EXTRAIT DE LA LETTRE DE D'ARTIS
France, pour y relever les Églises de leur chute, par les soins et par les travaux de leur ministère. Cette lettre fut imprimée en Hollande, et étant venue jusqu'à nous, je me souviens trèsdistinctement qu'elle fut lue dans une compagnie où j'étais, et où il y avait d'ailleurs plusieurs personnes éclairées, qui lui donnèrent unanimement leur approbation. Je ne sais si ce fut à l'occasion de cette lettre qu'on pensa, à peu près dans le même temps, à disposer une mission de pasteurs, qui n'eut aucun effet pour des raisons que je passerai sous silence. Mais ce qu'il y a de plus remarquable est que cette lettre irrita si fort un ministre, renommé par ses talents pour la prédication, qu'il fit un livre pour la réfuter, où la lettre et son auteur furent traités avec beaucoup d'indignité.
« Ce livre (1) m'étant tombé entre les mains dès qu'il commença à paraître, je le lus avec toute la prévention que la réputation d'un homme dont on estime les talents donne ordinairement pour ses ouvrages. J'y trouvai plusieurs endroits qui me plurent assez ; mais il y en eut encore un plus grand nombre qui me semblèrent très-éloignés des vrais principes de la morale chrétienne, sur les devoirs des pasteurs envers leurs Églises dans les temps difficiles, soit par persécution ou autrement. Deux choses me parurent, entre autres, extrêmement fâcheuses dans la conjoncture. La première, que ce livre pourrait ralentir le zèle des ministres, en leur fournissant des raisons spécieuses pour se dispenser d'aller travailler au relèvement des Églises de France. La seconde, qu'il fournissait au papisme un reproche contre la morale des réformés sur les devoirs des pasteurs. Ces deux considérations particulières,
(1) « Il a pour titre : Apologie de la retraite des pasteurs », — La mémoire de D'Artis lui fait ici défaut. L'opuscule de Benoit imprime en 1686 ne pouvait réfuter la lettre de Brousson, qui ne fut écrite que deux années plus tard. D*Arlis ne fait du reste que répéter ici Terreur quli avait déjà commise quelques années auparavant, dans le Journal de Hambourg ^ année 1695, III et suiv.
jointes à Piatérèt général du salut de nos frères de France, me déterminèrent à écrire un livre sur ce sujet (i), dans lequel, en examinant celui dont je viens de parler, j'approuvais ce qui me paraissait digne d'approbation, et réfutais ce qui me paraissait contraire k la véritable morale chrétienne. J'y gardai, au reste, toutes les mesures que la civilité et la charité peuvent demander dans ces sortes d'ouvrages, soit qu'on écrive contre des auteurs de diverse secte ou de contraire communion, soit qu'on écrive contre ceux avec lesquels on se trouve uni par les liens d'une môme doctrine et d'une même communion. Le livre en peut faire foi envers tous ceux qui voudront s'en éclaircir par leurs propres yeux.
« Cependant, l'auteur dont j'avais critiqué l'ouvrage s'en irrita d'une manière si outrée, que je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans aucun écrit de controversiste un débordement de bile aussi prodigieux, que fut celui qui parut dans les écrits qu'il fit pour la défense de son premier ouvrage. Son indignation lui fit perdre de vue le véritable état de la question dont il s'agissait entre nous. Elle lui fit prendre à contre sens la plupart des choses que j'avais écrites sur ce sujet; et elle lui fit partout des illusions si pitoyables qu'au lieu de répondre à mes raisons, il ne fit que combattre ses propres fantômes de toute la force de son irritation. Quelque prévenu qu'on soit d'un sentiment contraire au mien sur cette matière, on ne saurait disconvenir de la bonne intention de mon livre, par rapport à l'édification générale de l'Église, qui doit l'emporter, sans contredit, sur tous les intérêts des particuliers. J'étais entré dans les sentiments d'un homme plein de foi et de zèle, qui les a scellés, pour ainsi dire, de son sang, et qui a remporté enfin la couronne du martyre.
(1) « Il a pour titre: Sentiments désintéressa^ çur la retraite dçf pasteurs^ etc. >
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ft n y eut des pasteurs qui les approuvèrent; quelques-^uns retourûèreat en France pour y prêcher sous la croix. Et M. Cardel, qui, s'il vit encore (iy,e8t un très-illustre confesseur, étant du nombre de ces derniers, écrivit (2) en partant de Hollande à M. son frère, qui était pour lors à Frajicfort sur l'Oder, qu'il était dans les menées principes que moi à cet égard, et qu'il était entré dans kiS: raisons de mon livre. Ceux qui ne l'ont jar mais lu et qui n'en parlent que par oui dire, nie disent tous les jours qu'il y aurait fallu garder des tempéraments de charité que j'ai gardés effectivement, qui les auraient satisfaits ou pourraient les satisfaire s'ils voulaient s'injstruire des faits ^ pour en porter leur jugement avec coniiaissance de cause. Mais ceux qui n'ont lu sur ce sujet que les écrits de mon antagoniste, et qui n'en parlent que d'après ses amis, s'imaginent que je n'ai écrit sur cette matière que par un principe d'envie contre les pasteurs de France. Ils ont cru qu'en les sollicitant à y retourner, je ne me suis proposé que de les faire tous périr par la main du bourreau, de les livrer au pouvoir de leurs persécuteurs, et de leur faire perdre tout l'appui, tous les secours, et toutes les consolations qu'ils ont trouvés parmi leurs frères dans les pays de leur refuge. En un mot, que hors d'être un jésuite, on pourrait bien dire un démon, je n'aurais pas pu concevoir des pensées si noires, et des desseins si dignes de la malignité la plus infernale.
« Ce ne sont là que quelques traits du portrait affreux que l'auteur dont je parle fit de moi dans les écrits qu'il opposa à mon ouvrage. Les injures les plus atroces y furent d'ailleurs répandues comme fleurs de réthorique très-propres à venger la perte de trois ou quatre grains de réputation, dont il prétendait que j'avais dévalisé son pauvre livre. Et plût à Dieu qu'on eût
(1) Il était mort en 1694.
(2) « Ce fait particulier me fut alors rapporte par une personne qui me dit avoir vu la lettre • »
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Tonln se contenter de cette vengeance et des intrignes par lesquelles on m'empêcha de fidre connaître l'innocence de mes pensées, et la jostice aussi bien qae l'utilité de mes desseins dans cette dispute. J'en aurais été quitte à bon marché et je n'aurais peut-être pas été obligé de vivre depuis si longtemps dans le monde en chendier errant, et à servir de plastron aux coups fourrés d'une infinité d'ennemis invisibles, qui ne se sont nullement épargnés à me rendre en toute occasion leurs mauvab offices. Je n'en dirai pas davantage sur un si désa^ gréable sujet D y en a suffisamment pour faire comprendre aux personnes tant soit peu intelligentes comment il a pu arriver que les impostures les plus grossières ont trouvé des bouches pour les répandre et des oreilles pour les recevoir, lorsqu'elles ont porté contre moi. »