‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 4 sur 36 · DANS LA SPHÈRE · texte numérisé non relu

DANS LA SPHÈRE

— Allons donc! dit Cavor, tandis que

j'étais assis, une jambe pendante par

l'ouverture de la sphère, dans l'intérieur

obscur de laquelle mon regard plon--

geait.

Nous étions seuls • c'était le soir, le

soleil venait de se coucher, et la tran--

quillitÓ du crépuscule enveloppait toutes

choses.

Je passai mon autre jambe dans l'inté--

rieur et me laissai glisser sur le verre

poli jusqu au fond de la boule; puis, je

me tournai pour prendre les bidons, les

boîtes de nourriture et les autres objets

que me tendait Cavor. L'intérieur était

tiède: le thermomètre marquait 80 degrés

Fahrenheit et. comme nous ne devions

perdre que fort peu de cette chaleur par

la radiation, nous étions en pantoufles et

vêtus de flanelle mince. Nous avions

néanmoins un ballot de vêtements épais

en laine et plusieurs grosses couver--

tures, en prévision de quelque mâle--

chance. D'après les ordres de Cavor, je

plaçai les paquets, les cylindres d'oxygène

et les autres bagages les uns à côté des

autres, à mes pieds, et bientôt nous

eûmes tout installe: pendant un moment,

il alla de côte et d'autre dans l'atelier

sans toit, cherchant ce que nous pour--

rions avoir oublié, puis il vint me

rejoindre. Je remarquai quelque chose

dans sa main.

— Qu'avez-vous là? demandai-je.

— N'avez-vous rien pris pour lire?

— Seigneur! non !

— J'ai oublié de vous le dire, mais il y

a des incertitudes... Le voyage peut

durer... Nous pourrons être des semai--

nes...

— Mais...

— Nous serons à flotter dans cette sphère

sans la moindre occupation...

— Vous auriez bien dû me le dire.

Il passa la tête par l'ouverture.

J'ÉTAIS ASSIS, UNE JAMBE PENDANTE PAR L'OUVERTURE DE LA SPHÈRE. — Voyez! fit-il; voici quelque chose...

là.

— Ai-je le temps?

— Nous en avons pour une heure encore...

Je passai la tête à mon tour, c'était un vieux numéro de Tit-Bits qu'un des hommes avait dû apporter; plus loin dans un coin, je vis un fascicule du Lloyd's News. Je regrimpai dans la sphère muni de ces papiers.

— Quel livre avez-vous? demandai-je.

Je lui pris le volume et lus le titre...

oeuvres complètes de William Shakespeare.

Il rougit légèrement.

— M ou éducation a été si purement scientifique, — dit-il en manière d'excuse.

— Vous ne l'avez jamais lu?

— Jamais.

— Vous allez vous régaler, fis-je.

C'est la sorte de phrase qu'il faut dire en pareil cas, bien qu'à parler vrai je n'eusse moi-même jamais beaucoup lu Shakespeare. Je doute même qu'il y ait beaucoup de gens qui le lisent réelle-ment.

Je l'aidai à visser le couvercle de l'ou-verture; puis, il pressa un bouton pour clore le store correspondant dans le cadre extérieur. Le cercle de lumière crépusculaire disparut. Nous étions dans les ténèbres.

Pendant un certain temps, ni l'un ni l'autre de nous ne parla. Bien que notre prison ne fût pas imperméable au son, tout était absolument silencieux.

Je m'aperçus que nous n'aurions rien à saisir quand le choc de notre départ viendrait, et je me rendis compte que je serais mal à l'aise, à cause du manque de fauteuils.

— Pourquoi n'avons-nous pas de sièges? demandai-je.

— J'ai arrangé tout cela, — dit Cavor. Nous n'en aurons pas besoin.

— Pourquoi pas?

— Vous verrez, dit-il, du ton d'un homme qui se refuse à parler.

Je gardai le silence... Soudain, il me vint à l'esprit que j'étais un imbécile de m'être laissé enfermer dans la sphère.

« Est-il trop tard maintenant pour me retirer? » me demandai-je.

Le monde, hors de la sphère, serait pour moi, je le savais, assez froid et inhospitalier; — depuis des semaines, j'avais vécu sur (les subsides que m'avait fournis Cavor. Mais, après tout, serait-il

aussi froid que le zéro infini, aussi inhos--

pitalier que l'espace vide? Si ce n'avait

été la crainte de paraître poltron, je crois

qu'à ce moment je l'aurais fait me rendre

la liberté. Mais j'hésitai, je tergiversai,

je devins inquiet et irrité, et le temps

passa.

Il y eut une petite secousse, un bruit

comme celui d'un bouchon de champagne

qui sauterait dans une pièce voisine,

suivi d'un sifflement affaibli... Pendant un

court instant, j'eus la sensation d'une

tension énorme, la conviction passagère

que mes pieds pressaient vers en bas

avec une force d'innombrables tonnes;

cela dura un espace de temps infinité--

simal, mais suffisant pour m'inviter à

agir.

— Cavor! appelai-je dans l'obscurité,

mes nerfs sont en loques... Je ne crois •

pas...

Je m'arrêtai. Il ne fit aucune réponse.

— Au diable! m'écriai-je. Je suis un

imbécile! Ou'ai-je à faire ici? Je ne pars

pas, Cavor! La chose est trop risquée,

je veux sortir!

— Impossible, dit-il.

— Impossible. Nous allons bien voir!

Il ne répondit pas, l'espace de dix

secondes.

— Il est trop tard pour nous quereller

maintenant, Bedford, dit-il. La petite

secousse de tout à l'heure était le départ.

Déjà nous avançons aussi vite qu'un

boulet dans le gouffre de l'espace,

— Je... je..., balbutiai-je.

Après quoi, il me sembla que peu

importait ce qui pourrait arriver.

Pendant un certain temps, je fus pour

ainsi dire étourdi. Je ne trouvai rien à dire.

C'était absolument comme si je n'avais

pas encore entendu parler de cette idée

de quitter la terre. Puis, je perçus dans

mes sensations corporelles un inexpli--

cable changement et c'était une sorte de

légèreté, d'irréalité. A cela s'ajoutait une

sensation bizarre dans la tête, un effet

apoplectique presque, et le battement

des vaisseaux sanguins dans les oreilles.

Aucun de ces effets physiques ne diminua

à mesure que le temps s'écoulait, mais, à

la fin, je m'y habituai si bien que je n'en

éprouvai aucune incommodité.

J'entendis un déclic, et une petite

lampe à incandescence apparut.

Je vis la figure de Cavor, aussi pâle

que je sentais être la mienne. Nous nous

regardâmes en silence. La transparente obscurité du verre derrière lui eût fait croire qu'il flottait dans le vide.

— Eh bien 1 nous y sommes, finis-je par dire.

— Oui, répéta-t-il, nous y sommes.

— Ne bougez pas ! exclama-t-il au bout d'un instant, en me voyant faire mine de gesticuler. Gardez vos muscles absolu-ment flasques, comme si vous étiez au lit. Nous sommes dans un petit univers à nous. Regardez ces objets.

Il m'indiqua du doigt les boîtes et les caisses que nous avions posées sur les couvertures, dans la partie inférieure de la sphère. Je constatai avec étonnement qu'elles flottaient maintenant à une dis-tance d'un pied au moins du mur de verre. Alors, je vis, d'après son ombre, que Cavor n'était plus appuyé contre la ' paroi. Je passai mon bras derrière mon dos et trouvai que j'étais, moi aussi, sus-pendu dans l'espace sans toucher à la sphère.

Je n'eus ni un cri ni un geste, mais la crainte me saisit. Il me semblait que j'étais tenu et soulevé par quelque chose, sans que je susse quoi. Le simple contact de ma main contre la paroi m'en éloignait rapidement. Je compris ce qui arrivait, sans que pour cela ma crainte disparût.

Nous étions séparés de toute gravitation extérieure et, seule, s'effectuait l'attrac-tion des objets contenus dans notre sphère. En conséquence, tout ce qui n'était pas fixé contre le verre tombait lentement, à cause de l'exiguïté de nos masses, vers le centre de gravité de notre petit monde, vers le centre de notre sphère.

— Il faut nous tourner, dit Cavor, et flotter dos à dos, avec ces objets entre nous.

Ce fut la sensation la plus étrange qu'il soit possible de concevoir, ce flottement libre dans l'espace. D'abord, à vrai dire, ce fut une horreur étrange, et quand cette horreur eut disparu, une sensation nulle-ment désagréable et extrêmemeut repo-sante.

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