QUI SE DISPERSE
Quelque part des vitres se
brisèrent...
— Qu'est cela? m'écriai-je.
— Ce n'est pas?... fit le petit •
homme en couvant vers la
fenêtre.
Les autres firent de même,
et je restai les yeux fixés sur
eux.
Tout à coup je bondis, ren--
versant mon œuf, et courus
aussi à la fenêtre. Une pensée
-m'avait traversé l'esprit.
— On ne voit rien de ce
côté, fit le petit homme en se
précipitant vers la porte.
— C'est ce gamiu ! hurlai-je,
braillant d'une voix rauque et
furieuse. C'est ce maudit ga--
min 1
Me retournant, je bousculai
le garçon qui me rapportait
des tartines et, en deux enj am--
bées, j'étais hors de la pièce
et j'arrivais en bas sur la
petite terrasse de l'hôtel.
La mer qui, l'instant d'aupa--
ravant, était calme, s'agitait
maintenant de vagues pres--
sées et, à l'endroit où avait
été la sphère, l'eau bouillon--
nait comme dans le sillage
d'un navire. Au-dessus, une
bouffée de nuages tourbillon--
nait comme une fumée qui se
disperse, et les trois ou qua--
tre personnes qui se trou--
vaient sur le- rivage, regar--
daient avec des figures inter--
rogatives le lieu où venait de
se produire cette détonation
inattendue. Et c'était tout. Le
garçon et les jeunes gens ac--
coururent derrière moi. Des
cris partirent des fenêtres et
des portes, et toutes sortes de
mortel inquiets apparurent
bouche bée--
Un instant je restai là, trop
abasourdi par çet incident
inopiné pour penser à ces
individus.
Tout d'abord ma surprise
fut trop vive pourtlueje pusse
envisager la chose comme un
désastre certain... J'étais dans
l'état d'un homme qui reçoit,
Les Premiers hommes dans la Lune îoi par accident, un coup violent, et qui ne vient à se rendre compte que peu à peu du dommage dont il a souffert.
— Seigneur!
Un frisson me passa comme si l'on m'avait versé quelque corrosif au long du dos. Mes jambes faiblirent. Je me faisais une idée de ce que signifiait pour moi ce malheur. Là haut, dans le ciel, flottait
JE GESTICULAIS CONVULSIVEMENT. déjà ce maudit gamin. J'étais entièrement délaissé.
Il y avait bien de l'or dans la salle à manger... mon seul bien terrestre.
Comment tout cela allait-il s'arranger?
L'effet produit dans mon cerveau n'était ' qu'une confusion gig-antesque et sans .
issue.
— Dites donc? fit derrière moi la voix du petit homme, dites donc, savez-vous ce.
ilue c'est?
Je me retournai pour faire face à vingt ou trente personnes qui m'entouraient et me bombardaient d'interrogations muettes et de regards indécis et soupçonneux. La contrainte de tous ces yeux me fut intolé-rable et je poussai un gémissement.
— Je n'y puis rien m'écriai-je, je vous dis
que n'y puis rien. Je ne suis pas de
force!... Cherchez vous-même et... et...
allez au diable 1
Je gesticulais convulsivement. Le petit
homme recula d'un pas comme si je
l'avais menacé, et je traversai,les rangs
des curieux en m'enfuyant vers l'hôtel.
Je saisis le garçon comme il entrait.
— Entendez-vous? hurlai-je. Faites-vous
aider et portez immédiatement ces barres
dans ma chambre.
Il ne paraissait pas comprendre et je
continuai à m'égosiller et à m'emporter
contre lui. - Un petit vieux parut, l'air
affairé, avec un tablier vert et, derrière
lui,, deux des jeunes gens en costume,
de flanelle. Je m'élançai vers eux et leur
demandai leurs services. Aussitôt que
l'or fut dans ma chambre, je me sentis
libre de leur chercher noise.
— Et maintenant, fichez-moi le camp!
vociférai-je. Tous! Sortez! si vous ne
tenez pas à me voir devenir fou fu--
rieux.
Je poussai le garçon par les épaules
pendant qu'il hésitait sur le seuil. Puis,
aussitôt que j'eus refermé la porte sur eux, je me dépouillai des vêtements que m'avait prêtés le petit homme, en les jetant de droite et de gauche et je me mis immédiatement au lit. Je restai très longtemps couché ainsi, pantelant, jurant et me calmant peu à peu.
Enfin je fus suffisamment apaisé pour sortir du lit et sonner le garçon aux yeux .
ronds. Je lui demandai une chemise de flanelle, du whisky, une bouteille de soda et quelques bons cigares. Après un délai exaspérant, qui me ramena plusieurs fois à la sonnette, ces diverses choses me furent procurées; je refermai la porte et me mis délibérément à examiner sans détours ma situation.
Le résultat net de notre grande expé-rience se présentait comme un échec indiscutable, une déroute dont j'étais le seul survivant. C'était un écroulement absolu, et l'accident de tout à l'heure complétait le désastre. Il n'y avait autre chose à faire pour moi que d'essayer de me tirer de là et - de sauver de notre lamentable débâche autant d'espérances qu'il en pourrait rester. Au coup fatal qui couronnait l'affaire, toutes mes vagues résolutions de tenter un autre voyage pour secourir Cavor s'évanouissaient.
Mon intention d'aller chercher dans la lune une cargaison d'or, de faire ensuite analyser un fragment de Cavorite pour redécouvrir le grand secret, peut-être de retrouver finalement le corps de Cavor...
Tout cela s'écroulait.
J'étais le seul survivant et c'était tout...
Me mettre au lit dans une circon-stance critique est, je pense, l'une des plus fameuses idées que j'aie jamais eue.
Je m'endormis. Sans doute, c'était là pour le premier homme.de retour de la lune une chose bien prosaïque à faire, et je me figure parfaitement que le jeune lecteur imaginatif sera fort désappointé par une semblable conduite. Mais j'étais horriblement fatigué et ennuyé... et, en somme, qu'y avait-il d'autre à faire?
Je n'avais certainement pas la plus petite chance d'être cru, si je racontais mon histoire, et j'aurais été, en ce cas, exposé aux plus intolérables ennuis Je dormis. Quand, enfin, je me réveillai, je me trouvai de nouveau prêt à affronter le monde, comme j'ai toujours eu coutume de le faire depuis que j'ai atteint l'âge de raison.
C'est ainsi que je me décidai à partir
pour l'Italie, où je suis en ce moment,
occupé à relater cette histoire. Si le
monde ne veut pas l'accepter comme un
fait, qu'on la prenne alors comme une
fiction. Peu m'importe!
J'en ai achevé la narration — et je
suppose qu'il va me falloir à présent
m'accommoder de nouveau des tourments
et des misères de la vie terrestre.
Même quand on a été dans la lune, il
faut gagner sa vie, et c'est pourquoi je
suis installé ici à Amalfi, recomposant
le scénario de cette pièce que j'avais
esquissée avant que Cavor ne vînt l'aire
intrusion dans mon existence, et j'essaie
de réorganiser ma vie, comme elle 1 était
auparavant.
Me voici donc en cet endroit dans une
situation un peu plus aisée que lorsque
j'étais à Lympne et c'est tout. Et Cavor
s'est suicidé d'une façon plus compliquée
que jamais humain n'avait pu le faire.
Ainsi l'histoire se termine, aussi définiti--
vement et aussi complètement qu'un
rêve. Cela s'accorde si peu avec les autres
événements de l'existence, une telle part
en fut si absolument étrangère à. l'expé-
rience humaine : les bonds, la nourri--
ture,' la respiration de ces moments
impondérables qu'à vrai dire, par ins--
tants, malgré tout mon or lunaire, je
doute à demi moi-même que l'histoire
entière ne soit autre chose qu'un rêve...
Ici se terminait primitivement la relation de
cette aventure; mais pendant que l ouvrage
était sous presse une communication des plus
extraordinaires nous est parvenue qui donne,
certes, au récit un surprenant cachet de véra--
cité. Nous l'avons résumée dans les chapitres
suivants, pour l'offrir à la curiosité du lecteur.