‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 31 sur 36 · QUI SE DISPERSE · texte numérisé non relu

QUI SE DISPERSE

Quelque part des vitres se

brisèrent...

— Qu'est cela? m'écriai-je.

— Ce n'est pas?... fit le petit •

homme en couvant vers la

fenêtre.

Les autres firent de même,

et je restai les yeux fixés sur

eux.

Tout à coup je bondis, ren--

versant mon œuf, et courus

aussi à la fenêtre. Une pensée

-m'avait traversé l'esprit.

— On ne voit rien de ce

côté, fit le petit homme en se

précipitant vers la porte.

— C'est ce gamiu ! hurlai-je,

braillant d'une voix rauque et

furieuse. C'est ce maudit ga--

min 1

Me retournant, je bousculai

le garçon qui me rapportait

des tartines et, en deux enj am--

bées, j'étais hors de la pièce

et j'arrivais en bas sur la

petite terrasse de l'hôtel.

La mer qui, l'instant d'aupa--

ravant, était calme, s'agitait

maintenant de vagues pres--

sées et, à l'endroit où avait

été la sphère, l'eau bouillon--

nait comme dans le sillage

d'un navire. Au-dessus, une

bouffée de nuages tourbillon--

nait comme une fumée qui se

disperse, et les trois ou qua--

tre personnes qui se trou--

vaient sur le- rivage, regar--

daient avec des figures inter--

rogatives le lieu où venait de

se produire cette détonation

inattendue. Et c'était tout. Le

garçon et les jeunes gens ac--

coururent derrière moi. Des

cris partirent des fenêtres et

des portes, et toutes sortes de

mortel inquiets apparurent

bouche bée--

Un instant je restai là, trop

abasourdi par çet incident

inopiné pour penser à ces

individus.

Tout d'abord ma surprise

fut trop vive pourtlueje pusse

envisager la chose comme un

désastre certain... J'étais dans

l'état d'un homme qui reçoit,

Les Premiers hommes dans la Lune îoi par accident, un coup violent, et qui ne vient à se rendre compte que peu à peu du dommage dont il a souffert.

— Seigneur!

Un frisson me passa comme si l'on m'avait versé quelque corrosif au long du dos. Mes jambes faiblirent. Je me faisais une idée de ce que signifiait pour moi ce malheur. Là haut, dans le ciel, flottait

JE GESTICULAIS CONVULSIVEMENT. déjà ce maudit gamin. J'étais entièrement délaissé.

Il y avait bien de l'or dans la salle à manger... mon seul bien terrestre.

Comment tout cela allait-il s'arranger?

L'effet produit dans mon cerveau n'était ' qu'une confusion gig-antesque et sans .

issue.

— Dites donc? fit derrière moi la voix du petit homme, dites donc, savez-vous ce.

ilue c'est?

Je me retournai pour faire face à vingt ou trente personnes qui m'entouraient et me bombardaient d'interrogations muettes et de regards indécis et soupçonneux. La contrainte de tous ces yeux me fut intolé-rable et je poussai un gémissement.

— Je n'y puis rien m'écriai-je, je vous dis

que n'y puis rien. Je ne suis pas de

force!... Cherchez vous-même et... et...

allez au diable 1

Je gesticulais convulsivement. Le petit

homme recula d'un pas comme si je

l'avais menacé, et je traversai,les rangs

des curieux en m'enfuyant vers l'hôtel.

Je saisis le garçon comme il entrait.

— Entendez-vous? hurlai-je. Faites-vous

aider et portez immédiatement ces barres

dans ma chambre.

Il ne paraissait pas comprendre et je

continuai à m'égosiller et à m'emporter

contre lui. - Un petit vieux parut, l'air

affairé, avec un tablier vert et, derrière

lui,, deux des jeunes gens en costume,

de flanelle. Je m'élançai vers eux et leur

demandai leurs services. Aussitôt que

l'or fut dans ma chambre, je me sentis

libre de leur chercher noise.

— Et maintenant, fichez-moi le camp!

vociférai-je. Tous! Sortez! si vous ne

tenez pas à me voir devenir fou fu--

rieux.

Je poussai le garçon par les épaules

pendant qu'il hésitait sur le seuil. Puis,

aussitôt que j'eus refermé la porte sur eux, je me dépouillai des vêtements que m'avait prêtés le petit homme, en les jetant de droite et de gauche et je me mis immédiatement au lit. Je restai très longtemps couché ainsi, pantelant, jurant et me calmant peu à peu.

Enfin je fus suffisamment apaisé pour sortir du lit et sonner le garçon aux yeux .

ronds. Je lui demandai une chemise de flanelle, du whisky, une bouteille de soda et quelques bons cigares. Après un délai exaspérant, qui me ramena plusieurs fois à la sonnette, ces diverses choses me furent procurées; je refermai la porte et me mis délibérément à examiner sans détours ma situation.

Le résultat net de notre grande expé-rience se présentait comme un échec indiscutable, une déroute dont j'étais le seul survivant. C'était un écroulement absolu, et l'accident de tout à l'heure complétait le désastre. Il n'y avait autre chose à faire pour moi que d'essayer de me tirer de là et - de sauver de notre lamentable débâche autant d'espérances qu'il en pourrait rester. Au coup fatal qui couronnait l'affaire, toutes mes vagues résolutions de tenter un autre voyage pour secourir Cavor s'évanouissaient.

Mon intention d'aller chercher dans la lune une cargaison d'or, de faire ensuite analyser un fragment de Cavorite pour redécouvrir le grand secret, peut-être de retrouver finalement le corps de Cavor...

Tout cela s'écroulait.

J'étais le seul survivant et c'était tout...

Me mettre au lit dans une circon-stance critique est, je pense, l'une des plus fameuses idées que j'aie jamais eue.

Je m'endormis. Sans doute, c'était là pour le premier homme.de retour de la lune une chose bien prosaïque à faire, et je me figure parfaitement que le jeune lecteur imaginatif sera fort désappointé par une semblable conduite. Mais j'étais horriblement fatigué et ennuyé... et, en somme, qu'y avait-il d'autre à faire?

Je n'avais certainement pas la plus petite chance d'être cru, si je racontais mon histoire, et j'aurais été, en ce cas, exposé aux plus intolérables ennuis Je dormis. Quand, enfin, je me réveillai, je me trouvai de nouveau prêt à affronter le monde, comme j'ai toujours eu coutume de le faire depuis que j'ai atteint l'âge de raison.

C'est ainsi que je me décidai à partir

pour l'Italie, où je suis en ce moment,

occupé à relater cette histoire. Si le

monde ne veut pas l'accepter comme un

fait, qu'on la prenne alors comme une

fiction. Peu m'importe!

J'en ai achevé la narration — et je

suppose qu'il va me falloir à présent

m'accommoder de nouveau des tourments

et des misères de la vie terrestre.

Même quand on a été dans la lune, il

faut gagner sa vie, et c'est pourquoi je

suis installé ici à Amalfi, recomposant

le scénario de cette pièce que j'avais

esquissée avant que Cavor ne vînt l'aire

intrusion dans mon existence, et j'essaie

de réorganiser ma vie, comme elle 1 était

auparavant.

Me voici donc en cet endroit dans une

situation un peu plus aisée que lorsque

j'étais à Lympne et c'est tout. Et Cavor

s'est suicidé d'une façon plus compliquée

que jamais humain n'avait pu le faire.

Ainsi l'histoire se termine, aussi définiti--

vement et aussi complètement qu'un

rêve. Cela s'accorde si peu avec les autres

événements de l'existence, une telle part

en fut si absolument étrangère à. l'expé-

rience humaine : les bonds, la nourri--

ture,' la respiration de ces moments

impondérables qu'à vrai dire, par ins--

tants, malgré tout mon or lunaire, je

doute à demi moi-même que l'histoire

entière ne soit autre chose qu'un rêve...

Ici se terminait primitivement la relation de

cette aventure; mais pendant que l ouvrage

était sous presse une communication des plus

extraordinaires nous est parvenue qui donne,

certes, au récit un surprenant cachet de véra--

cité. Nous l'avons résumée dans les chapitres

suivants, pour l'offrir à la curiosité du lecteur.

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