‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 35 sur 36 · LE GRAND LUNAIRE · texte numérisé non relu

LE GRAND LUNAIRE

L'avant-dernier message décrit, avec

des détails parfois excessifs, la rencontre

de Cavor et du Grand Lunaire qui est

le Maître de la Lune. Cavor semble en

avoir envoyé la plus grande partie sans

interruption, mais avoir été dérangé dans

sa conclusion. La fin nous parvint après

un intervalle d'une semaine.

Le message commence ainsi : « Je puis

enfin reprendre ce... » puis il est soudain

illisible et reprend plus loin au milieu

d'une phrase.

Les mots qui manquaient à cette phrase

sont probablement : « la foule » — après

quoi on lit clairement : — « devenait de

plus en plus dense à mesure que nous

nous approchions du palais du Grand

Lunaire — si je puis appeler palais une

série d'excavations. Partout des visages

me regardaient — faces et masques pâles

et boursouflés, de gros yeux fixes au--

dessus de terribles narines tentaculaires

ou de petits yeux sous de monstrueux

frontaux.; au-dessus, un fourmillement de

créatures plus petites se pressaient et

glapissaient et des tètes grotesques plan--

tées sur des cous sinueux se glissaient

entre deux épaules ou sous des bras.

Maintenant autour de moi un espace

libre, marchait un cordon de solides

gardes, avec des tètes en seau à charbon,

qui s'étaient joints à nous quand nous

quittâmes le bateau dans lequel nous

étions venus à travers les canaux de la

Mer Centrale. L'artiste au petit cerveau

nous rejoignit aussi et une bande com--

pacte de maigres porteurs ployèrent sous

la multitude d'objets qu'on avait jugés

convenir à mon état. Pendant cette der--

nière phase de notre voyage, je fus porté

dans une litière, faite d'un métal très

ductile qui me sembla sombre et tissé par

mailles avec des barreaux d'un métal plus

pâles et autour de moi, à mesure que j'a--

vançais, une longue procession se groupa.

» En tête, à la manière des hérauts,

marchaient quatre créatures à la face en

trompette qui faisaient des braiements

dévastateurs; puis venaient, devant et

derrière, des huissiers trapus ressemblant

assez à de gros scarabées; de chaque

côté, une file de tètes savantes, sorte

d'encyclopédie animée, qui, m'expliqua u 6 Les Premiers hommes dans la Lune Phi-ou, devaient se trouver à portée du Grand-Lunaire pour lui servir de réfé-rence. Il n'était pas un fait de la science lunaire, pas un point de vue, pas une méthode de pensée que ces êtres merveil-leux ne tinssent pas renfermés dans leurs iêtes. Des gardes et des porteurs sui-vaient, précédant le cerveau frémissant de Phi-ou porté aussi sur une litière ; der--

- EN TÊTE MARCHAIENT QUATRE CRÉATURES A LA FACE EN TROMPETTE. rière, dans une litière légèrement moins importante reposàit Tsi-pouf; et enfin moi sur une litière plus élégante que les autres et entouré de mes serviteurs. Sur mes talons, d'autres hérauts-trompettes dé-chiraient mes oreilles de clameurs véhé-mentes; puis s'avançaient plusieurs grands cerveaux, correspondants spéciaux, pour-rait-on les appeler ou historiographes chargés d'observer et1 de se rappeler chaque détail de cette inoubliable entre-vue. Une troupe de gens portant et traî-nant des bannières, ' des masses fon-gueuses parfumées et de curieux, sym-boles, complétaient le cortège. Le chemin était bordé d'huissiers et d'officiers cou--

verts de parures qui scintillaient comme

de l'acier, et, derrière eux, de chaque

côté, surgissaient les têtes et tentacules

de cette énorme foule.

» Nous gravîmes pendant quelque temps

la spirale d'un des puits verticaux et nous

traversâmes ensuite une série de salles

immenses au plafond en dôme et magni--

fiquement décorées. On avait certainc--

ment disposé l'approche du Grand Lunaire

de façon à donner une vive impression

de sa grandeur. Les salles — toutes

par bonheur suffisamment lumineuses

pour mon œil terrestre — formaient un

habile crescendo d'espace et de décora--

tion. L'effet de leurs dimensions progres--

sives était rehaussé. par la constante

diminution de la lumière et par une fine

brume de parfum-brûlés qui s'épaississait

à mesure qu'on avançait. Dans les pre--

mières, la clarté brillante rendait les

choses nettes et concrètes, et il me sem--

blait que j'avançais continuellement vers

quelque chose de plus vaste, 4e plus

obseur et de moins matériel.

» Imaginez la salle la plus vaste que vous ayez jamais vue, artistement décorée de majolique bleu-foncé et bleu-pâle, éclairée de lumière bleue, sans que vous sachiez comment, et emplie de créatures métalliques et livides présentant cette affolante diversité dont j'ai déjà parlé.

Figurez-vous que ce hall se termine en une voûte au bout de laquelle se trouve une salle plus grande encore, dans laquelle s'ouvre une autre plus vaste et ainsi de suite à perte de vue. A l'extrémité de la perspective, une série de degrés, comme ceux de l'Ara Cœli, à Rome, qui montent plus haut qu'on ne peut voir et qui semblent s'élever de plus en plus il mesure qu'on s'approche de leur base.

Mais j'arrivai finalement sous une immense voûte et aperçus le sommet de ces degrés, sur lequel trônait le Grand Lunaire.

» Il était assis dans un resplendisse-ment de bleu incandescent. Une atmos-phère brumeuse emplissait ce lieu, de sorte que les murs semblaient invisible-ment reculés. Cela vous donnait l'impres-sion de flotter dans un vide bleu-obscur.

Le Grand Lunaire parut d'abord être un petit nuage lumineux d'où rayonnait toute la clarté ambiante. Il méditait sur son trône glauque et son cerveau pouvait mesurer plusieurs mètres de diamètre.

Pour quelque raison que je ne saurais approfondir, un certain nombre de fais-ceaux de lumière irradiaient d'un foyer situé derrière le trône, comme si le Grand Lunaire eût été une étoile, et un halo l'encerclait. Autour de lui, minuscules et indistincts dans cette splendeur, des serviteurs le soutenaient et le suppor-taient; plus bas, éclipsés et debout en un vaste demi-cercle, étaient ses subor-donnés intellectuels, ses mémorateurs, ses calculateurs, ses chercheurs, ses natteurs et ses serviteurs et tous les insectes distingués de la cour lunaire.

Plus bas encore, se tenaient des huissiers et des messagers; puis, échelonnés sur les innombrables degrés, étaient les gardes et à la base grouillait l'énorme, diverse et indistincte multitude des moindres dignitaires et fonctionnaires de la lune. Leur piétinement produisait un murmure confus sur le sol rocheux et leurs membres s'agitaient avec un bruis-sement frémissant.

» Quand je pénétrai dans l'avant-der-nière salle, une musique s'éleva et s'éten--

dit en une impériale magnificence de son

et les clameurs des crieurs de nouvelles

s'apaisèrent...

» J'entrai dans la dernière et la plus

vaste des salles...

» Mon cortège se déploya comme un

éventail... Les huissiers et les gardes qui

me précédaient s'écartèrent à droite et à

gauche et les trois litières qui portaient

Phi-ou, Tsi-pouf et moi s'avancèrent

sur un sol poli et brillant, jusqu'au pied

de l'escalier géant. Alors commença un

vaste et haletant bourdonnement qui

se mêla à la musique. Les deux Sélénites

mirent pied à terre, mais l'on m'ordonna

de rester assis — comme une marque

spéciale d'honneur, j'imagine. La mu--

sique cessa, mais le bourdonnement con--

tinua, et, par le mouvement simultané de

dix mille tètes respectueuses, mon atten--

tion fut dirigée vers le halo de suprême

intelligence qui planait au-dessus de

nous.

» D'abord, quand j'essayai de le mieux

distinguer dans l'éblouissante clarté, ce

cerveau quintessentiel me parut fort

semblable à une vessie opaque et sans

traits avec des ombres vagues et ondu--

leuses de circonvolutions qui s'agitaient

visiblement. Puis au-dessous de cette

énormité et juste au-dessus du bord du

trône on apercevait, en tressaillant, de

minuscules yeux pénétrants qui vous

examinaient du milieu de ce rayonne--

ment. Pas de visage, mais des yeux

réfugiés dans deux trous. Au premier

moment je ne pus voir que ces petites

prunelles fixes au-dessous desquelles je

distinguai un corps de nain aux membres

d'insecte, pales et recroquevillés. Le

regard de cet être s'abaissait vers moi

avec une étrange intensité et la partie

inférieure du globe céphalique était

plissée. De petites mains, tentacules d'as--

pect inutile, maintenaient cette forme

sur son trône...

M C'était grand, c'était pitoyable. On

oubliait le vaste hall et la foule.

» Par saccades, on me fit monter l'esca--

lier. Il me semblait que le cerveau à

reflets pourpres surplombait au-dessus

de moi et, à mesure que j'approchais,

il absorbait de plus en plus l'effet de

l'ensemble. Les rangées de serviteurs

et d'aides paraissaient s'amoindrir et

s'effacer dans le resplendissement de ce

centre. Je m'aperçus que d'indistincts

personnages faisaient couler un liquide rafraîchissant sur ce grand cerveau, le frictionnant et le soutenant. Pour ma part, je demeurais cramponné à ma litière, les regards fixés sur le Grand Lunaire et incapable de les en détourner.

D'INDISTINCTS PERSONNAGES FAISAIENT COULER UN LIQUIDE RAFRAICHISSANT SUR CE GRAND CERVEAU. Enfin, quand j'eus atteint le palier qui n'était séparé du siège suprême que par une dizaine de degrés, la magnifi-cence confondue de la musique atteignit le sommet de ses gradations et cessa; et je restai nu, pour ainsi dire, dans cette

vastitude, sous les yeux scrutateurs du

Grand Lunaire.

» Il examinait le premier homme qu il

ait jamais contemplé...

» Cependant, je.parvins à détacher ma

vue de sa grandeur et à porter mes

regards sur les vagues figures effacées

dans le brouillard bleu qui l'entourait,

puis, au bas des degrés, sur les Sélénites

massés là par - milliers, immobiles et

attentifs. Une fois de plus, monta, vers LE GRA.NI) LUNAIRE EXAMINAIT LE PREMIER HOMME QU'IL AIT JAMAIS CONTEMPLÉ. t 20 Les Premiers < hommes dans la Lune moi de cette cohue une horreur irrai-sonnée... qui passa...

» Après un arrêt, vint la salutation.

On m'aida à descendre de ma litière et je restai gauchement debout tandis qu'un certain nombre de gestes curieux et sans doute profondément symboliques étaient, par- délégation, accomplis pour moi par deux frêles fonctionnaires. Le cortège encyclopédique des savants qui m'avaient accompagnés jusqu'à l'entrée du dernier hall apparut rangé à droite et à gauche, deux au-dessus de moi, prêt aux besoins du Grand Lunaire. Le cerveau blanc de Phi-ou alla se placer environ à mi-chemin du trône dans une position telle qu'il pouvait aisément communiquer entre nous sans être obligé de tourner le dos à l'un ni à l'autre. Tsi-pouf prit place derrière son compagnon. D'adroits huis-siers s'avancèrent de côté vers moi, gardant toujours la face entièrement tournée vers la Présence. Je m'assis à la turque et Phi-ou et Tsi-pouf s'agenouil-lèrent aussi un peu plus haut que moi.

Il y eut une pause. Les yeux des courti-sans les plus proches allaient de moi au Grand Lunaire et revenaient à moi; un sifflement et une rumeur d'attente passa sur les multitudes presque invisibles au-dessous, puis tout bruit cessa.

» Tout se tut.

» Pour là première et dernière fois, pendant la durée de mon séjour, la lune fut silencieuse.

» Je' perçus une sorte de murmure faible et chevrotant. Le Grand Lunaire s'adressait à moi. Sa voix semblait pro-duite par le frottement d'un doigt sur un panneau de verre.

» Je l'examinai attentivement pendant quelques minutes, puis jetai un coup d'œil vers l'alerte Phi-ou. Au milieu de ces êtres membraneux je me sentais ridi-culement épais, charnu et solide, avec ma tête qui n'était que mâchoires et poil noir. Mon regard retourna vers le Grand Lunaire. Il s'était tu. Ses serviteurs étaient affairés et ses superficies luisantes bril-laient sous un liquide rafraîchissant dont on les arrosait.

» Phi-ou médita un instant; Il consulta Tsi-pouf, puis se mit à pépier des mots reconnaissables — d'abord un peu ner-veusement, de sorte qu'il n'était pas très intelligible :

» — Hum! Hum!... Le Grand Lunaire...

souhaite -dire... il comprend que vous

êtes... hum... homme... que vous êtes un

homme de la planète Terre. 11 souhaite

dire que vous êtes le bienvenu... le bien--

venu... et souhaite apprendre... apprendre,

si je puis employer ce mot... l'état de

votre monde... et la raison qui vous il

amené ici...

» Il s'arrêta. J'étais sur le point de ré--

pondre, quand il reprit la parole. Il émit

des remarques dont l'enchaînement n'était

pas très clair, bien que j'incline à penser

que c'était une série de compliments.

Il me dit que la terre était à la lune ce

que le soleil est à la terre et que les

Sélénites désireraient vivement s'instruire

des choses de la terre et de-ses habitants.

Il mentionna alors, par manière de com--

pliment aussi sans doute, les dimensions

et le diamètre relatifs de la terre et de

la lune et dit avec quel émerveillement et

quelle curiosité les Sélénites avaient ton--

jours observé notre planète. Je réfléchis

un instant, les yeux baissés, et me décidai

à répondre que les hommes aussi se

demandaient ce que contenait la lune et

la croyaient morte, ne soupçonnant pas

toute la magnificence que favais contem--

plée ce jour-là. Le Grand Lunaire, en

signe de remerciement, fit tourner ses

faisceaux de lumière d'une façon des

plus déconcertantes, et dans toute l'im--

mense salle coururent les pépiements, les

murmures et les gazouillements qui répé--

taient ce que je venais de dire. Le Grand

Lunaire continua alors en posant à Phi-ou

des questions auxquelles il était facile de

répondre.

)1 II parut s'étonner que nous ne trou--

vions pas la lumière solaire trop intense

pour nos yeux et m'écouta attentivement

quand j'expliquai que cette lumière était

tempérée jusqu'à une couleur bleuâtre

par la réfraction de l'air, bien que je ne

sois pas très sûr qu'il ait clairement com--

pris cela. Je lui exposais comment l'iris

de l'œil humain peut contracter la pupille

et protéger la délicate structure interne

contre les excès de clarté et il me fut

permis de m'approcher à quelques pas de

la Présence, afin qu'elle examinât elle--

même cette structure. Cela amena une

comparaison entre les yeux terrestres et

les yeux lunaires. Ces derniers ne sont

pas seulement extrêmement sensibles à

toutes les lumières que l'œil humain

perçoit, mais ils peuvent aussi voir la

chaleur, et, dans la lune, chaque diffé--

rence de température se voit dansles objets. JE PERÇUS UNE SORTE DE MU RM LUE FAIBLE ET CHEVROTANT. D32 Les Premiers hommes dans la Lune » L'iris fut un organe entièrement nou-veau pour le Grand Lunaire, un moment il s'amusa à m'envoyer ses rayons sur la figure pour voir mes pupilles se con-tracter. Comme conséquence, je fus ébloui et aveuglé pendant quelques minutes...

» Mais, en dépit de ce désagrément, je trouvai, par degrés insensibles, quelque chose de rassurant dans la rationalité de cet échange de questions et de réponses.

Je pouvais fermer mes yeux, réfléchir et presque oublier que le Grand Lunaire n'avait pas de visage...

» Quand je fus redescendu à ma place, le Grand Lunaire me demanda comment nous nous abritions de la chaleur et des tempêtes et je lui parlai de l'art de bâtir et dû. mobilier. Ici nous nous égarâmes dans des malentendus et des contradic-tions, dus largement, je dois l'avouer, au v8Lgue de mes expressions.

Je ;lui parlai de lions et de tigres et il me parut que nous arrivions ici à une impa'ssè. Car, sauf sous les eaux, il n'y a pas dans la lune de créatures qui ne soient absolument domestiquées et assujetties, et il en a été ainsi depuis d'immémoriales époques. Ils ont des créatures aquatiques monstrueuses, mais aucune bête de proie et l'idée de quelque chose de grand et de fort existant au dehors, dans la huit, est pour, eux très difficile à admettre... »

Pendant une vingtaine de mots, la relation est ici trop entrecoupée pour être transcrite.

« Le Grand Lunaire s'entretint avec ses savaiits, selon ce que je suppose, sur l'étrange superficialité et la déraison de (l'homme) qui se contente de vivre à la surface d'un monde, créature soumise aux -tempêtes, aux vents et à tous les hasards de l'espace, qui ne sait même pas s'uni'r pour triompher des bêtes qui dévorent sa racei et qui cependant ose envahir une autre planète. Durant cet a parte, je réfléchissais; puis, sur son désir, je lui parlai des diverses espèces d'hommes. Il m'accabla de question.

» — Pour toutes sortes d'ouvrages, vous avez la même sorte d'hommes? Mais qui pense? qui gouverne?

Je lui donnai un aperçu de la méthode démocratique.

» Quand j'eus fini il ordonna qu'on répandît sur son front des liquides rafraîchissants ; après quoi il me pria de répéter mon explication, croyant n'avoir pas tout saisi.

» — Ils font, alors, des choses différentes?

interrogea Phi-ou.

» — Il en est, répliquai-je, qui sont des

penseurs et d'autres des fonctionnaires;

certains sont mécaniciens, d'autres sont

artistes ou travailleurs, mais tous gou--

vernent, — ajoutai-je.

» — N'ont-ils pas des formes différentes

qui les adaptent à leurs devoirs diffé--

rents?

« — Aucune que l'on puisse voir, dis-je,

excepté, peut-être, pour les vêtements.

Leurs esprits diffèrent sans doute quel--

que peu, continuai-je.

» — Leurs esprits doivent différer beau--

coup reprit le Grand Lunaire ou ils vou--

draient tous faire les mêmes choses.

» Afin de me mettre en plus intime

harmonie avec ses idées préconçues, je

répondis que sa conjecture était vraie.

Tout est dissimulé dans le cerveau et c'est.

là que sont les différences. Si l'on pouvait

voir les esprits et les âmes des hommes,

on les trouverait aussi variés et inégaux

que ceux des Sélénites. Il y a de grands

hommes et de petits hommes, des hommes

qui ont des membres à longue portée et

d'autres qui les ont rapides; des hommes

bruyants, à l'esprit en trompette, et des

hommes qui ont des souvenirs et pas

d'idées... »

Trois mots du récit sont indistincts

« Il m'interrompit pour me rappeler une

de mes précédentes phrases.

» — Vous avez dit que tous les hommes

gouvernent? insista-t-il.

Jusqu'à un certain point, dis-je, et

rendis, je le crains, par mon explication,

ses idées encore plus confuses.

» Il se rattrapa à un fait saillant.

» — Voulez-vous dire par là, demanda--

t-il, qu'il n'y a pas de Grand Terres--

tre?

» Je pensai à divers personnages, mais

l'assurai finalement qu'il n 'en existait pas.

J'expliquai que les autocrates et empe--

reurs que noug avions essayés sur terre

avaient habituellement fi ni dans la boisson,

le vice ou la violence et que la section

influente du peuple terrestre à laquelle

j'appartenais, les Anglo-Saxons, n'avaient

pas l'intention d'essayer à nouveau de

cette sorte de choses. Ce à quoi le Grand

Lunaire fut plus que déconcerté.

>, — Mais alors, comment conservez--

vous la sagesse que vous pouvez acqué--

rir? » Je lui exposai de quelle façon nous aidions notre... (ici, un mot omis qui est probablement cerveau) limité, au moyen de livres et de bibliothèques. Je lui contai comment notre science se développait par le labeur uni d'innombrables petits hommes. Il ne lit aucun commentaire, remarquant seulement qu'il était évident que nous avions acquis beaucoup en dépit de notre sauvagerie sociale, sans quoi je n'aurais pas pu venir à la lune.

Cependant le contraste était des plus marqués. Avec la connaissance, les Sélé-nites se développent et changent; I 'huma-nité emmagasine sa science et les hommes restent des brutes équipées. Le Grand Lunaire déclara... »

Ici un fragment du message est incom-préhensible.

« Il me fit alors lui décrire par quels moyens nous nous transportions sur cette terre et je le renseignai sur nos chemins de fer et nos vaisseaux. De là, j'en arrivai à lui dire que l'humanité n'habitait dans des villes que depuis neuf ou dix mille ans et que les hommes n'étaient pas encore unis en une fraternité unique, mais groupés sous de nombreuses formes de dominations. Cela étonna beaucoup le Grand Lunaire, quand il eut saisi. D'abord, il avait pensé qu'il s'agissait seulement de divisions administratives.

)) — Nos États et nos Empires ne sont encore que de grossières esquisses d'un ordre de choses qui existera quelque jour repris-je et je continuai en... »

A cet endroit une longueur de trans-mission qui représente probablement trente ou quarante mots, est complète-ment indéchiffrable.

« Le Grand Lunaire fut singulièrement impressionné par la folie qu'ont les hommes de s'obstiner à l'inconvénient de langues diverses.

J) — Ils veulent communiquer entre eux et en même temps ils ne le veulent pas, dit-il, puis pendant assez longtemps il me questionna de près sur la guerre.

« Il fut d'abord perplexe et incré-dule.

» — Vous prétendez, fit-il, voulant être confirmé que vous parcourez la surface de votre monde — ce monde, dont vous avez à peine commencé à racler les richesses — vous tuant les uns les autres pour des bêtes à manger?

1) Je lui répondis que cela était parfaite-ment correct.

» Il me demanda des détails pour aider

son imagination.

» — Mais est-ce que vos navires et vos

pauvres petites villes ne sont pas endom--

magées?

» A ma réponse, je m'aperçus que la

destruction et la ruine l'impressionnaient

presque autant que le meurtre.

» — Dites-m'en plus, insista le Grand

Lunaire. Dépeignez-moi ce qui se passe.

Je ne puis concevoir ces choses.

» Ainsi, bien qu'à contre-cœur, je lui

racontai l'histoire des guerres terres--

tres.

» A mesure que j'avançais et que Phi-ou

traduisait, les Sélénites grondaient et

murmuraient, sous le coup d'une émotion

graduellement intensifiée.

» J'expliquai qu'un cuirassé peut envoyer

à une distance de douze milles un projec--

tile d'une tonne qui pénètre une plaque de

fer de vingt pieds d'épaisseur — et de

quelle façon nous faisons évoluer sous

l'eau des torpilleurs. Je me mis à décrire

un canon Maxim en action et ce que

je pus m'imaginer de la bataille de Co--

lenso.

» Le Grand Lunaire restait si incrédule

qu'il interrompit la traduction de Phi-ou

pour me demander de confirmer mon

récit. Il doutait particulièrement de la

description que je lui fis d'hommes pous--

sant des acclamations et des cris de joie en

allant à la (bataille?).

» — Mais certainement ils n'y prennent

pas plaisir, traduisit Phi-ou.

» Je lui assurai que des hommes de ma

race considéraient une bataille comme la

plus glorieuse expérience de la vie : à

quoi l'assemblée tout entière fut frappée

de stupeur.

» — Mais à quoi est bonne cette guerre?

demanda le Grand Lunaire, insistant sur

le sujet.

» — Oh! quant à être bonne... dis-je.

Elle réduit et éclaircit la population!

« — Mais à quoi cela sert-il...?

» Il y eut une pause, les liquides rafraî--

chissants lui aspergèrent le crâne, puis

il parla. »

A cet endroit, devient apparente dans

le message une série d ondulations qui

sont visibles comme une embarrassante

complication dès la première mention que

fait Cavor du silence qui règne avant

que le Grand Lunaire ait pris la parole.

Ces ondulations sont évidemment le résul-- LES SÉLÉNITES GRONDAIENT ET MURMURAIENT SOUS LE GOÇP D'UNE ÉMOTION GRADUELLEMENT INTENSIFIÉE. tat de radiations procédant d'une source lunaire et leur perpétuel rapprochement des signaux alternants de Cavor suggère curieusement l'idée de quelque opérateur cherchant délibérément à les mêler à son message pour le rendre illisible. D'abord, elles sont petites et régulières, de sorte qu'avec, un peu de soin et la perte de quelques mots nous avons pu y démêler le message de Cavor. Ensuite, elles deviennent plus larges et plus grandes, puis soudain elles sont il régulières, d'une irrégularité qui l'ait penser à quelqu'un qui griffonnerait et raturerait une ligne d'écriture. Sur une certaine longueur, on ne peut rien déchiffrer de cette trace follement zigzaguante; très brusquement l'interruption cesse, laissant quelques mots clairs, puis elle reprend et continue pendant tout le reste du message, oblité-rant complètement ce que Cavor essayait de transmettre. Si c'est là, en fait, une intervention voulue, pourquoi les Sélénites auraient-ils préféré laisser Cavor envoyer ses messages dans l'heureuse ignorance de l'oblitération à laquelle ils se livraient alors qu'il était parfaitement en leur pou-voir — ainsi que plus facile et plus com-mode pour eux — d'interrompre et de supprimer sa transmission à n'importe quel moment. C'est là un problème auquel je ne puis apporter aucune solution. La chose paraît s'être passée ainsi et c'est tout ce que je puis dire. Le dernier lambeau de sa description du Grand Lunaire reprend, au milieu d'une phrase, en ces termes :

« ... m'interrogea très étroitement sur mon secret. Je pus en peu de temps m'en-tendre avec lui, et finalement élucider ce qui était resté une énigme pour moi depuis que je m'étais rendu compte de l'étendue de leur science; c'est-à-dire, comment il se faisait qu'ils n'aient pas découvert eux-mêmes la Cavorite. J'ai donc trouvé qu'ils la connaissent en tant que substance théorique, mais ils l'ont tou-jours regardée comme une impossibilité pratique, pour cette raison qu'il n'y a pas d'helium dans la lune et que l'he-lium... »

A travers les dernières lettres d'helium reparaît soudain la trace oblitérante, Remarquez ce mot : « secret », car sur lui seul je base mon interprétation du dernier message, — M. Wendigee et moi le consi-dérons comme tel — qu'il doive vraisem-blablement nous envoyer.

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