LE DERNIER MESSAGE DE M. CAVOR
De cette peu satisfaisante façon l'avant--
dernier message de Cavor se termine. Il
semble qu'on le voit, là-bas, auprès de son
appareil éclairé de lumière bleue, conti--
nuant jusqu'au dernier moment ses
signaux, sans rien soupçonner du rideau
qui s'était interposé entre lui et nous,
sans se douter non plus des dangers qui,
même alors, devaient le menacer. Son
désastreux manque d'ordinaire bon sens
l'avait fait se trahir absolument. Il avait
parlé de guerre, il avait parlé de toute la
force et la violence irrationnelle des
hommes, de leurs insatiables agressions,
de l'éternelle futilité de leurs conflits. Il
avait donnée au monde lunaire tout
entier cette impression de notre race, et
il est très plausible, à mon avis, qu'il dût
admettre que sur lui seul reposait la
possibilité — du moins pour longtemps
— que d'autres hommes vinssent à la
lune. La ligne de conduite que la raison
froide et impitoyable de la lune adopterait
me semble assez claire, et Cavor dut en
avoir une vague idée, ou peut-être même
qu'il s'en rendit tout à coup nettement
compte.
On se l'imagine allant deçà et delà par
la lune avec le remords de son indiscré--
tion fatale s'imposant à son esprit. Pen--
dant un certain temps assurément le
Grand Lunaire délibéra sur la situation
nouvelle et, pendant ce répit, Cavor dut
rester aussi libre que jamais. Nous pou--
vons croire que les obstacles de quelque
sorte empêchèrent Cavor de se servir de
son appareil électro-magnétique après
qu'il eut envoyé le dernier message que
j'ai transcrit.
Plusieurs jours se passèrent sans que
rien ne nous parvînt. Peut-être compa--
raissait-il à de nouvelles audiences,
essayant d'éluder l'effet de ses premières
révélations. Qui peut espérer le deviner?
Puis soudain, comme un cri suivi d'un
mortel silence, arriva le dernier message.
C'est le fragment le plus court que nous
ayons — les commencements interrompus
de deux phrases.
Voici le premier : « J'ai été fou de faire
connaître au Grand Lunaire... »
11 y eut un intervalle d'une minute
environ, dû, peut-on croire, à quelque
515-13. — Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD. — 8-13-intervention extérieure : — il s'éloigne de l'instrument, — pris d'une horrible hési-tation parmi les masses confuses d'appa-reils entassés dans cette caverne obscuré-ment bleue, — il y revient précipitamment, plein d'une résolution qui vient trop tard.
Alors, parvient ceci, comme transmis en hâte : « Cavorite fabriquée comme suit i prenez... »
Ici vient un mot, un mot qui, tel que nous l'avons, est absolument dénué de sens : — « Inut... »
Et c'est tout.
11 se peut que Cavor ait voulu rapide-ment épeler le mot « inutile » lorsque son destin devint imminent. Quoi que ce. fût qui se soit produit autour de^^^jâp^irSH^
nous ne saurions le dire. En tout cas,
nous ne recevrons plus, j'en ai la certi--
tude, de nouveau message de la lune.
Pour ma part, un rêve des plus nets est
venu à mon aide, et je vois, presque aussi
distinctement que si j'avais assisté à la
chose, un Cavor échevelé, dans une uni--
forme lumière bleue, se débattant sous
l'étreinte d'une multitude de ces insectes,
sélénites, luttant de plus en plus désespé--
rément à mesure qu'ils fourmillent plus
nombreux autour de lui, criant, suppliant,
peut-être même à la fin se défendant, et
refoulé pas à pas hors de toute portée de
ceux de sa race, rejeté pour toujours dans
l'Inconnu — dans les Ténèbres, dans le
Silence qui n'a pas de fin... Vient de paraître :