‹ Les Premiers Hommes=OiseauxChapitre 8 sur 8 · COMPIE RENDU D*UNE ASCENSION · texte numérisé non relu

COMPIE RENDU D*UNE ASCENSION

(( Dayton (0.). — Orville et Wilbur Wright, les deux citoyens de Dayton qui ont fait de successives expériences de machine volante en décembre dernier sur la côte de TAtlantique (Caroline du Nord), ont renouvelé hier leurs essais. Ils ont expérimenté leur dernier appareil devant une dizaine de témoins dans la grande prairie Huffmcui, près d'ici.

c( La machine s'est élevée dès le début à une hauteur de 25 pieds environ, mais un manque d'essence a été cause d'un arrêt dans le moteur. L'aéroplane est alors descendu lentement sur le pré. Le tuyau d'essence fut réparé sur place et un nouvel essai eut lieu une heure plus tard. Cette fois, la machine fit le tour complet de la prairie, laquelle mesure un peu plus d'un quart de mille de côté. Avant de rentrer dans le hangar, l'aéronaute eut la coquetterie de décrire un immense huit à une hauteur de 40 pieds environ.

« Le problème de la nouvelle locomotion est donc résolu. Durant huit semaines, les Wright ont travaillé mystérieusement, nuit et jour. Lorsqu'ils sont arrivés hier à Springfield, ils étaient sûrs du succès.

« Ils avaient également à inaugurer un nouveau système de départ. Là aussi, la réussite a été complète. La machine sort du hangar sur un plancher incliné, d'un pied de largeur tout au plus. Placée sur un chariot très ingénieux, elle glisse sur un rail jusqu'à l'extrémité du plancher, où, le moteur étant mis en marche, elle prend son vol immédiatement.

« Le moteur employé est de 21 chevaux. L'appareil mesure 40 pieds dans sa plus grande longueur, et six pieds seulement dans sa plus grande largeur. Les panneaux sont en toile à voile (canvas). Dans le milieu, se trouve la partie motrice. L'opérateur est couché à plat ventre, son estomac reposant sur un coussin. Il dirige son appareil avec deux guides en étoffe. Lorsque la machine est partie, les hélices tournent avec une rapidité extraordinaire. Il parait qu'avant peu, les frères Wright atteindront une vitesse de 40 milles à l'heure.

« Ils déclarent que Tabsencc de vent leur est aussi contrain.* qu'un vent très fort.

FILS d'un pasteur

« Les Wright sont les flls du pasteur protestant Bishop Milton Wright. Le pasteur passo tous les moments de loisir que lui laisse sa profession, à surveiller et à bénir la machine volante ».

Après s'être procuré ce curieux document, Robert Coquelle se met en quête des témoins indiqués par les Wright. Il rencontre, notamment, Tun d'entre eux, rem- I)Iissaiit des fonctions analogues à celles d'un juge de paix français. Ce magistrat est propriétaire d'un petit clialet aux environs de Springfield, à proximité de la vaste prairie où eurent lieu les dernières expériences. Il a pu voir diverses ascensions, malgré l'heure matinale à laquelle opéraient en général les Wright. L'appareil évoluait avec aisance à quelques mètres du sol, et regagnait son point de départ après avoir décrit de grands cercles.

Robert Coqueile se rend ensuite en automobile, avec son ami Johnson, jusqu'au champ d'expériences, interroge les propriétaires des deux fermes les plus proches, qui confirment la réalité des nombreux vois réussis dont ils furent les témoins oculaires.

De retour à Dayton, notre confrère recueille encore les déclarations du père de l'associé de Johnson qui put voir par hasard, depuis le tramway, l'appareil décrire un immen.se 8 au-dessus de la prairie, et du directeur du Dayton Daily News, présent à l'essai relaté dans l'article ci-dessus.

A la suite de son enquête, Robert Coqueile rentra en France pleinement convaincu de la réalité des succès obtenus par les Wright, ainsi qu'il l'a écrit dans VAuto et déclaré dans la séance du 29 décembre 1905 de la Commission d'aviation de l'Aéro-Club de France, où il avait été spécialement prié d'assister.

Deuxième lettre des Wright à " L'Aérophile".

Dayton, 13 décembre 1905.

Monsieur le Directeur,

Nous vous remercions de votre lettre du 30 novembre avec ses aimables expressions de félicitations. Nous vous donnons bien volontiers les noms des quelques personnes qui assistaient à nos vols du commencement d'octobre, mais nous préférons que vous ne les publiez pas, de crainte qu'elles ne soient importunées par une multitude de demandes de renseignements. Par contre, vous êtes invité à leur écrire.

Le terrain où ont eu lieu nos expériences les plus récentes, est une prairie plane ayant à peu près huit dixièmes de kilomètre de longueur et quatre dixièmes de kilomètre de largeur, mais d'une forme si irrégulière que les cercles décrits avaient à peu près 1 kil. 500 mètres.

La longueur des vols était mesurée avec un anémomètre Richard, monté sur l'appareil de façon à commencer à enregistrer quand l'aéroplane partait, et à s'arrêter quand le moteur stoppait. Comme le moteur était arrêté un instant avant l'atterrissage, les vols se trouvaient en réalité légèrement plus longs que la distance enregistrée.

Lorsque les vols se faisaient en ligne droite par temps calme, les indications de l'anémomètre correspondaient très bien avec le parcours réel mesuré sur le terrain.

Quant, au contraire, les vols étaient exécutés en cercle autour du champ, il n'était pas pratique de mesurer exactement le trajet sur le sol. Les distances sont celles enregistrées par l'anémomètre. Le vol de 39 kilomètres comportait 29 circuits sept dixièmes autour de la prairie. Le temps était pris par trois chronographes, dont un fixé à l'anémomètre.

La vitesse en l'air, à peu près la même pour tous les vols, était d'environ 1 kilomètre par minute. La vitesse, par rapport au sol, a varié naturellement, en des parties différentes de la course, selon la force et la direction du vent. Dans les vols des 3 et 4 octobre 1905, l'aéroplane fut constamment maintenu à 25 mètres au-dessus du sol. Mais, dans les expériences antérieures, nous avons parcouru milles sur milles, sans monter une seule fois à plus de 3 ou 4 mètres de hau-

leur. Quand nous volions bas, la vitesse semblait beaucoup plus grande que lorsque nous nous tenions moins près de terre.

Pour rinstant, nous préférons ne pas donner plus de détails sur notre machine. Notons seulement que la légèreté n'a pas été cherchée. L'appareil ne comporte aucun dispositif aérostatique, ni quoi que ce soit de plus léger que Tair. Les organes du moteur, tels que cylindres, pistons, bielles, etc., etc., sont du poids ordinairement usité en construction automobile. Les plans porteurs et le bâti de Tappareil, sont établis beaucoup plus lourdement qu'on n'a Thabitude de le faire dans les machines volantes.

Les atterrissages ordinaires n'abîment point du tout l'appareil, et vols après vols sont exécutés sans aucune réparation. Le succès résulte de la haute efficacité scientifique (sic) de l'aéroplane et des hélices, et spécialement des méthodes perfectionnées récentes, de balancement et de direction. On a souvent dit, pendant le dix-neuvième siècle, que c'était surtout le manque de moteurs suffisamment légers qui empêchait l'homme de conquérir l'empire de l'air. Cette opinion est tout à fait controuvée. A la vitesse ordinaire des oiseaux, un aéroplane bien étudié peut actuellement soutenir un poids de 30 kilos par cheval, ce qui donne amplement de la marge pour les moteurs construits il y a cinquante ans...

(Suivent les noms de ry témoins, dont 14 de Dayton.)

Cette lettre est particulièrement intéressante. Elle renseigne sur les méthodes de mesure employées par les Wright, et contient aussi celte importante déclaration qu'ils n'ont point cherché la légèreté, et que les résultats actuels auraient pu, avec un aéroplane bien établi, ôtre obtenus il y a de longues années, avant l'apparition des moteurs légers.

Projet d'achat de l'aéroplane Wright par un Syndicat français.

M. Arnold Pordyce partit pour Dayton, vers le milieu de décembre 1905, afin de tirer au clair une question si controversée à ce moment, et tâcher de traiter, le cas échéant, avec les célèbres aviateurs américains. Le départ de M. Fordyce, et surtout le but de son voyage, n'étaient connus que de quelques personnes. On fut donc très surpris, en général, des télégrammes des journaux américains annonçant ses premiers pourparlers avec les Wright, au nom d'un Syndicat français. Mais, malgré de premiers démentis, les bruits d'achat de l'appareil ne tardaient point à prendre une réelle consistance, et le New-York Herald pouvait publier la dépêche suivante :

Neio-York, jeudi, 4 janvier 1906.

« Dans une interview, M. Fordyce, de Paris, a reconnu qu'il avait un contrat avec les frères Wright, de Dayton (Ohio), pour Tachât de leur invention qui, d'après lui, doit résoudre le problème des âges.

« Il a déclaré : (( D'après leur contrat, les Wright doivent « faire une démonstration de la marche de leur machine « avant trois mois. Elle devra couvrir 50 kilomètres en une « heure, et s'enlever du sol par ses propres moyens.

(( Quand le contrat fut signé, les Wright m'ont montré des « photographies de l'aéroplane en marche, et j'ai été con- <( vaincu de ce que ces photographies m'ont révélé. Si les « expériences sont couronnées de succès, le gouvernement « français deviendra possesseur de la plus grande découle verte de l'époque. »

Lettre adressée par les frères Wright à M. F. S. Lahm.

Cher Monsieur,

Nous avons bien reçu vos dernières lettres dont nous vous remercions.

Nous venons de signer avec M. Arnold Fordyce, représentant diverses personnalités de Paris, un contrat d'option sur notre première machine à vendre, qui serait destinée à rarmée française.

Nous venons de recevoir une lettre de la direction d'une " Société Nationale du Commerce » d'un autre pays d'Europe, qui, ayant entendu parler de notre offre de vente pour un million au gouvernement français, est désireuse d'acquérir une option sur l'appareil, de façon à pouvoir l'offrir, comme cadeau national, à son emjiereur, à l'occasion d'une fête prochaine. Notre engagement français nous empoche de donner immédiatement une option exclusive.

Notre moteur est très satisfaisant comme régularité et comme puissance, mais il pèse beaucoup plus que \o8 moteurs français de môme puissance. Cependant, nous pourrions doubler le poids de notre moteur sans éprouver aucune difficulté pour voler.

Nous n'avons jamais particulièrement recherché la légèreté, ni pour le moteur, ni pour l'armature, mais nous avons surtout fait porter nos efforts sur la solidité et la plus grande (c efficacité » {sic) possible.

Il est constant que nous effectuons atterrissages sur atterrissages sans dommages pour l'appareil. Notre moteur est, pensons-nous, raisonnablement puissant, consommant moins d'une livre de gazoline par cheval-heure.

Nous n'avons pas encore commencé à envisager la formation de sociétés commerciales, car nous espérons arriver à être suffisamment rémunérés sans cela.

Nous pensons que votre cablogramme à M. Weawer aux fins d'enquête, et les renseignements envoyés par lui et publiés en France, ont fait beaucoup pour hâter la visite de M. Fordyce, et nous vous en sommes reconnaissants.

Signé : Wilbur et Orville Wright.

On a remarqué incidemment dans cette lettre, le passage relatif aux efforts faits par une autre puissance européenne (l'Autriche) pour Tachât de Taéroplane.

« Ultérieurement, le Syndicat céda l'action au ministère de la Guerre. M. Etienne engagea sérieusement les pourparlers. Ceux-ci. n'avaient pas encore abouti quand le général Picquart le remplaça rue Saint-Dominique. Les frères Wright offraient de faire à leurs frais une expérience secrète. Partis d'un point donné, ils y reviendraient après avoir viré de bord à un autre point donné ; ils s'élèveraient à une hauteur de vingt mètres au moins pendant toute la durée de leur expérience ; ils voleraient à une allure de 60 kilomètres à l'heure.

(( Avant Texpérience, le ministre de la Guerre déposerait un million dans une banque. Ce million reviendrait aux Wright si ceux-ci réussissaient, et les brevets des Wright, dans ce cas, appartiendraient à la France.

c( Le général Picquart se refusa énergiquement à traiter dans ces conditions ; il voulait assister aux expériences sans rien promettre, et n'acheter qu'après avoir vu et au prix qu'il lui plairait. Les Wright répondirent : « Nous ne voulons pas être roulés comme l'a été votre Turpin. »

« Cette allusion à l'affaire de la mélinite fit rompre tous pourparlers.

« A la suite de ces événements, au ministère de la Guerre, on ne cessa de répéter que les Wright étaient des farceurs, et qu'ils n'avaient jamais rien inventé (1). »

(1) Ces dernières lignes ont été publiées dans V Intransigeant, après l'expérience du 8 août 1908.

Lettre de M. Charles Webbert

au " Scientific American ".

Charles Webbert, 1121, West Third Street

Dayton (Ohio), 21 mars 1906.

à MM, Munn et Co^ New-York,

Chers messieurs,

J'ai reçu voire lettre du 19 mars, me demandant des renseignements sur la machine volante des frères Wright.

J'ai assisté à Tun de leurs vols dans la seconde moitié d'octobre. Je ne me rappelle pas la date exacte. Le plus jeune frère était à bord de la machine, et resta dans l'air, environ une demi-heure. J'ai appris qu'un plus long vol avait eu lieu le jour suivant.

La machine décrivit de grands cercles, d'un mille de longueur environ. Je n'ai pas compté le nombre de tours qu'elle fit ainsi, mais il me semble que cela peut être évalué à une vingtaine. L'aéroplane était absolument libre, depuis le moment où il avait quitté le rail sur lequel il était lancé, jusqu'à celui où il toucha le sol, à son atterrissage final.

La machine était poussée sur le rail au départ, mais après avoir quitté la voie de langage, elle s'éleva graduellement par sa propre force jusqu'à ce qu'elle eût atteint à peu près la hauteur des arbres environnants. Ensuite elle continua sa course aérienne. Le vent était faible, et il n'y avait pas de différence notable quand l'aéroplane marchait avec ou contre le vent.

A l'atterrissage, la machine s'approcha du sol si graduellement que je ne saurais dire quand elle le toucha pour la première fois. Après avoir glissé sur une courte distance, elle vint s'arrêter juste devant le hangar qui lui sert de remise. M. Wright avait arrêté le moteur quand il fut à quelques pieds au-dessus du sol. Il avait constaté qu'un échauffement du mécanisme rendait impossible la continuation du vol. Sa machine atterrit sans aucun choc appréciable.

Votre tout dévoué.

Signé : Ch. Webbert.

Pourquoi ces documents, relatant les expériences Wright avec une si claire simplicité, ne dissipèrent-ils pas tous les doutes, dès le jour où ils furent pour la première fois publiés ? A les relire, Ton s'étonne, Ton constate une fois de plus la faiblesse des jugements humains, l'on recherche des circonstances atténuantes.

Elles existent.

Après avoir longuement travaillé dans la solitude et le mystère, Wilbur et Orville Wright créent un oiseiu artificiel. Cet oiseau vole ; on Ta vu voler. Le fait, inouï, est annoncé brusquement, par les gazettes, à la foule de leurs lecteurs dont Tesprit, loin d'être préparé à recevoir la stupéfiante nouvelle, ne connaissait que les vaines expériences du bon vieux temps. Et le lecteur, qui n'avait pu suivre quotidiennement les essais, le lecteur, à qui l'on annonçait le succès, sans qu'il eût été initié aux déboires de l'apprentissage, le lecteur, incrédule, a souri — naturellement.

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