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^53éV7-/^ 9

C'était un jeune homme de Nîmes qui avait achevé ses études en théologie à Genève (2), et portait le titre de proposant, mais n'avait point reçu la consécration au saint ministère, ni la charge d'une Église, parce que les synodes n'avaient plus le droit de se réunir. Il s'appelait Fulcran Rey (3).

<c Dieu et sa conscience suppléant au défaut du synode, l'appelèrent aux fonctions du ministère ; il

(1) Homel, directeur du Vivarais, roué vif, le 20 octobre 1684, est en réalité le premier pasteur qui fut mis & mort au ZVn« sidcle; mais il avait été pris les armes & la main, et aurait pu être tué dans le combat, comme le fut son collègue Brunier.

(2) n figure dans le Livre du recteur, & la date de 1678.

(3) n était sans doute parent et peut-être frère de son homonyme auquel la France protestante a consacré les lignes suivantes : f Claude Rey de Nîmes fit ses études en théologie & Tacadémie de Genève, où il fut immatriculé en 1672. Reçu ministre en 1678 (Arch. gén. TT 282), il fut donné pour pasteur & TÉglise de Vergèze, et se trouva compromis dans Taffaire de Brousson (voy. HI p. 32). A la révocation de redit de Nantes, il renia sa foi; mais bientôt, saisi de remords, il trouva moyen de passer en Suisse, n se rendit & Zurich, où il fit pénitence de sa faute, et fut rétabli dans le ministère en 1686. Il mourut pasteur & Erlangen {Ms. de Court) ».

suivit cette vocation, et sa résolution fut, en la suivant, de ne quitter point la France, lorsque tous les pasteurs que le roi en avait bapnis, en sortaient; il forma le dessein d'y demeurer pour prêcher l'Évangile à ceux qui l'avaient connu et qui en avaient fait profession, afin d'affermir ceux qui étaient debout au milieu des plus grands efforts de la persécution, et de relever ceux qui étaient tombés par la violence de la tentation (1) ».

Il se rendit donc à Montauban, qu'il trouva entièrement adonné à l'idolâtrie, puis àMilhau, en Rouergue, où il ne reçut pas meilleur accueil, ensuite à St-Affrique, où il espérait que quelques parents qu'il y avait lui donneraient asile. Mais ses parents eurent peur des galères, et il dut les quitter ; il alla au Pont de Camarès, et n'y resta que quelques jours, parce qu'il manquait d'auditeurs. Il rencontra bientôt deux fervents gentilshommes qui erraient de lieu en lieu, pour n'être pas arrêtés, et qui, heureux d'entendre ses consolations, s'engagèrent à le protéger partout où il irait se faire entendre. Après avoir tenu quelques assemblées au Désert, il voulut revoir son père et se mit en route pour Nîmes. « Passant par Montpellier, il y trouva quelques ministres qui y étaient encore pour demander leur passeport à M. l'intendant (2), et avec lesquels il eut divers entretiens pour les obliger à rester dans le royaume, que le roi leur

(1) Récit du temps, qpud Bullet,^ X 123. Voir aussi les Ms. dé Courte n» 28.

(2) Ces ministres étaient sans doute De la Devèze, De Vimmielle et De Bonneval, renvoyés de Versailles & Montpellier.

commandait de quitter, les assurant que, quelque défense qu'il y eût d'y demeurer et d'y prêcher, il y demeurerait et y prêcherait pour s'acquitter de sa vocation».

Arrivé à Nîmes, il présida plusieurs assemblées dans les environs ; mais les nombreuses arrestations qu'elles amenèrent et qui furent suivies de condamnations à la prison et aux galères, le forcèrent bien vite au silence. Trahi par Audoyer (1), qui faisait profession d'amitié pour lui, il n'échappa qu'à grand peine, et s'enfuit jusqu'à Castres, où il continua d'exhorter ses frères, les invitant à tout souffrir pour la sainte cause de Dieu et de leur conscience. La persécution s'étant aussi déchaînée dans le Castrais, il revint près de Nîmes, puis avant de monter dans les Cévennes, il écrivit la lettre suivante :

Mon très-cher et très-honoré père, Lorsque Abraham voulut monter sur la montagne de Morija, pour aller offrir son fils Isaac en holocauste, suivant le commandement qu'il en avait reçu de son Dieu, il ne consulta point avec la chair; mais il s'approcha hardiment de cette montagne, où il s'écria : En la montagne de l'Éternel il y sera pourvu. En effet, il y fut pourvu, puisque Dieu se contenta de son obéissance. Dieu n'a point parlé à moi bouche à bouche, comme il parla à ce patriarche; mais ma conscience m'inspire de m'aller sacrifier pour lui et pour l'intérêt de son Église. Je ne sais si Dieu se contentera du désir que j'ai de faire sa volonté sans m'exposer à la mort; mais quoi qu'il en

[i) Probablement le jeune pasteur Pierre Audoyer, qui, pour racheter sa vie, avait livré Homel, puis avait abjuré et était devenu traître à gages.

soit, sa volonté soit faite. Si je suis pris, ne murmurez pas contre lui; souffrez patiemment tout ce qu'il lui plaira m'envoyer pour l'intérêt de mon Dieu et pour l'avancement de son Église. Oh ! quel bonheur me serait-ce, si je pouvais être du nombre de ceux que le Seigneur a réservés pour annoncer ses louanges et pour mourir pour sa cause !

Il prêcha pendant six semaines dans les Cévennes et, pour se reposer un peu de ses fatigues continuelles, se retira à Anduze, où son guide Aimeras, qui l'avait accompagné dans sa dernière mission, le livra aux dragons rouges. « Ils le prirent de nuit, et ce fut dans la nuit du samedi au dimanche, dans une maison hors la ville, où il était dans une profonde méditation ; ils ne s'en furent pas plus tôt saisis, qu'ils le menèrent avec violence dans la maison de ville, » et le traînèrent brutalement en prison, où il fut enchainé et gardé à vue.

D'Anduze on le conduisit à Alais, puis à Nîmes et à Beaucaire, et partout juges et moines firent de vains efforts pour l'épouvanter et l'amener à l'abjuration en lui promettant la vie et sa grâce. Il parut enfin devant Bâville, dont les exhortations furent également impuissantes : « Monsieur Rey, il y a encore du temps pour vous sauver. — Oui Monseigneur, et c'est ce temps que je veux encore employer à mon salut. — Monsieur Rey, il faut changer, et vous aurez la vie. — Oui Monseigneur, il faut changer, mais c'est pour aller de cette terre de misère au royaume des cieux, où une heureuse vie m'attend, que j'aurai et que je posséderai bientôt. Ne pensez plus de m'épouvanter par la mort; si je l'avais appréhendée,

je ne serais pas ici. — Où avez-vous prêché? lui demanda Bâville. —Partout où j'ai trouvé des fidèles assemblés, répondit-il. — Mais le roi le défend. — Le roi des rois me l'avait ordonné, et il est juste d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.

« On lui lut ensuite son jugement, qui portait qu'il serait pendu après avoir reçu la question. Il écouta cette lecture sans changer de visage et dit : On me traite plus doucement qu'on n'a traité mon Sauveur, en me donnant une mort si douce ; je m'étais préparé à être rompu ou brûlé ».

Bâville craignit l'impression que la douceur et la constance du jeune apôtre pourraient faire dans une ville protestante, et il ordonna qu'on le conduisît à Beaucaire. La potence était dressée en dehors de la porte de Beauregard. Quand Rey aperçut la foule qui entourait l'instrument du supplice, il commença à chanter un psaume; maison le fit taire. Bien qu'il eût les pieds déchirés par la torture, il gravit l'échelle avec une assurance qui toucha tout le monde, en disant qu'elle lui servait à monter au ciel. Un roulement de tambours étouffa sa voix, et tous les spectateurs furent frappés de la gloire de son martyre.

Il n'avait que vingt-quatre ans, et fut exécuté le 8 juillet 1686, après un ministère de neuf mois. Quatre-vingt-sept prédicateurs de l'Évangile, ministres ou prédicants, allaient le suivre et subir le dernier supplice avec la même intrépidité et la même confiance en Dieu, pour nous conquérir la liberté de conscience.

Un autre proposant, Lerpinière, né h Sommières

(Gard), fut arrêté peu après et déporté comme esclave en Amérique, conformément à l'avis donné à Seignelay par Fénelon. On rembarqua sur le vaisseau V Espérance^ qui portait cent prisonniers protestants (70 hommes et 30 femmes) et cent forçats catholiques, scélérats de toute espèce, devenus incapables de ramer sur les galères. Le vaisseau partit de Cette, le 12 mars 1687, et se brisa sur des rochers, le 20 mai, à une lieue et demie de la Martinique. Arrivés à grand peine sur le rivage, les protestants se comptèrent. Au lieu de cent, ils n'étaient plus que quarante-quatre (40 hommes et 4 femmes) ; plus de la moitié avaient péri : dix-neuf (14 hommes et 5 femmes) étaient morts pendant la traversée ; trente-sept (16 hommes et 21 femmes) avaient été victimes du naufrage (1). Les indiens sauvages les secoururent en frères ; mais non les jésuites. Ceux-ci vinrent offrir leurs secours d'un air doucereux, mais pour espionner et persécuter. Ayant appris que Lerpinière et le chirurgien Pellat, de Sonmiières, qui étaient parmi les survivants, n'avaient jamais abjuré, ils les firent jeter dans im cachot (9 juin), et obtinrent leur abjuration vingt-quatre heures après, sous la promesse de les laisser libres à la Martinique. Cinq ou six jours plus tard, ils les firent envoyer à deux cents lieues de là, dans l'île St-Dominique, où il n'y avait que des Espagnols et des Français catholiques (2).

(i) Des cent forçats il ne s'en sauva qu'une trentaine. (2) Jurieu, Lettres pastorales, II 93.

XXÏTT

(Vidal, Dàlgue, Pierre, Vivens, 1685-1688).

L'un des premiers prédicants qui se consacrèrent au relèvement de l'Église, fut Isaac Vidal, jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, boiteux et sans étude, cardeur du lieu de Colognac (arrond. du Vigan, Gard). Ce fut vers le mois de novembre 1685. « Etant couché avec son père la nuit, il crut avoir une vision et entendre une voix qui lui disait : Va consoler mon peuple. Je ne sais, dit Jurieu (1), si ce fut la force de son zèle et de son imagination qui produisit cet effet, ou si ce fut effectivement une voix du ciel. Quoi qu'il en soit, toutes les remontrances de son père, qui tourna en ridicule et sa vision et son dessein, ne le purent empêcher de suivre cette vocation, qu'il regardait comme venue du ciel. Il fit des assemblées, il y parla avec tant de force et d'ordre pour un homme comme lui, que chacun en fut fort surpris, et tout le monde en fut édifié. Sous sa direction il s'est fait des assemblées de trois mille hommes, entre autres une dans un lieu nommé Le

(1) Lettres pastorales, l lettre IV.

Cabanis, près de St-Hippolyte [du Fort] (arrond. du Vigan), et une autre dans une grange du presbytère de St-Romain [le Désert] (arrond. de Tournon, Ardèche), assise sur une montagne appelé Gézas; il y eut bien deux mille cinq cents personnes dans cette assemblée, » tenue le 15 janvier 1686.

Vidal y représenta si vivement la faute que la plupart de ses auditeurs avait commise en abjurant, il les conjura si véhémentement de la réparer et de ne plus aller à la messe, que, au moment où tous fondaient en larmes, un des assistants, Arnaud, marchand de St-Hippolyte, (1) se leva et, la main tendue vers le ciel, jura solennellement qu'il n'y retournerait plus, dût-il lui en coûter la vie. L'assemblée entraînée et sollicitée dHmiter cet homme de bien y répéta le même serment d'une voix presque unanime.

Le texte qu'avait pris Vidal était le suivant (Ésaïe LXV, 11 et 12) :

Vous qui avez abandonné Jéhovah,

oublié ma sainte montagne,

TOUS qui avez dressé un autel à Gad

et rempli la coupe de Meni,

je vous destine au glaive ;

vous serez tous jetés à terre par le carnage ;

car j'ai appelé et vous n'avez pas répondu ;

j*ai parlé et vous n'avez pas écouté;

vous avez fait ce qui est mal à mes yeux

et choisi ce qui me déplait.

(1) Gaultier, Hist, apologétiq., U 166.

LES PBÉDICàlïTS DU MIDI 9

Comme les menaees du prophète avaient pour ainsi dire tran^[>orté l'assemblée parmi les foudres du Sinaî, Vidal voulut £adre entendre à ses frères des accents moins terribles, et leur montrer que, si leur repentance était telle qu'elle paraissait être, ils pouvaient s'approcher avec assurance du trône de la grâce et de la miséricorde infinie.

Le même prophète Ésaîe (LV, 6 et 7} lui fournit un autre thème, qu'il développa avec la même éloquence, vive et abrupte :

Cherchez JéhoTah pendant qne tous pouTez le trouver,

invoqnez-le tandis qn'il est près ;

que le méchant abandonne sa voie

et TouYiier d'iniquité ses pensées ;

qu'ils reviennent à Jéhovah, et il aura pitié d'eux,

à notre Dieu, car il pardonne abondamment.

Ce second discours s'acheva, comme le premier, au milieu des larmes et des gémissements, et dès le lendemain le nom du puissant orateur volait partout de bouche en bouche (1).

Après la prédication, on nomma pour les divers quartiers des Cévennes des anciens, chaînés entre autres du soin d'avertir des lieux et des heures des assemblées. Plusieurs d'entre eux furent plus tard envoyésaux galères, etd'autrespendus.«Danscettemême assemblée, les fidèles convinrent de donner à celui qui leur prêchait, le pouvoir d'administrer les sacrements. En quoi il ne faut pas vous imaginer, dit

(1) Ms. Courte n. 28.

10 LES PRSlflERS PASTEURS DU DÉSERT

Jurieu (1) guUls aient commis une irrégularité. Car il est constant que la véritable vocation dépend du peuple et du choix des assemblées. La mission d'un pasteur par l'autre n'est qu'une forme, qui doit être observée dans le temps de la paix de l'Église, mais dont on peut se passer dans les cas de nécessité. Avant que de se séparer, on... résolut

de faire une autre assemblée le mercredi suivant entre St-Félix et Durfort. Le curé de St-Romain, de la cure duquel dépendait la grange où cette assemblée s'était faite, fit porter un vaisseau plein d'eau bénite dans cette grange, et en jeta partout pour expier le lieu, comme si les démons y avaient tenu leur sabbat. »

L'assemblée préméditée eut lieu dans la nuit du 19 au 20 janvier 1686, près d'un lieu nommé Lamothe. Il s'y trouva près de 4,000 personnes, ce qui obligea Vidal à sortir de la grange qu'on avait d'abord choisie, et à essayer de prêcher sous un poirier, auquel on suspendit des lampes pour pouvoir chanter les psaumes. Mais la rigueur de la saison contraignit le prédicant à rentrer dans la grange avec ceux qui y purent trouver place. Un apostat de Lasalle, nommé Villeneuve, découvrit l'assemblée et y conduisit treize dragons. Mais ceux-ci n'osèrent attaquer une foule si considérable ; ils se mirent en embuscade et tirèrent, sans tuer personne, quelques coups de fusils sur les derniers qui se retirèrent. Ils s'emparèrent ensuite de sept à huit femmes et de

(1) Lettres pastorales^ I lettre IV.

deux OU trois hommes, entre autres Pouget, deValestalières. Quelques jours après, ils arrêtèrent dans son lit Teissier, viguier de Durfort, qui n'eut garde de nier qu'il avait été à l'assemblée.

Bâville, accouru à Lasalle, les condamna tous deux à mort, fit raser la grange et arracher le poirier. Des bois entiers de jeunes châtaigniers d'un grand rapport furent abattus, parce qu'on soupçonnait qu'ils servaient de retraite aux assemblées. Pouget abjura sous la promesse d'avoir la vie sauve, et n'en fut pas moins pendu. Teissier, dont le fils, pasteur et zélateur, avait failli le précéder à la potence, mourut avec tant de constance et de piété, qu'il convertit le missionnaire chargé de le conduire au supplice. Ce missionnaire était Philippe Aiguisier, d'une famille noble de Marseille (1). Nous empruntons la page suivante à la relation qu'il écrivit de la mort du martyr (2) : «Tant pour l'horreur du supplice auquel je le voyais condamné, qu'à cause de la croyance que j'avais qu'il allait être damné, je l'embrassai en présence du marquis de Stafort, frère du comte de Fimarcon et de quelques soldats, et fis tout mon possible pour le faire changer à l'Église romaine (je croyais bien faire). Mais plus je le sollicitais, plus il élevait ses yeux et son cœur vers le ciel, en disant : Père étemel, ô mon Dieu ! ne me laisse pas succom-

(1) Jales Chayannes, ZjCs réfugiés franc, dans le pays de Vaud.

(2) Relation sincère et véritable de Vexécution du sieur François Teissier^ viguier de Durfort^dans les Cévennes^ faite par un prêtre missionnaire qui Fassista à sa mort. Cette pièce, publiée en 1702, a été imprimée en 1836, dans les Archives du Christianisme, p. 94.

12 LB8 FBEHIEBS PASTECSS DC IHÊSEKT

ber à U teDUtîoxL J'insistais toujours, el pour tous dire la vérité, je versais des larmes si améres que, durant plusieurs jours après, les joues m^en cuisaient Ce fut en ce moment que notre illustre martyr me dit en prophétisant : Monsieur, Dieu voit votre zèle et votre sincérité, vous ne serez pas sans récompense : vous mourrez de notre religion.

— Oui, répondit le sieur marquis de Stafort, vous serez comme Saint-Etienne, vous convertirez Saint- Paul. — Et moi, je lui dis alors sans penser au doux miracle qui s'en est suivi : Eh bien, Monsieur, priez Dieu qu'il me convertisse. L'effet a vérifié cette parole; car enfin, après avoir longtemps résisté à la pensée de la conversion qu'elle entretenait dans mon esprit, j'ai été obligé, comme un autre Loth, de suivre Fange qui me tirait hors de la Sodome du monde, et j'ai été assez heureux d'être admis dans l'Église réformée, dans l'illustre ville de Berne, et dans la maison du savant et pieux docteur et professeur en théologie M. Wiss, par les soins de M. Bermond, charitable ministre français.

« Cependant comme le sieur Teissier entendait le bruit que l'on faisait pour élever la potence, il disait : Courage, on me prépare l'échelle par où je dois monter au ciel. — Je faisais mon possible afin de lui persuader que, s'il mourait dans la religion, bien loin qu'il montât au ciel, il allait être précipité dans les enfers. A quoi il ajoutait toujours : Mon Dieu, mon Sauveur, je te reconunande mon âme ! Cependant l'exécuteur vint (notez que cet exécuteur avait souvent travaillé, avant d'être bourreau, dans le jardin

LES pr]£digants bu midi 13

et autres pièces de notre illustre martyr). L'exécuteur lui dit alors : Ah! Monsieur, qui me l'aurait dit? — Dieu le veut, répondit le sieur Teissier ; j'ai souvent offensé mon Dieu, et il a pourtant encore tant de bonté pour moi (1)... Béni soit Dieu!

« J'ordonnai pour lors à l'exécuteur de se taire ; et il lia, en versant des larmes, notre illustre martyr. Nous sortons de la prison, et passons à travers la place. Si tôt qu'il y fut, il s'écria : Je meurs de la religion ! Je criai alors plus haut que lui, afin d'empêcher que le peuple n'entendît ce qu'il disait; mais ce fut en vain. Il monte enfin à l'échelle; je l'y accompagne, et monte deux échelons avec lui, en l'exhortant toujours d'entrer dans la religion romaine, s'il voulait entrer dans le Paradis. Mes exhortations furent inutiles; je lui criai enfin pour dernières paroles qu'il répéta fort distinctement : Mon Dieu, je vous recommande mon âme! Après quoi l'exécuteur fit son dernier oflBce ».

Vidal fut du très-petit nombre des prédicants qui échappèrent à la potence ou à la roue ; environ six mois après avoir commencé son ministère, c'est-àdire vers le mois d'avril 1686 (2), il mourut à Cézas, sans doute d'une maladie qu'il avait contractée en préchant en plein air malgré la neige et la glace.

Emmanuel Dalgue, de la famille la plus considérable de Lassalle (Gard), âgé d'environ trente-deux ans,

(1) Ici le ms« est endommagé. Note des Archives.

(2) Brousson, Relation sommaire des merveilles que Dieu fait en France etc. , p. 7.

s'eofuit à rarrivée des dragons, n'abjura jamais» et se consacra, dès la Révocation, au service des Églises sous la croix. Il vécut dix-huit mois dans les bois et dans les cavernes, n'ayant pour ainsi dire de commerce avec ses semblables que par les assemblées quMl présidait, et dans IHine desquelles il faillit être tué par quatre soldats, qui tirèrent sur lui presque à bout portant, blessèrent mortellement plusieurs personnes à ses côtés, et le manquèrent. Gaultier de St- Blancard (1) a fait le récit suivant de cette assemblée : « Au mois de mars (2) [1686], les dragons surprirent une petite assemblée au-dessous de Gibertenc, près de St-Germain-de-Calberte (Lozère). M. Dalgue, de Lasalle, y fit Tofflce de pasteur. On avait eu cette précaution de poser des sentinelles sur les avenues, pour éviter d'être surpris, pendant qu'on serait occupé aux exercices de piété. Mais l'un de ceux que l'on avait choisis pour cela, au lieu de veiller au salut et à la conservation de l'assemblée, fut assez lâche pour la trahir. Ce malheureux ne se contenta pas de quitter son poste, il alla en diligence à St-Etîenne [de Vallée-Française] où il y avait des gens de guerre ; il leur apprit qu'on était assemblé, il leur marqua le lieu de l'assemblée et leur offirit de

(1) Hist. apologétiq,^ U 168.

(2) Diaprés les Us. Court (n. 28, 1 510) rassembla aurait eu lieu en avril, deux jours après Pâques. L*un des assistants dit positivement qu'elle eut lieu le 22 avril, dans un endroit appelé le Banquet^ entouré de hautes futaies et bordé de taillis» proche la riviéiie de Toirae. (Mëm. cTwn fugitif (£686) êtêivi du Journal 4# Genève pour la présente année 1690, Genève, 1377, in-l2, p. 67).

LES PRÉDIGANTS DU HIBI 15

les conduire. Un capitaine du régiment de La Fère, nommé Norville, le suivit avec un détachement de vingt à vingt-cinq soldats. Passant par St-6ermain, il obligea le juge, le prêtre [Boissière] et un jésuite à l'accompagner.

« Ils trouvèrent l'assemblée occupée à la célébration de la sainte Gène, que M. Dalgue distribuait au peuple. Ils fondirent dessus comme des gens furieux; ils firent d'abord une décharge qui en coucha plusieurs par terre ; ensuite ils mirent l'épée à la main, et, frappant indifféremment sur tout ce qui se rencontrait devant eux, soit hommes ou femmes, ils en blessèrent un grand nombre et en tuèrent quelquesuns. Ils coururent après ceux qui fuyaient, et allèrent chercher parmi les rochers ceux qui s'y étaient cachés, lesquels ils traitèrent de la même manière. Entre ceux qui avaient pris la fuite, il y en eut plusieurs qui, se voyant poursuivis par les soldats, se jetèrent dans une rivière qu'ils croyaient pouvoir passer à gué ; mais comme c'était de nuit, ils manquèrent le gué et la plupart se noyèrent dans un gouffre. M"« Bellotte ou Elisabeth de Belcastel, fille de qualité de Mauguio, près de Montpellier, reçut un coup de sabre sur la tête. 11 y a deux mémoires qui ajoutent que, ayant voulu porter la main à sa blessure, elle reçut un second coup qui lui coupa un ou deux doigts. Le jésuite qui était présent à cette tragédie, criait aux soldats qu'il fallait l'achever de tuer. On ne le fit pourtant pas; on l'emmena prisonnière avec M"® sa sœur et plusieurs autres personnes de l'un et l'autre sexe ».

L'un des assistants rapporte que l'aînée de ces demoiselles arrêta le second coup destiné à sa sœur, en empoignant le sabre à pleine main, et se blessa grièvement en retenant avec force la lame bien affilée. On les conduisit tout d'abord à St-Romain-le-Désert avec les autres, puis le sieur de Gibertenc, leur parent, donna caution pour elles et les emmena dans sa maison, ne voulant pas les voir exposées à périr dans le château de Sommières ou dans la tour de Constance. Plus tard elles guérirent heureusement, et l'évéque de Monde faisant sa tournée obtint leur mise en liberté (1).

D'après le même chroniqueur, plusieurs dragons furent aussi blessés, et M. de la Garde, en se défendant, tua de sa main, d'un grand coup d'épée, Tun des frères Bancillon, traîtres qui avaient appelé les soldats.

Un officier nommé Deleuze ayant porté à Montpellier la nouvelle de cette boucherie, voulut s'en excuser et l'attribuer à l'emportement des troupes qu'on n'avait pu retenir. Le marquis de la Trousse, lieutenant général des armées du roi et commandant en chef du Languedoc, lui répondit qu'il aurait dû tout passer au fil de l'épée (2). Le marquis ne considérait les assemblées proscrites que comme im ramas de vilains, de roturiers, de gens de peu. En effet, et sauf d'honorables exceptions, la bourgeoisie et la noblesse se tenaient prudemment à l'écart,

(\) Mém, tCun fugitif, p. 68.

(2) Ms, Court.

parce qu'elles avaient encore quelque chose à perdre; tandis que la foule à laquelle il ne restait plus que sa vie, la sacrifiait volontiers pour ouïr la parole sainte et affranchir sa conscience du joug de Tesclavage et de l'hypocrisie. Le rétablissement du culte au Désert fut l'œuvre des pauvres, des ignorants, de l'élément absolument populaire, non celle des riches, des nobles, des personnes instruites. « C'est une circonstance qui mérite qu'on s'y arrête, dit Jurieu (1). Car premièrement elle doit couvrir de confusion tous ceux qui ont quelque naissance et quelque éducation... Quelle honte à des gens qui ont reçu de Dieu de l'esprit, des lumières, du bien, de la qualité, de la distinction, de se laisser devancer par im pauvre peuple, par des gens de la campagne, dont les âmes abaissées par la servitude et par la pauvreté, semblent être incapables de concevoir aucune grande entreprise ! Où est le zèle de notre noblesse du siècle passé? » (2).

(1) Lettres pastorales^ U 338.

(2) A. Coart ëcriyait aussi plus tard & Paul Rabaut : « l\ n*y a rien de nouveau sous le soleil. De tout temps le vent de la perséution a nettoyé Taire du Seigneur, et rarement a-t-on vu dans les temps d*orage que ceux que la naissance, le rang, et les richesses, ëlèvent au-dessus des autres, aient maintenu la religion. La gloire de la Providence s^y trouve même intéressée. Plus les moyens dont elle se sert pour, conserver cette religion paraissent vils et méprisables, et plus cette gloire est éclatante, etc. » (Ch. Coquerel, Hist, desÉgU du désert^ I 456).

Court écrivait encore & Toccasion d'une des assemblées qu'il tint en France dans Tannée 1744 : « Je fis grand plaisir aux gens de la campagne, parce que je dis dans un endroit de mon discours que ce

Le Bas-Languedoc eut des assemblées très-fréquentes aussi bien que les Cévennes. Il s'en tint une, le 21 mars, dans la carrière d'un petit bourg à trois lieues de Nîmes, sur laquelle le chevalier de La Fère, lieutenant-colonel du régiment de La Fère, fit une cinquantaine de prisonniers, tant hommes que femmes, qui furent conduits à Nîmes. Avant d'être jugés la plupart furent mis à la question. On en condamna dix aux galères, et un à mort. C'était un jeune homme nommé Bétrine, dont l'exécution eut lieu dans les premiers jours d'avril (1).

Ces attroupements donnèrent de l'exercice à La Trousse et à Bâville. « Ils apprirent, dit d' Aigrefeuille (2), qu'on avait fait une assemblée à Vauvert, dans une cave souterraine du vieux château ; et que dans les Cévennes on avait fait venir des ministres et des proposants, qui prêchèrent à Sauve et à Lasalle; puis étant descendus dans la Vaunage, ils avaient tenu des assemblées à Aiguesvives, Codoghan, Muz, Saturargues et autres lieux. Alors les dragons leur donnèrent la chasse : on en prit un très-grand nombre, qui remplirent les prisons de Brescou, de Montpellier et d'Aiguesmortes ; mais leur nombre venant si fort à augmenter, qu'ils ne pouvaient plus y trouver place, on les envoya à Marseille, d'où ils partirent pour aller former des colonies dans la Nouvelle France » .

sont eux et eux seuls qui avaient soutenu la religion dans le temps de crise. » (BulleL, 2« série, XII 75).

(l)Ms, Court, u9 2è I.

(2) Hist. de la ville de Montpellier, p, 450.

Dalgue continua son ministère jusqu'au moment où il fut arrêté, sans doute avec Roques, lequel avait été nommé ancien de Caderle par l'assemblée tenue dans la grange du prêtre de St-Romain-le-Désert. « L'intendant de Bâville, dit encore Gaultier, alla en poste de Montpellier à Nîmes où ils étaient prisonniers, pour présider au jugement. Les crimes sur lesquels on les obligea de répondre, furent de s'être tenus longtemps cachés pour ne pas changer de religion, d'avoir assisté à plusieurs assemblées, et en particulier à quelques-unes qui s'étaient faites depuis peu, et d'y avoir fait les fonctions de ministre ou de lecteur. Us avouèrent tout, et lorsqu'on leur demanda s'ils ne savaient pas que cette conduite était contraire aux ordres du roi, ils répondirent qu'ils avaient contrevenu à ces ordres parce qu'ils étaient contraires à ceux de Dieu, et qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Là-dessus ils furent condamnés à être pendus. On leur offrit néanmoins leur grâce, s'ils voulaient faire abjuration; mais ils refusèrent constamment de racheter leur vie par la révolte.

a On les conduisit au supplice séparément, et l'un après l'autre, contre la coutume. M. Dalgue y fut conduit le premier [26 juin 1687] (1)....

« Le nouvel exécuteur [de Nîmes] était assisté en cette occasion de la fille de son prédécesseur, laquelle... avait fait eUe-même plusieurs exécutions, à la place de son père. Cette furie, voyant la fermeté

(1) Un nommé Pierre Dalgneft, mis aux galères en 1692, y mourut en 1699 (A. Coquerel fils. Les forçats pour la foi, p. 504).

de M. DaJgue. loi dwinat rîngt ccmQ'S de poing sur le visige. saiiiS que le cooâeiller ^aa prêsâdial de Xîmes, Pierre: Vovi*. ni les jésniles qui étaient présents loi dûsent un âeoJ mot pour Fen empêcher. Le martyr souffrit cet in^ligne traitement sans s'en plaindre; il écouta tranquillement an pied du gibet la lecture du jugement qui le condamnait à mort; il monta gaiement sur réchelle^ et deTant que d'être jeté en lias, il pria Dieu pour ceux qui le faisaient mourir, et il exhorta ses juges et les antres persécuteurs à se couTertir et à ne plus faire la guerre à Dieu. »

Un nommé Pierre, régent de Soudorgues (arrond. du Vigan, Gard), né à S^-Croix-de-Caderle« le 15 janvier 1648. et condanmé à mort comme prédicant à la fin de Tannée 1685, a certainement pris une part active aux assemblées jusqu au moment où il se retira en Suisse Quin 1686). Voyant arriver les dragons aux approches de Fautomne 1685, il s était enfui dans les montagnes et avait erré de lieu en lieu, se cachant tantôt chez un ami, tantôt dans des bei^enes, des paillers, où il rencontrait M"* de Yébron, M* Merlat, M* de Vuarens et les deux sœurs de Belcastel dont nous avons parlé plus haut. Il s'exprime ainsi dans ses Mémoires d'un fugitif (p. 74) : « Nous retournâmes donc à Falquières chez la Plantavid, espérant que les soldats pourraient se retirer avant deux ou trois jours, et qu'il me serait permis de prendre congé de mes chers amis de Pompidou et des fidèles de notre Église dans une belle assembtée que je prétendais convoquer, avant mon départ, dans quelque

solitude. Les sublimes paroles d'Ésaîe dans le verset second du chapitre douzième (i) me revenaient sans cesse à la pensée, c'était ma consolation nuit et jour, et c'est sur ce texte seulement qu'il me semblait que je pourrais parler. Malheureusement je fus privé de cette joie des derniers adieux ».

François Vivens, d'une honnête famille de Valleraugue (arrond. du Vigan, Gard), âgé de vingt-et-im à vingt-deux ans, exerçait dans son village la pro« fession de maître d'école. A l'arrivée des dragons, il se retira dans les campagnes, comme Pierre, comme Dalgue, et une foule d'autres personnes, puis il se mit à prêcher avec tant de zèle qu'il enflammait les cœurs les plus timides et les plus froids. Il parcourut les Cévennes, et, bien que les troupes fussent sur pied jour et nuit pour surprendre les assemblées, il en fit un très-grand nombre dans les vingtet-un mois qui suivirent la Révocation (2).

La première dont les persécuteurs furent avertis, se composait d'environ quatorze cents personnes, et avait eu lieu dans une maison près de Sainte-Croixde-Caderle (cant. de Lasalle, Gard). « Le prêtre de St-Jean-de-Gardonenque [St-Jean-du-Gard], nommé Berthieu, en fut informé et en donna avis à Tinten-

(1) Dieu est ma délivrance; f aurai confiance et ne craindrai pas ; car le siyet de ma louange et de fnon chant^ c*est Yah-Jéhovah; ' c'est lui qui m*a délivré, (2; Ms, Courte a» 28^ tome I, et ii« 39.

dant De Bâville. L'intendant envoya à St-Jean un avocat nommé Joli, pour faire des procédures contre ceux qui y avaient assisté. Mais parce qu'on ne trouvait point de témoins, on eut recours à cet artifice. On soupçonnait le sieur Olivier Teissier, apothicaire de Sl-Jean, nouveau catholique, d'avoir été à l'assemblée . On fit venir de Mialet un exempt des gardes du prévôt, nommé Constant, révolté [apostat] depuis longtemps et capable des plus grandes trahisons. Ce traître s'adresse au sieur Teissier, il feint d'être de ses amis, il lui dit qu'il a l'ordre de l'arrêter et de le conduire en prison, pour s'être trouvé dans une assemblée, et que, s'il est une fois entre les mains de la justice, il ne saurait éviter d'être pendu ; que le seul moyen qu'il a de se tirer de cette affaire, c'est de déposer devant M. Joli, et de lui découvrir ses complices, et particulièrement les ministres. L'apothicaire donne dans ce piège ; il promet de déposer. Constant l'amène devant le commissaire ; on l'interroge, il avoue qu'il a été à l'assemblée. Mais lorsqu'il fut question de dire ceux qui s'y trouvaient avec lui; il se contenta de nommer M. Gervais, de St-Jean, et Fraissinet, de Caderle, qui n'avaient point fait abjuration ni l'un ni l'autre, et qui étaient tous deux fugitifs, et il soutint toujours qu'il n'avait connu que ces deux personnes dans l'assemblée.

« Cette déposition n'ayant pas satisfait le commissaire, on eut recours à un autre artifice pour en découvrir davantage. On fit couvrir le bruit que le sieur Teissier avait tout dit, et qu'on savait tous ceux qui avaient assisté à l'assemblée ; on commença même

d'emprisonner quelques-uns de ceux qu'on soupçonnait le plus d'être de ce nombre. Là-dessus la moitié des habitants de St-Jean qui y avaient effectivement assisté, prirent l'alarme, ils s'enfuirent dans les bois, et par leur fuite ils trahirent eux-mêmes leur secret. "^

<c Après cela, on ne fut plus en peine d'avoir des témoins; on prit quelques-uns des fugitifs, on les contraignit de dire tout ce qu'ils savaient; et par ce moyen on découvrit un grand nombre d'autres personnes, non-seulement de St^ean, mais de tous les lieux d'alentour, qui avaient été vus à la dernière assemblée ou aux précédentes. »

Cependant, continue Gaultier (1), il s'en fit encore deux de douze à quinze cents personnes, peu de jours après le départ du commissaire. « La première fut convoquée dans une grange de M. de Mormoirac, proche de St-Jean. M. Vivens en était le pasteur ; il prêcha et administra la sainte Cène dans un pré, contre la grange. Dès le lendemain le prêtre Berthieu en fut averti ; il courut à cette grange, accompagné de Constant et de quelques dragons. Ils trouvèrent des traces de l'assemblée dans le pré, dont l'herbe était toute foulée. Ils prirent quelques paysans du voisinage, qu'ils soupçonnèrent d'y avoir assisté ; ils emmenèrent même des femmes et des filles; ils les emprisonnèrent tous à St-Jean, et de là ils les firent conduire à Montpellier. On les obligea à déposer ; après cela on les mit en liberté, excepté

(1) HUt. qpoloffétiq.^ U 162.

24 LES PaUIXBS PÂSTEUBS DU I^SERT

deux filles d'un habitant de Soillans nommé Fabre, lesquelles furent enfennées, Tune dans un couyeat, Fautre dans Thôpital.

c L'autre assemblée se fit dans une grange nommée Bebe, de la même paroisse de St-Jean. M. Vivens y fit aussi l'office de pasteur. Cette assemblée fut d6couverte par un révolté deCaderle, nommé Mazel, qui, le lendemain, en avertit Berthieu. Ce prêtre se rendit à cette grange avec les consuls, le juge et les autres officiers de St-Jean. Ils n'y trouvèrent que la femme du fermier nommé Nicolas, laquelle allaitait un petit enfant. Cela ne l'empêcha pas de l'emmener prisonnière. A leur retour, passant par Caderle, ils y firent encore prisonniers un vieillard nommé Maurice, Cabrit, le cadet Roques et un ffis de Rossel, lesquels n'avaient pas changé de religion. On les tint tous environ im mois dans la prison du château de St-Jean, et pendant qu'ils y furent, on n'épai^a ni les promesses, ni les menaces, ni les artifices, ni les violences, pour leur arracher des signatures... On les conduisit à Montpellier. La femme de Nicolas y succomba. Pour les hommes, comme on les vit inébranlables, on en condamna trois aux galères, et le quatrième, qui était Maurice, fut envoyé dans la tour de Constance à cause de sa vieillesse ».

Le 17 mars 1686, Yivens tint dans la paroisse de St- Martin- de -Boubeaux (cant. de St-Crermain-de- Calberte, Lozère) une assemblée où une jeune fille, fondant en larmes, jura qu'elle ne retournerait plus à la messe, à moins qu'on ne l'y portât. Il en convoqua une autre trois jours après sur St-Privat-de-Val-

longue, dans une maison appelée le Dégoûtai, qui appartenait à une demoiselle fort âgée, mais zélée pour la religion jusqu'à lui tout sacrifier. A la personne qui lui demanda la permission de convoquer dans sa maison cette assemblée, elle répondit : J'en ai trois fort belles, mais dussent-elles toutes trois être rasées, je n'en refuserai jamais une pour des œuvres si saintes. L'assemblée fut belle et si nombreuse que la maison quoique vaste ne put la contenir. On fut obligé de demeurer dans la basse-cour, au clair de la lune (1).

De la Lozère Vivens retourna dans le Gard, et tint, le 13 avril, veille de Pâques (2) au-dessus de Mialet, près d'Anduze, une nouvelle assemblée à laquelle assistèrent environ 4,000 personnes. Les dragons accoururent; mais voyant des gens armés et prêts à se défendre, ils n'osèrent attaquer et se contentèrent de dresser des embuscades, dans lesquelles tombèrent en se retirant quelques fidèles qui furent pendus. Celle qu'il tint, la semaine d'après Pâques, près de St-Germain-de-Calberte, dans une grange appelée le Galta fut marquée par un accident qui eût pu être terrible.

« La grange où nous étions rassemblés cette fois, dît Pierre, le régent de Soudorgues (3), était à deux étages, et le plancher avait été construit de vieilles poutres sur lesquelles on avait mis de grandes pierres larges et plates. Gomme après la prédication on

(1) Us, Court, n» 28,

(2) Mémoires cTun fugitif [î 6 8 6), p. 64.

(3) Ibid,, p. 65.

donna la coupe hors du logis, vu le grand nombre des gens de l'assistance, le temps se mit soudainement à l'orage, et pour s'en préserver les fidèles s'entassèrent comme ils purent dans l'intérieur de la grange. Tout à coup le plancher s'enfonça avec de grands craquements sinistres au milieu des cris d'épouvante, et tout se trouva dans un pêle-mêle indescriptible. Pourtant il n'y eut, grâce à Dieu, personne de tué dans cette affaire. Une fille fut blessée au bras, une autre à la jambe; un vieillard demeura couché sous une poutre, en sorte qu'il fallut l'emporter à travers champs pour le mettre dans quelque asile».

Dans une autre assemblée présidée par Vivens, le 23 avril, au village deCarière, paroisse deCassagnas, au-dessous du Pont-de-Montvert, il y eut tant de communiants que' la nuit ne suffit pas pour achever l'exercice, et que les assistants ne se séparèrent que le lendemain après le lever du soleil (1).

Le 30 juin, les troupes emmenèrent une quarantaine de prisonniers de l'assemblée d'environ deux mille personnes, tenue sur le chemin de La Galmette àBarutet (arrond. d'Uzès, Gard). Le jeudi suivant, deux assemblées se firent, l'une à St-Gésaire, à une demi-lieue de Nîmes, l'autre à la Croix-de-Fer, qui n'est qu'à un quart de lieue de la même ville. Il y en eut un grand nombre dans ces quartiers ; mais presque toutes furent surprises et le sang y coula. Le plus affreux massacre fut celui de l'assemblée du

(1) Ms, Courte n» 39,

7 juillet, réunie dans un bois appelé la Combe-du- Coutel, sur la terre de Baron, à une demi-lieue d'Uzês. Persan, capitaine du régiment de dragons de Barbezièreà, l'investit des quatre côtés ; ses soldats mirent pied à terre , firent une décharge concentrique presque à bout portant sur ces pauvres gens agenouillés pour recevoir la mort, puis ils frappèrent d'estoc et de taille aussi longtemps qu'ils en eurent la force. Un gentilhomme du voisinage, le baron d'Aigaliers, assure, dans ses Mémoires inédits, qu'il resta sur la place plus de six cents cadavres. Trois semaines plus tard, un autre protestant qui passa sur les lieux, y vit encore une trentaine de femmes dont les corps étaient à demi corrompus. Quand les dragons, ces brutes d'une jovialité féroce, furent lassés de carnage, ils s'amusèrent à larder de coups de baïonnette les seins et les cuisses de leurs prisonnières, dont le nombre dépassait trois cents. Ils coupèrent aux hanches les jupes de ces malheureuses, en dépouillèrent d'autres toutes nues, se revêtirent de leurs habits, et rentrèrent à Uzès dans ce costume, chargés de butin et poussant devant leurs montures un troupeau humain tout sanglant. Persan qui, pour animer ses dragons et leur donner l'exemple, avait pendu un jeune homme de ses propres mains, reçut les félicitations de Bâville, lequel le blâma seulement de n'avoir pas coupé le nez à toutes les femmes. Je tiens cette circonstance, dit Gaultier (1) d'un

(1) Hist, apologétiq.^ H 171. * Voir aussi Ms. Court^î iio28, et Jurien , Lettres jxutorcUes, I 84,

autre capitaine du même régiment à qui Persan Pavait rapportée.

En un seul jour, sept assemblées du pays de Foix (Ariége) furent découvertes et sabrées (1).

« Depuis le mois de juillet, écrivait Jurieu (2), les Cévennes et le Languedoc sont devenus un champ de carnage ; les dragons, sous prétexte d'assemblée, massacrent tous ceux qu'ils rencontrent, et des lettres de ce pays-là disent qu'à peine peut-on faire quatre pas dans les montagnes sans trouver un cadavre, ou pendu, ou couché par terre. Le 13 de juillet, un lieutenant de dragons ayant été averti qu'il y avait un homme au vieux château de Vauvert, à trois lieues de Nîmes, qui chantait des psaumes, y courut et trouva cet homme assis au pied d'un arbre, qui lisait dans les psaumes, n'ayant pour compagnie qu'un ^utre homme qui dormait. Il obligea celui-ci à pendre l'autre sur le champ. L'intendant et le marquis de La Trousse louèrent cette action en public. » — Si horrible qu'elle nous paraisse, elle était conforme à la déclaration du premier juillet, qui fut renouvelée le 12 mars 1687, et portait peine de mort contre quiconque ferait un acte quelconque de protestantisme (3).

(1) Peyrat, Hist, des pasteurs du désert^ 1 160.

(2) Lettres pastorales^ I 84.

(3) Cependant M. le duc de Noailles n*a pas craint d'écrire dans un livre bien fait, d*une grande érudition, rempli de pièces officielles, qui parfois contredisent Tauteur, dont le dessein était d'atténuer le crime de la Révocation et la part qu'y prit la veuve de Scarron : « Le régime violent qui suivit la révocation de Tédit de Nantes ne dura guère plus

Cependant les massacres, les galères, les pendaisons et la déportation n'arrêtaient ni les fidèles, ni les prédicants autour desquels ils se pressaient. Les assemblées continuaient, et le protestantisme qu'on avait cru un instant détruit, renaissait plein de force et d'ardeur. Que faire pour l'anéantir, puisque telle était l'inflexible volonté du monarque, devenu l'esclave du clergé? Le massacre des assemblées était sans doute un excellent moyen, qu'on n'eut garde d'abandonner; mais l'efficacité en était bien restreinte. La roue et le gibet, aussi bien que les galères, étaient moins efficaces encore. L'invincible constance et la douceur des forçats huguenots, qui se laissaient déchirer à coups de corde et mettre en lambeaux, plutôt que de lever le bonnet, quand on célébrait la messe sur la galère, était un spectacle dangereux pour les catholiques, et parfois même pour le prêtre, qui se laissait toucher. La fermeté, la joie héroïque, que témoignaient les martyrs, en allant au supplice comme à une fête, frappaient la foule d'admiration, d'attendrissement, et inspiraient quelque crainte à la prétendue justice du temps. L'effet produit par tant d'exécutions était contraire

d*un an. On ne tarda pas à en reconnaître Tezcès et les conséquences, et le roi le fit cesser en partie par une instruction générale en date du 8 décembre 1686, adressée & tous les intendants » (Hist. de M^ de Ifatnt^Tum, n 511). —Dans le même Yolume, nous lisons & propos des Camisards ces deux lignes encore plus étranges : f Un abbé du Challa fut saisi dans son château (1703), et mis & mort parce qu'il refusa d^embrasser la religion réformée. » (U 617). — Des atrocités commises par ce scélérat, pas un mot I

à celui qu'on en avait attendu. Une seule chose paraissait claire, évidente : c'est qu'en supprimant les assemblées, on supprimerait le protestantisme. Mais comment faire cesser les assemblées? — En se défaisant des prédicants, comme on s'était déjà défait des pasteurs. Telle est l'idée lumineuse qu'eut enfin Bâville, et qu'il s'empressa de mettre à exécution.

Par son ordre, le maréchal de camp Dugua, qui occupait les Cévennes, écrivit à Vivons, lequel, étant le plus célèbre des prédicants, pouvait être considéré comme leur chef. Il le pressa de passer avec ses collègues dans les pays étrangers, à l'aide de passeports qu'il leur procurerait, ajoutant qu'ils ne pouvaient échapper autrement au cruel supplice qui les attendait. Dans un moment de faiblesse Vivons accepta, à condition qu'il aurait des passeports non-seulement pour les prédicants, mais aussi pour les fidèles qui voudraient le suivre. Bâville accorda tout, et quand le traité fut conclu (août 1687), le candide prédicant remit à Dugua la liste d'environ trois cents protestants disposés à quitter la France. Mais aussitôt Bâville, dont la dure physionomie ne manque pas d'une certaine grandeur, quand il discute avec Bossuet et lui reproche en style magistral d'être tiède et inconséquent dans la persécution, Bâville, le jurisconsulte qui aurait dû avoir au moins la dignité extérieure du magistrat, s'abaissa jusqu'à la chicane, au parjure, à la trahison et à la calomnie. Il éluda et viola les conditions du traité, sous prétexte qu'il fallait éviter Péclat et ne pas laisser sortir ensemble tant de gens.

Deux troupes furent formées ; Tune, de quarantehuit personnes, Tautre, de vingt-deux. Dans la première étaient Vivens, les prédicants Lapierre, Bringuier, Chapus, Antoine Bertezène et quelques autres. Mais au lieu de faire sortir ces deux troupes par la voie la plus courte et la plus sûre, qui était celle de Genève, Bâville fit traîtreusement conduire la première en Espagne. Il avait espéré que, manquant de vivres et d'argent, ignorant la langue du pays, elle périrait de misère ou finirait par tomber entre les mains des miquelets ou celles de Tinquisition. L'énergie de Vivens déjoua cet odieux calcul. Quelquesuns de ses compagnons périrent; mais il réussit à gagner le rivage avec les autres, et à s'embarquer sur un vaisseau qui le porta en Hollande.

Les émigrants qui formaient la seconde troupe furent d'abord enfermés trois semaines dans le fort de Brescou, où l'on essaya de vaincre leur résolution par des promesses, par la faim et les mauvais traitements. Puis, voyant qu'on n'en pouvait rien obtenir, on les conduisit à Cette et on les mit dans un navire qui les jeta sans ressource sur la plage italienne (1). Us ne réussirent qu'à grand peine à traverser les Apennins, les Alpes, et à gagner la Suisse au mois dq novembre.

Quant aux deux cent trente autres, Tinscription de leur nom sur la liste de Vivens ne servit qu'à les désigner aux coups des persécuteurs. Par ime ordon-

(1) M. Hagrues [Hist, de VÉgL réf, étAndiae^ p. 678) a confondu cet embarquement avec celui des déportés en Amérique, qui avait eu lieu au mois de mars de la même année.

32 LXS PBXHISBS PASISUBS DU DSSBBT

nance du 29 août, Bâville « enjoignit aux communautés dont ils ressortissaient de les remettre entre les mains de Dogua pour être jugés ainsi qu'il conviendrait, à peine, pour les communautés qui n'obéiraient pas, de recevoir dans quinzaine après la publication des compagnies de soldats à pure perte ». (1)

On les poursuivit dans les bois et dans les cavernés, et ceux qui tombèrent entre les mains des soldats ou des milices forent envoyés aux galères ou déportés en Amérique. C'est ainsi qu'à l'exemple du prince, un magistrat plus ou moins austère tenait sa parole. De plus, il répandit le bruit que Yivens avait trahi ses coreligionnaires, et n'avait donné leurs noms que pour obtenir la permission de s'évader.

Bâville dut bientôt reconnaître l'inanité de son stratagème. Ce n'est point à un clergé protestant qu'il avait affaire, encore moins à des prêtres revêtus par l'ordination de pouvoirs mystérieux et dont les fonctions ne peuvent être usurpées sans sacrilège. Il avait engagé la lutte avec le sentiment populaire, laïque, c'est-à-dire avec le sentiment universel, qui est la seule autorité de l'Eglise réformée. Cette Église n'a rien au-dessus d'elle. Ceux qu'elle appelle à l'apostolat, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, sont bien et duement appelés, et n'ont besoin de l'investiture de personne. Si les pasteurs émigrés avaient pu être remplacés par des prédicants, à plus forte raison les prédicants disparus pouvaient-ils

(1) Ma. Court, n© 28, I 515.

LES PRÉDIGANTS DU lODI 33

être remplacés par d'autres prédicants. Les femmes mêmes n'étaient pas exclues de ce ministère improvisé, commandé par les circonstances. St-Paul avait bien écrit : Que vos femmes se taisent dans les assemblées (I Corinth. XIV 34) ; mais Jésus n'avait-il pas dit : Si cevX'Ci se taisent^ les pierres mêmes crieront ? Les pasteurs étaient loin des troupeaux gémissants ; qu'importait le sexe des consolateurs, pourvu que la consolation fût abondamment répandue ! — La question était donc' plus complexe que ne l'avait cru Bâville. Il s'était dit : Supprimer les prédicants, c'est supprimer les assemblées et ruiner l'hérésie ; il ne s'était pas aperçu qu'il tournait dans un cercle vicieux, et qu'aussi longtemps que la foi réformée subsisterait et serait persécutée, elle produirait naturellement et nécessairement des prédicants qui la fortifieraient et assureraient sa durée.

En même temps que Vidal, Dalgue, Pierre et Vivens, plus de vingt autres s'étaient élevés dans les Gévennes ; ils furent presque tous victimes de leur dévouement :

Meyrueis, cardeur d'Anduze (Gard), exécuté à Lédignan, entre Anduze et Nîmes en 1686 (1).

Le chantre ou lecteur d'une Église cévenole. Rocher, des environs de Barre (Lozère), âgé d'environ vingt-six ans, d'abord enfermé dans la tour de Constance, puis exécuté aussi en 1686.

David Mazel, de Soudorgues (cant. de Lasalle, Gard) jeune garçon de onze à douze ans, qui excitait

{1) Brousson, Reîat. somm. des merv.^ p. 81.

l'admiration en récitant par cœur des sermons dans les assemblées. Il fut déporté en Amérique au mois de septembre 1687, avec Antoine Mazel, son père, et les quatre prédicants suivants :

Le cardeur Gransille, de St-Jean du Gard, âgé d'environ vingt-cinq ans.

liC cardeur Jean-Mercier, de St-Martin-derCorconac(arrond. du Vigan, Gard), âgé d'environ trentecinq ans.

L'Escloupié, pauvre paysan de Cassagnoles, proche Genolhac (Gard).

Le charpentier Guillaume Bertezène, de la Bastided'Engras (cant. de Lussan , Gard), âgé de trente-cinq ans. D'abord condamné à mort, ce dernier reprocha si vivement à Bâville et au marquis de La Trousse l'iniquité de la sentence rendue contre lui, qu'ils commuèrent sa peine en celle de la déportation. Il en fut à peu près de même pour Gransille, personnage exigu qui n'avait que la moitié de la taille ordinaire. Bâville et La Trousse l'engagèrent à prêcher devant eux par dérision et pour se moquer. Mais il prit là chose tellement au sérieux, il leur parla avec tant de fermeté et de constance, qu'au lieu de le faire pendre ils l'envoyèrent en Amérique.

David Gazan, dit la Jeunesse, cardeur de St-Marcel-de-Fonsfouillouse (cant. de St-André-de-Valboirgne, Gard), âgé d'environ vingt ans. Nous ignorons s'il quitta la France et y revint avec Vivens ; dans tous les cas, Bâville mettait, le 26 juin 1693, sa tête au prix de mille livres, et donnait de lui le signalement suivant : « David Gazan, dit la Jeunesse, âgé

de vingt-cinq ans ou environ, de petite taille, assez gros, les cheveux noirs un peu crêpés, le visage court et rond, les yeux noirs et enfoncés, le nez un peu plat, la bouche assez petite, le bas du visage assez bien fait, vêtu couleur de café, portant une perruque brune. » (1) — Bâville écrivait encore à Fléchier, le 1*' janvier 1697 : « J'attends avec impatience le succès de vos soins pour la capture de la Jeunesse. J'espère qu'à la fin nous en serens délivrés. » Au dire de Corteiz (2j, la Jeunesse n'aurait pas subi le martyre. 11 est vrai qu'un prédicant de ce nom, ou mieux de ce surnom, fut supplicié à Nîmes en 1705; mais nous pensons que c'est un autre personnage, parce qu'il n'était pas possible de prêcher vingt ans sans être arrêté.

Le chirurgien Couderc, de Vilgouve, près du Pontde-Montvert (Lozère), âgé d'environ vingt-cinq ans. Surpris par un détachement au commencement de 1691, il essaya de fuir; mais on tira sur lui. Il fut gravement blessé au bras et conduit dans le fort d'Alais; il y souffrit longtemps du pansement de ses blessures. Enfin on lui coupa le bras, ce qui fut cause que Bâville se contenta de le condamner à une prison perpétuelle et de l'envoyer à la tour de Constance, où, suivant Brousson (3), il était encore en 1694. Il y mourut probablement.

Charles Artigues, dit La Poste, de S*«-Croix-de-

(1) L. Nègre, Fte et minist. de Brousson^ 170.

(2) Hugues, A, Courte 1 438.

(3) Relat, somm, des merv,^ p. 31.

Vallée-Française (cant. de Barre, Lozère), âgé d'une vingtaine d'années. On ne sait ni s'il quitta la France avec Vivens, ni s'il fut déporté en Amérique, ni s'il continua de prêcher après 1687.

Jean Lapierre, cordonnier de Lasalle (Gard), âgé d'environ trente ans.

Antoine Bringuier, du même lieu, âgé de vingtcinq ans.

Chapus, tisserand d'Anduze, âgé de vingt-trois ans.

Antoine Bertezène, frère de Guillaume, âgé d'environ quarante-deux ans.

Dombres, ancien de l'Église de St-PauHa-Coste (cant. d'Alais^ Gard). Les cinq derniers s'expatrièrent avec Vivens, et quelques-uns d'entre eux revinrent plus tard avec lui.

Sept autres continuèrent à prêcher pendant leur absence :

Serein, chantre et lecteur de Tornac (cant. d'Anduze, Gard), âgé d'environ cinquante ans. Il ne quitta la France qu'à la fin de 1688 et y revint avec Vivens.

David Bertezène, cardeur de Valleraugue (Gard), âgé de vingt-cinq ans. Il prêcha avec grand succès dans les Cévennes pendant plus de trois ans, à partir de la Révocation. Trahi par un faux frère, Jean-Louis Puech, de Saumane, il fut arrêté pendant qu'il présidait une assemblée à St-Martin-de-Corconac, dans une des cabanes où les Cévenols font sécher les châtaignes. On le mena dans les prisons de St-Hippolyte, et il fut pendu dans cette ville, au mois de jan-

vier 1689. «Il mourut, dit Antoine Court (1), avec beaucoup de sérénité et édifia tous les témoins de son martyre. Si le traître qui l'avait dénoncé échappa aux mains de Vivens, ils n'échappa point à une main plus puissante... Ce misérable ne fit que traîner dès lors une vie languissante, et il finit par une mort encore plus triste » .

David Quet, maître d'école des environs du Pontde-Montvert, âgé de vingt-cinq ans, supplicié à Montpellier, le 17 juin 1690.

Dumas, cardeur d'Anduze, âgé d'environ quarante ans. Arrêté et conduit à cheval à Montpellier, il fut attaché si violemment, l'estomac sur le pommeau de la selle, qu'il rendit le dernier soupir avant d'arriver (1690), ce qui n'empêcha pas sa maison d'être rasée.

Etienne, Paul et Pierre Plan, trois frères de St-Martin-de-Corconac, âgés de vingt à vingt-cinq ans ; une veuve, réfugiée comme eux dans les bois, leur apprit à lire et à écrire. Etienne et Paul furent exécutés en 1692; Pierre, seulement en 1697.

Enfin les vides furent remplis par de nouveaux orateurs que fit surgir le besoin des Églises : Olivier Souveiran , un second Gazan , Compan , Roman , Carrière , Moïse Nissoles (2) , Laporte , Roussel , Mazel, les prédicantes Isabeau Redostière et Pintarde, auxquels se joignirent, en 1688, la belle Isabeau, Gabriel Astier, la Picardie, et la multitude des inspirés ou petits prophètes.

(1) Ms, Court, no 28, 11 1072.

(2) Ancien de rÉ^lise de Sumène (arrond. du Vigan, Gard).

A cette liste glorieuse il faut ajouter une femme, Anne Monjoie, accusée d'avoir fait plusieurs fois la prière dans les assemblées, qui fut condamnée à être pendue avec trois hommes, le 24 mai 1688, et exécutée le soir même à Libourne (1).

(1) Jurieu, Lettres pastorales^ H 5S1.

(IsABEAu Vincent, Gabriel Astier, 1685-1689.)

Retournons maintenant quelque peu en arrière.

Au mois de mai 1685, l'intendant du Béarn, Foucault, profita des troupes qu'il avait occasionnellement sous la main, pour convertir les huguenots par la dragonnade, comme avait fait Marillac dans le Poitou en 1681. Les protestants béarnais furent livrés au bon plaisir du soldat, qui les ruinait en brisant, détruisant tout, les désespérait en faisant subir les derniers outrages aux femmes et aux filles, et ne reculait devant aucune torture pour obtenir des abjurations et l'assistance à la messe. Hommes, femmes et enfants y furent conduits à coups de crosse de fusil et à coups de bayonnette. Tout leur être avait beau se révolter, tressaillir d'horreur, il n'y avait qu'à obéir. Aussi les consciences furent-elles longtemps bouleversées du sacrilège qu'on leur avait fait commettre. La plupart se reprochaient comme une lâcheté de n'avoir pas souffert la mort, plutôt que de renier leur religion. On peut s'attendre à tout de populations ainsi exaspérées. Mais celles-ci, paisibles, ne songeaient ni à la vengeance, ni même à la

résistance armée ; leur extraordinaire agitation nerveuse ne les poussa à aucune résolution héroïque, et ne fit que les maintenir dans un état maladif favorable aux hallucinations.

Ce qui distinguait le culte proscrit, c'était le chant des psaumes, auquel tous prenaient part, et qui était devenu pour chaque membre de l'Église comme une nourriture indis|)ensable. Ce chant était depuis longtemps défendu sous les peines les plus sévères. On le regrettait par dessus tout. A force de le regretter, de le désirer, de souhaiter de l'entendre, on l'entendit, comme Jeanne d'Arc avait entendu les voix qui lui ordonnaient d'aller délivrer le royaume de France. « En plusieurs lieux où il y avait autrefois des temples, dit Jurieu (I), on a ouï des voix dans les airs si parfaitement semblables au chant de nos psaumes, qu'on n'a pu les prendre pour autre chose. » —Impossible de nier le fait : il n'en est pas de mieux attesté dans l'histoire (2). Les dragons avaient quitté le Béarn à la fm d'août, pour aller continuer leur œuvre en Guyenne, en Saintonge et dans le Languedoc ; un mois après, en septembre e\ durant tout le mois d'octobre, les protestants d'Orthez assistèrent à ces concerts surnaturels.

Une personne entend tout à coup la mélodie, elle appelle, on vient et presque tous entendent. On se jette à genoux, on pleure de joie à l'ouïe de ces saints

(1) Lettres pastorales^ 1 145.

(2) Vivens, qui les avait entendus lui-même, conduisit d'un seul coup à Jurieu trente ou quarante témoins de ces chants aériens. (Lettres pastorales ^ m 87).

cantiques. Les uns n'entendent que l'air, les autres distinguent les paroles. Les voix tantôt plus rapprochées, tantôt plus éloignées, semblent parfois changer de place. L'une d'elles domine toutes les autres, et se fait surtout remarquer lorsque les autres ont fini, absolument comme la voix du chantre qui tient à être entendu le premier et le dernier. Après le chant, une autre voix parle confusément sans qu'on puisse distinguer ce qu'elle prononce. Au moment où les auditeurs rentrent chez eux en s'entretenant du merveilleux phénomène, il éclate parfois de nouveau, et voilà un nouveau quart d'heure, ou une nouvelle demi-heure de musique céleste et de ravissement. Puis les voix diminuent, s'éloignent et s'éteignent.

Au dire de Jurieu, « le premier qui les entendit, fut LichigarayBrunier, avocat révolté [apostat] depuis quelques années, le plus malin des persécuteurs et qui suscitait continuellement des affaires à ceux de la religion. Il se leva de son lit pour aller dire au curé qu'il y avait une assemblée de gens qui chantaient des psaumes hors la ville ; il alla aussi chez un sergent nommé Goulan, pour les conduire au lieu où il croyait de les surprendre ; mais ce sergent papiste ayant mis la tête à la fenêtre, lui répondit qu'il n'y avait rien à faire, parce qu'il comprenait bien que ce chant était en l'air. »

Les persécutés ne doutaient pas que ces chants consolateurs ne fussent exécutés par les anges, et n'annonçassent à l'Église une prochaine délivrance ; les persécuteurs, au contraire, fort penauds et on ne peut plus embarrassés, n'y voyaient qu'une œuvre

de Satan, un véritable sortilège. Le phénomène se produisait le jour comme la nuit, mais plus générale^ ment entre les huit et neuf heures du soir, et dans divers quartiers ou faubourgs à la fois. Les paysans des environs venus pour assister à ce divin concert, ne retournaient chez eux que bien avant dans la nuit, et publiaient partout la grande merveillle. « Le parlement de Pau et Tintendant de Béarn en ont aussi rendu témoignage par un arrêt, qui défend d'aller écouter le chant des psaumes et de dire qu'on les ait entendus, sur peine de cinq cents livres d'amende, et par une ordonnance qui défend la même chose, sur peine de deux mille livres ; les consuls d'Orthez en ont fait les publications dans leur ville » (1).

Ni divin, ni diabolique, ce phénomène psychique qui ne répondait à aucune réalité extérieure, n'était autre chose qu'une aberration momentanée du sens de l'ouïe, un rêve fait durant la veille, une hallucination pure, c'est-à-dire un vif désir transformé en sensation (2).

Quelques mois plus tard, la même épidémie régna dans les Cévennes. Les psaumes y furent entendus de décembre 1685 à la fin de janvier 1686. Mais, outre le chant des psaumes, les Cévenols percevaient aussi le bruit des tambours, la trompette sonnant la charge,

(1) Jurieu, Lettres pastor. HI 87.

(2) Voir dans l'Encyclopédie moderne les articles hallucination et extase de M.- Alfred Maury ; Figuier, Hist. du merveilleux^ et surtout la très-remarquable brochure de M. Alfred Dubois sur les Pro" phétes cévenols y Strasbourg 1861.

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et le cliquetis des armes. D'autres n entendaient qu^une plainte vague. Quelques-uns discernaient plus de trente psaumes, d'autres n en leconnaissaùent aucun. Or les Cévennes étaient aussi bien pn^parêes que le Béam, pour la production de ce phénomène ; elles avaient subi les efiroyables massacres de 1683, et la dragonnade dans Fautomne de 1683.

A ces hallucinations succéda, en 1688, un autre phénomène nerveux, la prédication extatique, extrè* mement contagieuse et accompagnée parfois du don de seconde vue. Fléchier, LXhivreleuil, Brueys (il, témoins de ces faits étranges qu'ils ne pouvaient comprendre, inventèrent, pour les expliquer, une fable plus étrange encore, et du reste absurde et contradictoire. D'après eux, un nommé Du Serre, verrier sur la montagne du Peyrat, aurait appris des jeunes gens à tomber à la renverse en imitant les accès d'épilepsie, à s'endormir ensuite et à prêcher pendant leur sommeil. Du Serre, disent-ils, aurait

(1) HUt. du fanatisme de nostre temps et le dessein que fon avait de soulever en France les mécontens des calvinistes^ par M. de Brueys, de Montpellier, Paris, François Maguet, 1692, in-18. — Ce titre exprime toute la pensée du livre, diaprés lequel le prophëiisme ne serait qa*ane invention de Jorieo et de Do ^erre, destinée à produire une guerre civile, et le finontispice exprime une autre pensée non moins clairement et beaucoup plus vraie : Au premier plan, un plateau des Cévennes, sur lequel est une assemblée qui écoute deux extatiques renversés à terre et semblant obéir aux ordres de Du Serre ; au second plan, une seconde assemblée et d'autres extatiques sur un autre plateau ; dans le ravin qui les sépare, une troupe de dragons qui va les surprendre et a déjà entouré un troisième plateau où va se faire ce que Brueys nomme en toutes lettres une exécution militcUre,

rapporté de Genève cette belle invention. Or Genève avait en horreur les inspirés, et les condamna sans cesse de près et de loin. On n'apprend pas ces choses-là, surtout quand elles mènent droit en prison, aux galères et à la roue ; elles se font d'elles-mêmes, indépendanmient de toutes les volontés humaines, et n'ont pour cause que les circonstances au milieu desquelles elles se produisent. Les protestants du Nord ne tombèrent ni dans l'hallucination, ni dans l'extase, pour la double raison qu'ils furent bien moins maltraités que ceux du Midi, et que, jusqu'à la fin du siècle ou à peu près, ils furent fréquemment visités par des pasteurs authentiques dont les sages discours ne produisaient qu'un effet salutaire. Il est digne de remarque que le Poitou, oii la persécution fut aussi violente que dans les Cévennes, et oii les pasteurs du Désert n'aljèrent que bien tard, échappa aussi à la contagion, sans doute grâce au tempérament calme et froid de ses habitants.

Non-seulement les horribles cruautés qui désolèrent le Midi étaient impuissantes à vaincre la foi, elles l'enracinaient, au contraire, dans des âmes troublées, qu'une prédication énergique, mais inculte et anormale, contribuait à agiter encore davantage, et qui finirent par s'égarer, loin du monde sensible, dans les abîmes inexplorés de la subjectivité. Quand les impressions religieuses dépassent une certaine limite, elles jettent infailliblement les personnes faibles, maladives, les femmes, les jeunes gens, dans une exaltation qui se traduit par des soupirs , des san-

glots, des attaques de nerfs, ainsi qu'on le voit* dans tous les Revivais. Rien qu'un degré de plus, l'effervescence intérieure est à son comble, et vous avez l'extase des prophètes (1) et des sibylles de l'antiquité, l'extase des Bacchanales ou mystères de la Grande Mère, Gybèle, l'extase de toutes les sectes persécutées (chrétiens du premier siècle, surtout Saint Paul (2), montanistes, anabaptistes, puritains, quakers, jansénistes, rœstar's suédois, etc.), sous sa forme épileptique, avec des accidents cataleptiques : des convulsions d'abord, puis des discours, des exhortations, ou simplement des sons inarticulés. — Tel était l'état d'une multitude de jeunes gens du Dau-

(1) C^est bien Textase contagieuse que dépeint le premier livre de Samuel (XIX 24), où nous voyons les envoyés de Sattl se mettre à prophétiser, rien que pour avoir vu prophétiser une troupe de jeunes gens ; et c^est aussi Textase avec accidents convulsifs, puisque Saûl, atteint de la contagion et prophétisant à son tour, jette ses habits et se roule nu par terre.

(2) Le chapitre XIV de la première épitre aux Corinthiens élève bien an-dessus des sons inarticulés que prononce Textatique en s'adressant à Dieu, Texhortation et la prophétie que d^autres chrétiens adressent à leurs frères. « Je bénis Dieu, dit Saint Paul (verset 18], de ce que je parle le langage extatique plus que vous tous ; mais dans TÉglise j^aimerais mieux faire entendre cinq paroles auxquelles mon intelligence eût part, que dix mille en un langage extatique. » L^apôtre ne s'était pas arrêté à ce premier degré de Textase; il les avait tous parcourus, jusqu'à la vision. Il s'était vu transporté dans le Paradis, et y avait reçu des révélations ineffables, qu'il ne lui était pas permis de répéter. « Afin que je ne m'enorgueillisse pas, disait-il (II Corinthiens, Xn 7), delà sublimité des révélations que j'ai reçues, il m'a été mis une écharde en la chair ; un ange de Satan a été envoyé pour me souffleter, afin que je ne m'enorgueillisse pas. »

phiné et du Vivarais qu'on a fort justement nommés les petits prophètes.

C'est surtout dans les assemblées qu'ils étaient pris d'accès plus violents, lesquels précédaient toujours l'inspiration proprement dite. Ces accès commençaient par une sensation de vive chaleur qui envahissait subitement le cœur, empêchait la respiration et produisait l'effet d'un grand coup ou d'un fardeau insupportable. Le patient renversé à terre devenait pâle ; il se couvrait de sueur ; ses entrailles étaient bruyantes ; tous ses membres s'agitaient, les bras, les jambes, la tête, la poitrine, l'estomac même qui se gonflait. Quelques-uns se frappaient fortement les mains sur la poitrine ; d'autres se tordaient dans d'affreuses convulsions ; parfois le corps se soulevait de terre et sautait avec une telle force que trois hommes ne pouvaient l'en empêcher. Les mouvements étaient en général plus violents aux premières atteintes, et allaient s'affaiblissant à mesure que les accès se renouvelaient, au point de n'être plus que des tressaillements, des frémissements ou un léger tremblement (de là le nom de trembleurs^ dont Jurieu s'est servi une fois pour désigner les inspirés) (1). La crise terminée, les prophètes s'endormaient d'une sorte de sommeil magnétique; puis un flot désordonné de paroles, parfois continu et sans interruption, parfois coupé de longs silences, s'échappait de leurs lèvres, et répandait la consolation ou l'efl^roi parmi les auditeurs, qui croyaient ouïr parler l'esprit divin lui-

(1) Lettres pastorales^ HI 431.

même (1). Ces discours peu variés et généralement plus décousus encore que les homélies des prédicants, roulaient sur les mêmes sujets que celles-ci : malédictions et menaces contre la Babylone persécutrice, promesse de bénédictions et de prochaine délivrance à l'Église fidèle, exhortation à la repentance

(1) Le Théâtre sacré des Cévennes (Londres, 1707, p. 55) offre un curieux exemple de vision intérieure :

« Le frère Compan fut saisi de Tesprit, et au milieu des agitations il dit quelque chose d^équivalant à ceci : Mon enfant^ je veux que tu fasses connaître à mon peuple combien terribles sont les flammes de ma fureur contre ceux qui m'irritent, et que tu lui donnes aussi des signes de ma clémence et dt mon amour pour ceux qui se re^ pentent et qui me révèrent. Après cela il se fit faire place au milieu de rassemblée, qui forma un grand cercle autour de lui. Il lui fut dit qu'il s'approchât de Tablme, d'où sortait le feu dévorant, et qu'il y présentât la main. U s'approcha À'un certain endroit à sa gauche, et avança la main ; mais il la retira en faisant des cris effroyables. H reçut le même ordre deux ou trois fois, et toujours il se recula avec frayeur et précipitatiou, en faisant aussi toujours des cris qui faisaient peur.

« Ensuite il fit connaître qu'il s'approchait de la porte du ciel, qui était a la droite; il frappa, et une voix terrible qui sortait de sa propre bouche demanda ce qu'il voulait. Il répondit qu'il demandait la grâce d'entrer; et & l'instant la voix l'ayant menacé, son corps se mit comme en un peleton, après des agitations étranges, et cette masse fut soulevée de terre et jetée quinze ou vingt pas en arrière. Il se relevait sans avoir été blessé, il revenait frapper & la porte, et il demandait grâce encore et miséricorde ; mais il était rejeté encore avec de grands reproches et de nouvelles menaces, et cela fut réitéré plusieurs fois. Mais il ne se rebuta point, et enfin, quelle joie 1 la porte du ciel lui fut ouverte. Il témoigna qu'il voyait les armées d'anges qui assistaient devant le trône de Dieu, et les mille milliers de bienheureux revêtus de robes blanches, qui chantaient des cantiques de louange et de bénédiction. Il chanta mélodieusement comme étiuit avec eux t.

et à fuir l'idolâtrie, tout cela entremêlé d'une multitude de passages bibliques s'enchevêtrant les uns dans les autres. La formule toujours identique qui annonçait la venue de l'esprit et son entrée en matière : Mon enfant, je te dis, etc., témoigne que si l'extase peut donner à l'intelligence et à la mémoire une vivacité et une pénétration extraordinaires, elle n'exerce cependant aucune action créatrice. On trouvait miraculeux que des paysans dont la plupart ne savaient pas lire, et même de tout jeunes enfants fussent rendus capables de prononcer de longues exhortations et de les prononcer en français, tandis qu'ils ne parlaient habituellement que le patois. Rien cependant n'était plus naturel : leur éloquence n'était qu'une réminiscence, ils répétaient en les modifiant plus ou moins les exhortations qu'ils avaient entendues auparavant dans les assemblées, où l'on ne parlait que le français, et revenus à leur état naturel, ils perdaient le souvenir de ce qu'ils avaient dit et fait durant l'accès.

Trois jeunes bergers, âgés l'un de huit, l'autre de quinze, et le troisième de vingt ans, Bompart, Mazel et Pascalin, furent des premiers à parler extatîquement dans les assemblées. Ils ne tardèrent pas à être incarcérés et disparurent de la scène ; mais ils eurent un grand nombre de successeurs.

L'une des plus célèbres prophétesses fut Isabeau Vincent, connue sous les noms de la bergère de Crest et de la belle Isabeau, quoiqu'elle ne fût ni belle, ni de Crest. Elle naquit à Saou (canton de Crest, Drôme) d'un père qui avait abjuré pour une somme d'argent

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a^ant la Révocation. Blanchet, ancien moine converti, qui la vit en extase, lui a consacré les lignes suivantes : (1)

« La personne est de seize à dix-sept ans, basse de taille, les yeux un peu enfoncés, le nez un peu aplati, couleur brune, le firont un peu relevé en bosse médiocre et grand, et assez garni de chevelure sur la partie où il finit ; ayant Taction prompte ainsi que la langue ; aux mœurs agréables et joviales, n'ayant de volonté que celle des autres, parlant toujours avec une grande simplicité naturelle et ne proférant jamais rien contre l'honneur de Dieu et la charité du prochain; étant au service d'un bon homme [son oncle et parrain], qui lui a donné pour principal emploi la garde de ses brebis et de ses cochons ; au surplus, si pauvre qu'elle n'a pas de chemise à se mettre sur le corps... Elle n'a jamais su une lettre de l'alphabet, ne sachant que quelques versets de psaumes et une prière du soir et du matin qu'on lui a apprise depuis peu...

« n faut remarquer que, depuis le 3 de février [1688], cette personne a commencé de parler la nuit. Et comme elle était couchée dans la même chambre que ses maîtres, on l'entendit crier et parler, et à l'instant s'étant levés, on la porta prés du feu, la croyant morte. Et après l'avoir frottée d'eaude-vie, de vinaigre et d'autres choses, étant immobile, soudain elle revint et n'eut plus de mal. Depuis

(1) Ms. Courte n<» 17 D, apud Ëug. Arnaud, Hist. desprot. du Dau^ phiné, m 74.

ce temps-là, la fQle a parlé la nuit en dormant. Il est vrai qu'elle a parlé le langage vulgaire environ deux mois et demi, et depuis elle a parlé bon français et bon accent ; et l'on observe qu'elle ne parle point quand elle dort seule dans une chambre et qu'il y a des personnes de la foi desquelles elle doute. Elle dort facilement et le jour et la nuit, et un moment après elle parle, lorsqu'il y a des personnes dignes de l'entendre... Il est vrai que quelquefois vous diriez que les termes et les pensées lui manquent; . mais tant peu de temps ou d'intervalle, elle reprend le mot et .la pensée avec une suite admirable... C'est un torrent de paroles que l'esprit a peine à suivre, et on ne peut les recueillir toutes... Dans cet état,... le corps est comme insensible, qu'on tourne de tous côtés sans l'éveiller, même par des pinçades (1)... On lui demande si elle ne se souvient pas d'avoir songé ou parlé la nuit; elle répond que non ».

« Voici, continue Blanchet, les paroles rapportées par ceux qui les ont ouïes :

Il y aura une année que le sac vaudra plus que le blé, et la seconde année sera suivie de famine, "et la troisième, de peste, qui commencera de Rome le premier vendredi avant Pâques.

(1) « On la tire, dit Jurieu, on la pousse, on l'appelle, on la pique jusqu'au sang, on la pince, on la brûle ; rien ne la réveille. Aussi elle est dans une entière privation de Tusage de tous les sens, ce qui est le vrai caractère de Textase. Dans cet état, elle parle et dit des choses excellentes et divines. Ses mouvements ne sont point violents; elle ne s'agite point, elle sort les bras du lit et en fait quelques gestes fort bien réglés. » (Réflexions sur le miracle arrivé dans la personne éCune bergère du Dauphiné, Sipud Lettres pastorales, I 59).

Puisque vous ne pouvez participer [communier] à Pâques, vous devez jeûner. C'est le jour où Jésus a mangé Tagneau ; et si vous ne pouvez participer en public, faites-le en particulier ; et ce que vous aurez fait en secret s\r rendra à découvert.

Il y a une racine qui augmente peu à peu. Notre délivrance viendra aussi peu à peu, comme cette petite racine.

Que viennent faire ici ceux qui ne sont pas fidèles ? Je les attraperai bien; car je ne dirai rien. Gardez-vous bien de venir ici par curiosité; Dieu n'y prend pas plaisir. Que les méchants ne viennent point pour se moquer ; car il vaudrait mieux passer un brasier sur leurs bouches, que de se railler de la parole de Dieu. Il vaudrait mieux avaler un serpent avec son venin; car un serpent ne blesse que le corps; mais le venin de Satan blesse le corps et Pâme.

Si Ton écrivait tout ce que je dirai, il contiendrait autant que trois Bibles d'une coudée de hauteur.

La messe est semblable à deux assiettes d'argent (1) ; quand on les a jointes ensemble, les dehors en sont beaux et le dedans vide.

Ce n'est point moi qui parle, c'est l'esprit qui est en moi.

Es derniers temps, vos jeunes gens prophétiseront et vos anciens songeront des songes.

Si vous priez, vous gagnerez la miséricorde.

(1) Fléchier rapporte quelque chose d'analogue : « Isabeau reprit son ton moqueur et se prit à crier : Nous voits prions pour notre saint Père le pape, pour nosseigneurs les cardinaux^ archevêques^ évéques, pour Mgr de Valence et Die, et pour tous les bienfaiteurs de cette Église. Cela fut suivi d'un éclat de rire et d'un discours court et confus, où Ton n'entendait que quelques mots ; La ville a sept coteaux, les idoles, les lumières de V église et surtout le faux sacrifice. Après quoi elle s'écria : La messe, la messe, que croyez-vous, mes trés-chers frères, que soit la messe f Je la compare à une belle assiette ^argent, qui est fort blanche par le dehors, et noire au dedans. > (Œuvres coynplètes, IX 372).

Car un serviteur ne peut recevoir son salaire, s'il n'a servi fidèlement.

Ne faites pas comme les folles vierges. Tenez vos lampes prêtes.

Et prenez garde que, la mesure étant comble, le faix ne vous tombe dessus. Mais que vos prières ardentes le fassent tomber sur vos ennemis.

Notre Seigneur a donné quarante-deux mois de persécution (1). Il n'y a pas plus longtemps à souffrir, et notre délivrance sera à vendange, le jour que notre Soigneur a été crucifié, qui était un vendredi.

Au commencement du mois il y aura une grande persécution; mais elle ne durera pas.

Il y aura de la miséricorde pour tous ceux qui ont changé [de religion] ; mais on n'en a pas pour ceux qui ont pris de l'argent [pour abjurer].

Il a suffi de découper ce discours en paragraphes, pour montrer qu'il ne se compose que de divagations, de choses sans suite ni liaisons. Dans les deux premiers paragraphes, c'est un mot qui engendre une phrase. Ainsi le mot Pâques employé comme époque, amène une tirade sur la Pâque considérée comme fête religieuse. Le mot : particulier, amène la citation du Nouveau Testament : Ce que vous avez fait en secret se rendra à découvert. C'est le procédé des prédicateurs aux abois. Il y a en outre quelques insanités. L'esprit ne se fixe sur aucun sujet, il passe de l'un à l'autre sans transition et avec la rapidité du rêve (2).

(1) Les trois années et demie du triomphe de la Bête, au bout desquelles rÉglise devait, d'après Jurieu, remporter la victoire.

(2) Ces défauts sont moins sensibles chez Élie Marion, camisard réfugié à Londres, qui prophétisait à peu près toutes les deux nuits, en

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Les mêmes traits caractéristiques se retrouvent dans d'autres discours d'Isabeau, entendus et recueillis par Gerian, avocat de Grenoble, qui s'était rendu exprès à Saou, et fut bientôt mis en prison pour des

1706, et chez qui Hiabitnde avait développé un certain talent, da moins nne grande facilité de pait^le. On en jugera par cette amplification apocalvptiqne contre Rome, qai est sans doute son morceau le plus achevé :

« On m*a vue. Oh, j*ai été trouvée! Où passerai-je maintenant f Ne suis-je pas prise de partout ? Voici le jour de mon jugement. Voici celui qui vient mettre fin à mes jours ; c''est l'étemel des armées qui vient prendre vengeance contre moi. X*e8t-oe pas moi qui étais en délices sur la terre f N'est-ce pas moi qui ai enivré toute la terre de ma paillardise ? N'est-ce pas moi qui ai débauché toute la terre? Vestce pas moi qui ai entraîné les rois à mon impudicité f N'est-ce pas moi qui suis appelée la MÈRE DES IMPUDICITËS f N'est-ce pas moi qui suis montée sur la chaire de Jésus-Christ f N'est-ce pas moi qui suis montée sur la chaire de vérité? Mais... (sic). Il n'y a plus de temps pour moi; faut que je sois détruite. La colère de l'Étemel s'est embrasée sur moi. Oh, je tends les bras, je tends les bras ; mais il n'y a rien à prendre. Encore un moment. Non, non, non, non, U n'y a rien &£Bdre pour toi; non, non, non, non, il faut que tu périsses. Voici, la colère de l'Étemel s'est embrasée comme un foudre sur moi. Voici ses malédictions ; voici, ses foudres et ses carreaux vont tomber sur mes habitants. Gare à mes maisons de plaisance... (sic). Ils seront dans l'abîme; c'est leur demeure étemelle. Oh, mes habitants, voici nos jours de calamité. L'Éternel prend vengeance de son nom. Le veici, le voici, le voici, le voici ! Il nous enfonce le coup de la mort.

« Sans délai ni capitulation ; sans congé d'un moment. Faut-il que je m'en aille dans les abîmes étemels ? Point de quartier 1 Mes gémissements ne sont point entendus 1 Tous me délaissent. Me voici seule & cette heure. Que fera à cette heure mon lieu de plaisance? Que fera ma demeure royale ? Que fera mon palais ? Que feront mes serviteurs ? Je n'en aurai plus sur la terre.

« Oh ! je suis bien surprise de voir ma fin si prompte. Oh ! où sont-

affaires de religion^ dit Fléchier (1). Son crime était sans doute de n'avoir pas voulu rendre un témoignage défavorable à la prophétesse, et d'affirmer, au contraire, sa parfaite sincérité.

« Relation sincère de ce qui a été prononcé la nuit du 20 au 21 mai 1688 (2).

« Notez que devant que de se mettre au lit, elle avait dit qu'il fallait faire sortir quelques jeunes fous qui lui étaient inconnus; et on croit que cela donna lieu à faire dire à l'Esprit qu'il fallait faire sortir ceux qui n'étaient pas capables de comprendre la Parole.

« Après avoir chanlé le psaume : Ainsi qu'on oit le cerf bruire^ etc. jusqu'à la pause, d'une voix claire, sans manquer [une note] du chant, il se fit une

ils passes mes foudres maintenant, que je lance sur la terre ? Est-ce qu'il n'y a plus de force en moi ? Est-ce qu'ils ne peuvent pas marcher ? Qui les arrête ? Mon temps est fini ; faut que je m'en aille et que je déloge. Mon règne n'est plus.

« La voici, la délogée, la voici I II n'y a plus de retraite et de logis pour moi sur la terre, maintenant. Ah ! on m'envoie, on m'envoie ; je ne serai plus.

« Je t'assure, mon enfant, que ce sera dans peu de jours, je te dis que tu verras cette figure accomplie ; ce sera dans peu de temps que vous la conduirez dans le tombeau ; que vous lui mettrez le pied sur la gorge, que vous lui porterez le poignard au sein, qu'elle vous criera : Grâce et miséricorde, qu'elle vous tendra les bras pour recevoir assistance. Mais malédiction sur celui qui lui tiendra les bras I Malédiction sur celui qui ne la détrinra I Malédiction sur celui qui ne lui mettra le poignard dans le corps. Malédiction etc. » {Avertissetnents prophétiques éC Élie Marion^ Londres, 1707, in-12, p. 53).

(1) Œuvres complètes^ IX 371.

(2) Eug. Arnaud, op, cit, III 416.

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petite surséance, et après elle parla de la nécessité de chercher la Parole de Dieu, disant qu'il ne fallait point la proposer à ceux qui ne pouvaient la comprendre, même qu'il fallait les faire sortir ; et, continuant, elle exalta fort les persécutions et les injustices faites contre les fidèles, et que c'étaient les péchés qui les avaient causées, et qu'il fallait éviter les occasions de péché, disant : « Si vous connaissiez « la laideur du péché, vous seriez plus sensibles à le « commettre, et nonobstant les maux qu'on vous fait a souffrir, il vous faut toujours dire : Je louerai le a Seigneur, car Dieu châtie celui qu'il aime ; mais « Dieu domptera toutes les bêtes farouches qui vous « persécutent » ; — qu'il fallait se préparer d'approcher de la table du Seigneur, en disant à tous : « Goû- « tez de cet agneau pascal, prenez, mangez ce corps « qui a été crucifié pour vous, et ne croyez pas que « Jésus y soit en corps et en âme; car il est au ciel. « C'est par la foi qu'il faut pénétrer ce mystère. Il « faudrait bien des corps pour en donner à tout le a monde. » Et continuant sur les persécutions faites aux fidèles, elle les exhorta à tenir ferme et à se repentir. « Et quand Dieu viendra, il dira aux fldè- « les : Venez les bénis de mon Père, etc. » Et, continuant de parler de l'assurance que nous avons de ses promesses, elle dit :

Le ciel et la terre passeront, mais la parole de Dieu demeurera.

Le méchant sera séché comme Therbe qui est fauchée.

C'est pourquoi, chrétiens, tenez ferme, et que votre foi soit toujours fondée en Jésus, qui a versé son sang pour vos pé«

chés ; car qui persévérera jusqu'à la fin recevra la vie éternelle.

Il faut souffrir tout pour la Parole ; car il a dit : Qui m'aimera portera ma croix.

C'est à Jésus qu'il faut donner tout son amour; c'est lui qui a dit : Qui aimera un autre plus que moi n'est pas digne de' moi.

Les anges et les saints gémissent quand ils vous voient dans la persécution ;

Mais, chrétiens, ayez bon courage et amendez-vous de vos péchés; cherchez la Parole et vous la trouverez par la repentance. Obéissez aux commandements de Dieu, non point à ceux des hommes ; car qui suivra les commandements des hommes mourra de mort.

Soyez persuadés, chrétiens, que, s'il n'aimait point son peuple, il ne le châtierait point. Le peuple dlsraêl a toujours été persécuté; mais qui persévérera jusqu'à la fin obtiendra la vie éternelle .

<c Après cela, il y eut un silence de demi-heure ; puis, se reprenant, elle dit :

Ne soyez point surpris, mes frères, si vous avez senti la colère do Dieu ; car nous avons foulé sa Parole et l'avons mise sous nos pieds; mais faites repentance, cherchez Dieu, et il sera au milieu de vous.

Les méchants périront; ils auront le courage de vous faire du mal ; mais ils n'auront point de force à l'heure de la mort.

Aie pitié de nous, ô Dieu, nous sommes de pauvres brebis égarées. Tu nous as recueillis selon ton bon plaisir; aie pitié de nous.

« Surséance d'environ deux heures, et après elle chanta deux ou trois versets des commandements de Dieu en rimes, et, continuant ses menaces contre les méchants qui persécutent les fidèles, elle dit que

leurs efforts et leur malignité sont comme la plume qu'on jette au vent.

Les méchants périront avec leurs méchancetés et seront fauchés comme Therbe des champs qui est séchée.

C'est pourquoi, chrétiens, il faut se remettre en Dieu, et Dieu se remettra en vous; car sa miséricorde n'est pas épuisée.

O Seigneur, merveilleux sont tes hauts faits !

Les méchants auront beau crier. Dieu ne les écoutera plus, il les exterminera tous sous sa main ; mais aux bons, il leur dira : Venez les bénis de men Père, etc.

Allons donc chercher la Parole de Dieu et nous là trouverons.

Et persévérant jusqu'à la fin vous obtiendrez la vie éternelle;

Car quand nous cherchons la Parole, nous cherchons Dieu même.

Ce sont les biens de la terre qui ont fait notre purgatoire et notre perdition.

Voyez qu'il n'y a que deux chemins : celui de l'enfer et celui du paradis; celui-là est une voie large et spacieuse, dans laquelle les méchants marchent à grandes troupes; mais le chemin du paradis est étroit; ceux qui sont chargés de péchés n'y peuvent pas passer, parce qu'il est tout raboteux et tortu. Il faut passer par les persécutions pour y parvenir.

Mais à vous, fidèles. Dieu vous dira un jour : Venez les bénis de mon père, etc. ; et aux méchants, il leur dira : Allez, mau" dits, au feu éternel, etc.

Les méchants vous ont persécutés ; mais, ô fidèle, tu dois être assuré qu'encore que tu sois mort, tu vivras.

Repentez-vous et ne péchez plus; car un jour viendra l'heure qu'il faudra se présenter devant Dieu. Nous devons donc craindre de Toffenser et ne suivre pas le train des méchants; car ils périront.

Il faut chercher la Parole et la cacher dans vos cœurs, et Dieu, par grâce, fera luire sur vous sa clarté.

Par ainsi les méchants ne vous pourront nuire, leurs flèches seront fléchies.

La Parole de Dieu doit être notre forteresse.

Ainsi Dieu vous bénira et vous garantira de tous les maux qu'on vous pourrait faire. Il est toujours le même Dieu. Ses bras ne sont point raccourcis. Il a toujours les mêmes forces.

Vous devez donc être persuadés que, si les méchants avaient le même pouvoir sur Dieu qu'ils ont sur vous, ils lui en feraient de même.

« Surséance de quelques moments. Mettant le nez SOUS le drap, elle fit trois petits sourires d'une voix féminine : hé ! hé ! hé ! chanta le Pater noster qu'on dit à la grand'messe jusqu'à la fin agréablement, et après elle dit : « Qu'entendez-vous là ? Gela ressemble à des chansons profanes. C'est ainsi que les méchants l'ont mis en une autre langue. Mais quand notre Seigneur apprit à ses apôtres à prier, il leur dit : Notre Père, qui es aux deux, etc.

Priez donc votre Père.

Gardez bien d'adorer les saints et ne souillez point vos âmes; car nous sommes le temple de Dieu, et nos cœurs sont ce temple.

Nous te prions, ô Dieu, que tu aies pitié de ces pauvres brebis égarées ; nous espérons en ta bonté que tu recueilles ton troupeau par ta grande miséricorde ;

Et si nous sommes dans la captivité, tu nous retireras.

Ces faits étaient tellement extraordinaires, qu'il n'y a pas lieu de s'étonner que, n'en ayant pas été témoins, de prétendus esprits forts les aient tour-

nés en dérision, comme si la raillerie pouvait tenir lieu d'examen et de preuves. Des personnes pieuses faisaient paraître à ce sujet un doute si persistant, que Jurieu en était effrayé. « A parler généralement, dit-il, (1) on n'a jamais vu pousser si loin l'incrédulité, ni tomber à cet égard dans de si grands excès, dont les esprits sages ne se sont pas même tout à fait garantis. Ainsi certainement les papistes n'ont rien à craindre de notre part, et ne doivent pas avoir peur que nos réformés se prévalent de ceci contre eux; car ils font tout ce qui leur est possible pour l'anéantir. C'est une ingratitude contre la Providence et contre la bonté de Dieu qui ne saurait plus longtemps être souiferte... Quelques-uns ont poussé jusqu'à dire que, quand le fait serait véritable et que l'ouvrage viendrait de Dieu, encore ne faudrait-il pas le divulguer, à cause du tort que cela pourrait faire. » Sans douter précisément de la réalité des phénomènes, Élie Benoit ne leur a cependant pas donné place dans son Histoire de ledit de Nantes. 11 allègue pour cause de son silence qu'il aurait voulu les examiner lui-même, et que n'ayant pu le faire, il n'avait pas d'opinion arrêtée.

A côté des railleurs, de ceux qui niaient les faits et de ceux qui n'osaient se prononcer, il y avait une grande majorité qui les attribuait soit à Dieu (c'étaient les protestants) , soit au diable (c'étaient les prêtres et beaucoup de catholiques) (2). Chose bien

(1) Lettres pastorales, HI 63.

(2) « Le souffle du démon, dit Fléchier dans une lettre pastorale,

singulière, on vit un professeur de théologie à Tacadémie protestante de Lausanne, embrasser avec ardeur l'opinion des derniers. Merlat, ancien pasteur de Saintes, banni en 1680 et réfugié en Suisse, publia un discours dans lequel il essayait de démontrer que les petits prophètes étaient possédés du démon (1). Jurieu l'accusa d'impiété et de folie, dans sa lettre pastorale du l«'mai 1689, dont Isabeau entendit sans doute parler, puisque, dit le Théâtre sacré des Cévennés (p. 10), « elle censura avec une belle hardiesse, un certain petit livre de M. Merlat, qui a eu le malheur d'écrire contre les grâces qu'il a plu à Dieu de répandre sur une partie de ses serviteurs, dans le Dauphiné et le Vivarais. »

La véritable explication de l'extase prophétique avait cependant été découverte, ou du moins entrevue sur le champ, mais sans obtenir faveur auprès du grand nombre, ni même auprès de la faculté de médecine de Montpellier (2). « D'autres, dit encore Jurieu (3), ont cru et croient encore que c'est une espèce de maladie, et si ce n'est pas inspiration et mouvement surnaturel, il faut nécessairement que ce soit cela... Nous avons vu depuis peu les raisonn^-

leur parut une inspiration du Saint-Esprit. Ua apprirent à leurs enfants Fart de trembler et de prédire des choses vaines. »

(1) ie moyen de discerner les esprits ou sermon sur I Jean IV, Lausanne, 1689, in-S®.

(2) La faculté ne trouva qu*un mot pour masquer son ignorance. Elle dit des prophètes camisards soumis à son examen : Ce sont des fanatiques. Et ce fut tout.

(3) Liettres pastorales^ lll 405.

ments d'un assez habile homme, qui est dans les quartiers d'où nous sont venues les premières nouvelles de ces enfants, qui, paraissant persuadé que les derniers qui ont paru sont fourbes, croit aussi que les premiers ont agi et parlé comme ils ont fait par une imagination blessée et pénétrée d'un vif sentiment de la persécution, et d'une forte espérance de la prochaine délivrance dont ils avaient ouï parler. »

A peine Isabeau prêchait-elle à sa façon depuis quatre mois, qu'elle fut arrêtée (8 juin 1688) et conduite dans les prisons de Crest, puis à l'hôpital de Grenoble, et ensuite dans un couvent de filles près de cette ville. « Partout, dit Jurieu, elle a continué de tomber en extase et de parler dans ses extases- On l'a rasée, on lui a ôté tout ce qu'elle avait d'habits et de linge, prétendant qu'elle pouvait avoir un charme caché quelque part; quelques prêtres l'ont même exorcisée avec de l'eau bénite, comme si elle eût été possédée. On a bien quelquefois permis à des nouveaux convertis de l'approcher durant le jour, pendant qu'elle était en prison, ou dans l'hôpital de Grenoble. Mais jamais on n'a voulu permettre à aucun d'eux de passer la nuit auprès d'elle, et d'être témoin de ce qu'elle dit quand elle tombe en extase. Les dernières lettres disent que l'irritation des faux dévots contre elle est si grande, qu'on ne la croirait pas en sûreté de sa vie, si des personnes du premier caractère de ce pays-là n'y donnaient ordre. » Brueys raconte qu'elle se fit catholique . La vérité est qu'on la garda au couvent et que le silence se fit autour

d'elle (1). Elle ne fut donc jamais bonne catholique; car dans ce cas on l'aurait relâchée avec triomphe et grand éclat.

Un autre prophète non moins célèbre fut Gabriel Astier, jeune homme de vingt-deux ans, né à Cliousclat (arrond. de Valence, Drôme). Il commença à prêcher vers la fin de Tannée 1688. Bientôt poursuivi, il s'enfuit de l'autre côté du Rhône, et se réfugia à Baix (arrond. de Privas, Ardèche), chez la dame du lieu, veuve d'un conseiller au parlement de Grenoble, laquelle ne tarda pas à prophétiser ainsi que sa fille, et à être poursuivie à son tour. Elle gagna une maison de campagne qu'elle possédait près de Livron (Drôme), et laissa partout où elle passa l'extase et le prophétisme. Du mois de juin 1688 au mois de février suivant, l'épidémie se propagea si rapidement que l'on compta, dans le Dauphiné et dans le Vivarais, de cinq à six cents enfants qui tombaient dans le sommeil extatique, chantaient des psaumes et exhortaient les populations à la fidélité (2) .

Tandis que l'on arrêtait M"* de Baix et qu'on la conduisait à Tournon, Astier, qui avait trouvé asile dans les montagnes du Vivarais, passait l'hiver dans les Boulières (3), prêchant constamment, même pen-

(1) Après toutefois que la Gazette de France Teut mentionnée dans son numéro du 2 août.

(2) Brueys, Histoire du fanatisme de notre temps^ Utrecht, 1737, in-16, I 1.

(3) « Les Boutières, d'où sort TÉrieu, dit M. Peyrat {Hist. des pastexirs du désert^ I 97), sont un groupe de gigantesques pains de sucre

dant le jour (1), dans les bergeries et en plein air, malgré le froid, les vents et la neige. Les rudes montagnards enthousiasmés le suivaient de cime en cime, ne se nourrissant que de quelques pommes et de quelques noix, et ne rentrant chez eux qu'au bout de plusieurs jours. « Ses harangues à ces multitudes errantes roulaient d'ordinaire, dit M. Peyrat (2), sur la nécessité d'obéir à Dieu plutôt qu'au roi, et de reconquérir leur foi par les armes. Il leur disait que Dieu soutiendrait ses enfants contre l'ennemi, et les préserverait du sabre et des balles. Il assurait encore que le prince d'Orange, qui se faisait alors couronner à Londres, viendrait les délivrer à la tète de cent mille combattants conduits par l'ange exterminateur. 11 annonçait le jour du triomphe ; que tous les temples démolis seraient miraculeusement rebâtis, et plus blancs que la neige ; mais que les églises catholiques qui les remplaçaient s'évaporeraient en fumée ; qu'une étoile tomberait sur Rome et consumerait la chaire pontificale. Dans ses extases, il voyait les cieux ouverts, et Homel et Brunier, entourés des autres martyrs, assis sur des trônes de nuées éclatantes ; il voyait le paradis et les anges, l'enfer et Satan. »

granîtiqaes, dont les pics décharnés, les horribles précipices offrent à Tœil, dans le lointain, Timage d''iin monde tombant en raine et périssant de vétnsté. Il ne germe sur lears croupes stériles que des châtaigneraies, des chénevières et des pâturages, t

(1) La première assemblée qui se tint de jour, eut lieu le 26 janvier, et fut suivie de plusieurs autres.

(2) Hist. des pasteurs du désert^ 1 198.

«Deux célèbres prédicants, Henry et Pemn, se joignirent, dit L'Ouvreleuil (I), à Gabriel Astier, et attirèrent tant de monde que tout lé pays fut rempli de fanatiques. » Brueys ajoute qu'ils prêchèrent l'un, dans le Bas-Vivarais, l'autre, dans les Routières, et furent bientôt pris tous deux (2).

Pour prévenir la révolte des montagnards toujours imminente, Bâville avait, après le départ de Vivens (août 1687), désarmé tous les protestants du Languedoc, et levé huit régiments d'infanterie régulière et cinquante-deux régiments de milices bourgeoises, composés de huit à douze compagnies (3). Ces milices qu'on pouvait au moindre signal lancer sur les assemblées, formaient une armée de 40,000 hommes. Aux compagnies cévenoles Bâville avait donné pour officiers des apostats, plus ardents que les catholiques de naissance à la poursuite de leurs anciens frères. L'un des plus acharnés était le baron de Saint-Cosme, qui avait été, avec le président de Rochemore et les pasteurs Cheiron et Paulhan, à la tète du parti politique ou modéré de Nîmes. C'est lui qui, en 1683, avait appelé des troupes dans cette ville, pour arrêter Rrousson et les principaux zélateurs. Ayant abjuré avant la Révocation, il reçut, en récompense de ses trahisons, une pension de 2000 livres et le grade de colonel des milices. Après avoir sabré plusieurs

(1) Le fanatisme renouvelé^ 2« édition, Avignon, 1703, in-16, 1, 6.

(2) Hist. du fanatisme^ I 102.

(3) Bâville, Mém,, p. 81.

LE BIERVEILLEUX 65

assemblées à Saint-Cosme, à Vauvert, à Candiac, il fut tué, le 13 août 1702, par le camisard Catinat. Quand il eut des troupes commandées par des officiers zélés, Bâville songea à faciliter leur marche et fit tracer cent chemins de douze pieds de largeur, qui atteignirent les plus hauts sommets des Cévennes et du Vivarais (1687-1689), et outre le fort qu'il construisit à Nîmes, il en fit deux autres à Alais et à Saint- Hippolyte, les deux principales portes cévenoles.

Dès que la saison permit aux troupes de pénétrer dans les montagnes, elles surprirent des assemblées et les massacrèrent. Le capitaine Tirbon, posté à Saint-Sauveur-de-Montagut (arrond. de Privas, Ardèche), ayant fait tirer, le 14 février 1689, sur la foule qui revenait d'une assemblée, et à la tête de laquelle se trouvait le prophète Valette, fut assommé à coups de pierre avec neuf de ses soldats. Bâville et Broglie, commandant des troupes, accoururent aussitôt avec l'évêque de Lodève. Ils s'arrêtèrent à Privas (17 février), et, le même jour, sabrèrent dans les environs une assemblée qui ne fit que peu de résistance . De son côté, le marquis de Folleville, qui avait sous ses ordres quatre compagnies d'infanterie et quatre de dragons, était parti de Lavoulte, avec l'intention de venger Tirbon et d'effrayer le Vivarais en frappant un coup terrible. Entre Saint-Genest et Gluiras, il entendit retentir le chant des psaumes sur la cîme du Cheilaret, embusqua les milices dans les défilés, et monta sur la montagne avec ses troupes. Gabriel exhorta les huguenots à tenir bon, et une grêle de cailloux et de coups de fusil accueillit les soldats. Une

il 5

lettre écrite de Montpellier, le 6 mars (1), rapporte ce qui se passa ensuite :

Vous aurez sans doute appris, Monsieur, le massacre qui s*est fait dans le Vivarais ; on assure qu'il y a eu plus de cinq cents personnes tuées sur la place, sans compter un grand nombre de blessés ; on a tué tout ce qu'on a pu trouver indifféremment, sans épargner ni âge ni sexe. On a plus tué de femmes et d'enfants que d'hommes faits, parce que ceux-ci avaient sans doute plus de facilité â se sauver. Il y en a une partie qu'on a tuée, étant trouvés à genoux en troupes dans le bois chantant des psaumes. Il y en a eu plusieurs, surtout des femmes, qui se sont allées présenter au soldat pour être égorgées, y en ayant quelques-unes qu'on voulait sauver... Les soldats ont dépouillé là un grand nombre tant de femmes que d'hommes avant de les poignarder, pour avoir leurs habits devant qu'ils fussent teints de sang (2).

(1) Lettres pastorales^ IH 358.— « C*est sans doute, écrivait Brueys à ce propos, un spectacle bien extraordinaire et bien nouveau, de voir marcher des gens de guerre pour aller combattre de petites armées de prophètes. »

(2) D'Aigrefeuille (Hist. de la ville de Montpellier^ p. 462) rapporte . que le comte de Broglie et son beau -frère Bâville, avertis le 16 février, allèrent châtier près d'Annonay 2000 mutins qni avaient déjà battu les troupes, et prirent le prédicant qui, mené à Nîmes le 8 mars, y fut pendu quelques jours après. — Nous ignorons le nom de ce prédicant.

On lit dans les Mémoires ms. du marquis de Sourches : « Le 24 février 1689, on apprit que les huguenots mal convertis s'étaient soulevés en Vivarais, et que, s*étant armés de pierres et de bâtons, ils avaient défait deux compagnies d'infanterie qui s'étaient opposées à leur passage, lesquelles n'avaient pu résister à leur grand nombre, parce qu'ils étaient 6000 ; mais que des troupes plus nombreuses étant survenues, ils avaient été battus et dispersés... Le 27, on eut nouvelle qu'on avait encore tué en Vivarais 300 huguenots révoltés et quelques ministres â leur tête; et le roi témoigna en être fâché, en disant qu'il aurait bien mieux valu les prendre. » — Le28,Me de Sévigné écrivait :

Cette lettre est confirmée par la suivante, que Bâville adressait d'Aubenas, le 20 février, à M. de la Haye, gouverneur de Saint-Hippolyte :

Les assemblées du Vivarais, Monsieur, ne se sont pas faites impunément ; la meilleure partie des mutins s'était retirée dans les Boutières, où ils croyaient être en sûreté par la difficulté des lieux. Ils ont été investis et chargés en dernier lieu, de manière qu'il y en a eu trois cents de tués sur la place ; on en a tué ensuite un grand nombre en d'autres occasions. Cet exemple était nécessaire pour réprimer l'insolence de ces genslà et remettre ce canton dans l'obéissance où il doit être, et pour apprendre aux autres de quelle manière ils seront traités, s'ils ont une conduite semblable...

On a fait encore quelques autres assemblées du côté de Castres ; on a tué aussi quelques personnes. Hier on porta la nouvelle à M. l'intendant qu'il s'y en étoit fait une autre, il doit partir pour y aller. Dans le Dauphiné on a découvert aussi quelques assemblées ; on en condamna en un jour trente-six à la mort.

Parmi les autres combats qui eurent lieu sur les cîmes du Vivarais, les plus sanglants furent ceux du Besset et de la Palle. Gabriel sortit vivant de tous, et rejoint par Vivens, au mois d'août, continua de fomenter l'insurrection. Reconnu à Montpellier où il s'était imprudemment rendu, au printemps de 1690, il fut arrêté, condamné par Bâville, et rompu vif à Baix, le 2 avril.

Dans sa lettre pastorale du 15 mai 1689, Jurieu

« M. de Grignan donne la chasse à ces démons, qui sortent des montagnes et vont, s'y recacher. H y en a beaucoup en Languedoc. M. de Broglie et M. de Bâville courent après. Ce sont des esprits, ils disparaissent. »

dépeint ainsi la situation du Midi : « On pend, on tue, on brûle, on massacre sans miséricorde, mais aussi sans succès ; car les assemblées se font le jour et la nuit, dans les bois et dans les campagnes sans discontinuation, et cela sous la conduite de ces simples que Dieu a touchés et qu'il continue de toucher d'une manière extraordinaire, de tous âges et de tous sexes, mais surtout des jeunes gens. On continue aussi à faire tout ce qui est possible pour les décrier et pour obscurcir Tœuvre de Dieu. Cependant l'affaire est venue au point qu'à présent on n'ose plus dire que tous ces prétendus inspirés sont des fourbes; on se retranche absolument au

fanatisme...

« Aussitôt que les pères et mères voient leurs enfants frappés de ce mal, ils en vont avertir les juges et les intendants afin de s'en décharger. Il est pareillement constant qu'ils se donnent mille peines pour les empêcher de prêcher, et que quand ils ne peuvent les empêcher de parler, ils les enferment. Il est certain qu'un père est allé jusqu'à cet excès de frayeur et de fureur, que de vouloir enterrer vive une de ses filles qui était tombée dans ce mal, et que le curé du lieu l'en empêcha. On sait qu'un paysan et sa femme fort riches, ont été pendus pour avoir permis que deux garçons qu'ils avaient, d'environ vingt ans, prophétisassent. On sait aussi qu'un de ces garçons, après que son père' et sa mère eurent été pendus, continua à prêcher (1), et qu'il fut déchiré et mis en

(1) n vit pondre ses parents, puis, comme il était grand et fort, on Tenrôla dans les troupes. Ayant commencé à prophétiser à la tête du

pièces par les gens de guerre. L'autre garçon s'en est venu à Genève ; le guide qui Ta conduit a rendu témoignage que durant tout le chemin il a prêché, et que tout aussitôt qu'il eut le pied hors des terres de France, l'esprit le laissa. Il n'a pas fait le prophète depuis qu'il est à Genève. On l'a donné pour chasseur à un homme de qualité, chez qui il vit comme un autre homme, excepté qu'il a conservé de son fanatisme ou de son inspiration, des manières qui ressemblent fort à celles de nos Trembleurs, n'observant pas trop les règles du respect qu'un homme doit à son maître et à ceux qui sont plus que lui, ne disant rien d'ailleurs qui ne marque une grande piété... On sait enfin par des lettres de la province, que tous les jours on pend, on massacre de ces prophètes et ceux qui les écoutent, et cependant le nombre des prédicateurs et des auditeurs augmente tous les jours. »

Cette augmentation eut cependant un terme. La prison, l'éloignement des assemblées, une nourriture fort régulière et peut-être plus abondante que celle que prenaient habituellement les jeunes prophètes, eurent raison de leurs accès. L'épidémie cessa, mais pour reprendre avec bien plus de vigueur et de durée à la fin de l'année 1700. Le prophétisme, né de la misère et du désespoir enfantés par la plus atroce persécution, fut la cause de la guerre des Camisards.

Dans cet état de surexcitation, les imaginations les plus vaines tenaient lieu de raison. Des personnes

oorp8, il fut sur le champ mis en pièces. (IJettres pastorales^ III 468).

égarées, cherchant une assemblée dans les ténèbres, apercevaient-elles une étoile filante ou une lumière quelconque, les prenaient aussitôt pour des signes divins ; de simples aberrations de la vue passaient pour autant de miracles, dont nous ne mentionnerons que deux.

La bergère de Grest était tombée en extase pour la première fois le 3 février 1688 ; à cent lieues de là, au mois de mars de la même année, un ange apparut, dans le Castrais, à une jeune fille de La Capelle, qui gardait les vaches. L'ange vêtu d'une robe blanche avait la taille de l'enfant, et sortit d'un buisson pour lui défendre d'aller à la messe, puis il disparut dans un bois. Cette apparition fit grand bruit dans toute la contrée, et les églises catholiques se vidèrent comme par enchantement. Les prêtres furieux firent enfermer la vachère dans la tour Caudière à Castres, et répandirent vainement le bruit qu'elle avait avoué qu'au lieu de défendre aux nouveaux convertis d'aller à la messe, l'ange le leur avait formellement ordonné. Les circonstances de son arrestation méritent d'être notées, telles qu'elles sont rapportées par le duc de Noailles, qui écrivait à Louvois, le ISnovembre 1688 (I) : «Despagne, capitaine dedragons dans le régiment du roi, ayant eu ordre d'aller arrêter à La Capelle, village du diocèse de Castres, une jeune fille de quinze ans, qui voyait les anges et attirait beaucoup de nouveaux convertis par ses prédictions et par ses discours, il entra seul dans le village pour

(1) Arck. du minUt, de la guerre, 837, in-f».

reconnaître la maison, d'où ayant été aperçu et entrant dans la maison le pistolet à la main, de crainte qu'on ne fit évader la fille, un paysan qui y était avec cinq ou six femmes, alla à lui et le prit à la gorge, et s'étant débattus quelque temps, le capitaine qui se sentait moins fort à la lutte que le paysan, fut obligé de lui lâcher son pistolet, dont il le tua : il eût été à souhaiter que cela se fût passé autrement ; mais le capitaine avait fait pour le mieux, et il ne me paraît pas avoir de tort. Sur le bruit, il s'assembla quelques paysans qui vinrent à la maison, et le sieur Despagne leur ayant dit de se retirer et d'aller dans l'église, ils y allèrent tout d'abord sans manquer prendre la moindre part à ce désordre. Le capitaine ayant envoyé en même temps son lieutenant qui était avec lui, pour arrêter dans un hameau voisin l'oncle de cette fille, il trouva quatre ou cinq paysans auprès du feu, qui s'armèrent d'abord comme ils purent de pelles et de fourches. Celui que l'on voulait arrêter, qui paraissait le plus déterminé et le plus mutin, fut tué par un dragon, dans le temps qu'il avait le bras levé pour décharger un coup de levier sur le lieutenant. Les autres paysans se sauvèrent par les fenêtres, à la réserve d'un qui fut arrêté ; et, dans ces deux affaires, le capitaine et le lieutenant n'ont d'autre tort que d'avoir laissé leur détachement, de peur d'épouvanter ceux qu'ils voulaient prendre et de les manquer. La fille, qui a été arrêtée, a été conduite à Castres, d'où je la fais mener dans la citadelle de Montpellier. Les deux hommes qui ont été tués, étaient des plus méchants hommes de ce

pays-là, et il n'est pas mauvais d'en être défait. » Le jeudi d'avant le dimanche des Rameaux de 1689, une nombreuse assemblée se lit à Saint- Jean- Derfrech, terre de la Gaze (arrond. de Castres, Tarn). Un diacre de Lacrouzette, Corbière, dit la Picardie, qui savait par cœur plusieurs sermons et de magnifiques prières, la présidait. « Sur la minuit, dit Jurieu (1) qui rapporte le fait comme une illusion ou un petit conte, toute cette assemblée vit un grand flambeau au ciel, et alors tous crièrent : Voici notre heureuse délivrance, et il n'y en avait pas un seul qui en doutât. On assure que ce flambeau se posa sur la main d'une très-belle fille habillée de blanc, que personne ne reconnut », et qui invita nominativement à se repentir plusieurs assistants dont l'apostasie avait été achetée à prix d'argent. L'assemblée découverte fut massacrée, et, deux jours après, le prédicant qui se rendait à une autre, eut le même sort.

A tous ces prodiges huguenots, les persécuteurs ne purent opposer un seul prodige catholique, et cependant l'envie ne leur en manquait pas. Fléchier écrivait de très-mauvaise humeur et avec un dépit visible, à propos de Jurieu et des siens (2) « : Il leur semble que les prodiges et les dons de Dieu ne sont que pour eux. » De même, trente ans plus tard, les jésuites n'eurent rien à opposer aux miracles jansénistes, résultat d'une persécution bien moins cruelle que celle qui avait opéré les miracles protestants.

(1) Lettres pastor. lll 450, et Ms, Courte n" 38, tome U 691.

(2) Relation des fanatiq,^ apud CEuvres complètes^ IX 340*

On a vu précédemment que Vivens tolérait, comme Emmanuel Dalgue, qu'on assistât en armes à ses assemblées, et que celles-ci se défendissent lorsqu'elles étaient attaquées ; mais il était sans doute encore loin de prêcher, comme le prophète Gabriel, la résistance ouverte et Tinsurrection. La trahison dont Bâville se rendit coupable envers lui, contribua certainement à modifier son sentiment à cet égard. Se voyant à la tête d'une troupe de malheureux destinés à périr s'ils faiblissaient un instant, non-seulement Vivons eut besoin de raffermir son courage ; mais il fut contraint d'avoir recours à la force, pour s'emparer des subsistances qu'il ne pouvait payer, ou des passages qu'on essayait de lui barrer. Il est plus que probable qu'il ne sortit point d'Espagne sans coup férir. Grâce à Bâville, le prédicant était devenu un chef de i)artisans. En outre, l'intendant ayant violé toutes les conditions du traité, Vivens se crut par là-même dégagé de la promesse qu'il avait faite de ne jamais revenir en France, et se considéra comme absolument libre.

Il dut arriver en Hollande un peu avant la fin de

1687. Nous avons déjà dit (1) quel était alors Tétat des esprits parmi les réfugiés de ce pays. L'abjuration presque universelle avait excité une vive douleur chez les ministres, qui composèrent pour leurs anciens troupeaux toute line petite littérature d'exhortations à la repentance ; puis quand ces mêmes ministres, qui n'avaient pu se soustraire entièrement au pharisaïsme clérical, apprirent que les troupeaux, qu'ils accusaient de tiédeur, se réveillaient, s'assemblaient malgré les édits, et çà et là ne se laissaient pas massacrer impunément, ils blâmèrent leur zèle excessif, désapprouvèrent plus encore l'intrusion dans le ministère d'hommes vulgaires et ignorants, et surtout le rôle joué par quelques femmes dans ces assemblées. Élie Benoit venait de répondre au libelle jésuitique, dans lequel étaient exprimées les prétendues plaintes des Églises contre les pasteurs qui les avaient abandonnées, et Brousson n'allait pas tarder à prendre la plume pour répondre à Benoit. Cependant quelques pasteurs avaient senti peser sur leur conscience le devoir de retourner à leur poste, et s'étaient décidés l'un ' après l'autre à donner ce grand exemple .

On se figure aisément la curiosité qu'éveilla, dans tous les lieux où il passait, le jeune prédicant, que son périlleux ministère et sa fuite aventureuse à travers l'Espagne, environnaient d'une sorte d'auréole légendaire. Au premier abord cette curiosité était déçue : l'aspect de Vivens n'avait rien d'héroïque,

(1) Voir tome I, p. 118 et 160.

sauf peut-être Ténergie de la physionomie et le feu du regard. Il était, dit le signalement rédigé par Bâville (1), de petite taille, maigre, de poil châtain; il portait perruque, avait les sourcils grands et épais, le visage ovale et basané, le menton pointu, le nez grand, les yeux de même et bruns, les joues enfoncées, deux os paraissant au haut des joues, les dents blanches, les jambes cagneuses, qui le faisaient boiter en marchant (2). Mais la piété, le sérieux qui l'animaient, ainsi que tous ses compagnons, prévenaient en leur faveur. On ne se lassait pas de les interroger sur les chants miraculeux qu'ils avaient entendus, et de leur faire redire les sanglantes péripéties des drames nocturnes qui avaient déjà coûté la vie à tant de personnes. Les cœurs se laissèrent toucher; la cause des assemblées était sinon gagnée, du moins entrevue sous son véritable jour. Un nouveau courant d'opinion s'établit et lutta contre le premier. On comprit la nécessité d'envoyer en France des pasteurs ; des comités se formèrent à Rotterdam (sous la

(1) Bullet; VII 5, complété par la France prot.^^ IX 526.

(2) LouYois donnait son signalement à peu près dans les mêmes termes, à De la Trousse, le 24 juillet 1688 : « Le roi a été informé, lui écrivait-il, que le ministre Yvain ou Vivain devait partir incessamment d'Hollande, pour se rendre par la voie de Francfort dans les Cévennes ; c^est un homme fort petit, mais assez carré ; il a le ventre gros, ne marche pas de trop bonne grâce, mais comme s'il avait les hanches démises ; il a le visage plein et blanc, les yeux gros, les sourcils noirs, les paupières de la même couleur et avancées, la barbe noire et la fait raser tout à fait ; il porte une perruque noire et courte, parle son patois et fort vite, et a environ 26 à 27 ans. » (Arch. du minist. de la guerre, »o 836, in-fol.)

(Jirection de Jurieu), à La Haye, correspondirent avec les réfugiés de Suisse, d'Angleterre et d'Allemagne, et répandirent des circulaires qui demandaient des candidats au martyre.

Vivons n'avait quitté les Cévennes que par découragement, et convaincu que le protestantisme français ne réussirait pas à triompher de la persécution; mais l'enthousiasme prophétique et les véhémentes exhortations de Jurieu, auquel il présenta ses compagnons, ravivèrent sa foi un instant chancelante, et les lettres si calmes et si fortes dans lesquelles Brousson disait et redisait aux pasteurs que leur place était au Désert, changèrent sa résolution. Il se prépara à retourner en France, en travaillant à acquérir au moins les rudiments des connaissances indispensables à un prédicateur. D'après Brousson (1) (suivi par Ant. Court, dont l'assertion est reproduite par la France protestante), « le ministère que Vivens avait exercé en France fut approuvé par le synode des Provinces-Unies, qui l'exhorta à continuer de faire valoir le talent qu'il avait reçu du Seigneur.» Dans la pensée de l'écrivain qui ne connaissait pas encore les exigences de ces sortes d'assemblées, cette phrase signifiait peut-être (et c'est ainsi qu'on est tenté de la comprendre) que Vivens avait été consacré par ordre du synode. Nous ne doutons pas, en effet, qu'il ait reçu la consécration pendant son séjour en Hollande, sans quoi il ne se serait pas permis de consacrer ensuite Brousson; cependant les procès- verbaux des

(1) Relat. des merveilles^ p. 13.

synodes wallons de 1687, 1688 et 1689, sont absolument muets à l'endroit de Vivens, tandis qu'ils mentionnent plus tard la comparution de Brousson, celle de Roman et celle d'Olivier. Il n'est pas probable que Vivens ait été admis au synode, très-chatouilleux sur le chapitre des titres, et peu enclin à se compromettre à l'occasion d'un prédicant qui venait de jouer un rôle en quelque sorte politique. Il est moins probable encore que le synode, qui prit tant de précautions même avec Brousson, déjà examiné et légalement consacré, ait accordé la consécration à Vivens ; mais nous pensons que, en dehors du synode, quelques pasteurs, Jurieu en tète, ont dû prendre sur eux d'imposer à huis-clos les mains au prédicant, afin de donner à son ministère quelque chose déplus normal efrégulier. Admettre que le synode ait ordonné ou permis cette consécration sans l'inscrire, nous paraîtrait trop hasardé, bien que ses registres portent plus d'une trace d'actes secrets , qui se rapportaient évidemment au retour des pasteurs en France.

C'est ainsi que nous lisons à l'article 48 des résolu- ' tions du synode de Flessingue (septembre 1689) : « N. T. G. F. Messieurs Sauchelle, Martin, Morin, Claude, Bacuet, Guillebert et Pielat, sont chargés de veiller jusqu'au prochain synode à la commission dont il a été parlé dans le synode précédent. » — Or cette commission n'est pas mentionnée dans les actes du synode précédent ; on en avait parlé évidemment, mais en défendant de rien écrire, c'était donc une commission secrèiCy ainsi qu'elle est appelée

par l'article 38 du synode suivant (Heusden,. avril 1690) : « Notre très-cher frère M. Colvius, président de cette compagnie, et nos très-chers frères MM. Saurin van Kempen, Prévost, Bacuet, Jurieu et Olivier, sont chargés de veiller jusques au synode prochain à la commission secrète: » — Cette mention obscure disparaît des procès-verbaux suivants (I).

Quoi qu'il en soit, entré prédicant en Hollande, Vivons allait en sortir pasteur régulier et en bonne forme, sauf les études dont il n'avait pu malheureusement qu'ébaucher une très-faible partie. Ajoutons qu'il en sortit tout prêt à courir aux armes. Désabusés par les plus terribles épreuves, les réfugiés discutaient ouvertement les prérogatives royales, et la légitimité de la résistance à la tyrannie. Dès 1685, Jurieu avait placé en tête des Réflexions sur la cruelle persécution que souffre VÉglise réformée de France, une dédicace au Roi des rois qui atteignait à la plus haute éloquence. « Vous souffrez, disait-il à Dieu, qu'on appelle quelques hommes rois, comme vous-même les appelez dieux, quoiqu'ils ne partici- ' peut pas davantage à votre majesté royale qu'à votre majesté divine. Cependant ils agissent comme s'ils étaient revêtus de tous vos droits, comme si nous n'étions rien pour vous, et que vous ne fussiez rien pour nous ; comme si nous étions leurs créatures et les ouvrages de leurs mains, ils entreprennent de de nous détruire ; comme s'ils nous avaient tirés du

(1) An dix-huitième siècle on imprimait à part, sur des feuilles volantes, les Actes secrets des mêmes synodes.

néant, ils veulent nous y renvoyer. Ils étendent leur empire non-seulement sur la chair et sur le sang, ils veulent régner sur nos âmes, ils veulent régner sur les cœurs et sur les consciences, et nous entendons avec frémissement ces superbes paroles : Le roi vous ordonne de quitter votre religion et d'en prendre une autre, de laisser votre Dieu et de, ne servir que son Dieu. Avez-vous donc cessé d'être notre roi? N'avez-vous retenu que la divinité ? Avez-vous renoncé à la royauté ? Et nous imposez-vous la nécessité de nous soumettre au joug de ces hommes, qui agissent non plus en rois, mais en dieux? » (1)

L'année suivante, le même écrivain commençait la célèbre controverse, dans laquelle Bossuet eut le dessous, parce que ses thèses étaient fausses et insoutenables. L'une d'elles établissait le droit de pull) Ce morceau soutient la comparaison avec la fameuse lettre anonyme de 1693, dans laquelle Fénelon dit au roi : « La France entière n*est plus qu^un grand hôpital désolé et sans provision ; le peuple qui vous a tant aimé commence à perdre Tamitié, la confiance et même le respect. Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même n*en est pas exempt... Vous êtes réduit à la déplorable extrémité ou de laisser la sédition impunie, ou de massacrer des peuples que vous réduisez au désespoir... Dieu tient son bras levé sur vous, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que d'ailleurs vos ennemis [les protestants] «ont at^ft les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vôtre qui ne l'est pas, et vous humilier pour vous convertir; car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez point Dieu ; vous ne le craignez que d'une crainte d'esclave; c'est l'enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous rap^ portez tout à vous, comme si vous étiez le Dfeu de la terre. »

nir les hérétiques. « Enlendez-vous, écrivait l'aigle de Meaux (1), que les princes qui sont enfants de l'Église, ne se doivent jamais servir du glaive que Dieu leur a mis en main, pour abattre ses ennemis? L'oseriez-vous dire contre le sentiment de vos docleurs mêmes, qui ont soutenu par tant d'écrits que la république de Genève ait pu et dû condamner Servet au feu, pour avoir nié la divinité du Fils de Dieu?» — « Il faut avouer, répond Jurieu (2), que ces Messieurs sont admirables dans leurs airs de confiance. Voseriez-vous dire ? Oui, nous l'osons dire, puisque nous le disons avec la plupart des anciens, et avec les plus sages et les plus sensés des modernes. Nous osons dire que la doctrine que soutient ici l'évêque de Meaux, est une doctrine sanguinaire, cruelle, et que l'Église doit laisser en partage à celui qui est menteur et meurtrier dès le commencement. » — La victoire de Jurieu eût été complète, s'il avait su s'arrêter ici ; mais reculant aussitôt devant les conséquences du grand et salutaire principe qu'il vient de poser, il ajoute : « Dieu fasse miséricorde à ces malheureux qui ont la cruauté de nous comparer à Servet. Cet homme était non-seulement ennemi de toute divinité de Jésus-Christ; mais il était ennemi de toute divinité, il était impie, il était blasphémateur. Et quoiqu'il fît profession de croire un Dieu, la manière atroce dont il parlait des mystères, faisait bien connaître qu'il avait renoncé à

(1) Lettre à M. de Vrillac, du 3 avril 1686.

(2) Lettres pastorales , Voir celle du 15 septembre 1686.

toute religion comme à toute pudeur. Il doit être permis de se défaire de telles gens. » (1)

Plus courageux et mieux inspiré* quand les préjugés théologiques n'obscurcissent pas son jugement, Jurieu ne craint pas de sortir des abstractions et d'écrire en tète de sa lettre pastorale du i" janvier 1689 : Examen de la question s'il est permis de défendre sa religion par les armes. Après avoir montré tout ce qu'il y a d'impudeur, de la part du catholicisme organisateur de tant de croisades et ordonnateur de tant de massacres, à prétendre, au nom de l'Évangile, que les chrétiens ne doivent opposer que leurs prières et leurs larmes à la violence des persécuteurs, Jurieu établit nettement le droit de résister par la force à quiconque prétend contraindre les consciences. Si les lois de la nature, dit-il, autorisent tout homme à défendre par les armes, sa vie, son honneur, sa femme, ses enfants, ses biens, sa patrie, qui doivent être sacrifiés à la religion quand elle l'exige, à plus forte raison cette religion peut-elle être défendue de la même manière. Au prétendu droit divin de la royauté, il substitue le droit naturel, l'origine populaire, démocratique, de tous les gouvernements, le pacte réciproque qui lie également le peuple et la royauté, et que l'un ne peut

(1)«U n*y a rien, dit encore Jurieu (lettre pastor. du 15 janvier 1689), qui me chagrine davantage que cet esprit de tolérance universelle qui met les Sociniens entre les chrétiens et au nombre des sociétés de l*Église. Si quelque part je les ai renfermés dans une enceinte générale du christianisme, ç^a été en les mettant dans un coin de Taire où est la paille destinée au feu, avec les hypocrites et les faux chrétiens. »

violer sans que l'autre ne soit dégagé, et il conclut que le prince n'a point d'empire sur les consciences, parce que le peuple ne lui a point concédé cet empire, qui n'appartient qu'à Dieu.

Vivens ne lut point en Hollande les Soupirs de la France esclave qui aspire après la libertéy ouvrage dont le premier fascicule est daté du 10 août 1689; mais il s'y était imprégné de l'esprit qui a dicté cet ouvrage, si avancé que, en 1788, il fut réimprimé sous le titre de Vœux d'un patriote, comme répondant admirablement aux besoins de l'époque (1). En voici quelques fragments :

Le roi de France ne se croit lié par aucunes lois, sa volonté est la règle du bon et du droit, il croit n'être obligé à rendre compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il se persuade qu'il est le maître absolu de la vie, de la liberté, des personnes, des biens, de la religion et de la conscience de ses sujets (2)... Qui

(1) Nous croyons que cet ouvrage qui ne rappelle en rien la Politique du clergé, les Derniers efforts de Vinnocence affligée, les Réflexions sur la cruelle persécution, ni les Lettres pastorales, n'est pas l'œuvre de Jurieu, dont on n'y retrouve ni le style, ni la manière, ni les digressions' habituelles, ni l'érudition théologique, ni la controverse violente contre le catholicisme. Jurieu n'a pu écrire, entre autres, la page 278, relative au pouvoir papal. Mais, comme le dernier fascicule des Lettres pastorales est du 1er juillet 1689, et le premier des Soupirs du 10 août de la même année, nous pensons que c'est Jurieu qui a mis au jour les Soupirs écrits d'une autre main que la sienne, et en y ajoutant peut-être les trois ou quatre derniers fascicules.^

(2) Tel est, en effet, le langage que L'Ouvreleuil tient aux Camisards dans le Fanatisme renouvelé, III 87 et 88 : « Le roi n'est-il pas le maître dans son royaume? N'a-t-il pas le droit d'y rétablir l'ancienne religion?...

ne frémirait en pensant que la vie et la mort, la bonne et la mauvaise fortune de tant de millions d'hommes, dépend du caprice d'un seul? Et qui ne verserait des larmes en regardant tout un grand royaume réduit dans une si grande oppression (1) ?... Pour noircir la mémoire de Louis XI, on a remarqué qu'il avait fait mourir 4,000 de ses sujets, et à cause de cela on le fait passer avec justice pour un prince cruel. Aujourd'hui on loue la Clémence de Louis XIV, et cependant on peut prouver qu'il a fait pendre, brûler, rouer, massacrer, périr dans les prisons ou dans les exils, plus de 30 ou 40,000 personnes. C'est dix fois plus que Louis XI (2)... Un pauvre janséniste à qui on déchire la soutane en. le tirant à la signature du Formulaire, ou un pauvre huguenot à qui on met le poignard sur la gorge pour lui faire abjurer sa religion, croient faire un grand effort de liberté en disant : Mes biens et ma vie sont au roi, mais ma conscience n'est qu'à Dieu, Pauvre misérable, et que veux-tu dire quand tu dis que ta vie et tes biens sont au roi ? Si cela signifie que le roi s*est rendu maître de tes biens et de ta vie pour en faire ce qu'il veut, tu as raison. Mais par là ta cons-

« Le prétexte de votre rébellion est qu^on vous a faits catholiques par force, que rien ne doit être plus libre que la conscience, qu'on devait vous laisser jouir du privilège des édits et ne pas vous contraindre à changer de religion. Si vous en aviez de la religion, vous ne tiendriez pas ce langage, vous béniriez Dieu plutôt de la violence salutaire qu*on vous a faite; mais il est aisé de combattre votre prévention. Y a-t-il de l'injustice, ni même de la dureté? N'y a-t-il pas plutôt de la charité de ramener à l'Église par force ceux qui s'en sont éloignés par la rébellion? Quoi déplus conforme aux lois divines et humaines, que de remettre un déserteur sous l'étendard de son capitaine, un enfant prodigue dans la maison de son père^ un peuple révolté sons l'obéissance de son souverain ? C'est ainsi que Charlemagne, le modèle des empereurs, etc. »

(1) Page 42.

(2) Page 60.

cience est au roi aussi bien que ta vie et tes biens. Si tu entends que de droit le roi a une pleine puissance sur ton bien et sur ta vie, pour en faire ce qu'il jugera à propos sans être obligé d'en répondre qu'à Dieu, où as-tu pris ces maximes? Est-ce Dieu, est-ce l'Église, est-ce le sens commun qui te les a enseignées? (1)

Non-seulement l'auteur nie le droit le plus monstrueux que se soit arrogé la royauté : « Nous ne sommes pas obligés de verser notre sang pour les intérêts du prince ; » mais encore il le qualifie exactement comme nous faiâons aujourd'hui, lorsqu'il s'écrie à propos des 100,000 hommes tués dans la guerre de Hollande : «Que de crimes accumulés sur une seule tête ! » (2)

« Le peuple, continue-t-il, ne demeure pas persuadé qu'on ait droit de lui ôter ce qui lui a été donné. Il conserve dans le cœur les desseins de se venger et de secouer le joug, et cela devient la semence des révoltes. C'est ce qui se voit aujourd'hui dans ceux qu'on appelle nouveaux convertis (3).

« Toute nation qui se fait un roi, se conserve le droit de le défaire, quand il va au-delà des bornes de son devoir (4) ».

Enfin, tandis que parmi les officiers réfugiés, quelques-uns soutenaient encore que, dans un aucun cas et sous aucun prétexte, il n'était permis à un Français de manquer au respect dû à son souverain légi-

(1) Page 78.

(2) Page 62.

(3) Page 48.

(4) Page 118.

time (1), l'auteur des Soupirs établit entre le roi et la patrie une différence que l'idolâtrie monarchique s'était obstinée à ne pas faire jusque-là : « Sans avoir, dit-il (2), des pensées opposées aux véritables intérêts du royaume, on peut souhaiter beaucoup d'ennemis au roi, » et en profiter pour réformer le gouvernement par le rétablissement des États-Généraux.

Ce sont les protestants, suivis par un grand citoyen à qui la tolérance avait ouvert les yeux, Vauban, et par le plus admirable et le plus inconséquent des écrivains, Fénelon, qui firent les premiers la distinction entre la patrie et la royauté, et constatèrent leur funeste opposition, que ne vit point La Bruyère, lequel avait cependant écrit : « Il n'y a point de patrie dans le despotique ; d'autres choses y suppléent : l'intérêt, la gloire, le service du prince. » A la fois altière et servile, la noblesse n'avait pas paru se douter qu'il y eût, à côté et au-dessus du roi, la France, ses besoins et ses droits. La nation, le peuple, n'était qu'une matière taillable et corvéable à merci, que le bon plaisir pouvait réduire à manger l'herbe des champs (3), ou faire périr dans des guerres effroyables qui n'avaient d'autre cause que les plus mesqui-

(1) Cette manière de voir était la cause de duels assez fréquents entre les officiers plus monarchistes que protestants, et ceux qui se permettaient de blâmer en termes amers le roi persécuteur (WeisS) Hist. des réf.prot, U 45).

(2) Page 331.

(3) Famines de 1693, 1709 et 1710. Ravaisson, Arch. de la Bastille^ I page XSXf

nés passions. En stipulant, lors de leur engagement dans Tannée hollandaise, qu'ils ne combattraient pas contre la France, un grand nombre d'officiers réfugiés avaient continué à confondre la France et la personne du roi. Or la France n'avait pas alors de plus terrible ennemi que le roi, qui la sacrifiait à son orgueil insensé, pour obéir à des prêtres qui la sacrifiaient à leur odieuse intolérance, et l'on pouvait être bon Français tout en détestant Louis XIV et en combattant sous les drapeaux du roi d'Angleterre (1).

On s'abuserait singulièrement, si l'on transportait dans le passé notre horreur des guerres civiles, de l'invasion étrangère, et notre moderne sentiment patriotique, épuré, sanctifié par la Révolution, qui a établi la liberté des cultes. Au xvi*" et au xvii® siècle, la religion passait avant la patrie : le sol national n'est devenu sacré que depuis que la persécution religieuse a cessé. C'est parce que le protestantisme n'est plus persécuté en France, que les protestants ont combattu, avec une ardeur au moins égale à celle des catholiques, dans la dernière guerre, dont le bigotisme impie et sacrilège d'une femme avait pourtant voulu faire une guerre de religion (2). — Dans sa furieuse passion d'anéantir l'hérésie et le droit nouveau qu'elle apportait : la liberté de conscience, le catholicisme d'autrefois, encore représenté aujour-

(1) Voir la lettre pastorale du l«f juin 1688, dans laquelle Jurieu établit que notre pays n'avait pas alors d'ennemis plus cruels et qui lui eussent fait plus de tort, que le clergé catholique.

(2) On sait que le très-regretté colonel Denfert-Rochereau, qui a conservé Belfort à la France, était notre zélé coreligionnaire.

RETOUR DE VTVENS 87

d'hui par le Syllabus et par ses adhérents, ne reculait devant aucun moyen et ne connaissait ni scrupules ni frontières. Les Guise appelaient l'étranger, et môme des protestants mercenaires, pour exterminer les protestants français. Contre les princes lorrains et la Ligue tout espagnole, le parti national, les hommes du progrès, Coligny, Henri IV, les protestants, qui ne voulaient que « la concorde et l'union de tous par la tolérance religieuse » (1), furent obligés d'implorer à leur tour l'aide de l'étranger, et leur triomphe, même restreint, « sauva, dit Michelet (2), les libertés humaines. » — « Le monde moderne, a dit Dargaud (3), appartient à la discussion par l'effort du protestantisme. » Les réfugiés ne s'enrôlèrent dans les troupes de Guillaume, et les Cévevols ne prirent les armes que pour soutenir la même sainte cause. « Ce n'est point ici, disaient ce& derniers (4), une révolte ni une rébellion des sujets contre leur souverain; nous lui avons toujours été soumis et fidèles, et on a vu pendant tous les traitements qu'on nous a faits, une obéissance si profonde, qu'elle a été en admiration à toute la terre ; mais c'est le droit de la nature qui nous oblige en conscience de nous armer pour repousser la force, autrement nous serions complices de nos propres malheurs, traîtres à nous-mêmes et à notre patrie. »

(1) Teissier, V Amiral Coligny^ p. 199.

(2) Chjterres de religion^ p. 154.

(3) HisU de la liberté religieuse^ IV 425.

(4) Manifeste des kahitans des Sevennes sur leur prise d! armes* Berlin J703, in-32 [Collect, de M. Oaiffe).

Cara patria, carior libertas. Réfugiés et Cévenols avaient-ils donc encore une patrie?— Non sans doute, si la patrie est en même temps que le lieu de la naissance, le lieu delà famille, de la propriété, de laliberté, de la religion. Ravir à quelqu'un sa famille, ses biens, son culte, ses droits de tout genre, c'est lui ravir sa patrie (l), ainsi que le dit une naïve et touchante complainte du temps de la Révocation (2).

(1) c Dutens, quand il arriva à Paris avec le caractère de diplomate anglais, et chargé de lettres pour M"® de Boufflers, avait d*abordren* contré chez elle le prince de Conti auquel elle le présenta. Dès ce pre> mier entretien le prince lui fit plusieurs questions sur les raisons qu'il pouvait avoir eues, lui Français, de renoncer à la France pour s'attacher à TAngleterre comme & une patrie. Dutens lui représenta qu'étant né en France de parents protestants qui l'avaient élevé dans leur religion, il n'avait pu regarder ce pays comme sa patrie puisque le gouvernement même du royaume avait pour maxime que l'on ne connaissait point de protestants en France (et c'est ce qu'un ministre des Affaires intérieures lui dit un jour à lui-même). U fit observer qu'on excluait les protestants de tous les avantages dont jouissent les sujets d'un État; qu'un protestant ne pouvait pas contracter de mariage valide ; que ses enfants étaient réputés illégitimes ; qu'il ne pouvait exercer aucun emploi ni dans l'épée, ni dans la robe« ni dans l'Église; qu'il faut cependant que chaque homme ait une patrie, et que, s'il ne la trouve pas où il est né, il a droit d'en chercher une ailleurs : de là la résolution qu'il avait formée dès l'âge de quinze ans et qu'il avait exécutée quelques années après en passant en Angleterre. Quand Dutens eut fini d'exposer ses motifs, le prince se tourna vers Mme de Boufflers en disant : Ma foi ! Madame, il a raison ; nous le méritons bien. Le grand Frédéric, lorsque Dutens eut l'honneur de le voir quelques années après, reconnut de même la force de ce raisonnement et lui donna raison. » {S**-Benve^Nouveatix Lundis, 3« édition, IV 174).

(2) Triomphe de la religion réformée, p. 418.

Ge charmant pays qui nous doima la vie.

N'est plus notre patrie.

Depuis que cent abus

Y prennent le dessus.

Et que sans équité

L'on nous ôte la liberté

D'y parier pour la vérité.

Quittons notre domicile.

Allons chercher un asile

Loin des lieux Si fort éloignés du chemin des cieux...

Le souvenir de la maison paternelle nous émeut toujours, même quand elle n'est plus qu'une ruine : ainsi exilés et persécutés à qui Louis XIV et ses dragons avaient tout pris, aimaient encore la France, a Faut-il qu'on fasse tant d'eflForts, s'écriait douloureusement Jurieu (1), pour nous arracher ce cœur français, que Dieu et la naissance nous ont donné ?... Nous sommes Français autant que nous sommes chrétiens réformés. »

Les réfugiés conservèrent longtemps l'espoir du retour, et De Miremont, De Belcastel, Charles de Schonaberg, De Rochegude (2), le pasteur Sagniol de la Croix, Flottard, Rocayrol (3), Boaton, aidés ou entravés par Tex-abbé Labourlie (4) , dressèrent pendant vingt ans des plans d'invasion ou de soulèvement, pour reconquérir leurs foyers désolés, à l'exemple des

(1) Lapolitiq. du clergé de France^ p. 122.

(2) Bullet.^ 2t série, m 369.

(S) BtUlet,, 2e série, H 272.

(4) Bullet,, 2e série, IV 209.

inilh^ Vaiulois qui, par des prodiges de courage pres- (|m^ incroyables, nHissirent à accomplir leur f/Zorieiise nnitrêc dans les vallées (l^. Malheureusement, au lieu di» ne compter que sur eux-mêmes, comme les nuuila^narils vaudois (,?■, et de tenter comme eux un coup ilo dèsesi»oir, les Français du refuge se crurent inipihssiints sans le secours de Guillaume, et le rusé pidillipie sut enllammer leur ardeur et les obliger à vaincre piuir lui, en leur promettant de les aider une fois qu'il st'rait solidement établi sur le trône. < C'est la France, dit Michelet ('>), iiu ils cherchaient en s'en allant couibattiv dans les marais d'Irlande. Pour elle» à la bataille déoisive de la Bovue. à travers la

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(1) Mîclidet êemr.lA CadT* ici ^ ne confasion : Charles de Scbnni>>rrç us fat pu tatf A la ba»ille ie jê. Bojne, mais trois ans pins tard, A relie de la ManaiUe.

(2) Tué à la bataille de la Borne .WA,.

(3) Ch. Coqaarel (Hist. de* ÉgL du désert, I ^M i^j^t^ j-ar M. d' ^*jk\\\q^ (Hist. de 2^deMaùU€nonAlGÏ^\ l'&j>]*«-j>^ A t/'rt et j^fins iiicuiionner son illustre origine, le marquis de Kemi remont.

vant être celle de la délivrance des Églises, il proposa à l'Espagne de s'emparer du port de Cette, et d'y débarquer des troupes qui favoriseraient le soulèvement du Languedoc et des Ce venues, projet dont l'exécution fut différée.

L'année suivante, il dressa un autre plan de campagne, qui avait bien des rapports avec celui que les Vaudois réalisèrent si merveilleusement au mois d'août, et il le fît soumettre à Guillaume par le maréchal de Schomberg et l'ambassadeur espagnol dom Pedro de Ronquilla. Ce plan, fondé non-seulement sur la conviction que les protestants du Midi secoueraient le joug dès qu'ils se verraient soutenus, et sur l'absence des troupes occupées aux frontières du Nord, mais encore sur le mécontentement universel de tous les sujets de l'une et de l'autre religion, consistait à disperser dans le canton de Berne, sous la conduite d'un chef auquel sa naissance et son nom donneraient du crédit, 2,000 hommes choisis, qui, le moment venu, se mettraient en route, les uns par Genève, les autres en traversant le lac à Nyon et à Coppet, et se jetteraient dans les montagnes pour gagner le Dauphiné, où des armes et des munitions auraient été envoyées de Genève.

Pour immobiliser l'armée du duc de Savoie, le gouverneur de Milan et le vice-roi de Catalogne devaient menacer quelque point de son territoire, pendant que des ministres seraient envoyés en Dauphiné et que, sous prétexte de les défendre, les montagnards se rendraient en armes aux assemblées. Du Dauphiné, la troupe, grossie des insurgés, devait

RETOUR DE VTVENS 93

passer dans le Vivarais et dans les Cévennes , puis se diviser en deux corps, dont l'un retournerait en Dauphiné pour occuper le val Cluzon et rendre plus difficiles les communications entre la France et la Savoie, et dont l'autre descendrait vers la mer pour y recevoir des canons, qui lui permettraient de s'emparer de quelque forteresse, Cette, par exemple, où des navires seraient à l'abri. L'une des conditions de succès était de ne pas se mettre les catholiques sur les bras. En outre, on devait répandre un manifeste contenant « quelque prophétie ancienne et bien inventée, » et alléguant des griefs communs aux catholiques et aux protestants, comme « la splendeur de la noblesse ternie, l'autorité des parlements abattue, les États-Généraux supprimés»; proclamer l'abolition du papier timbré , des impôts intolérables, du logement des gens de guerre, et pousser les populations des campagnes à abattre et à incendier les bureaux des douanes, pour les compromettre et les retenir sous les drapeaux de l'insurrection par la crainte du châtiment (1).

Comme le soulèvement du Vivarais, provoqué par

(1) De Lamberty, Mém, pour servir à Vhist. du XVIII^ siècle^ ni 238. — i Deux fois déjà le prince d*0range avait accueilli un projet du même genre dresse par Cerdan, du Vivarais, qui sous le nom de comte de Fonsenada, avait failli être enlevé par les Français au milieu de la ville d^Amsterdam. Le soulèvement devait avoir lieu pendant que le prince assiégerait Charleroi, dans la guerre de 1672; mais il éclata trop \M et échoua. Repris en 1684, lors du bombardement de Gênes, le naême projet avait encore échoué, parce que les magistrats d*Amsterdam s'étaient opposés & la levée de 16,000 hommes que demandait le prince (Ibid. 240).

94 LES PREMIEBS PASTEUHS DU DESERT

la fusillade du capitaine Tirbon (février 1689), fut intempestif et trop hâté, nous pensons que le prophète Astier, qui peut-être même n'avait pas de relation directe avec la Hollande, n'était pas dans le secret. Il en est autrement pour Vivens. Cet homme hardi, entreprenant et sûr, qui avait fait ses preuves et que les Cévennes révéraient comme un messager divin, dut paraître au parti de l'action et à Jurieu, son chef, un agent précieux, qu'il fallait gagner et faire retourner à son poste. Aussi n'hésitons-nous pas à croire qu'il fut mis au courant du projet, afin de pouvoir travailler d'une manière intelligente à la réalisation des grandes espérances qui faisaient battre tous les cœurs.

Dès que son retour fut décidé, il écrivit à quelquesuns de ses anciens compagnons, notamment au cordonnier Lapierre réfugié à Berlin, au lecteur et chantre Serein, à Dombres ex-ancien de St-Paul-la- Goste, tous deux réfugiés en Suisse, et leur donna rendez-vous à Lausanne, chez Brousson. Au printemps de 1689, il quitta la Hollande, où il avait séjourné environ dix-huit mois, et accompagné de Papus de la Verdaugie, jeune réfugié brûlant de zêle, il se rendit à Lausanne. Il y trouva, outre les prédicants Lapierre, Serein et Dombres, plusieurs frères disposés à le suivre : le pasteur Debruc, le proposant Jean-Pierre Boisson, Henri Guérin, Claude Brousson lui-même, et quelques autres dont les noms ne nous sont pas connus (1).

(1) Ms. Court, no 28, II 1006.

RETOUR DE YTVENS 95

Trop nombreux pour franchir ensemble la frontière, ils se partagèrent en quatre groupes, qui, le 22 juillet (1), partirent de lieux différents, pour ne pas attirer l'attention, et se dirigèrent vers les Cévennes. Les uns pénétrèrent en France par des endroits considérés comme inaccessibles et mal gardés conséquemment ; d'autres, par les passages accoutumés, comptant sur leur déguisement, leurs papiers ou leur présence d'esprit,'pour se tirer d'affaire. Cette poignée d'hommes dont la plupart étaient destinés au supplice, allait porter aux desseins du roi un coup plus funeste que n'eût fait l'invasion d'une armée ennemie.

François Debruc ou Dubruc, pasteur d'Aulas avant la Révocation, avait trop présumé de son courage et de ses forces usées par l'âge. Après avoir, malgré les troupes toujours en campagne, prêché cinq ou six semaines dans les environs de son ancienne Église, il dut rebrousser chemin. Parti de Lausanne avec Brousson le 22 juillet, il y était de retour le 21 septembre. Il fut bientôt appelé à servir en Hanovre une Église de réfugiés; mais avant de quitter Lausanne, il voulut, dit Ant. Court (2), faire enregistrer par les

(1) Brousson (Relat, somm, des merv. p. 16) écrit que le départ eut lieu le 12, 22 juillet. M. Baynes, oubliant que les nations protestantes n*acceptèrent qu'en 1700 la réforme grégorienne du calendrier, qui avança les dates de dix jours, et que Brousson se servait des deux dates à la fois quand il n'écrivait pas en France, a pensé que le départ avait eu lieu du 12 au Î2 (Life of Cl, Brousson^ p. 102).

(2) Ms. Court, no 28 , II 1006. — « Debruc, écrivait A. Court, est le

directeurs du refuge cette déclaration un peu étrange, qu'au premier avis certain qu'il aurait que son ministère était nécessaire en France, il irait l'y exercer.

Serein, âgé de plus de cinquante ans, mourut de maladie ou de fatigue peu après que Debruc eut renoncé à la rude vie des missionnaires sous la croix. Prédicant depuis la Révocation et compris dans l'arrangement que Bâville avait conclu avec Vivens, au mois d'août 1687, l'ancien chantre de Tornac avait fait partie de la seconde troupe d'émigrants abandonnée sur la côte d'Italie, d'où elle gagna la Suisse. Le comité qui recrutait les pasteurs du Désert, lui avait assuré une pension, en s'engageant à la payer à sa femme et à ses filles, s'il venait à mourir en France. Cet engagement fut tenu, mais non toujours avec une parfaite exactitude, ainsi qu'on le voit par une réclamation, bientôt suivie d'effet, que la veuve du confesseur dut faire entendre en 1695 (1).

seul des pasteurs des proyinces méridionales que je trouve être rentré en France. » — • C*est une erreur. Les pasteurs du Nord sont les plus nombreux; mais outre Debruc, le Midi compte aussi Maturin, Bernard, Lestang, Malzac, Brocas et Guion. — D'abord pasteur à Hagard, il avait épousé À Ntmes Gabrielle Alibert, le 9 avril 1675. Poursuivi en 1683 pour Taffaire du projet, il fut encore impliqué dans le procès d'Anne Bertrand d'Aulas, condamnée comme relapse à faire amende honorable, et mis hors de cour le 3 septembre 1685 (Bullet. 2« série XU 550).

(1) Baynes, Life of CL Brousson, 96, 99, 102; Bullet., IV 196, et Af*. Courte no 28, II.

La vaillante petite troupe ne tarda pas à être encore réduite. A peine Boisson etDombres exerçaientils le ministère depuis trois mois, qu'ils eurent le sort des quatorze prèdicants martyrs qui les avaient précédés. Le proposant Boisson, genevois (1), âgé de vingt-quatre ans, était accouru du fond de l'Allemagne à Lausanne, pour marcher sur les traces glorieuses de Fulcran Rey. Sa simplicité, sa modestie, sa débonnaireté et sa piété étaient telles, que Brousson les qualifie d'angéliques. Il avait hâte de partir, et les moindres retards l'affligeaient et le désolaient. Je n'ai pas de temps à perdre, disait-il dans ses plus intimes confidences, car je ne vivrai guère ; c'est pourquoi je je suis pressé de travailler au salut de ce pauvre peuple. Et il y travailla, dit Brousson, avec un fruit extraordinaire. — Dombres, ancien de St-Paul-la-Coste (cant. d'Alais, Gard) malgré sa jeunesse, avait commencé à prêcher en même temps que Vivens, et s'était expatrié avec lui en 1687. Son zèle égalait celui de Boisson qui l'accompagnait.

Ils sortaient d'une assemblée qu'ils avaient édifiée ensemble, lorsque Du Fayet, lieutenant-colonel du régiment du Ghaïla, les surprit dans une maison nommée Les Chasses, de la paroisse de St-Michel, en compagnie de Pierre Bastide de Mialet, et de François Pellet du Collet-de-Dèze. Tous quatre furent conduits dans les prisons de St-Etienne-de-Vallée-

(1) D'après Baynes (Life of Cl. Brousson, p. 103), Boisson était un Français retiré à Genève lors de la Révocation ; mais Brousson dit seulement : « un jeune proposant de la ville de Genève > (i2e/a^ somm. des merv,y p. 13).

Française, et y demeurèrent trois semaines, les pieds aux ceps et les menottes aux mains. Après quoi on les transféra à Nîmes, où Bâville tenait les États. Il envoya aux galères Bastide et Pelle t, et condamna Boisson et Dombres à être pendus. Comme leurs dépositions n'avaient rien révélé de ce qu'il voulait savoir, il leur fit subir la question ordinaire et extraordinaire, mais inutilement; car leur constance fut à toute épreuve. Arrêtés au mois d'octobre, ils furent exécutés à Nîmes le 15 novembre, et marchèrent au supplice en chantant des psaumes d'une voix héroïque, couverte par le bruit des tambours.

N'est-il pas profondément triste d'avoir à ajouter que quelques-uns de ces martyrs laissaient une femme et des enfants sans ressources? Nous lisons dans un rapport présenté, en septembre 1690, à M. Ribaud, de Lausanne : « Il y a encore assurément dans la ville des autres familles ou personnes honteuses qu'on n'a pu découvrir. La plupart souffre sans oser le dire. Il n'y a que la langueur où les jette le défaut de nourriture, qui les oblige à découvrir leur misère... Chaque jour il se fait de ces honteux, parce que l'on consomme le peu qu'on avait sorti de France. — 11 y a la veuve du nommé le sieur Dombres, confesseur, qui depuis peu a souffert la mort en France pour l'Évangile. Elle a deux enfants, un à la mamelle. Leurs Excellences de Berne lui donnent trois écus le mois. On estime que la charité de M. Ribaud doit avoir quelque égard pour elle. » — La réponse au mémoire est ainsi conçue : « Il faut réduire toutes ces charités à dix livres par semaine,

y compris la veuve du nommé Des Ombres. » (1) — Le Journal de MM. les directeurs des réfugiés de la ville de Berne, porte aussi que, dans la séance du 3 avril 1695, on a lu une lettre de la veuve Dombres, réclamant la pension de son mari, pension qui a cessé d'être payée depuis un mois, et qu'il a été fait droit à sa requête, ainsi qu'à celle de la veuve Serein (2).

Gaultier de St-Blancard et Jurieu sont muets sur le second ministère de Vivens, et Ant. Court, qui suit Brueys, ne supplée à leur silence que d'une façon fort incomplète. Il nous donne cependant un détail qui ne manque pas d'importance ; « La patience des réformés, dit-il (3), était encore à toute épreuve, et tous les mouvements que l'on se donnait au-dehors pour en exciter dans l'intérieur, n'aboutissaient à rien. Il est vrai qu'il paraît par des lettres que j'ai en main, que Vivens et Brousson, qui étaient rentrés dans les Cévennes, s'étaient engagés d'en produire quelqu'un, et qu'ils écrivaient, dans le mois d'août, qu'ils auraient à leur dévotion environ 2,000 personnes ; qu'ils ne craignaient point d'être opprimés par ce qu'il y avait de troupes sur les lieux ; qu'ils avaient besoin d'argent et de deux officiers qui sussent commander au moins un régiment d'infanterie. Mais outre que Brousson était beaucoup plus pour les voies pacifiques, comme celle des remontrances, que

(1) Bullet., Xin 132.

{2)Bullet.,lX\96.

(3) Ms. Court, n« 28, H.

pour celle des armes, ce dessein n'eut aucune suite. »

Brousson était plus opposé encore que ne Ta cru Court aux moyens belliqueux ; car la lettre qu'il écrivit au roi deux jours avant son supplice, et qui doit être considérée comme son testament, affirme que, loin d'avoir pris aucune part à la tentative d'insurrection de 1689, il a cherché à la prévenir et à l'empêcher. C'est donc Vivons seul qui s'était engagé à y travailler, et qui, dans ce but, demandait de l'argent et des officiers. L'expression dont s'est servi Court : « Ce dessein n'eut aucune suite, » n'est pas non plus absolument exacte. Non-seulement il paraît avéré que Vivens reçut du prince d'Orange la somme de mille livres, avec laquelle il fit des amas d'armes, de poudre et de plomb, mais qu'il réussit à mettre sur pied 3 ou 400 hommes qu'il conduisit lui-même bravement au feu, non pas au mois de février, comme le veulent Brueys (1) et M. Peyrat (2), mais bien au mois de septembre. Brousson nous apprend que les troupes protestantes devaient pénétrer dans le Languedoc en septembre (3). Selon D'Aigrefeuille (4), peu

(1) HisU du fanatisme^ Utrecht, 1737, 1 218.

(2) Hist, des pasteurs du désert, I 209.

(S) On les attendait plus tôt. Le Mercure historique et politique du mois de mai 1689, raconte que les catholiques du Périgord en avaient une telle frayeur, que le curé de Sarlat se vit, un dimanche, abandonné de tous ses auditeurs, au milieu du sermon, parce que le bruit s^était répandu que le prince d'Orange était aux portes de la ville.

(4) Hist, de la ville de Montpellier, p. 464.

de jours après le 4 de ce mois, Broglie et Bâville « furent obligés d'aller dans les Cévennes, où le ministre Vivons faisait des assemblées en armes pour exciter, s'il se pouvait, une guerre intestine dans le royaume. » C'est alors qii'eut lieu, près du Pont-de- Montvert, la rencontre des troupes royales et des Cévenols de Vivons qiii s'avancèrent tambour battant, se firent battre dans les bois de Rampon, et s'évadèrent par Florac ou par St-Julien-d'Arpaon , après avoir perdu quelques hommes dans deux petits combats (1). Le lendemain, en passant à St-Jean-du-Gard, Bâville fit pendre plusieurs prisonniers qu'il avait emmenés. « Les plus coupables, continue D'Aigrefeuille, furent punis de mort ; la tête de Vivons fut mise à 500 louis (2), et l'on rasa les maisons de ceux qui avaient donné retraite aux rebelles, après en avoir donné le pillage aux soldats. »

Bâville écrivait, le 20 novembre, à M. de Montmort intendant général des galères (3) :

Monsieur, j'ai condamné depuis peu aux galères un gentilhomme des Cévennes, nommé [De] Valobscure (4), convaincu

(1) M. L. Nègre a bien vu que Vivens ne pouvait livrer bataille à Florac au mois de février, s*il était encore à Lausanne en juillet; voilà pourquoi il a supposé que Vivens devança Brousson et ses compagnons de quelques mois. Supposition inutile et formellement contredite par Brousson, qui écrit : « Le 12-22 juillet 1689, les frères Vivens, Lapierre, Serein, Boisson, Brousson, etc., partirent en quatre groupes » [Relat, somm. des merv.^ p. 16j.

(2) Erreur. Cette mise à prix n'était encore que de 2,000 livres, c'està-dire 200 louis d'or, en 1691.

(3) De Noailles, Hist. de M* de Maintenons II 464.

(4) Ce gentilhomme, qui demeurait près de St-Jeau-du-Gard, est

d'avoir eu commerce avec Vincent (Vivons), prédicant revenu de pays étranger, pour exciter une révolte dans le pays. Ce gentilhomme qui doit être présentement à Marseille, sait toute cette intrigue qu'il n'a point voulu déclarer. Quand il aura été quelques jours dans les galères, je ne doute pas qu'il soit plus disposé à parler. Je crois que vous rendriez un service important si, par le moyen de quelqu'un que vous pourriez commettre pour le visiter, vous pouviez l'exciter à dire ce qu'il sait.

Son plan n'ayant pu être exécuté en septembre, Miremont le modifia et continua de se donner toutes les peines du monde pour le faire réussir. Durant rhiver de 1689 à 1690, Louvois eut avis que les alliés projetaient de prendre l'offensive contre leDauphiné, en réunissant les troupes espagnoles du Milanais aux forces du duc de Savoie (entré dans la coalition), et aux protestants français et vaudois réfugiés en Suisse et en Souabe (1). Mais l'occupation du Dauphiné n'eut lieu que deux années plus tard.

Cependant Brousson et Vivens, tantôt ensemble, tantôt séparés, et toujours avertis du mouvement des troupes par les populations qui veillaient sur eux avec la plus tendre sollicitude, erraient de lieu en lieu, changeaient de gîte toutes les nuits, se cachaient parfois dans le château de quelque gentilhomme, plus souvent dans des hameaux écartés, dans les bois, dans les fentes des rochers et dans les antres souterrains. Au nombre des amis sûrs et dé-

Tun des auditeurs des chants miraculeux, dont Jurieu a publié les dépo8Ïiion& (Lettres pastorales I 663 et III 87. (1) H. Martin, Hist. de France, XIV 130,

voués qui savaient les trouver, pour leur porter des avis ou de la nourriture, se trouvaient Isabeau Redostière et Pintarde.

Ces deux jeunes filles qui surmontaient la timidité de leur sexe et s'exposaient aux balles des dragons pour édifier de rudes montagnards, ont quelque chose de touchant, et leur ministère forme comme un épisode plein de fraîcheur au milieu des trahisons et des massacres. Isabeau, née à Milleyrines (1), au pied de la montagne de Lirou, près d'Alais (2), n'avait que dix-huit ans, et Pintarde, native de Gros, près St-Hippolyte, n'en avait que seize à dix-sept. « Elles n'administraient pas les sacrements, dit Brousson (3); mais elles allaient de lieu en lieu et de Désert en Désert, faisant des assemblées où elles exhortaient le peuple, par la parole de Dieu, à se convertir, à se sanctifier, à reprendre du zèle, à sortir de l'impure Babylone, à donner gloire à Dieu, à le servir avec pureté selon ses commandements et à lui être fidèle jusques à la mort, et en même temps édifiant, consolant et fortifiant le peuple par des prières admirables. »

Redostière ayant su que Vivons et Brousson, avec quelques fidèles qui les accompagnaient, étaient sur une haute montagne, se rendit dans leur caverne avec une autre demoiselle plus âgée qui ne la quittait guè-

(1) Paroisse de Saint-Martin-de-Valgagues (Hugues, A, Courte I 448).

(2) Voir D^Aigrefeuille, Hist, de la ville de Montpellier^ 1737, in-f®, p. 512.

(3) Relat, somm. des merv., p. 47.

re. Peut-être un peu surpris d'abord, puis bientôt vivement intéressés et profondément émus, le sombre et ardent Vivens et le débonnaire Broussonse réjouirent de trouver dans la visiteuse une prédicante pleine de modestie, animée d'une piété sincère, d'une simplicité vraiment chrétienne, et furent ravis de sa conversation. Chaque fois qu'Isabeau se trouvait dans le même quartier que Brousson, elle ne manquait pas de lui rendre visite, de se fortifier à son contact, et de saisir l'occasion de participer à la sainte Cène. L'illustre pasteur du Désert dit qu'elle était remplie de la grâce divine. Après avoir évangélisé les Cévennes durant deux ans, elle fut prise dans le courant de l'année 1690 et menée à Bâville, qui lui dit en raillant : Quoi, vous êtes une de ces femmes qui prêchent! Comme il s'emportait et la menaçait de mort, elle lui répondit calme et tranquille : Vos menaces ne m'effraient point. Monseigneur. Je suis, par la grâce de Dieu, prête à mourir pour son service, et pour lui rendre gloire. L'intendant craignit l'effet que pouvait produire le supplice d'une personne si aimée et si courageuse, et l'enferma pour le reste de ses jours dans la tour de Constance.

Pintarde aussi prêchait constamment ; elle adaptait merveilleusement aux circonstances les exhortations qu'elle empruntait aux psalmistes et aux prophètes, et les prières qu'elle prononçait avec une inconcevable ardeur. Une nuit qu'il s'approchait d'une assemblée, dans le voisinage de St-Hippolyte, Brousson ne fut pas peu surpris de l'entendre réciter fort convenablement un sermon de controverse, qu'elle av^it

appris par cœur. Arrêtée un peu après Isabeau, Pintarde répondit à Bâville avec la même sérénité, et fut condamnée à être enfermée toute sa vie dans le château de Sommières, où elle eut beaucoup à souffrir, sans qii'on pût ébranler sa foi non plus que celle d'Isabeau.

Mais le diable, écrit Brousson, opposa une fausse prophétesse à ces deux véritables envoyées divines. Une troisième jeune fille se rendit à St-Hippolyte vers le même temps, et entreprit aussi de prêcher. Vivens et Brousson, conjurés de l'aller l'entendre, craignirent un piège et refusèrent de la voir. Ses discours, d'abord graves, devinrent peu à peu frivoles, impertinents; sa tenue à l'égard d'un frère, qui s'appelait Gazan et annonçait aussi l'Évangile, était indécente. Elle lui faisait la cour publiquement, le sollicitait immodérément au mariage, et le menaçait de le faire pendre s'il n'y consentait. On découvrit enfin que c'était une coquine, apostée par le clergé pour découvrir la retraite des ministres, et pour jeter du discrédit sur les assemblées (1).

Le commencement de l'année qui vit condamner à une prison perpétuelle les deux gracielises prédicantes, avait été marqué par la mort violente de Dumas, et par le supplice de deux autres prédicants : Olivier Souveiran et Mazel, dit Olivier.

Olivier Souveiran, jeune homme de dix-sept ans, s'était mis à prêcher aussitôt après le départ de Vivens, à la grande satisfaction des fidèles qu'il exhorta

(1) ttelç^, §omm, de^ merv,^ p. 49.

durant deux années. Arrêté à St-Jean-du-Gard, il fut exécuté à Montpellier, le 16 janvier 1690.

Mazel, dit Olivier, né à Banières, près de St-Jeandu-Gard, et du même âge qiie Souveiran, avait commencé à présider des assemblées en 1688, et continua durant toute Tannée suivante. Au commencement de 1690, un traître nommé Beaume Marin, le livra pour se faire pardonner le meurtre de son propre frère. Ayant appris la retraite du prédicant, il courut le dénoncer au major du régiment de Ghaïla, qui alla le saisir avec un nombreux détachement, et le conduisit dans la prison de Pompidou (arrond. de Florac, Lozère), où le fameux abbé du Ghaïla voulut l'interroger lui-même. La jeunesse et les réponses du prisonnier piquèrent sa curiosité, et afin de savoir ce qu'un si jeune homme, qui n'avait point fait d'études, pouvait dire à ses auditeurs il l'invita à prêcher. Mazel ne se le fit pas dire deux fois. II entama aussitôt l'un des sujets controversés entre les deux Églises, et fit preuve d'une habileté qui excita l'étonnement du prêtre ; puis, arrivant au chapitre des persécutions dont Du Ghaïla était l'un des plus cruels promoteurs, il dit que ces monstrueuses iniquités criaient vengeance au ciel, comme le sang d'Abel, et fit retentir avec une si grande force les malédictions divines éparses dans les livrés des prophètes, que l'abbé, outré de colère et ne pouvant plus l'arrêter, ne parvint à lui imposer silence qu'en le menaçant de le faire fusiller sur l'heure.

Transféré à Montpellier, Mazel parut devant Bâville avec la même attitude ferme et menaçante,

qu^il conserva jusqu'à la potence. Il fut pendu sur l'Esplanade, le 11 février. Quelques jours après, Bâville s'entretenant de cette exécution avec le colonel De Villevieille, celui-ci ne put s'empêcher de lui dire : Il faut convenir, Monseigneur, que, si le Dieu que ces gens adorent est le même que nous adorons, nous risquons fort d'être éternellement damnés.

Sans parler des massacres d'assemblée qui redoublaient de jour en jour, dix-sept pasteurs, proposants, prédicants ou prophètes, avaient été exécutés depuis la Révocation. Sept d'entre eux (Bertezène, un inconnu, Borély, Clairant , Arnaud , Boisson et Dombres) avaient subi le martyre en 1689; un huitième. Roman, s'était miraculeusement échappé pendant qu'on préparait son supplice ; l'année 1690 débutait par la condamnation d'Isabeau et de Pintarde, par les supplices de Dumas , Souveiran , Mazel , Astier , et allait continuer par ceux de Quet et de Bonnemère. Les trahisons se multipliaient, et les malheureux prédicants, traqués de toutes parts, menaient la vie la plus aflreuse qu'il soit possible d'imaginer. La colère bouillonnait dans le cœur de Vivens, que Brousson avait peine à calmer lorsqu'il le rencontrait. Ne pouvait-il pas dire à Dieu, comme Élie le Thisbite, dans sa caverne d'Horeb : Ils ont renversé tes autels, ils ont fait périr tes prophètes par l'épée et ils cherchent à m'ôter la vie? L'égorgement des quatre cent cinquante prophètes de Baal au torrent de Kison, le poursuivait comme un rêve. Une ardeur toute judaïque s'empara de soa àme. S^ tête çtait mise à prix ;

plusieurs personnes avaient subi le dernier supplice sur le simple soupçon de lui avoir donné asile. C'en était trop. « On lui avait déclaré la guerre, Vivens la déclara aussi à ses ennemis » (1); il usa de représailles, en faisant appel au droit naturel.

Le fait n'est pas douteux ; car Brousson a blâmé les violences de son collègue, lequel « ne pouvait parler avec modération des ennemis de la gloire et du service de Dieu, qui étaient en même temps les oppresseurs et les meurtriers de son peuple » (2) ; et ce blâme confirme « le témoignage de Brueys toujours suspect, même lorsqu'il s'approche le plus du vrai » (3). Non content de pouvoir imputer une ou plusieurs exécutions au ministre révolté, Brueys a menti une fois encore, en affirmant que « Vivens n'entreprenait rien dont Brousson ne fût le témoin ou le complice » (4). Les curés de Conqueyrac(arrond. du Vigan) et de Saint-Marcel-de-Fonsfouillouse (id.) furent massacrés, dit-il, ce dernier de la main de Vivens, qui le tua d'un coup de fusil ; le vicaire de Soudorgues (id.) fut blessé en portant le saint sacrement à un malade, mais parvint à se sauver. Bagard (5) et Gautier, anciens ministres, Séverac et

(1) Brousson, Relat, somm, des merv,, p. 31.

(2) Ibid., p. 32.

(3) Ms. Courte n« 28, U.

(4) Hist. du fanatisme^ I 222,

(5) Brueys le nomme à tort Bayard. Induit en erreur par cette faute d*impression, le réviseur de la France protestante (2® édit., col. 1041) a créé un personnage du nom de Bayard, qu'il confond d'ailleurs avec Tapostat Jourdan, originaire de Bagar4 et assassin de Vivens,

RETOUR DE VTVENS 109

Claparède, officiers des milices, et « qiielques autres », furent trouvés sans vie dans leurs maisons ou sur les chemins. « Si quelqii'un était soupçonné d'avoir dénoncé un prédicant, découvert une assemblée ou révélé ceux qui y avaient assisté, sa mort était aussitôt résolue » (1). — Brueys ne nommant pas ces « quelques autres », il y a lieu de penser qu'il les invente, d'autant plus que Bâville ne parle que de six assassinats commis dans les Cévennes (2).

Voici le billet qui , suivant le nouveau converti devenu prêtre pensionné, fut trouvé sur le corps de Séverac, assommé à coups de pierre pour avoir arrêté et fait condamner un prédicant aux galères :

Du Désert qu'est partie la présente à cause de ce Judas.

Afin que personne ne soit surpris de cette affaire, voici pour vous tirer de peine et du soin que vous pouviez prendre. A cause que cet impie a trahi et vendu le sang innocent. Dieu a permis qu'il soit venu au bout de ses jours ; à quoi, Messieurs, nous vous en laissons les juges, d'autant qu'il a fait un tel acte. Il est certain qu'il n'aurait pas fait de difficulté de trahir les puissances pour une somme d'argent, comme il a fait d'un membre de notre Seigneur Jésus-Christ; et c'est la cause que nous l'avons fait ainsi, à celle fin d'éviter scandale à l'Église, et les désordres qu'il aurait pu faire encore; et nous avons résolu, moyennant l'assistance de Dieu, que tout autant qu'il y en aura de tels, nous les aurons, quand ils se mettraient dans la plus grande forteresse de France, moyennant l'aide de Dieu.

(1) Hist, du fanatisme^ I 241.

(2) Mém,^ p. 80.

Brueys affirme que ce billet fut écrit par Vivens ; or il n^àvait jamais vu son écriture, puisqu'il nous dit lui-même que le ministre brûla ses papiers un moment avant d'être tué, et puisque la lettre signée Olivier et saisie sur Picq, qu'il lui attribue encore, est de la main de Brousson. Ce galimatias, corrigé à tort par M. Peyrat, est l'œuvre d'un compagnon ou d'un disciple absolument illettré de Vivens, et non celle du prédicant qui, on le verra tout à l'heure, écrivait d'un autre style.

Au point de vue du droit, ces représailles étaient certainement légitimes (1) et relativement modérées ; car aux massacres en grand ne répondaient que des meurtres isolés, et les vengeances huguenotes n'atteignirent que les plus violents persécuteurs, tels que les trois prêtres désignés plus haut, qu'on avait vus exciter les troupes au carnage, et des apostats pires encore. Louis Bagard ne se contentait pas de toucher la pension de ministre converti (2), il trahissait ses anciens frères et était devenu l'espion, l'homme de confiance de Bâville, qui l'avait fait premier consul de Lasalle (arrond. de Vigan). Il poursuivait les assemblées à la tête des milices, il cherchait la

(1) Nous ne voyons pas comment Bâville, Bossuet et Fénelon auraient pu répondre à cette déclaration du Manifeste des habitants des Sevennes^ p. 17 : « Nous ferons de justes représailles contre nos persécuteurs, en vertu de la loi du talion, ordonnée par la parole de Dieu et pratiquée par toutes les nations du monde. »

(2) Né à Lasalle et inscrit au nombre des étudiants de Genève, le 3 mai 1671, Bagard ou Bagars avait été pasteur à Alais, à Aigremont, à St-Félix-de-Palhière et enfin dans sa ville natale, où il avait abjuré en 1685.

retraite des prédicants et des pasteurs et dénonçait ceux qui leur donnaient asile. Il était méprisé même des catholiques, et ceux de Tune et de l'autre religion ne l'appelaient que Maranatha (1), parce que dans son dernier sermon il avait fulminé Tanathème contre tous ceux qui abjureraient, et avait abjuré lui-même une heure après. Quelques jeunes gens animés des sombres et implacables résolutions de Vivens, conjurèrent la perte de ce personnage exécré, qui avait fait mettre à mort et aux galères tant de gens innocents. Ils l'attendirent sur le pont de Vallongue, au mois de juillet 1691, et le tuèrent d'un coup de fusil, comme il revenait de Pomaret où il était allé prendre les eaux (2).

Gautier, des environs de Sommières (arrond. de Nîmes) et ancien camarade de classe de Brousson, était plus abominable encore. Après avoir étudié la théologie, il avait été quelque tempsàAulas, en qualité de précepteur, chez M. d'Espinasse (3), gentilhomme des Cévennes. Devenu pasteur au Vigan, il y avait abjuré à la Révocation pour se livrer aux mêmes pratiques que Bagard, mais avec xine ruse bien plus diabolique. De temps à autre, le fourbe, qui

(1) « si quelqu^un n'aime point le Seigneur, anathème sur lui ! Maranatha (le Seigneur vient] I » (I Corintb. XVI 22).

(2) Ms. Courte no 39.

(3) Le tome XIH des ms. Court contient une lettre dans laquelle M. Espinas, forçat pour la foi sur la Vieille galère à Marseille, raconte ce qu*il a souffert en allant de Montpellier à Marseille avec une chaine de 401 personnes {Bull et, ^ XI 81).

s^était engagé à livrer Vivens et Brousson recherchés par dessus tous, se faisait conduire lié et garotté dans les prisons où il y avait le plus de protestants, et notamment à St-Hippolyte. Il feignait un grand zèle, se disait pasteur du Désert, racontait comment les dra* gons Pavaient saisi pendant qu'il présidait une assemblée, et par là gagnait la confiance des candides prisonniers, qu'il faisait ensuite parler et dont il apprenait tout ce qu'il avait intérêt à savoir. Bien plus, il obtint de Bâville l'autorisation de prêcher au Désert quand il le jugerait nécessaire, et prêcha plusieurs fois avec un grand succès ; car il ne manquait ni de talent ni d'étude. Enfin, dans une assemblée convoquée du côté de St-Geniès, à trois lieues de Nîmes, il se donna pour un pasteur revenu de la Suisse à travers mille périls, et chargé, par ses collègues du refuge, d'une mission importante pour Brousson, près duquel il demanda qu'on le conduisît. Heureusement Brousson avait eu vent d'une de ses incarcérations simulées, et le tenait pour un homme sans conscience. Prévenu qu'il était à quelque distance et demandait à le voir, Brousson réprimanda le jeune homme qui l'avait amené. Celui-ci sortit et dit au traître que Brousson n'était pas dans la maison ; il le fit pourtant entrer, afin que Brousson pût l'entendre parler à travers une cloison. Quelques mots lui suffirent pour le juger, et il fit aussitôt prévenir Vivens. Voyant que les deux ministres étaient sur leurs gardes, et jugeant la ruse désormais inutile, l'infâme délateur leva le masque, en commençant par faire arrêter un prédicant avec lequel il était allé

RETOUR DE VTVENS 113

prendre les eaux minérales de Pomaret (1), puis en accompagnant les dragons lancés sur les assemblées, et surtout en servant de témoin contre tous ceux qui étaient emprisonnés pour cause de religion. Un jour qu'il suivait le grand chemin qui va de Ganges au Vigan, il aperçut quelques personnes qui l'attendaient et reconnut les parents de plusieurs de ses victimes. Comprenant le sort qu'ils lui réservaient, il voulut fuir, se jeta précipitament dans l'Hérault, où on lui tira quelques coups de fusil, et fut emporté par le courant, « digne fin d'un pareil scélérat, » dit la France protestante (2).

Brousson est moins catégorique. Toutefois il réclame pour les auteurs de ces vengeances le bénéfice des circonstances atténuantes : « Comme le peuple des Gévennes était cruellement opprimé et qu'il l'est encore, il y a eu dans ce pays-là des personnes qui, se laissant emporter par un zèle mal réglé ou par des mouvements de colère dont ils n'étaient pas les maîtres, ont quelquefois fait éclater leur ressentiment contre ceux qui faisaient tous les jours périr leurs

(1) n serait singulier que Bagard et Gautier fussent allés tous deux aux eaux de Pomaret, et, bien que la coïncidence ne soit pas impossible, nous inclinons à penser que Court suit ici une tradition quelque peu erronée. — Brousson, en effet, dit bien que Gautier alla à Pomaret; mais il ne dit pas que Bagard y alla aussi (Relat, somm. des merv,^ p. 38 et 53).

(2) La Relation sommaire des merveilles (p. 39) rapporte d*une manière différente la mort de Gautier : « Ce nouveau Judas, ayant peur un jour, se précipita lui-même dans une rivière entre Le Vigan et Ganges, où il se noya, quoique la rivière ne fût pas profonde ».

frères. Brousson n^approuvait pas ces emportements, et on sait assez qu'il les empêchait autant qu'il lui était possible. Mais quelquefois il y avait des gens qui étaient tellement animés par les maux qu'on leur faisait souffrir, qu'ils entraient dans \me espèce de désespoir. On avait enfreint les édits et les traités de pacification dont l'observation avait plusieurs fois été solennellement jurée dans tout le royaume. On avait contre la foi de ces édits et de ces traités inviolables, exercé contre les réformés des violences et des hostilités horribles, pour les forcer d'abjurer une religion qu'ils regardaient comme la seule dans laquelle on peut se sauver. On les tourmentait encore incessamment pour les obliger de blesser leur conscience en diverses manières, et lorsque ce pauvre peuple voulait servir Dieu selon ses commandements, encourait sur lui à main armée pour le massacrer. » (1) — Brousson rappelle ensuite les massacres du Poitou, ceux qui avaient eu lieu en juin, juillet, octobre 1686, près de St-Germain-de-Calberte, d'Uzés, du Vigan, les deux de février 1689 (dans l'un desquels avaient péri trois cent cinquante personnes) ; puis il signale avec indignation le trait de férocité suivant : au milieu des morts et des mourants, un dragon aperçoit un nourrisson qui lui souriait, en s'ébattant sur le sein de sa mère expirée, il le perce de sa baïonnette, et, l'élevant en l'air, il crie à un camarade : Hé, voisin cette grenouille? — Il fallait, ajoute Brousson, « la patience des anges » pour souffrir de tels traite-

(1) Relat, somm, des merv., p. 28,

RETOUR DE VTVBNS 115

ments, qui exaspéraient parfois « les personnes les plus modérées ».

La tentative d'insurrection de septembre 1689 n'avait abouti à rien, parce que les troupes protestantes n'étaient pas entrées en France au moment convenu; mais cet insuccès n'avait pas découragé Vivons. Il ne cessait de correspondre avec les officiers réfugiés qui devaient commander l'expédition, et de les inviter à se hâter. Un réformé du Vigan, nommé François Hue, dont Brousson s'était servi pour répandre les écrits qu'il composait à Lausanne, était soldat dans le régiment de réfugiés que le comte Charles de Schomberg commandait en Savoie ; c'est lui qui transmettait à son colonel les messages de Vivens. Envoyé sur les lieux à diverses reprises, il eut avec le pasteur insurgé des conférences secrètes au moulin de Raucoux, sur le Vidourle, près de Sauve, et ces négociations lui valurent le grade de capitaine. Schomberg était plein de bon vouloir; mais il se laissait arrêter par des difficultés qu'il jugeait insurmontables, et Vivens s'évertuait à les lever l'une après l'autre, comme nous le voyons par le plan de campagne qu'il rédigea au mois de mars 1691.

Le prédicant Henri Guérin, dit Portai, descendit à Nîmes pour chercher quelqu'un qui portât ce plan à Genève, et le remît à Benedict Pictet, professeur en théologie, lequel devait ensuite l'envoyer à Schomberg (1). Il trouva tout prêt à partir Gabriel Picq, de

(1) La fidèle gardienne du système calviniste de Tobéissance passive, Genève, compta donc à la fin du XVII*' siècle, parmi ses pasteurs et

St-Jean-du-Gard, âgé de 25 ans, qui allait conduire en Suisse plusieurs de ses coreligionnaires, dont une jeune fille qui avait été retenue dans un couvent pendant que ses parents étaient réfugiés à Lausanne. Le guide ne demandait pas mieux que de se charger du papier, moyennant cinq écus; mais il ne savait où le cacher. Henri, qui le portait roulé et cousu dans la ceinture de son haut de chausses, lui proposa de le mettre au même endroit : la chose se trouva impossible, parce que la ceinture du haut de chausses de Picq n'était pas doublée. Pour finir, ils changèrent de culotte dans un cabaret. Arrivé par la Savoie, le 24 mars, aux portes de Genève, Picq fut arrêté, minutieusement fouillé, et le papier saisi. Le résident français, M. d'Iberville, l'envoya à Bâville avec le porteur. L'intendant fit pendre l'un (2 mai 1691), et garda l'autre comme une pièce de conviction de la plus haute importance (1).

Voici cette pièce, dont Micheleta dit qu'elle décèle « un vrai génie » (2) :

On ne peut s'empêcher de représenter de n»Hveau, qu'il

professeurs, un homme qui, malgré son orthodoxie non moins immaculée que celle de Brousson, crut pouvoir prendre au moins une petite part à l'insurrection du droit contre la tyrannie.

(1) Bullet., XII 534.

(2) « Vivens, avec un vrai génie, pensait que 10,000 hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous, excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre, des Alpes ; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie? » (Louis XIV et la Révocc^ Hon, p. 440).

RETOUR DE VTVENS 117

importe extrêmement de se rendre maître des Gévennes. Si nos ennemis y avaient une fois jeté dix ou douze mille hommes, et qu'ils y fussent fortifiés, il ne serait plus possible de les en chasser, et ils rendraient presque inutile tout ce qu'on pourrait faire dans la plaine ; car de là ils désoleraient tout le pays. Aussi est-il aisé de comprendre qu'ils ont fort à cœur la conservation de ces montagnes-là. Les deux régiments de milices qui y sont dispersés, et qui peuvent faire en tout douze on quinze cents hommes, outre quatre à cinq compagnies de cavalerie, et quelques autres compagnies d'infanterie, qui sont dans les forts d'Alais et St-£Uppolyte, y font des courses et des recherches continuelles, pour tâcher de surprendre les fugitifs, de trouver les armes qui peuvent être cachées, et d'abattre le courage du peuple. On dit bien que ces deux régiments et ces compagnies de cavalerie quitteront bientôt ce pays-là; mais il y a bien apparence qu'on ne manquera point d'y mettre de nouvelles milices, qui auront ordre de faire incessamment des détachements pour intimider les gens du pays, ce qui fait juger que ce peuple ne saurait rien entreprendre, quand même on y enverrait des officiers, si on ne jette dans ces montagnes-là quelques troupes, qui occupent un peu les milices, et qui donnent aux habitants du pays le moyen d'agir. Si on y pouvait jeter deux mille hommes, ce serait une grande affaire; autrement, il faut tâcher d'y en jeter mille, ou au pis cinq cents hommes choisis, armés de fusils et de baïonnettes, parmi lesquels il y eût un bon nombre d'officiers surnuméraires des plus vigoureux, poujf commander les gens du pays, n faudrait que ce secours entrât dans les Gévennes un peu avant que l'armée protestante en approchât, pendant que les troupes de France seraient occupées dans la plaine à faire tête à cette armée-là; on pourrait en faire un détachement, et, en leur faisant faire un peu de détour, les faire marcher en diligence du côté des montagnes, pendant que Tarmée serait du côté du Rhône. On pourrait aussi les faire débarquer à l'en-

118 LES PREBflERS PASTEURS DU DÉSERT

trée de la nuit, entre Montpellier et Aiguesmortes, s'il se pouvait, ou plus bas du côté d'Aiguesmortes, et, pour cet effet, s'informer avec M. Gautier, ou avec d'autres personnes de ce quartier-là, des endroits propres pour ce débarquement. De là on les ferait marcher toute la nuit du côté de Galvisson, de là vers Cannes, proche de Vie; car proche de Cannes, qui est à cinq à six lieues de la mer, il y a une petite montagne couverte d'un bois assez épais, où ils pourraient s'arrêter un peu dans le besoin. De Cannes, en traversant une plaine d'environ une lieue, qui n'est presque pas habitée, ils passeraient proche de deux petits villages appelée Durfort et St-Félix, éloignés d'environ trois quarts de lieue l'un de l'autre, et dans le besoin ils pourraient aussi se jeter dans les bois et sur de petites montagnes qu'on trouve tout le long de ce chemin-là ; de là, continuant à prendre les montagnes, ils passeraient proche de Lasalle, qui est aussi à trois quarts de lieue de St-Félix, et pourraient aller du côté de Saumane, à deux petites lieues de Lasalle, où ils pourraient s'arrêter; car là le pays est assez fort , et c'est à peu près le cœur des Gévennes, où le peuple se ramasserait de tous côtés.

Ce coup, avec Tassistance de Dieu, paraît un coup sûr; car pour peu de diligence qu'on fît, les milices du pays n'auraient pas le temps de se ramasser, pour s'opposer au passage de ceux qui entreraient. D'ailleurs des gens qui attaqueraient vigoureusement ces milices, et qui publieraient que le gros de l'armée serait là, les dissiperaient facilement, quand le nombre de ces milices serait quatre foisj)lus grand que le leur. Il serait pourtant bon de jeter d'abord dans les Ce venues autant de monde qu'il se pourrait, afin de se défendre, et de se fortifier, après quoi ces troupes pourraient descendre dans la plaine (1).

(1) Corbière, Hist. de VÈgL réf, de Montpellier, p. 545, et Bruejrs, Hist, du fanatisme^ I 252-;^7.

RETOUR DE VTVENS 119

Une fois en possession de ce plan, Bâville n'eut pas de peine à en rendre l'exécution impossible. Guillaume s'était proposé d'attaquer cette année le nord de la France par terre et par mer, tandis que le duc de Savoie attaquerait le Dauphiné et déterminerait le soulèvement préparé par Vivens. Mais la Provence avait été mise à l'abri de toute invasion par l'occupation des Alpes-Maritimes, sa frontière naturelle, et les troupes catholiques saisirent sur la côte de Gênes l'argent et les armes que les puissances protestantes envoyaient aux huguenots (1). Ce n'est qu'en 1692, que le duc de Savoie et Schomberg pénétrèrent en Dauphiné avec 30,000 hommes, et appelèrent les peuples à la révolte conformément au projet de Miremont (2). Mais Vivens n'était plus et n'avait pas eu de successeur. Les Cévennes apaisées par Brousson ne remuèrent pas, et les protestants du Dauphiné ne se levèrent que pour repousser l'étranger sous la conduite de M"* de La Tour Dupin, jeune héroïne

(1) De Noailles, Hist, de M^ de Maintenons II 556« (S) La proclamation que Schomberg data d'Embrun, le ^ août 1692, est curieuse à plus d'un titre. Guillaume ni, y est-il dit, n'a pris les armes que pour conserver son bien, ses États de Bourgogne étant injustement saisis et sa principauté d'Orange saccagëe.« Son intention est de rétablir la noblesse, les parlements et le peuple dans leur ancien lustre, et les provinces dans leurs privilèges. Il sait que la noblesse est foulée aux pieds, que les parlements sont sans autorité, et que le peuple est accablé par les impôts. » Il veut établir les États-Généraux; il prend sous sa protection tous les ecclésiastiques et châtiera exemplairement ceux qui leur feront le moindre outrage ; aucun changement ne sera apporté à l'égard de la religion romaine. Cependant les rois d'Angleterre étant garants de l'édit de Nantes, par la paix de

dont le roi fit mettre le portrait et les armes à St-Denis, à côté de ceux de Jeanne d'Arc (1).

Les protestants du Poitou, dont Pontchartrain craignait le soulèvement, ne remuèrent pas davantage, lorsque, en juillet 1696, la tlotte anglaise bombarda pendant deux jours les Sables-d'Olonne.

La guerre des Camisards devait sembler une occasion admirable, unique, pour réaliser les projets de Miremont, de Schomberg, de Vivens etc. ; mais la reine Anne, qui avait succédé à Guillaume III, manquait plus encore que lui de sympathie religieuse et politique pour Tinsurrection, et elle permit seulement que l'amiral Almunde lui portât les dons des personnes charitables. Celui-ci parut sur les côtes de la Méditerranée ; mais les Camisards, non prévenus, n'ayant pas répondu à ses signaux, il rétourna en Angleterre. Il en fut de. même quand l'amiral Showel conduisit en face de la plage d'Aiguesmortes deux vaisseaux chargés d'armes et d'argent (1703). Les troupes que Miremont et Belcastel obtinrent la permission de lever en 1703 et 1704, ne purent jamais entrer en France, non plus que celles que Cavalier

Montpellier et plusieurs autres traites, Guillaume croit être obligé de le faire rétablir. « Tous les bons Français le doivent aider. » Ceux qui se joindront à lui recevront des récompenses et des marques de distinction ; mais ceux qui « se joindront aux oppresseurs de leur patrie doivent s'attendre à toute la rigueur des exécutions militaires. » Quant à ceux qui se tiendront en repos chez eux, « il ne leur sera fait aucun mal, ni en leurs biens, ni en leurs personnes. » (Agnew, Protestant Exiles from France^ îîl 140).

(1) H. Martin, Hist. de France^ XIV 169.

leva, en 1706, sous les ordres du marquis. Le débarquement du général Saissan, qui occupa Celte et Agde en 1710, n'eut pas plus de succès; car le duc de Noailles lui eut bientôt arraché ses conquêtes éphémères. L'insurrection cévenole était pour jamais éteinte.

On n'a pas besoin de demander si la découverte du projet de Vivens avait redoublé chez Bâville le désir d'exterminer les deux insaisissables pasteurs. Tous ses efforts pour s'emparer d'eux demeurant inutiles, il rendit l'arrêté suivant, daté de Montpellier le 26 novembre 1691 (1) :

De par le roi. .., Nicolas de Lamoignon, chevalier, comte de Lanoy-Gourson, seigneur de Bris, Vaugrigneuse, Ghavagne, Lamothe-Ghandernier, Beuxe et autres lieux, conseiller d'État, intendant de la province de Languedoc.

Les nommés Vivens et Brousson, prédicants, étant depuis longtemps dans les Gévennes, où ils excitent les nouveaux convertis à reprendre les exercices de la religion prétendue réformée qu'ils ont abjurée, répandent dans l'esprit de ces peuples des sentiments de rébellion, et causent la perte de ceux qui les écoutent et la ruine du pays, nous déclarons de rechef que nous ferons payer comptant à ceux qui nous livreront ledit Vivens, vif ou mort, la somme de deux mille livres, et pareille somme à ceux qui nous livreront ledit Brousson, vif ou mort.

Déclarons pareillement que nous ferons payer comptant la somme de deux cents livres à ceux qui nous dénonceront une assemblée; et, afin qu'il soit plus facile de découvrir lesdits Vivens et Brousson, nous ordonnons que la présente ordonnance, avec leurs portraits [signalements], sera affichée dans tous les lieux où besoin sera.

il) Bullet., Yn 4.

La mise à prix de la tête des deux proscrits fut bientôt après élevée à cinq mille livres. Ce n'est point cependant le désir de s'approprier cette somme considérable, mais un simple hasard, qui amena la découverte du lieu où se tenait Vivons. Un jeune prédicant, natif du Mas de Valdeyron, paroisse de Valleraugue, nommé Valdeyron par Brousson, et Languedoc par Brueys, s'étant laissé prendre, fut conduit au fort d'Alais. Il y était depuis vingt-huit jours, et avait subi plusieurs interrogatoires sans que la question ordinaire pût lui arracher aucune révélation, lorsqu'un nommé Bertèze, dit le Camus, de Valleraugue, le reconnut et affirma qu'on tenait im des compagnons de Vivons. Le bourreau fut rappelé et fit si bien que Valdeyron, déchiré, broyé par la torturé, avoua à M.^de Mandajors, subdélégué de Bâville, non-seulement ses relations avec le ministre, mais encore que celui-<5i avait gagné quatre dragons de la compagnie qui était alors à Anduze. Ces soldats furent arrêtés, menés à Alais, et l'un d'eux, appelé Liron, déclara qu'il avait, le soir même (25 février 1692), un rendez-vous avec Vivons, dans une caverne entre Anduze et Alais, près de Saint-Sébastien-de- Cordéac. Aussitôt M. de Chanteraine, gouverneur d' Alais prit un détachement d'infanterie et une compagnie de cavalerie du régiment de Villevieille, et se mit en route. Après avoir marché toute la nuit, il arriva à l'aube non loin de la caverne.

Une broussaille épaisse en masquait l'ouverture, protégée en outre par un rocher qui formait une sorte de parapet naturel Vivens avait près de lui

quatre de ses compagnons : Carrière, Capieu, Delors et Masbemard, dit Saint-Paul, parce qu'il était né à Saint-Paul-la-Coste (1). Deux autres, Gavanon, dit La Vérune, et La Rouvière, Tavaient quitté dans la nuit, pour aller lui préparer un nouveau gîte.

Ne connaissant ni la profondeur de la caverne, ni le nombre des personnes qui s'y trouvaient, M. de Chanteraine l'investit et fit occuper les passages, afin de rendre toute fuite impossible. Ces mouvements, qui ne pouvaient se faire sans bruit, donnèrent l'alarme à Vivons. Il vit le danger sans perdre son sang-froid, se hâta de brûler ses papiers, se jeta à genoux et fit une courte prière, puis, saisissant un fusil, il se posta derrière le parapet et d'une voix retentissante défia le plus hardi d'en approcher. Un sergent, qui portait un justeaucorps bleu, voulut s'avancer, il le coucha raide mort. Deux soldats eurent le même sort, et un lieutenant fut dangereusement blessé du quatrième coup. Intimidée par la justesse et la rapidité du tir, auquel elle ne pouvait riposter, parce que l'ennemi demeurait invisible, la troupe faiblissait et était prête à reculer. M. de Chanteraine

' (1) Selon Brousson (Relat. somm, des merv.^ p. 34), Bernard ou Masbemard n^ëtait pas dans la caverne avec les trois autres prédicants. « n avait travaillé durant quelque temps à la consolation du peuple, par des exhortations et des prières véhémentes qu'il allait faire de lieu en lieu. On prétend aussi qu'il avait blessé d'un coup de fusil un des officiers qui désolaient le peuple dans ce pays-là. » U fut exé cuté avec ses trois collègues « qu'on fit mourir contre la foi de la capitulation » ; il les consola, les fortifia et fit paraître une constance et une piété qui édifièrent tout le monde.

124 LES PREMIEBS PÂSTEUBS DU DÉSERT

dut élever la voix pour lui rendre courage. Vivons l'aperçut et le coucha en joue. Peut-être eûtil été sauvé, s'il avait pu l'abattre; mais au même instant, l'apostat Jourdan, officier des milices, ayant fait le tour do la caverne et étant monté par dessus, renversa l'héroïque pasteur d'un coup tiré presque à bout portant (1). Au lieu de se faire tuer jusqu'au dernier, les quatre prédicants qui avaient chargé et tendu les fusils à leur chef, faiblirent à leur tour, parlementèrent, et laissèrent envahir la caverne après qu'on leur eût promis la vie sauve.

Ainsi se réalisa le pressentiment de Vivons, qui avait souvent dit à Brousson : Si nos ennemis ne me préparaient qu'une mort ordinaire, il serait possible que je tombasse entre leurs mains ; mais comme leur cruauté n'aurait point de borne et qu'ils me feraient subir un supplice effroyable, Dieu ne permettra pas qu'ils assouvissent sur moi leur rage. Cette rage ne put s'assouvir, en effet, que sur un cadavre, et l'apostat Brueys le regrette : il aurait voulu que Vivons fût brûlé vif. Bâville accourut joyeux et triomphant à Alais, pour faire le procès à la mémoire du ministre, et celui des quatre prédicants qui se croyaient garantis par leur capitulation. Nous ignorons si M. de Chanteraine essaya de tenir la promesse qu'il leur avait faite ; mais Bâville n'avait pas de ces sortes de scrupule. Les malheureux qui s'étaient fiés à la parole d'un officier français, furent condamnés à être pendus. Le corps de Vivons fut ignoblement traîné

(l) Jourdan périt plus tard de la main de Cavalier.

RETOUR DE VTVENS 125

sur la claie, puis jeté sur un bûcher, autour duquel quatre potences étaient plantées. Toutes ces exécutions eurent lieu à la fois dans les premiers jours de mars, et Bâville se flatta ensuite d'avoir exactement payé les cinq mille livres promises pour le prix du sang.

Henri Arnaud, pasteur et colonel des Vaudois, a réussi : il est devenu un héros, applaudi, glorifié ; le pasteur et capitaine Vivons, qui combattit pour la même cause et avec le même dévouement, a été vaincu ; est-ce une raison pour le juger autrement qu'on ne fait Arnaud ? Non certes ; tous deux, mis hors la loi, hors la justice, ont protesté avec la même énergie, si ce n'est avec le même succès, en faveur du droit, de la justice et de la liberté, et leurs noms doivent être inscrits côte à côte dans les fastes de l'histoire. Le pacifique Brousson, qui désapprouvait les vengeances de son collègue, rendit toujours le meilleur témoignage à sa piété, à sa vie pure et sainte, à son courage supérieur à tous les dangers, à son inaltérable confiance en Dieu, et à la puissance d'intercession qu'il déployait dans des prières d'une onction extraordinaire (1).

(1) Relat, somm, des merv.^ p. 34. — Brousson dit de Papus : « Dieu rayait fait participant de Tesprit de prière, qu'il [Papus] avait communiqué au frère Vivons ». (Ibid.^ p. 46).

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