendit, semblable à celui d'une énorme l'usée... UNE BOUFFÉE DE NUAGES TOURBILLONNAIT COMME UNE FUMÉE