‹ Les premiers pasteurs du désert (1685-1700): d'après des documents pour la plupart inéditsChapitre 15 sur 26 · LAQUELLE ON A TAGHÂ DE NOIRCIR 8A RÉPUTATION · texte numérisé non relu

LAQUELLE ON A TAGHÂ DE NOIRCIR 8A RÉPUTATION

La date de cette lettre fait voir qu'il y a plusieurs mois qu'elle a été écrite, et que celui qui se Test fait écrire, a eu le temps d'en répandre le venin en divers lieux. Il n'a pas même fait difficulté de la remettre enfin entre les mains des Puissances, afin, s'il lui étoit possible, de perdre Brousson de réputation dans leur esprit. Il y a déjà quelque temps que Brousson entendoit de certaines paroles mystérieuses et dénigrantes, qui étoient jetées en l'air : il connoissoit bien que ces paroles tomboient sur lui; mais il n'en comprenoit pas la cause. Enfin la Divine Providence qui manifeste les choses les plus cachées, lui a fait tomber entre les mains une copie de la lettre qui a donné lieu à tous ces mauvais discours.

Quoique cette lettre soit pleine de mensonges et de calomnies atroces, Brousson n'en est point surpris, puisque l'Écriture nous enseigne que les plus saints hommes ont été calomniés. Lorsque Moyse étoit poussé d'un saint zèle pour la^

(1) Ms, Court, n' 17, E. M.

délivrance du peuple de Dieu, et d'une sincère charité pour mettre la paix entre ses frères, on l'accusa d'agir par un prin* cipe d'ambition et de vouloir faire le maître : Qui t'a établi, lui dit-on, pour prince et juge sur nous ? Exod. 2. 14. Lorsque David, enflammé aussi d'un saint zèle pour la gloire de Dieu et la défense de son peuple, se mit en état de combattre Goliath, ses propres frères l'accusèrent aussi d'agir dans un principe d'orgueil et par le désir d'une vaine gloire. I Samuel, 17. 28. Lorsqu'il étoit rongé du zèle de la maison de Dieu, et qu'il pleuroit etjûnoit en particulier, sa piété même lui tour' noit en blâme et servoit de matière aux plaisanteries, Ps. 69. V. 10, 11, 12 et 13. Les prophètes étoient traitez dHnsensez, 2 Rom. 9. 11. Jérém. 29. 26. On les accusoit même de ^rouJ/er Israël : 1 Rom. 18. 17, parcequ'ils troubloient les pécheurs par les reproches qu'ils leur faisoient de leur mauvaise conduite; auquel sens les deux témoins de Dieu tourmentent ceux qui habitent sur la terre, Apocal. ch. 2. v. 10. On disoit même de Jésus-Christ qu'il étoit un séducteur, un fou, un démoniaque, et qu'il émouvoit le peuple, Jean 7, 12 et 10. 20. Luc 23, 5. Lorsque le Saint-Esprit fut descendu sur les Apôtres, ou disoit qu'ils étoient yvres, Actes 2, 13. On disoit de saint Paul en particulier qu'il étoit hors du sens, chap. 27, v. 24, qu'il étoit un homme pestilentieux, émouvant sédition entre tous les juifs par tout le monde, chap. 24, v. 5. Jésus-Christ nous dit là-dessus que puisqu'on a appelé le père de famille Béel-Zébub, ses domestiques ne dévoient pas attendre un traitement plus favorable. Mais en môme temps il nous console ; Vous serez bien heureux, dit-il, lors qu'on vous aura injU' riez et persécutez, et lorsqu'à mon occasion on aura dit contre vous, en montant, quelque mauvaise parole que ce soit. RéjouiS' seZ'Vous et vous égayez; car votre salaire est grand aux deux ; car on a ainsi persécuté les prophètes qui ont été avant vous. Math. 5, 12 et 13. Si on vous dit des injures au nom du Christ, dit saint Pierre, vous êtes bien heureux : car l'Esprit de gloire

412 LES PREMIEBS PÂSTEUBS DU DESERT

et de IHeu repose sur vous, lequel quant à eux est blasphémé, mais quant à vous est glari/U, i Pierre, 4, 14.

Il y a des gens, qui an lien de travailler eux-mêmes pour ravaiiceroent du règne de Dien, ne songent qn'à noircir ceux qni travaillent de tout leur iK)nToir à cette œnvre sainte. Os ferment par là la porte du royaume des cieux au-devant des hommes, et s'attirent par ce moyen Tanathème de Jésus- Christ prononcé contre ceux qui tiennent cette conduite.

Avant l'entière désolation des Églises de France, Brousson avoit rhonneur d'être depuis vingt ans avocat au Parlement de Toulouse, ou en la Chambre de Tédit de Languedoc, qui enétoit un membre avant qu'elle y fat incorporée; il étoit aussi depuis longtemps ancien de l'Église qui étoit composée des officiers de la même Chambre et des autres personnes qui en dépendoient, et il avoit toujours fait les fonctions et d'avocat et d'ancien avec rapprobation publique. On sait même qu'il a toujours fait paroître du zèle et de la fermeté en défendant au Parlement dé Toulouse la cause des Églises persécutées. Depuis qu'il est sorti de France pour la cause de l'Évangile, sa vie a toujours été encore sans reproche : et, pendant que chacun a cherché son établissement particulier, il a toujours refusé ceux qu'on lui a fait l'honneur de lui offrir, afin de pouvoir travailler toujours à défendre les droits des Églises de France, à soutenir les intérêts de la vérité, à consoler, à fortifier et à secourir ses frères. Sur la fin de l'année 1685, tous les principaux réfugiez qui étoient en Suisse lui faisoient l'honneur de le députer avec M. de la Porte, pasteur des Gévennos, vers les puissances protestantes, pour émouvoir leur compassion envers tout le pauvre peuple que la persécution dispersoit par toute l'Europe; et ceux à qui il rendit ensuite compte de sa commission savent avec quel zèle et quel désintéressement il s'en acquitta. En un mot ceux qui le connoissent savent qu'il a toujours agi et combattu de toutes ses forces pour la défense du peuple de Dieu, et qu'il a mêmç

fait la guerre à sa propre solde, autant qu'il lui a été possible. Pour sa doctrine, non-seulement Pacte de confirmation du ministère extraordinaire que Dieu lui a fait la grâce d'exercer en f'rance sous la croix, depuis Tannée 1689 jusqu'à la fin de 1693, en rend témoignage : mais encore elle paroît assez par plusieurs petits ouvrages qu'il a donnez au public ; savoir par VÊtat des réformez en France, qu'il composa par l'ordre des pasteurs et autres principaux réfugiez de la dispersion arrivée en 1683, à l'occasion du projet fait cette année-là par les réformez des provinces méridionales de France; lequel traité, qui fut imprimé en Suisse en 1684 et ensuite réimprimé en Hollande, contient un abrégé de la doctrine réformée ; — par les Lettres au clergé de France, qui furent aussi imprimées en Suisse, en 1685, et ensuite imprimées en Allemand, qui contiennent aussi la défense de la même doctrine, et qui ont eu l'approbation non-seulement de tous les pasteurs réfugiez qui les ont lues, mais encore de tous les pasteurs et professeurs des Académies de Genève, de Lausanne, de Berne, de Zurich, de Schaffouse et de Bâle ; — par les Lettres des protestants de France à tous les autres protestants, qu'il composa à Berlin par l'ordre exprès de feu Monseigneur l'électeur de Brandbourg, qui y furent imprimées, en 1686, aux dépens de ce grand prince, qui voulut bien lui-même les faire distribuer dans toute l'Europe protestante, et qui furent ensuite plusieurs fois réimprimées en Hollande et en Allemagne, en français, en flamand et en allemand ; — par les trois premières parties des Lettres aux catholiques romains, qui furent imprimées en Suisse, en 1687 et 1688, et que Brousson répandoit continuellement par toute la France; — par \es Lettres aux réfugiez, qui furent imprimées en Suisse, en 1689, — et par une Confession de foi raisonnée, qu'il envoya à la cour de France et au clergé même du royaume, en 1691, tant en son nom qu'au nom des autres serviteurs de Dieu qui prêchoient comme lui en France sous la croix ; laquelle Confession de foi a depuis été imprimée en

Suisse en Tannée 1694, après y avoir été examinée et approuvée par Texaminateur de Tune des principales Académies de ce pays-là, où tout le monde sait qu'on est fort jaloux de la pureté de la doctrine. Or on défie celui ou ceux qui ont voulu noircir Brousson, de trouver dans tous ces écrits, où tous les points du salut sont expliquez, la moindre chose qui ne soit pas conforme à la parole de Dieu, et qui puisse en aucune manière le faire soupçonner de n'avoir pas de bons sentiments. Au contraire, on est contraint de dire que ses écrits ont été en édification dans toute l'Europe, et qu'il seroit à souhaiter qu'on enseignât partout une doctrine aussi pure que la sienne.

On est encore forcé de dire, dans la nécessité d'une légitime défense, que non-seulement celui qui a écrit la lettre dont il s'agit, est un témoin singulier, mais encore que son témoignage ne doit pas être reçu en cette rencontre. Quoique sa lettre soit pleine d'une certaine malignité, on eût souhaité de pouvoir se dispenser de le faire connoître ; mais, d'un côté, sa propre lettre le découvre assez, quoi qu'elle ne soit pas signée. De l'autre, comme il fait connoître qu'il est un pasteur, il ne seroit pas juste qu'on soupçonnât des innocents d'être les auteurs des calomnies qui sont contenues dans cette lettre. D'ailleurs, comme l'auteur de cette lettre prend l'air d'un homme sincère et d'une grande autorité, on est contraint de faire connoître qu'il n'est pas tout à fait tel qu'il veut qu'on le croye. On est donc forcé de dire qu'il est un pasteur francois établi à Lausanne en Suisse. Or, !<> comme on est souvent choqué des choses qu'il débite en chaire, ou par passion ou sur des fondements peu solides, ou d'une manière trop philosophique, Brousson a été un de ceux qui ont témoigné n'être pas édifiez par cette manière de prêcher : ce qui est cause que

ce pasteur a toujours été son ennemi déclaré. Gela est notoire dans Lausanne et presque dans toute la Suisse. 2<> C'est lui qui est l'auteur du livre intitulé Traité du pouvoir absolu des souverains, qui tend à favoriser la tyrannie et les persécutions et à condamner la conduite des protestants de Hollande, d'Angleterre, de France, d'Allemagne et de Piémont, et celle de tous les Suisses aussi ; jusqu'à vouloir insinuer que la femme d'Urie ne pécha point dans l'adultère qu'elle commit avec David, parce qu'elle ne devoit pas désobéir à son roi, chap. III, pag. 77, 78. 3^ U insulte tout le monde en chaire en désignant ceux qu'il veut noircir. Mais ensuite il lui arrive tous les jours de se rétracter en chaire : cela ne lui fait aucune peine. C'est encore un fait d'une notoriété publique. 4® En l'année 1689, ayant conçu du chagrin contre Brousson, à qui, depuis plusieurs années. Dieu faisoit la grâce d'écrire avec édification pour la défense de la vérité et pour le salut de ses frères, il dit en chaire que Brousson, qu'il ne nomma pas à la vérité, mais qu'il désigna fort clairement, n'avoit point de vocation pour cela : qu'il n'avoit pas la vocation ordinaire, n'étant pas encore pasteur, comme si tous les fidèles à qui il a plû à Dieu de faire connoître la vérité n'étoient pas appelez à la défendre de tout leur pouvoir, et surtout lorsqu'elle est opprimée; et que Brousson ne prouvoit pas non plus par des miracles qu'il eût une vocation extraordinaire, ce qui est ridicule dans la bouche d'un protestant. D'où il conclut que, puisque Brousson n'avoit ni vocation ordinaire ni vocation extraordinaire, il falloit qu'il agît par un mauvais principe, c'est-à-dire par orgueil et par un désir de vaine gloire. C'est pourquoi il décida qu'il étoit un hypocrite et un impie. Mais Brousson s'étant mis en état de faire voir son innocence, ce pasteur vint chez lui, et lui confia quHl s'étoit contredit; car en effet il lui avoit d'abord donné de grandes louanges, et qu*il avoit menti. Et làdessus il lui donna les plus beaux éloges du monde. Ojr chacun peut juger s'il y a rien de plus honteux et de plus indi*

gne d'un pasteur, que d'avouer que sur la chaire même de vérité il s'est contredit et qu'il a menti. 5* Lorsqu'il fut ensuite question, au mois de mai 1694, de confirmer le ministère extraordinaire que Brousson avait exercé en France durant quatre ans, le sentiment où l'auteur de la lettre se trouva sur ce sujet ayant été rejeté par les Académies de Berne, de Lausanne et de Grenève, il ne voulut assister ni à la prédication d'épreuve de Brousson, ni à l'examen qu'il soutint sur les matières de théologie, ni à l'imposition des mains qu'on lui donna publiquement. Après toutes ces choses, on jugera s'il seroit raisonnable de recevoir son témoignage contre Brousson. Mais le seul examen de sa lettre fera connoitre de quel esprit il est animé.

LETTRE DE M*** [MERLAT,] PASTEUR FRANÇOIS DE L'éOUSE DE

Page 1