‹ Les premiers pasteurs du désert (1685-1700): d'après des documents pour la plupart inéditsChapitre 8 sur 26 · LE PROCÈS · texte numérisé non relu

LE PROCÈS

L'évêque de Nîmes, Fléchier, dont les espions, les milices et les dragons cherchaient Brousson depuis neuf ans, fut tenu au courant de l'affaire par les lettres suivantes, que lui adressait Bâville (1) :

Montpellier, ce 9 octobre 1698.

C'est seulement, Monsieur, pour vous confirmer la bonne

nouvelle que Brousson est pris J'envoie aujourd'hui à

M. Pinon tout ce qu'il faut pour lui faire son procès en deux heures. Je meurs de peur que ce malheureux, qui est bien fin, n'échappe. Il a fait bien du mal, et en eût fait beaucoup encore. Jamais fanatique n'a été plus dangereux. Il a fait des assemblées à Toulouse, en y passant. Je suis avec respect entièrement à vous.

Montpellier, ce 2G octobre 1698.

Brousson arrivera jeudi et sera jugé le lendemain des fêtes, c'est-à-dire mardi.

Montpellier, ce l®»* novembre 1698.

Brousson sera toujours jugé mardi, Monsieur. Il me donne assez de peine, non par son habileté, mais par une prolixité épouvantable dans ses réponses. Il accorde tout ce qui est

(1) Bullet.^ 2e série, 1 135-

contre lui. Il a beaucoup d'esprit, mais violent, présomptueux, et capable de faire beaucoup de désordre.

La précipitation de Bâville est digne de remarque. Brousson est encore en chemin, que le jour de sa condamnation est déjà fixé. Ce jour sera le cinquième après sa venue. Arrivé le 30 octobre, Taccusé sera jugé le 4 novembre, et le délai eût probablement été plus court sans les fêtes, la Toussaint (1*' novembre), les Trépassés (2 novembre) et la rentrée de la magistrature (3 novembre). Avec cette impatience d'en finir, on comprend que les réponses de Brousson aient paru d'une « prolixité épouvantable » à l'homme qui, en une seule matinée, condamnait aux galères soixante-seize personnes (1). En sortant de l'audience, et bien qu'il fût fatigué, l'intendant s'empressa .d'avertir l'évèque :

Montpellier, ce 4 novembre 1698.

Brousson, Monsieur, a été jugé ce matin, condamné tout d'une voix à être rompu vif. J'ai fait ajouter à Tarrêt qu'il serait étranglé, afin de finir promptement le spectacle. Je l'ai fort pressé sur son esprit séditieux, bien contraire à l'esprit de l'Évangile dont il se disait ministre. Il a avoué d'avoir été l'auteur des désordres de 1683, d'avoir fait le projet ci-joint, qui est écrit de sa main et que je garde depuis six ans (2), de l'avoir envoyé à M. de Schomberg en Piémont et d'avoir

(1) Bàville écrivait encore à Fléchier le 4 novembre 1701 : « Le prophète, Monsieur, que vous avez interrogé, sera bientôt expédié. »

(2) Il n'est pas surprenant que M. Corbière n'ait pas trouvé cette pièce à Montpellier, puisque Toriginal avait été transmis à Fléchier, qui le communiqua à Brueys.

^lil^ 1.ES PHEMIERS PASTEURS DU IXESEXT

tiiujoim négocié avec lui ponr faire réxusir oe projet ; d aToir travailié à faire rpvivre le fanatisme en ViTarais. H a avoué touF fiec^ écriu: séditieux., enfin il y a Tingt anF qn'il ne pensait qu'à soulever !«: peuples.

Je saÎB fil laF d'avoir inKtruit ce prooès dOigeimnent et avec une aBBez grande cuntentiun d'esprit, que je ne puis v&u& en mander i(.>utef le^ particularités : mais je puis vous assorer que fd l\m en veut faire un martyr, il sera d'une nouTdk es)»èce. toujours res}»irant le fer, le feu et la sédition. Tout cela eKt Iden prouvé (ii...

Ainsi, oe n'est pas par hmnanité, comme la dit Brueys, répété par D'Aigrefeuille et par M. Peyrat, que Bâville fit étrangler Brousson avant de lui faire rompre les os, mais <r afin de finir promptement le sjKi^ctade. » Ce sj^ectacle était, en effet, doublement dangereux : il pouvait irriter la foule et amener une r.c»]lision entre elle e1 la troupe (comme on le vit l'anuef suivanU-'. lc»rsqTie Roman arrêté fut délivré par quelques jeunes gens. qui. sans son intervention. auraient massacré les soldatsK t.4 en même temps raflérmir, exalter la ioi des persécutés, et gagner à la Réform^.^ des catholiques attendris par Théroïque douceur du mart^T. Voilà pourquoi Bàville ne respira que quand il sut le pasteur à six pieds sous terre. « Les dévotes pleureront Brousson, éerivait-il encore à Fléchier, le 9 noveml»re : mais il est sur. Monsieur, qu'il ne fera plus de mal. y

L'intendant se trompait; même après sa mort, Brousson continua de nuire à Tœuvre des persécu-

1 l*ar buiie d'uue faute d'impression, le BidUtia {2^ série, I 135) |>orte trouve, qui n'offre aucun sens.

teurs. Sa légende, racontée dans les veillées, encouragea les protestants à supporter patiemment leurs maux et à ne jamais désespérer de la délivrance. D'un autre côté, cette mort fut funeste à la France ; car Brousson seul aurait pu empêcher l'insurrection camisarde (1702-1704), qui fit couler des flots de sang. A force de frapper des innocents, le fanatisme catholique engendra le fanatisme protestant. Quand on eût muré dans des cachots, pendu, îroué tous les pasteurs qui ne prêchaient que la résistance passive, quand aucun ministre n'osa plus s'aventurer dans le royaume, on eut affaire à des prédicateurs d'un autre genre, inspirés, extatiques, prophètes, qui crièrent aux armes et rendirent œil pour œil et dent pour dent. Bâville ne dut pas tarder à se dire que l'extermination des pasteurs du Désert avait été une grande faute.

Accusé !•* d'avoir tenu des assemblées contre les ordres du roi , 2^ d'avoir été le principal auteur du projet de 1683 , 3*^ d'avoir fomenté *les troubles du Vivarais et des Cévennes, 4° d'avoir indiqué à M. xle Schomberg le moyen de faire pénétrer en France une armée anglaise, Brousson répondit sur chacun de ces points dans sa lettre au roi, deux jours avant de marcher au supplice. Cette pièce, d'un style plus châtié que ses autres compositions, et la dernière qui sortit de sa plume, révèle ses sentiments les plus intimes. C'est une espèce de testament qu'il nous a laissé. Il y avoue que, pressé par les mouvements de sa conscience, il n'a pu se dispenser de venir prêcher l'Évangile contrairement aux édits. Il reconnait que, en

1683, il a conseillé aux Églises de manifester leur attachement à la religion, pour éclairer le roi et Parrèter dans la voie, fatale au protestantisme et à l'État, où il était entré ; mais il rappelle que ce fait, qui d'ailleurs était celui d'un bon citoyen, a été aboli par l'amnistie enregistrée à Toulouse. Il nie avoir « eu aucune part à quelques désordres qui arrivèrent ensuite dans le Dauphiné, en Vivarais et dans les Cévennes. » Il proteste de la nullité de la procédure faite contre lui à l'occasion de «quelques autres désordres arrivés dans les Cévennes, durant la dernière guerre. Il déclare que, ayant appris, en septembre 1689, que les Anglais devaient entrer dans le Languedoc, il essaya de conférer avec les principaux du pays pour remédier à ce danger en suppliant Sa Majesté de rendre aux protestants leur première liberté ; mais que n'ayant pu voir aucune personne de considération, il fut contraint de se réfugier dans les déserts.

« Il est vrai, ajoute-t-il, que dans la suite le suppliant, dont la modération était connue de tout le peuple, étant pourtant continuellement cherché dans les villes et dans les villages, et poursuivi même nuit et jour dans les bois et dans les cavernes, où il était contraint de se retirer, en sorte qu'il a passé les trois mois entiers sans pouvoir entrer dans aucune maison, ni nuit ni jour, feu M. de Schomberg fils, qui commandait alors les troupes du roi d'Angleterre en Piémont, et qui était informé par Vivens de l'état où les réformés des Cévennes se trouvaient réduits, envoya au suppliant et audit Vivens aussi le nommé

Hue, du Vigan, qui servait dans lesdites troupes, et qui fut ensuite tué à la bataille de la Marsaille, pour leur faire savoir que Sa Majesté britannique était dans le dessein de leur envoyer des troupes pour leur procurer quelque repos.

« Le suppliant, Sire, fît connaître audit Hue que son intention était de s'appliquer uniquement à prier Dieu. Cependant on prétend que le suppliant, qui avait toujours la mort devant les yeux et qui souffrait continuellement des misères, des fatigues, des troubles et des afflictions, qui peut-être n'ont jamais eu d'exemple depuis que Dieu a une Église sur la terre, troublé par la présence du danger et par tant de calamités, se laissa enfin aller aux semonces dudit Vivens et à celles de M. de Schomberg, et qu'il écrivit de sa propre main audit sieur de Schomberg un billet que ledit Vivens avait déjà tracé, et par lequel il lui marquait le moyen par lequel il pouvait envoyer quelques troupes dans les Cévennes; lequel billet fut intercepté et n'eut point d'effet.

« Mais comme c'était une dépendance incontestable de la guerre qui a été terminée par la paix de Ryswick, avec toutes les circonstances et dépendances, le suppliant. Sire,... a été contraint de protester de la nullité de la procédure faite contre lui sur ce sujet, et il réclame avec une humilité profonde la justice et la protection de Votre Majesté, la suppliant très-humblement de vouloir le faire jouir de l'abolition générale et réciproque portée par ladite paix

a Néanmoins, sans se départir du bénéfice de

ladite paix et de la déclaration de Votre Majesté donnée en conséquence, il supplie très-humblement Votre Majesté de vouloir considérer que la faute qu'il peut avoir commise dans un état aussi triste et aussi déplorable que celui où il se trouvait, et dont il a demandé et demande encore très-humblement pardon à Votre Majesté, est sans doute digne de la clémence et de la pitié d'un grand prince, qui sait que ce qui est fait dans un état d'agitation et de trouble pareil où le suppliant se trouvait alors, est considéré comme involontaire et forcé, et digne par conséquent de pardon.

« Ce n'est pas tout, Sire, le suppliant revint bientôt de son trouble, et changea entièrement de conduite pour s'attacher uniquement à prier Dieu...

« En effet, Sire, depuis la mort de Vivens [26 février 1692] on n'a pas vu dans les provinces de Languedoc le moindre mouvement contre le service de Votre Majesté, quoique depuis la mort dudit Vivens, M. de Schomberg soit entré avec une armée dans le Dauphiné [août 1692].

f< Il est même notoire dans la province de Languedoc que, pendant la vie du dit Vivens, non-seulement lo suppliant n'a eu aucune part à ses violences; mais que, lorsqu'il l'a rencontré dans ses asiles, il a condamné sa conduite et lui a fait sur ce sujet les remontrances les plus vives et les plus fortes qu'on puisse faire en pareille rencontre.

« D'un autre côté, le suppliant, pour édifier tout le monde par sa conduite, a marché durant plusieurs années sans armes et comme un agneau, au milieu

d'une infinité de gens qui le cherchaient jour et nuit pour lui ôter la vie. Il est encore notoire qu'il ne souffrait point qu'on portât des armes dans les saintes assemblées qui se faisaient par son ministère. De sorte que tout le peuple et les personnes même catholiques romaines les plus distinguées, ont rendu un témoignage public à sa modération et à sa sage conduite, x»

Brousson ajoute que, en réclamant à Ryswick Tin* tervention des puissances étrangères, il a protesté dans deux écrits (1) que les réformés n'entendaient se départir en aucune manière de la fidélité due à leur prince; que, quand la persécution a redoublé, il a fait connaître au roi « le nouveau préjudice que ces nouvelles désolations pourraient faire à son royaume, et le grand avantage que les puissances étrangères reçoivent de la dispersion de ses sujets, d

« Dans ce dernier voyage, s'étant trouvé engagé, contre son intention, à s'approcher de la province du Languedoc et à la traverser pour entrer dans le Rouergue, et voulant en passant exhorter les gens des Cévennes à la patience, et à n'attendre leurs délivrances que de la miséricorde de Dieu et de la bonté de Votre Majesté, il leur a prêché sur ces paroles de Job : Quand il me tuerait, parlant de Dieu, j'espèrerais toujours en lui ; et sur ces autres paroles du chapitre XVII de Jérémie : Maudit soit Vhomme qui se

(1) Le premier a été cité plus haut. lie second, confié à M. de Béringhen, pour être présenté aux plénipotentiaires anglais, n*a pas été imprimé.

II t«

338 LES PREinERS PASTEURS BU DÉSERT

confie en Vhomme et qui de la chair fait son bras ; mais béni soit celui qui se confia en V Étemel et de qui l'Étemel est la confiance.

« Et, parce que depuis quelques mois il a appris quMl y avait quelques dispositions à une nouvelle guerre, son intention était de sortir du royaume dès qu'elle commencerait, afin qu'on ne dît point qu'il y fût venu causer du trouble... Le suppliant a une entière abolition dans la paix générale à l'égard du principal chef de la prévention ; mais 'il souhaite encore, Sire, de l'obtenir de la clémence de Votre Majesté, et, de recevoir en tout des témoignages de sa bonté royale et paternelle... »

Le ton de cette lettre diffère notablement de celui qu'avait pris Brousson en écrivant à Bâville (1693). Bien qu'il le sût en possession du plan adressé à Schomberg, il parlait alors en accusateur. Il invoquait la justice et l'irrévocabilité des édits et traités de pacification, nécessaires à la prospérité de l'État; il revendiquait pour les réformés la dignité de personnes libres, traitées cependant en esclaves et livrées à la violence et à l'oppression. On ne paie pas, disait-il, des tailles et des impositions, pour se voir enlever ses biens, ses enfants et sa vie. Il reconnaissait aux sujets des droits qui limitent ceux des princes, et affirmait que les sujets opprimés sont, vis-àvis des princes oppresseurs, dans le cas de légitime défense. Il accentuait cette théorie en parlant de la mort de Papus. Si un père, dit-il, voulait faire massacrer ses enfants, nul ne trouverait étrange qu'ils se défendissent. A plus forte raison, Vivens et ses corn-

pagnôns étaient-ils en droit de disputer leur vie aux soldats et aux traîtres (1). Cependant toujours d'accord avec lui-même et son système de résistance passive, il ajoutait aussitôt : « Il est pourtant mieux que nous souffrions comme des agneaux. » Ainsi il possède un droit dont il ne veut pas user (2). — Jurisconsulte, et, comme tel, attaché jusqu'à l'excès à la légalité, il proclame le droit moderne, mais recule devant les conséquences pratiques qu'en tirent Jurieu, Vivens et le sens commun. Abusé par une fiction légale, il ne voit pas que la résistance passive est impossible à des multitudes exaspérées, et qu'elle se

(1) En 1691 ou 1692, il avait écrit À un secrétaire d'Etat dans une lettire déjÀ citée (H 196) : « Je sais bien que Jésus-Christ avait dit À ses disciples de prendre des épées pour la conservation de leur propre vie; mais parce que j'ai vU qu'en ce dernier et malheureux temps on prétend qu'on a droit de nous massacrer lorsque nous prions Dieu, et que nous ne devons pas défendre nos propres vies, je marche avec mon homme sans fusils, ni pistolets, ni épées, ni aucunes autres armes. »

[2) Les idées politiques de Brousson avaient fait bien du chemin depuis le moment où il écrivait : « On ne prétend point parler ici de la souveraine puissance du roi. Les réformés n'ignorent pas le profond respect qui est dû À la sacrée majesté de leur monarque. Us savent qu'il a le pouvoir de disposer de leurs biens et de leur vie comme il lui plaît. Mais ils sont persuadés que l'intention de ce grand prince n*est pas de régler sa volonté sur sa puissance, mais sur la justice. » [État des réformés en France^ 1 18.)

Dès 1688 {Lettres et opicsc.^ p. 141), l'un des plus grands péchés qu'il reproche aux pasteurs, c'est « que la plupart remplissent leurs sermons de flatteries basses ; qu'ils élèvent tellement les rois au-dessus des peuples, qu'ils ne donnent aucunes bornes à leur puissance ; au lieu que Dieu dans sa parole défend aux princes (Deut. XVU 18-20, Jos. 1 18) d^élever leur cœur au-dessus de leurs frères. »

transformera nécessairement en résistance active, comme il arriva dans le Dauphiné, en 1683, et dans les Cévennes, en 1702.

C'est à ce point dé vue quUl s'est placé toute sa vie, et il n'y fut infidèle qu'un seul instant. Tandis que les condamnations aux galères, les massacres d'assemblées se multipliaient de jour en jour, et que les prédicants, traqués comme des bêtes fauves, n'avaient pu depuis trois mois mettre le pied dans une maison, les troupes protestantes n'attendaient qu'un signal pour accourir et apporter la délivrance, la paix, la tranquillité, la pleine et entière liberté de servir Dieu. Mais il fallait que Brousson donnât luimême ce signal, Schomberg ne voulant rien faire sans sa participation. Brousson ébranlé, hésitait comme avait fait Gollgny au moment de tirer l'épée du fourreau (1). Il résistait encore aux obsessions, aux objurgations de Vivens, qui le rendait responsable des souffrances et de la mort de tant de fidèles, en même temps que de la perte de tant d'âmes, condamnées à rhypocrisie et au culte impie de la sanguinaire Babylone. A la fin, il céda, et le 8 mars 1691, il recopia de sa main le plan de Vivens et l'expédia. Mais il ne tarda pas à regretter cette action et à rentrer dans sa ligne ordinaire de conduite, dont il ne se départit plus.

Au moment de paraître devant Dieu, et bien moins occupé de ses droits que de ses devoirs, Brousson abandonne cette fierté qui lui seyait devant Bâville.

(1) Voir Julea Tessier, Études sur Vamiral Coîigny^ p. 61.

Avec une délicatesse de conscience peut-être excessive, il consent à avouer « la faute qu'il a pu commettre ». Il pouvait nier que ce fût une faute; mais c'eût été entrer dans le système de la résistance active, de l'insurrection, et lâcher la bride aux Cévenols, qu'il sentait bouillonner et prêts à éclater. S'étant donné pour mission de les apaiser, il montre qu'il n'a jamais fait autre chose. Peu lui importe que B&ville et Fléchier soient incapables de comprendre ses scrupules, ce n'est pas pour eux, ni pour le roi, mais pour lui-même, pour la postérité, pour la vérité, qu'il écrit. Par humilité, pour donner le bon exemple, et parfaitement certain que son véritable crime est, aux yeux de ses juges, la prédication de l'Évangile punie de mort, il consent à demander pardon au roi pour une action couverte par l'amnistie et à propos de laquelle la justice n'avait plus le droit de poursuivre. Devant la loi cette action n'existait plus, elle avait été abolie ; voilà pourquoi Brousson refusa de parapher et de reconnaître sa lettre à Schomberg. lin autre s'en fût tenu là et n'eût rien dit de plus. Lui, par honnêteté, par candeur, dans ses réponses à Pinon, à Bâville (19 et 31 octobre) (1), et dans sa lettre au roi, il ajoute un aveu que légalement il n'était pas tenu de faire, qu'il devait même se garder de faire. Ici encore le chrétien l'emportait sur le juriste.

Bâville avait tellement excédé la mesure, en affirmant que Brousson s'était reconnu le principal auteur

(1) L. Nègre« Vie et tninist, de ffrousson^ p. 129,

des troubles de 1683 et avait travaillé vingt ans à soulever les peuples, que personne n'ajouta foi à l'accusation voisine concernant ses rapports avec Schomberg. L'appel à l'étranger contrastait tellement avec toute la vie du glorieux martyr, que les contemporains n'y crurent pas plus qu'à la prétendue sédition fomentée par l'apôtre de la paix. La relation du 6 novembre 1698 porte que Brousson nia d'avoir écrit à Schomberg, et l'impudent mensonge de Brueys qui prétend que, après avoir d'abord effrontément nié, l'accusé se fit ensuite convaincre d'imqposture par la présentation de la pièce, n'a pas peu contribué à faire rejeter ce qu'il y avait de fondé dans son assertion. « Pour mettre à couvert la Cour, dit une lettre de Paris du 18 novembre (1), on a fait courir le bruit que M. Brousson a voulu faire soulever les nouveaux réunis des Cévennes et du Vivarais, et qu'on lui a même trouvé le projet sur lui. On ajoute qu'il l'a avoué. Il n'y a rien de plus faux. Il a déclaré le contraire ; mais on lui fera dire tout ce qu'on voudra, et on n'aura pas manqué de supposer quelque projet. » Le rédacteur du Mercure historique (p. 659) va plus loin encore : « La seule cause de sa mort est d'avoir voulu porter les protestants de France à vivre et à mourir dans leur religion. Il faut avoir renoncé à toute pudeur, et être le plus scélérat de tous les hommes pour oser soutenir le contraire. »

L'auteur de V Abrégé de la vie de feu M. Brousson, paru en 1701, partage le même sentiment : « Le juge-

(1) Mercure historiq.

tou

diLVBE BROUSSON 343

ment a été imprimé par les ordres de Tintendant, qui a cru persuader par ce* moyen que ce n'était pas pour la religion qu'on avait fait mourir ce fidèle pasteur. Mais tous les artifices dont on s'est servi pour cela ont été réfutés par une Lettre pastorale qu'on trouve chez tous les libraires (1). On a oublié dans cette lettre une considération assez curieuse. C'est que le sieur Pinon ne s'était pas avisé d'imputer à M. Brous* son d'avoir eu intelligence avec les étrangers. C'est une invention du sieur de B&ville qui a joint cette accusation au procès, et qui en trois jours a instruit et jugé un article si important. Cela sert à foire connaître que cet homme, exercé à faire périr les prétendus hérétiques, n'est jamais empêché à en trouver les prétextes, quand même les autres juges n'en peuvent imaginer de suffisants. » — Tous les écrivains non cléricaux ont suivi cette tradition jusqu'au moment où M. le pasteur Corbière de Montpellier, mieux placé que personne pour étudier le procès, a rétabli les faits dans toute leur intégrité, et publié à la fois le jugement, la lettre au roi et le plan envoyé à Schomberg.

LE PBÉDICilTEUR

Brousson s'exprime ainsi dans Tavertissement de la manne myUique : « L'auteur de ces sermons est un de ceux qu'il a plu à Dieu de susciter extraordinairement en ce tempe de calamité, pour aller prêcher en

(1) Q«>st devfluiie oette Lettre pastaraU f

France sous la croix : ce quMl a fait depuis Taimée 1689 jusques en l'année 1693, quoiqu'il n'eût point étudié pour le ministère. Il y a composé et prononcé ces sermons sur les plus importantes matières du salut, par rapport au déplorable état où rËglise de Dieu est maintenant réduite en France, et par opposition aux erreurs, aux superstitions, à Tidolàtrie, et au régime tyrannique et anti-chrétien, qui ont lieu dans FËglise romaine. Gomme il allait sans cesse de lieu en lieu, de désert en désert, pour y travailler au salut du peuple, et que le peuple avait partout besoin des mêmes instructions et des mêmes consolations, les mêmes sermons ont été prononcés en divers lieux, comme il est marqué au pied de chacun de ces sermons, etc. )»

Les dates placées à la fin de tous ces discours ont permis de dresser le tableau suivant :

Le 1", écrit en 1690, a été prêché 15 fois

là

De ces vingt et un sermons, dont sept (15-21) pour la. communion, un a été écrit en 1689, onze en 1690, cinq en 1691, un en 1692, trois en 1693. Les sept de communion ont été prêches trente-huit fois, et les quatorze autres quatre-vingt-neuf fois , total cent vingt-sept. Comme l'auteur, qui tenait habituellement plusieurs assemblées par semaine, a prononcé plus de cent vingt-sept discours en quatre ans, il est évident que la manne mystique ne contient qu'un choix des sermons écrits dans cette période. Les plus fréquemment répétés sont :

Le 1": La colombe mystique, 15 fois;

Le 4*: Les démons servis dans les idoles^ 12 fois;

Le 18* J. Chr. V agneau de Dieu (communion), 10 fois;

Le 2« : Le salut en J. Chr. seul^ 9 fois ;

Le 3® : Les brebis mystiques discernant les pasteurs d'avec les loups, 9 fois;

Le 6® : Dieu déchirant son propre peuple, 8 fois ;

Le 15®: Le pain et le vin de la Cène (communion) 8 fois;

Le 17*: J. Chr. le pain de vie (communion), 8 fois;

Le 10*: Larejection des tièdeSyl fois.

P^rn^i ces i^euf discours que Brpusçon alfectionnait

346 LES PREMIBBS PASISUBS DU DÉSKBT

le plus, (1) sept, à en juger par les titres, sembleraient être des morceaux d*édification pure, deux seulement des œuvres de controverse ; mais, même dans les premiers, Thorreur de Brousson pour la sanguinaire papauté, qu'il appelle Babylone, éclate çà et là. Ge sentiment de répulsion est exprimé à sept reprises dans la colombe mystique^ et notamment dans la péroraison:

« Si nous voulons que Jésus-Christ nous reconnaisse pour sa colombe, il faut que nous en ayons la fidélité. Mais, hélas ! étes-vous la colombe de Jésus-Christ ? Étes-vous cette épouse chaste et fidèle, qui aime mieux souflGrir la mort, que de violer la foi qu'eUea jurée à son divin époux, vous qui vous êtes souillés dans une idolâtrie abominable, dans la paillardise et dans radultêre spirituel, et surtout vous qui depuis plusieurs années persévérez dans cette horrible infidélité ? Nous pouvons bien dire maintenant avec le

(1) Après la publication de ia manne mystique^ il continua de prêcher, an moins en France, sept des sermons qa*elle contenait, et notamment cinq de cenx qu*il arait le pins souTent répétés avant de les faire imprimer: le 2«, le 4^ le 6*, le 15* et le 18* (les denx autres sont le dragon régnant dans t empire de tAnte^Chriet et la corn* munion du sang de ChrUt). Lors de son arrestation, on saisit sur lui ces sept sermons ms. avec yin^t-deux autres qui n*ont pas été imprimés (\e tout conserré aux archiTes de Montpellier), et parmi lesquels nous remarquons les trois fidèles hébreux dans la fournaise^ la guérison du lépreux^ la Béte de t Apocalypse, fkabitation du Saint' Esprit dans les fidèles^ la crucifixion et Funion avec Christ (préparation à la sainte Cène), un sermon d^ action de gràce^ et le sermon, pour la sainte Cène prononcé à La Haye, le samedi 5 janvier 1697, jour de préparation à la sainte Cène.

prophète Ésaïe(I 21): Comment est devenue paillarde la cité loyale? Ha! misérable Église adultère et infidèle, tu as rompu l'alliance que tu avais avec ton Sauveur. Tu es sortie de sa sainte communion, et tu es entrée dans celle de TAnte-Christ, le grand ministre du Diable. Tu es entrée dans le sein de l'impure Babylone, de la grande prostituée, de la mère des paillardises et des abominations de la terre. Tu t'es prostituée aux dieux de pâte et de fiente ; et par cette horrible infidélité tu as excité la fureur de ton époux céleste, qui proteste qu'il est un Dieu jaloux, punissant l'iniquité des pères sur les enfants jusques à la troisième et quatrième génération... Mais pour vous, pauvres fidèles, qui êtes persécutés pour la justice, réjouissez-vous au Seigneur, car le royaume des cieux est à vous. Ha ! que vous êtes heureux vous qui • pleurez maintenant ! car un jour vous serez consolés. Que vous êtes heureux, vous qui êtes maintenant dans la misère pour le nom de Christ! Car un jour vous serez couronnés de gloire. Que vous êtes heureux, vous qui maintenant êtes chassés de vos maisons pour la cause de l'Évangile! Car un jour vous serez reçus dans les tabernacles éternels. Que vous êtes heureux, vous qui maintenant faites votre séjour dans les bois et dans les cavernes ! Car un jour vous habiterez dans le palais du roi des rois, et vous serez éternellement abreuvés au fleuve de ses délices. »

Le même sentiment se retrouve naturellement dans les sermons dirigés contre l'Église romaine. Aujourd'hui que son intolérance est muselée par les mœurs autant que par les lois, plus on met de modération à

348 LES PRElflERS PASTEURS DU DESERT

combattre cette Église, plus on la combat efficace* ment. Les circonstances étaient bien différentes à la fin du XVIP siècle. Brousson avait sous les yeux l'affreux spectacle d'un peuple décimé, conduit violemment à la messe, et auquel tout semblait commander Phypocrisie. Il fallait arracher ces âmes à la torpeur, empêcher ces consciences de se pétrifier ou de s'oblitérer. Aussi Brousson peint-il avec la plus rude énergie les erreurs et les violences de l'Église persécutrice.

« Voilà, mes chers frères, s'écrie-t-il (1), comme tout ce qui regarde ce grand Anle-Christ romain est attribué au Diable. Et en même temps voilà bien des témoignages de la parole de Dieu, pour nous convaincre de cette grande vérité, que ce fils de perdition est le grand ministre de Satan ; que c'est par la puissance du Démon qu'il règne et qu'il opprime les fidèles, que c'est sur le trône du Démon qu'il est assis, et que sa communion est la communion du Démon. Et le dragon, dit maintenant l'esprit de Dieu, lui donna sa puissance et son trône, et un grand pouvoir... Après tout ce que nous venons de dire, est-il possible, mes chers frères, qu'il y ait des gens qui se flattent jusques à ce point, que d'espérer pouvoir faire leur salut dans la communion romaine et anti-chrétienne ? Ha ! ces misérables ferment les yeux pour ne pas voir, et ils endurcissent l'oreille pour ne point ouïr. Comment peuvent-ils confondre la grande prostituée, la mère des paillardises et des abominations de la terre, avec

(1) Le dragon régnant dans Vempire de V Ante^Christ.

CLAUDE BRÛUSSON 349

répouse de Jésus-Christ, qui, étant une épouse chaste et fidèle, ne se souille point dans l'idolâtrie qui est un adultère spirituel? Gomment peuvent-ils confondre la cruelle Babylone, qui est enivrée du sang des saints et des martyrs de Jésus, avec la véritable Église de Dieu, qui est la Jérusalem mystique, c'est-àdire la Vision de paix, parce qu'elle ne fait de mal à personne ? Comment peuvent-ils confondre la bête féroce de l'Apocalypse, c'est-à-dire l'Ante-Christ et tous les ministres de sa fureur, qui sont cruels et sanguinaires comme des bétes sauvages, avec les fidèles de Jésus-Christ, que l'Écriture compare avec les colombes, avec les brebis et avec les agneaux, pour marquer leur douceur et leur débonnaireté ? En un mot comment peuvent-ils confondre le règne du Diable avec le règne de Dieu ; l'Église du Diable, ^ laquelle dans l'Écriture est appelée la synagogue de Satan, avec l'Église de Dieu ; la communion du Diable et de l'Ante-Christ, son grand ministre, avec la communion de Dieu et de Jésus-Christ, notre Sau-* veur, dont l'Ante-Christ a usurpé les droits et la gloire, et dont il opprime les membres mystiques ?... « Ha! misérables pécheurs, il faut bien que le Malin Esprit, qui est le prince des ténèbres, et qui opère avec efficace dans les enfants de rébellion, vous ait aveuglés et ensorcelés, puisqu'il vous persuade que vous pouvez aller au ciel par le chemin de l'enfer et que vous pouvez vous sauver en vivant avec les Démons, et comme les Démons. Que pouvez-vous devenir aussi, vous misérables, qui célébrez vos mariages dans les temples des idoles^ ou qui y faites baptiser

350 LES PREMIERS PASTEimS DU DÉSERT

VOS enfants et qui par là consacrez vos mariages et vos enfants aux idoles, et aux Démons ? Vous imitez ces malheureux Israélites, dont il est parlé dans le psaume CVI v. 37 et 38, et auxquels Dieu reprochait qu'ils avaient sacrifié leurs fils et leurs filles aux Diables, parce qu'ifs les avaient sacrifiés aux faux dieux de Canaan. »

Sans doute les épithètes que Brousson accumulait contre le pape et son clergé, sont devenues choquantes, et le paraissent d'autant plus que la personnalité de Satan, à laquelle Tapôtre du Désert croyait fermement, a été reléguée dans le plus profond oubli; mais ces appellations ne dépassaient pas le ton de la controverse d'alors. La haine vigoureuse que les pasteurs du Désert portaient au catholicisme persécuteur, était si légitime, que les esprits les plus modérés la partagent aujourd'hui; il n'est pas un homme éclairé qui ne pense que l'ultramontanisme, cet éternel et déloyal ennemi du progrès et de la civilisation, enchaîne, abaisse et corrompt les peuples, pour assouvir sa passion d'obscurantisme et de domination. Il faut savoir gré à Brousson de n'avoir nulle part laissé même soupçonner qu'il voudrait pouvoir user de représailles, ni fait la moindre réserve en faveur du prétendu droit qu'aurait le protestantisme, s'il était le plus fort, de persécuter à son tour. Aux dragonnades, à l'enlèvement des enfants, au massacre des assemblées, il n'oppose qu'une patience inaltérable, la protestation de sa conscience indignée, et l'assurance invincible que Dieu fera triompher la vérité.

S'il est sévère pour les persécuteurs, il ne ménage pas davantage ses ouailles. Son éloquence agreste s'échauffe et s'anime pour blâmer leur tiédeur et censurer leur infidélité. Aux gens qui le suivent la nuit dans les cavernes ou dans les bois, et qui peuvent trouver la mort dans une embuscade ou pendant que, le genou en terre, ils chantent les psaumes à la faible et vacillante lueur des lampes qu'ils ont apportées, voici ce qu'il dit : (1) « Nous avons remarqué que dans l'Évangile Jésus-Christ nous dit que, depuis les jours de Jean le Baptiste, le royaume des cieux est forcé, et que ce sont les violents qui le ravissent. Mais hélas ! que le nombre de ces violents, qui se mettent en état de ravir le royaume des cieux, est maintenant petit. Maintenant il est fort difficile de se sauver. Nous n'avons pas glorifié Dieu dans la prospérité ; c'est pourquoi il veut que nous le glorifiions dans l'adversité, ou que nous périssions. Nous n'avons pas marché dans la voie du ciel, lorsque nous avions la liberté de le faire ; c'est pourquoi Dieu y a mis de grandes difficultés, afin que nous réveillions notre zèle, si nous voulons nous sauver, et que ceux qui n'auront point de zèle, périssent d'une perdition éternelle .

« Cependant on ne voit que tiédeur, que lâcheté et que timidité, quand il s'agit du service et de la gloire de ce grand Dieu. La moindre chose suffit pour empêcher la plupart des gens de se trouver dans les saintes assemblées. Ils voudraient que Dieu leur fît

(1) La réfection des tiédes.

prêcher son Évangile selon leur commodité ; autrement ils ne daignent pas sortir de leurs maisons, pour ouïr sa parole, et pour lui rendre le service qui lui est dû. La moindre menace qu'on leur fait de les mettre en prison, ou de leur envoyer quelques soldats, pour leur faire manger une partie de leur pain, et boire une partie de leur vin, est capable de leur faire renier de nouveau leur Sauveur (1).

« Lâches et infidèles chrétiens, qu'eussiez-vous fait au commencement du christianisme, lorsqu'on faisait dévorer les fidèles par des bêtes féroces, ou qu'on déchirait leurs corps avec des griffes de fer, ou qu'on leur faisait souffrir tous les autres tourments que l'enfer pouvait inventer? Qu'eussiez-vous fait au commencement de la Réformation, lorsqu'on brûlait tout vifs ceux qui professaient la vérité ? Vous n'auriez pas voulu vous sauver à ce prix-là, et maintenant vous vous feriez mahométan et pis encore, pour éviter de pareils martyrs. Lâches et infidèles chrétiens, etc.»

A ces huguenots dont la piété avait peut-être perdu

(1) Il parle de la dragonnade sur un tout autre ton, quand il n'est pas en chaire. Voir ci-dessus II 147. Il se montre plus juste envers ses auditeurs dans le sermon qui a pour titre ; Le salut pour les ^dèles persévérants (II 267) : « Hélas I est-ce donc en vain que nous vous avons fait tant d'exhortations au nom de notre Seigneur, et que nous nous sommes exposes à tant de misères, à tant de fatigues, et à tant de dangers, pour vous ramener de votre égarement? Est-ce en vain que vous avez pris vous-même tant de peine durant la nuit, pour vous trouver dans les saintes assemblées, et que vous vous êtes aussi exposés à tant de dangers pour ouïr la parole de Dieu ? Vous Tavez écoutée avec plaisir, lorsqu'elle vous a été prêchée ; mais vous ne Tavez pas mise en effet. »

un peu de la raideur qu'elle avait eue au XVP siècle, mais dont l'austérité contrastait toujours avec les mœurs moins sévères des catholiques, et avec l'impudeur qui s^étalait à la cour ; à ces huguenots qui se distinguaient par Tintelligence et le travail, dont la parole tenait lieu de serment, et parmi lesquels on ne voyait point de mendiants, parce que la charité des riches subvenait aux besoins des pauvres (1), voici ce que disait Brousson : Comblés des dons du Créateur, qui nous avait choisis pour son peuple et nous avait donné la connaissance de la vérité, « nous avons été ingrats, méchants et rebelles. Nous n'avons

(1) Un convertisseur leur a rendu ce beau témoignage dans son instruction Sur la charité envers les nouvecfux catholiques : « Tant que leur religion a été tolérée, et qu*ils ont vécu dans TÉglise protestante, ils y étaient assistés, et bien assistés. On ne les voyait point alors s*adresser & nous ; ils ne venaient point nous exposer leur pauvreté, ils ne faisaient point entendre leurs gémissements et leurs plaintes, marque infaillible qu*iis ne souffraient pas, et qu*il8 trouvaient même sans peine, parmi leurs frères, ce qui suffisait & leur condition et à leur état. En effet, la pauvreté parmi nos hérétiques, n^était ni négligée, ni délaissée. Il y avait entre eux non-seulement la charité, mais de la justice et de la règle dans la pratique de la charité. C*était pour eux un devoir de secourir les pauvres dans leurs maladies, de les retirer de la mendicité, de procurer des places à ceux qui pouvaient servir, de Touvrage & ceux qui pouvaient travailler, des aumônes & ceux qui ne pouvaient s'aider eux-mêmes, ni s'appliquer, de n'oublier personne et de veiller sans exception sur tout le troupeau. Soyons de bonne foi et ne leur refusons point la justice qui leur est due. Rendons-leur là-dessus le témoignage qu'ils ont mérité, et qu'on leur a souvent rendu. Reconnaissons que sur ce point-là nous n'avons rien à leur reprocher, et souhaitons que sur cela même ils n'aient de leur part nul reproche & nous faire. » (Bourdaloue, Exhortations et instructions chrét., I 109.)

pas fait luire notre lumière devant les hommes, afin que les hommes, voyant nos bonnes œuvres, donnassent gloire à notre Père céleste. Au contraire, nous avons déshonoré ce grand Dieu par notre malheureuse conduite. Nous avons été cause que son saint nom a été blasphémé par ceux qui ne le connaissaient point. La plupart de nous ont vécu comme des payens. On n'a vu parmi nous que paillardises abominables, que débauches, qu'ivrogneries, que mauvaise foi, que fraudes, que larcins, qu'injustices ; que procès, que querelles, que divisions, que haines implacables, que mépris de la parole de Dieu, qu'indévotion, qu'impiété, que profanation du saint jour du repos, qui ne devait être employé qu'au service de ce grand Dieu, à l'ouïe, à la lecture et à la méditation de sa parole, à l'invocation de son saint nom, et au chant de ses louanges immortelles. On n'a ouï parmi nous que des paroles sales et infâmes, des chansons impudiques ou impies, et des imprécations damnables : les uns se donnant au Diable à tout moment, et les autres demandant sans cesse que Dieu les damnât ; c'est pourquoi Dieu a permis que les uns et les autres aient été séduits par les Démons, et qu'ils soient tombés dans l'état d'une damnation éternelle. On n'a ouï que serments vains et téméraires, que reniements et que blasphèmes horribles. Les pères et les mères n'ont eu aucun soin d'inspirer à leurs enfants la crainte et l'amour de Dieu : et les enfants n'ont eu aucun respect pour leurs pères et pour leurs mères. En un mot, dans le monde il n'y avait point de peuple qui, ayant reçu la connaissance des mystères

GLAUDS BKOUSSON 355

célestes, fût plus corrompu que celui qui en France faisait profession d'être le peuple réformé. Il n'y avait point de différence entre nous et les enfants du siècle. Nous nous étions confondus avec eux par notre attachement au monde, par notre luxe, par nos vanités, et par l'impureté de notre vie. »

Ce qu'il vient de dire dans Dieu déchirant son pro^ pre peuple (I 224), il le répète et le développe à outrance, deux mois après, dans l'endurcissement et la ruine des profanes (II 61), et le redit encore deux ans plus tard dans {a ruine de la Jérusalem mystique et idolâtre (11189), etc. La conception judaïque du gouvernement de l'univers a conduit Brousson à cette exagération, qui témoigne du moins qu'il maintenait très-haut l'idéal de la vie chrétienne. Le fond de sa prédication est sombre comme l'époque douloureuse qui lui donna naissance. Il se plaît à répéter les plus terribles menaces de l'Ancien Testament. Diçu s'irrite, il s'embrase de colère, et « lorsque le temps de la vengeance divine est venu, il extermine sans miséricorde tous les pécheurs impénitents » (II 172). — a Les petits enfants ne sont pas plus épargnés, parce qu'ils viennent au monde avec le péché originel. Ils sont chargés et infectés des péchés de leurs pères et de leurs mères, c'est pourquoi ils périssent avec eux » (II 174). <c Lorsque les hommes ont violé les commandements de Dieu, Dieu les punit en permettant qu'ils tombent dans des péchés encore plus grands que ceux qu'ils ont déjà commis, jusques à ce qu'ils périssent entièrement, s'ils ne retournent bientôt à lui par une sincère repentance » (II 181). Les

malheurs de l'Eglise proviennent de ses péchés; Dieu Ta frappée à cause de son infidélité, et comme les châtiments qu'elle subit sont effroyables, il faut qu'elle ait bu l'iniquité comme de l'eau. C'est pour justifier la Providence, qui permet de si grands malheurs et de si cruelles injustices, que le prédicateur est amené à enfler la voix, à transformer en véritables crimes les défauts et les péchés de ses auditeurs. On eût pu l'arrêter d'un mot : Les protestants anglais, qui triomphaient alors avec leur prince égoïste et sans cœur, valaient-ils mieux que ceux de France?

 quoi Brousson aurait répondu (car sa dialectique ne se piquait point de rigueur et tendait toujours à rédiflcation) : Qu'est l'homme pour disputer avec Dieu ? « Si Dieu permet que nous soyons persécutés, c'est afin que nous fassions paraître notre foi, notre piété et notre constance, et que cette épreuve par laquelle Dieu est glorifié tourne aussi à notre propre gloire, à notre salut et à notre consolation. » Ou bien : « Les fidèles sont continuellement dans les troubles et dans les alarmes. S'ils étaient du monde, le monde les aimerait, mais parce qu'ils ne sont point du monde, le monde a de la haine pour eux et les persécute... Dieu, dont la sagesse est infinie, le permet ainsi, afin de nous humilier, de nous ramener de notre égarement, de nous détacher du monde, d'exercer notre foi et notre patience, de nous porter à recourir à lui dans notre affliction, et à mettre en lui toute notre confiance » (II 201). Ou bien encore : « Il n'y a rien de plus glorieux pour un fidèle, que

de souffrir constamment pour le service et la gloire de son Dieu » (II 251)* Dieu commence par châtier les siens, mais il fera bientôt justice de ses adversaires, dont il se sert aujourd'hui pour exécuter ses jugements; il a déjà commencé à frapper les persécuteurs, et il y a bien apparence que les fléaux de sa vengeance dureront jusqu'à ce que les méchants aient été exterminés et que les élus se soient humiliés et convertis (II 197).

Les arguments peu originaux qui fournissaient à Brousson la matière des diverses parties de ses discours, ont vieilli pour la plupart, mais non ses applications ou péroraisons très-développées, qui sont un appel constant, et d'une véhémence parfois excessive, à la repentance, à la prière et à la sanctification. On se ferait une idée bien fausse de son caractère, si l'on pensait que sa tendance au mysticisme, la douceur et la résistance passive dont il fut l'apôtre et le martyr, arrêtaient le vigoureux élan de son génie tout pratique, servi par une exubérante activité de la parole et de la plume. Il abusait de l'adjectif mystique, synonyme pour lui de figuré, d'allégorique (manne mystique, colombe mystique, Jérusalem mystique, Babylone mystique, brebis mystiques, corps mystique, bête mystique, vigne mystique, sauterelles mystiques, etc.), et christianisait l'Ancien Testament à l'aide de l'interprétation symbolique et typologique.

Il y a dans la Bible une composition dramatique que la science moderne résume ainsi : « Rien ne peut résister à l'amour sincère ; quand le riche pré-

tend acheter Tamour, il n^achète que la hoote » (1) ; c'est le Cantique des cantiqùeSy dans lequel Brousson ne voyait, avec la presque unanimité des chrétiens de son temps, qu'une pieuse allégorie. « Le sens de ce divin cantique, disait-il, est tout spirituel et tout mystique. Il contient les sacrés entretiens de Jésus- Christ avec son Église » (I 3). Non-seulement Brousson a pris dans cet ouvrage, profane mais non frivole (2), le texte de deux de ses sermons, et notamment celui de la colombe mystique^ qu'il a répété le plus de fois ; mais il a ensuite interprété le livre tout entier, dans un de ses ouvrages {Lettres pastorales sur le Cantique des cantiques) dont nous ne connaissons que la traduction allemande (3). Voici conmient il indique la division du discours qui a pour texte le verset 14 du chapitre II : Ma colombey qui te tiens dans les fentes de la roche, et dans les cachettes de contre-mont, fais-moi voir ton regard et fais-moi

(1) E. Renan, Le Cantiq., p. 137.

(2) Ibid., p. 139.

(3) Certains passages des Lettres pastorales^ évidemment postérieures, sont extraits mot à mot des sermons :

Le sommeil et la désolation Erklœrung des Hohen Liedes

de réponse de Jésus-Christ, Salomonis.

« Le sommeil est une image de Der Schlaff ist ein Bild des To-

la mort. Quand une personne des. Wenn jemand im Schiaffe

est endormie, tous ses sens sont lieget, so sind aUe seine Sinnen

assoupis. Elle ne voit rien, eUe eingeschlseffert. Er siehet, er

n'entend rien, elle ne travaille verstehet, er fuhlet nichts. Er

point, elle ne marche point. » redet nicht, er arbeitet nicht, er

(II 13) . gehet nicht. » (p. 153).

Voir encore page 11 du sermon et page 154 de ÏErklxrung,

ouïr ta voix ; car ta voix est douce et ton regard est de bonne grâce. « Dans ces paroles, avec l'assistance du saint Esprit que nous avons implorée, et que nous implorons encore de tout notre cœur, nous considérerons : 1** le nom que Jésus-Christ donne ici à son Église, l'appelant sa colombe ; 2® les lieux où il dit qu'elle fait son séjour, et qui sont {es fentes de la roche et les cachettes de contre^mont ; 3® ce qu'il lui demande, c'est qu'elle lui fasse voir son regard et ouïr sa voix ; 4** et enfin la raison qu'il en allègue, c'est que sa voix est douce, et que son regard est de bonne grâce. » (I 5). Les rapports que l'orateur voit entre la colombe et l'Église sont les suivants :

La colombe est un animal pur et net, doux et pacifique, fidèle et faible ; de même l'Église de Jésus- Christ se purifie des souillures du siècle, elle est paisible et débonnaire, non semblable à l'Église antichrétienne et barbare, elle ne se prostitue pas à des dieux de fiente, elle est faible aussi et souvent opprimée par ses ennemis.

La colombe habite les fentes des rochers, c'est aussi là que l'Église, presque toujours persécutée depuis les patriarches, est réduite à chercher un asile.

Le regard que Jésus-Christ veut voir, c'est le regard de la foi ; il invite l'Église à lever les yeux au ciel ; la voix douce et agréable qu'il désire entendre, c'est la voix de nos cris et de nos gémissements qui émeut les entrailles de Dieu, la voix de nos prières et celle de nos actions de grâces.

pnfln par le regard de bonne grâce, Brousson

entend la confiance que nous plaçons en Dieu et qui fait sa gloire, et sa conclusion est celle-ci : Si nous voulons que Jésus-Christ nous reconnaisse pour sa colombe, nous devons posséder les qualités distinctives de la colombe, savoir la pureté, la douceur et la fidélité.

Le second texte qu'il a emprunté au Cantique (V. 2-7) est beaucoup plus long et compliqué : J'étais endormie j mais mon cœur veillait ; et voici la voix de mon bien-aimé qui heurte, disant : Ouvre-moi, ma, sœur, ma grande amie, ma colombe, ma parfaite; car ma tête est pleine de rosée, et mes floquets, des gouttes de la nuit. J'ai dépouillé ma robe, disais-je, comment la revêtirais-je ? J'ai lavé mes piedSj com" ment les souillerais- je ? — Mon bien-aimé a avancé sa main par le pertuis de la porte, et mes entrailles ont été émues à cause de lui. Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé, et la myrrhe a coulé de mes mains, même la pure myrrhe a coulé de mes doigts sur les garnitures du verrou. J^ouvris à mon bien-aimé; mais mon bien-aimé s'était retiré, et il était passé outre. Mon âme fut transie de l'avoir ouï parler. Je le cherchai, mais je ne le trouvai point; je l'appelai, mais il ne me répondit point. Le guet qui faisait la ronde par la ville ^ me trouva ; ils me battirent, ils me blessèrent; les gardes des murailles m'ôtèrent mon voile de dessus moi.

Pour Brousson, la Sulamite endormie est l'image de l'Église plongée dans le sommeil spirituel ; son cœur veillant représente un peu de foi resté au fond du cœur de l'Église, mais qui ne se manifeste pas

par des œuvres de justice et de piété. Le bien-aimé qui heurte et demande qu'on lui ouvre, c'est Jésus- Christ venant réveiller l'Église et la tirer de l'indifférence. Il l'appelle sa sœur, parce que, en prenant notre nature, il est devenu notre frère ; sa grande amie, parce qu'il l'a aimée jusqu'à donner sa vie pour elle ; sa colombe, parce que l'Église est pure, douce, fidèle et faible. La rosée qui couvre la tète du bien-aimé, rappelle les fatigues supportées par Jésus et ses fidèles serviteurs, pour instruire, exhorter et consoler l'Église. L'ingratitude de l'Église peu touchée des témoignages de la tendresse de son époux céleste, est marquée par les prétextes que donne la Sulamile pour refuser d'ouvrir. De même que le bien-aimé, lassé d'attendre, s'est éloigné, de même « lorsque nous demeurons trop longtemps dans le péché. Dieu s'éloigne de nous »; nous crions à lui, mais il ne répond point. Il est le père des miséricordes, « mais aussi, comme il est jaloux de sa gloire, il venge d'une manière terrible le mépris qu'on fait de ses grâces. Quand les pécheurs ont rejeté sa parole, il devient un feu consumant pour les dévorer. » Les coups, les blessures et l'opprobre que la Sulamite reçoit du guet, sont l'image des persécutions que subit l'Église, quand elle ne sert pas Dieu comme elle doit. « Il est vrai que Dieu, en permettant que son peuple soit persécuté, ne se propose pas seulement de le châtier, et qu'il veut encore exercer sa foi et sa patience, et lui donner occasion de le glorifier, et d'édifier par sa constance et par sa piété les ennemis de l'Évangile, afin qu'ils ouvrent les yeux

et qu'ils se convertissent. *Mais pourtant toutes les fois que Dieu permet que nos ennemis nous affligent, nous devons reconnaître que c'est à cause de nos péchés que nous souffrons. » Ce n'est donc, conclut Brousson, qu'en redoublant de prières et de larmes que nous pourrons rappeler Jésus et obtenir qu'il revienne et nous accorde de nouveau sa protection.

L'exégèse ainsi livrée au caprice de l'imagination, perd tout caractère scientifique et finit nécessairement par tomber dans la puérilité. Malgré son sérieux, Brousson n'a pu échapper* à cette loi : Le feu qui servait à rôtir l'agneau pascal, lui parait le type « du feu terrible de la justice divine », auquel Jésus-Christ devait être exposé pour nous. « C'était un feu épouvantable qu'il sentait dans le jardin de Gethsémané, lorsque son âme fut saisie de tristesse jusqu'à la mort et qu'il sua des grumeaux de sang » (III 137). De môme l'ordre de manger cet agneau tout entier (la. tête, les jambes et les entrailles), a nous marquait, suivant Brousson, que pour avoir part au salut de Jésus-Christ, il faut avoir communion avec lui à tous égards, c'est-à-dire qu'il ne suffit pas d'être participant de ses lumières, qui étaient marquées par la tête de l'agneau pascal ; mais qu'il faut encore suivre ses traces, c'est-à-dire imiter la sainteté de sa vie, qui était marquée par les jambes de l'agneau; et être animé de l'esprit de zèle, de piété et de charité, dont il était lui-même si animé, et qui était marqué par les entrailles » (IJI 153).

Ce penchant pour l'allégorie était si prononcé, que Brousson dif émis q. n^ainte reprise l'idée que des my3-

tères étaient contenus dans certains chapitres de l'Ancien et du Nouveau Testament, même dans des passages qui offrent un sens clair et naturel (1). A plus forte raison en découvrait-il dans les visions d'Ëzéchiel, de Daniel et de l'Apocalypse, auxquelles il a emprunté quatre sermons. Comme les pasteurs ne pouvaient, avant la Révocation, « parler des abominations de Babylone », le sujet était nouveau, attrayant, et Brousson espérait le traiter à fond dans un ouvrage spécial, qui ne paraît pas avoir été fait. Nous le regrettons; car ce livre nous eût sans doute instruit sur l'évolution qui a dû se faire dans l'esprit de Brousson. Celui-ci avait commencé par se livrer aux calculs et aux espérances fantastiques engendrées par la prophétie de Jurieu ; il écrivit lui-même, au mois d'août 1688, que la délivrance de l'Église s'accomplirait entre le mois de novembre de cette annéeetlemois de mai 1689 (2); puis, l'événement ne justifiant qu'imparfaitement la prophétie, et ne la justifiant en aucune façon pour la France, Brousson n'en continua pas moins à croire à cette délivrance et à la prêcher jusqu'à la fin de sa vie. Il persista dans la conviction que Dieu n'abandonnerait pas la cause huguenote, même après qu'elle eut été délaissée par le prince d'Orange; mais il ne fixait

(1) Exemple : « Ceci nous fait aussi comprendre le mystère que Jésus-Christ veut m)us enseigner dans saint Jean, chap. VI v. 51 et suivants, où il nous dit que, pour avoir la vie éternelle, il faut manger sa chair et boire son sang. Car cela ne s*entend que d'une manière spirituelle et mystique » (III 115).

(2) Lettres et opusculesy p. 49.

plus d'époque à Texécution du plan divin. Et finalement sa prédiction incessamment répétée, s'est réalisée sous cette forme vague et indéterminée, qui n'était au fond que la confiance en la justice divine et la foi dans le triomphe de la vérité. Ainsi bon nombre des croyances d'alors se résolvent aujourd'hui dans un principe supérieur, que la métaphysique ou la dialectique avait revêtu d'une forme concrète, destinée à périr.

Sans doute il n'était pas nécessaire, surtout au début de son ministère, que Brousson indiquât les moyens dont il pensait que Dieu allait se servir pour délivrer l'Église; car les espérances politiques des protestants de France étaient telles, que chacun disait tout haut ce que le prédicateur ne disait pas. 11 importe cependant de noter que le nom de Guillaume est absent de ces trois volumes de sermons, et qu'il ne s'y trouve pas la moindre allusion à la venue de ses troupes. Brousson se borne à annoncer que Dieu va venir et faire son œuvre. « Nous sommes, dit-il en 1690, à la veille du grand établissement du règne de Dieu sur la terre » (I 74). — « Cette impie Babylone a maintenant abattu le temple mystique de l'Éternel dans tous les pays qui dépendent de son injuste domination. Mais l'Éternel le relèvera bientôt, et déjà même il a commencé à le relever. Elle a fait tomber dans l'apostasie un prodigieux nombre d'élus ; elle a vaincu et tué les Témoins de Dieu, dont il est parlé dans le chapitre XI de l'Apocalypse. Mais déjà Dieu a commencé à les vivifier et à les relever par son Esprit, qui est l'Esprit de vie.., La Babylone mysti-

que est maintenant à la fin de son règne. C'est pourquoi elle a maintenant fait ses plus grands et derniers efforts pour nous détruire... C'est maintenant que Dieu fait espérer une grande délivrance à son peuple. Mais cette délivrance dont nous ne pouvons pas déterminer le jour ni Tannée, ne sera pas pour tous, elle ne sera pas pour ceux qui persévèrent dans leurs vices ou dans leur infidélité » (I 259-263).

Nous lisons encore dans un sermon de 1691 : <x On a déjà vu de grands tremblements de terre, qui sont le signe des grandes révolutions qui vont arriver dans le monde ; on voit aussi des guerres horribles, qui font couler des ruisseaux de sang, et apparemment on verra des famines et des pestes, qui ravageront la terre, à cause de la corruption et de Timpiété des hommes » (II 261). — Ces cataclysmes auront pour résultat la prochaine destruction ou la conversion des ennemis de Dieu ; mais il n'est pas difficile de voir que l'âme tendre du candide et pieux prédicateur désire plutôt leur conversion que leur anéantissement, ce Dieu, dit-il, vous donnera bientôt la consolation de voir la conversion de ceux qui nous persécutent. Après qu'il les aura humiliés par ses jugements, il les convertira par sa grâce, il nous fera bientôt voir l'établissement du règne de son fils par toute la terre » (II 37).— « Oui, misérables mondains, s'écrie-t-il encore, impénitents et profanes, nous pouvons bien dire maintenant que, si ceux qui vivent encore dans les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur eussent reçu les grâces que Dieu vous a faites,... ils en auraient mieux fait leur profit que vous. C'est

366 LES PHEMIERS PASTEtmS DU DESEHT

pourquoi nous espérons que Dieu nous fera bientôt la grâce de travailler à leur instruction, et qu'il nous donnera la consolation de voir qu'ils profiteront mieux de nos remontrances et de nos exhortations que vous n'avez fait » (II 269).

<K Si nous sommes fidèles à notre Dieu, il nous fera bientôt voir la fin du règne de ce malin Esprit et de rAntechrist, son grand ministre. Il nous donnera bientôt la consolation de voir établir par tout le monde celui de Jésus-Christ notre Seigneur et notre chef. Ce temps-là, mes chers frères, sera un temps de repos, de joie, de triomphe et de jubilation pour toute l'Église. Alors les fidèles ne seront plus opprimés par leurs ennemis ; car tous leurs ennemis seront détruits ou convertis. Alors nous servirons Dieu sans aucune crainte. Alors nous aurons la liberté de chanter en tous lieux ses saintes louanges. Et un jour ce grand Dieu nous élèvera dans le palais de sa gloire où nous régnerons éternellement avec lui, et où nous célébrerons incessamment son saint nom. » (I 199.)

A l'exception de six des sept sermons de communion, qui se terminent par l'invitation de bénir et glorifier Dieu et Jésus-Christ qui nous ont sauvés, la pensée de la délivrance dès ici-bas et de la possession du ciel revient à la fin de tous les autres discours (1), avec une monotonie qui touche au sublime.

(1) Il existe un 22^ sermon, dont nous avons parle plus haut et qui se trouve à la page 245 des Lettres et opuscules de feu M, Brousson^ et le Bulletin (XIV 29) en a publié un 23«, en le faisant précéder de cette note : c Ce manuscrit (appartenant à M. le pasteur Ch. Frossard et) provenant de Nismes, est un petit in-A9 de 13 pages, d'une

CLAUDE BROUSSÔN 367

Quelle que soit la puissance des ennemis de TËglise réformée, à quelque misérable état que cette Église soit réduite, bien que tout semble indiquer qu'elle est destinée à périr et à être effacée du sol de la France, le pieux et ferme pasteur sait que Dieu est plus puissant que le pape et le roi, que la repentance peut désarmer sa colère, et qu'il n'abandonne jamais ses enfants. Aussi, chaque fois qu'il va descendre du rocher qui lui sert de chaire, Brousson répète-t-il, au milieu des ténèbres et des scènes de meurtre et de deuil, la promesse de la délivrance et du triomphe de PEvangile : <c Convertisset^votis, est-il dit dans le

écriture fine et serrée, très-nette, présentant çà et là des ratures et des corrections d*auteur. Cet auteur, quel est-il ? Rien ne l'indique. L*a8pect du ms. donne seulement à penser qu*il appartient plutôt à la seconde qu*à la première moitié du XVIU« siècle. »

Après avoir yu ce sermon ms. chez son propriétaire, nous le relûmes, et, ayant la fin de Texorde, les formules : Sermon sur ces paroles dCy — Mes frères bienr-aimës en J, Chr. notre Seigneur^ et surtout celle-ci : Avec Vassistance du saint Esprit que nous avofis implorée et que nous implorons encore de tout notre cosur^ nous verrons : i^, 2^ etc. ,par laquelle Brousson annonce toujours la division de son sujet, nous avaient fait reconnaître d'une manière indubitable Tœuvre de Tillustre pasteur du Désert. Le ton, les pensées, le style de ce discours rappellent & chaque instant la manne mystique ; on y retrouve Tabus du mot mystique familier à Brousson : tabernacle mystique, parfum mystique, montagne mystique, étoiles mystiques, aussi bien que les reproches exagérés qu'il adresse à ses auditeurs, et jusqu'à la promesse finale de la délivrance, formule qui termine la péroraison de 17 des 21 discours de la manne mystique : Dieu (ou le Sei-^ gneur^ où ce bon Dieu) nous en fasse la grdce. Or à lui^ Pére^ Fils et Saint-Esprit^ un seul Dieu béni éternellement^ soit puissance et gloire aux siècles des siècles, amen.

chap. III de Malachie, et vous verrez la différence qu'il y a entre le juste et le méchant j entre celui qui sert Dieu et celui qui ne Va point servi. Quand il en tomberait mille à votre côté, et dix mille à votre droite, comme dit le roi-prophète dans le psaume XCI, leur mal n'approchera point de vous. Vous contemplerez de vos yeux, et vous verrez la récompense des méchants. Vous verrez la destruction des pécheurs et des persécuteurs obstinés. Nous sommes maintenant dans la détresse ; mais si nous nous convertissons à Dieu de tout notre cœur, il aura pitié de nous, il nous fera voir le rétablissement de Sion. Il nous fera voir la fin du règne de l'Antéchrist, le grand ministre de Satan. Il nous fera voir la conversion d'un grand nombre d'élus qu'il doit encore appeler, selon les Écritures, du milieu des peuples qui sont encore dans les ténèbres. Et par ce moyen il nous fera voir le règne de Dieu venir avec une grande puissance et une grande gloire.

« Alors nous verrons l'accomplissement de la promesse que Dieu nous fait dans sa parole, et dont il est fait mention dans le premier chapitre de saint Luc : qu'après que nous aurons été délivrés de la main de nos ennemis, nous le servirons sans crainte, en sainteté et en justice devant lui, tous les jours de notre vie : et un jour ce grand Dieu nous fera participants de sa gloire et de sa félicité céleste. Ce bon Dieu nous en fasse la grâce. Or à lui. Père, Fils, et Saint-Esprit, un seul Dieu béni éternellement soit honneur et gloire aux siècles des siècles, amen » (II 146).

Il y a certes bien de la puissance dans ces accents pénétrés, dans cette éloquence de Fâme dominant de toute sa foi les plus douloureuses circonstances : cependant Ton ne peut s'empêcher de remarquer que cette éloquence est inculte et sans art. Brousson a tiré tant bien que mal le discours Dieu déchirant son propre peuple, de ce texte d'Osée V 14, 15 :

Je suis comme un lion pour Éphraîmy comme un lionceau pour la maison de Juda; c'est moij c'est moi qui déchirerai et je m'en irai, j' emporterai f et il n'y aura personne qui m'ôte la proie. Un orateur ne se fût pas laissé séduire par cette splendide image, qui ne pouvait que perdre à être développée, c'est-à-dire délayée. Et s'il avait cédé à la tentation, arrivé à cette question qui se pose infailliblement : Qu'emporte-t-il comme un lion ? il l'eût fait suivre d'une vive et pathétique énumération des maux soufferts par l'Église, comme lit Saurin dans une circonstance analogue : Qu'emporte-t-il ? Âh ! Seigneur, que de choses tu nous a ravies et tu emportes comme un lion ! a Chemins de Sion couverts de deuil, portes de Jérusalem désolées, sacrificateurs sanglotants, vierges dolentes, sanctuaires abattus, déserts peuplés de fugitifs, membres de Jésus-Christ errants sur la face de l'univers, enfants arrachés à leurs pères, prisons remplies de confesseurs, galères regorgeantes de martyrs, sang de nos compatriotes répandu comme de l'eau, cadavres vénérables, puisque vous servîtes de témoins à la religion, mais jetés à la voirie et donnés aux bêtes des champs et aux oiseaux des deux pour pâture, masures de nos tem-

370 LES PREMIEBS PASTEUBS Du DÉSERT

pies, poudre, cendre, tristes restes des maisons consacrées à notre Dieu, feux, roues, gibets, supplices inouis jusqu'à notre siècle, répondez (1) », et dites ce que l'Étemel emporte et déchire comme un lion.

Brousson n'a point cette allure rapide et foudroyante de la grande éloquence: «Ha! mes chers frères, qu'emporte-t-il ? Il emporte le pain mystique, c'est-idire la parole qui est le pain de nos âmes, et alors nous tombons dans la faim spirituelle. Alors nous trottons depuis une mer jusqu'à l'autre, cherchant cette divine parole, et nous ne la trouvons point, comme dit le prophète Amos. Il emporte l'esprit de sa sainteté que nos péchés avaient contristé, et alors nous sommes livrés à un esprit d'étourdissement et d'égarement. Il emporte ses bénédictions, dont nous nous sommes rendus indignes, et alors toutes ses plaies viennent sur nous. Il emporte ses consolations, et alors il n'y a personne qui nous fasse revenir le cœur. Il emporte son chandelier, et alors nous ne pouvons plus nous réjouir en sa lumière. Il emporte sa protection, et alors nous tombons entre les mains de nos ennemis qui disposent de nos biens, de nos enfants et de nos vies, comme si nous étions des esclaves et des bêtes. C'est là, mes chers frères, la grande proie que Dieu emporte, lorsqu'il abandonne son peuple, et qui est-ce qui pourra l'arracher de ses mains ? Si Dieu est contre nous, qui est-ce qui pourrait être pour nous? » (I 215). — Saurin fut un grand,

(1) Sermon pour le jour de jeûne célébré à l'ouverture de la campagne, I 277.

un très*grand orateur, et par conséquent Brousson ne peut lui être comparé au point de vue de l'art. Mais à un point de vue plus élevé, à celui de l'action et du dévouement, Saurin, qui refusa d'envoyer des prédicateurs au Désert, est tellement inférieur à l'homme qui donna son âme et sa vie aux Églises de France, que nous serions prei^que tenté de les opposer l'un à l'autre, comme un rhéteur à un martyr.

On ne peut que souscrire à ce jugement porté sur le talent de Brousson par l'auteur de l'abrégé de sa vie(l) : « Il parlait bien, et, sans le flatter, on peut dire éloquemment, quoique son éloquence eût moins de brillant que de force, et pour ainsi parler, moins d'ornements superficiels que de substance et de moelle. Son style était simple et, ce semble, sans art, mais net et intelligible, et surtout il était touchant et affectueux par une certaine naïveté, qui souvent fait plus d'effet et d'impression que les figures les plus magnifiques. »

Nous avons déjà signalé plusieurs traits de cette naïveté, qui le portait trop à croire à l'effet immédiat de quelques-unes de ses publications, à parler avec une certaine complaisance des services qu'il avait rendus aux Églises, des écrits qu'il avait composés pour leur édification, et dont il rapportait ^ Dieu la pensée et l'inspiration. Il affirmait plus qu'aucun de ses coreligionnaires l'action directe de l'esprit divin sur les âmes. « Vous devez considérer, répond-il aux pasteurs qui l'avaient fort malmené parce qu^il leur

(1) Placé en tête des Lettres et Opuscules.

iftjtjaiâi va Aproor 'jk* nAsmaet en France (i), que à^^iDB SdHue&aiEfs f éDoole aitet aasidnité et avec apgiJyattMw les âatfnKtûns qat tods me doBnez ; que ilepoK fAo» de- tokI sb je m apiiUqne aussi trois Sais lejcnaralaleceDR' ctàlamédilatîmi de la parole de Ijûn. «t qoe Uen pml m aToâr aecordé des gr&ces qat Tùos Ber demz pas wéphaef. » Ailleurs il ^a plus *y2ii eotanz « fl esl Tiaî. écrit-fl à BâTille (2), que, sdûo riniriHgence qu'il a phi à Diea de me domier des propliéties qui sont omtaiiKs dans ces sacrées Ecritores. il y a lot^Semps qœ je prédis que, si on ne cesse d affliger dans ce royaume le peuple de Dieu, et qaaa ne lui donne la liberté de servir Dieu avec pur^é srion sa Parole, Dieu fnp pe r a ce royaume de toutes sespUties. comme il a déjà commencé à le faire, et qu*i7 délivrera son peuple avec une main forte et un bras étendu, selon l'expression du saint Esprit. Ce qui est conforme à ce que Dieu a révélé au roi luimême, dans le songe qu'il fit au mois de novembre 1689, et dont il a plu à Dieu de me faire connaître le mystère, comme il paraît par l'interprétation que j'en ai aussi envoyée en cour depuis trois mois. »

Merlat aurait eu raison, s'il ne l'avait accusé que de tomber dans quelque singularité par son amour du merveilleux, son laïcisme exagéré, son interprétation un peu fantaisiste de TÊcriture, le rigorisme de sa piété et Tétroitesse de sa théologie, ennemie acharnée de la philosophie. Non-seulement Brousson célé-

(1) Lettres et Opuscules p. 143.

(2) Lettres et Opuscules^ p. 110.

brait, trois fois le jour, un culte de famille, et un culte complet : lecture de la Bible, prières et chant de psaume ; non-seulement il attachait une importance un peu exagérée à ce que l'on priât à genoux (1), et composa un traité sur la génuflexion, que nous n'avons malheureusement pas vu; mais encore il voulait que chaque famille fit, le dimanche, deux exercices de piété qui durassent pour le moins chacun trois heures (2) ; et pour les jours de jeûne, il prescrivait des lectures de psaumes à genoux et des chants qui devaient durer plus de six heures, et, ce qui est peut-être plus grave et en opposition avec le précepte de Jésus, la répétition à trois ou quatre reprises de l'oraison dominicale (3). Quant à lui, il jeûnait tous les dimanches, et ne mangeait, ces jours-là, qu'après le coucher du soleil. — On a vu plus haut qu'il croyait à la rotation de cet astre autour de la terre et à la divinité du texte reçu, qu'il opposait aux variantes des manuscrits grecs. Il croyait encore que les Ariolences exercées contre les protestants attiraient des malheurs sur le royaume, des inondations, la cherté des vivres, le dérèglement des saisons ; que les tremblements de terre, les guerres, les pestes, les famines ont leur causes naturelles, mais que ce sont en même temps des présages et des avertissements ; et nous pensons qu'il eût dit volontiers avec Jurieu (4):

(1) Voir appendice m.

(2) Lettres et Opuscules^ p. 227.

(Z) Ibid. p. 237.

{i)LeUresj9ast.^ 1 149.

« Pourquoi ne pourrions-nous pas interpréter les éclipses de soleil et de lune? »

Ces écarts , beaucoup moins surprenants chez Brousson que chez Jurieu, indiquent assez que le pasteur du Désert, qui pourtant avait prêché runion aux trois Églises protestantes (la réformée, Fanglicane et la luthérienne), n'entendait nullement pactiser avec Fesprit nouveau, qui modifiait l'antique doctrine en même temps qu'il attaquait vigoureusement l'intolérance civile et dogmatique. Pour être déclaré appeîable, c'est-à-dire recevable, dans les Églises de Hollande, Brousson avait été obligé de signer, comme tous ses collègues, les décrets du fameux synode de Dordrecht, et d'adhérer à la condamnation des propositions suivantes, prononcée par le synode d'Amsterdam (août 1690, art. 27): Le socinianisme est une religion tolérable et dans laquelle on peut se sauver. — On peut se sauver dans toutes les religions à la faveur de la bonne foi. — La piété et la raison obligent à la tolérance tant civile qu'ecclésiastique de toutes les hérésies. — Tout particulier a le droit de croire et d'enseigner tout ce qu'il veut, sans que le magistrat le puisse empêcher. — Le magistrat n'a point le droit d'employer son autorité pour abattre l'idolâtrie et empêcher le progrès de l'hérésie.

La propagation de la tolérance et le relèvement des Églises étaient certes deux grandes choses, mais qui ne pouvaient, semble-t-il, être faites de la même main. L'une était affaire de cœur; l'autre, de raisonnement; pour l'une, il suffisait du courage physique et moral ; pour l'autre, il fallait une hardiesse d'es-

prit étonnante, il fallait s'élever au-dessus de Tautorité religieuse, la juger et en changer le principe. Il est rare, en théologie, que les hommes de pensée soient aussi des hommes d'action; mais quand la flamme du dévouement a touché les novateurs, ils grandissent prodigieusement et deviennent des Luther et des Paul, pour ne pas parler d'un plus grand qu'eux, leur maître commun et le nôtre, Jésus de Nazareth. Ni Bayle, ni Brousson, ne se sont élevés à cette hauteur, et l'on doit malheureusement les considérer plutôt comme des adversaires que comme des coopérateurs dont chacun aurait fait une œuvre sympathique à l'autre.

Cependant il importe de constater que l'esprit critique ne faisait pas entièrement défaut à Brousson. Parmi les psaumes qu'il invitait les fidèles à chanter durant la désolation de l'Église, vingt-deux renferment quelques malédictions ; mais il a omis le GIX, le pire de tous. Malgré sa profonde vénération pour l'Écriture sainte, il semble que les vœux abominables du psalmiste contre ses ennemis lui causaient quel, que émotion. Il a usé d'une autre liberté vis-à-vis du texte biblique : il prescrit, dans sa liturgie pour les fidèles sans pasteur, qu'on lise à genoux les psaumes LI, LXIX, LXX, LXXI, Cil et CXLIII, « en changeant le singulier au pluriel, c'est-à-dire en disant notes, au lieu de moi. i» Sur un autre point il a fait preuve de plus de hardiesse encore, et sans doute il aurait été accusé de témérité à ce propos, s'il avait continué de vivre au milieu des docteurs rigides de Suisse ou de Hollande. Y avait-il donc en lui, bien qu'à un faible

degré, la tendance à s'émanciper qu'on retrouve chez Oberlin, avec lequel il a plus d'un trait de ressemblance? On le dirait presque à lire ces lignes de h manne mystique (III 151): « Jésus-Christ nous ordonne bien de célébrer la mémoire de sa mort, parce que c'est par sa mort qu'il nous a rachetés; mais il ne nous ordonne pas de célébrer aussi la mémoire de sa conception, ni celle de sa naissance, ni celle de son ascension. Or, l'Écriture nous dit que nous ne devons pas présumer au-delà de ce qui est écrit (I Cor. IV 6).» — Ni la naissance, ni l'ascension; voilà donc la célébration de deux des quatre fêtes chrétiennes déclarée non fondée sur l'Écriture. Avec une telle droiture de conscience, on va loin quand on s'adonne à la spéculation et non à la pratique.

Même au point de vue pratique, la plupart de ceux qui aujourd'hui admirent et vénèrent Brousson, l'eussent blâmé, s'ils avaient été ses contemporains. La conduite qu'il tint après son arrivée en Suisse avait certainement quelque chose d'un peu exalté, et les esprits calmes et sages devaient la trouver anormale. En effet, voici que cet homme déjà expatrié pour cause de religion et dont les biens ont été confisqués, abandonne sa profession, ses affaires, laisse sa femme et son fils dans le besoin, pour courir l'Europe par zèle religieux et philanthropique. N'aurait-il pas du laisser ce soin à ceux qui n'avaient pas le souci delà famille et de ses implacables nécessités ? Bientôt ce n'est plus assez ; le voici qui veut lutter contre la puissance de Louis XIV, rétablir l'Église que celui-ci a détruite. Et que veut d'abord réformer ce réforma-

teur ? — Les pasteurs. C'est à eux qu'il s'adresse, c'est par eux qu'il cooimeDce. Vous ne faites point votre devoir, leur dit-il. Lui laïque, blâmer ainsi tant de gens respectables, pieux et dévoués, n'était-ce pas de l'infatuation ? Et que veut-il que fassent ces bannis, menacés de mort s'ils rentrent en France ? — Il veut qu'ils aillent en France, qu'ils y meurent, s'il le faut, mais qu'ils préservent leurs troupeaux de la dent des loups. A coup sûr, plusieurs durent penser qu'il avait perdu la raison, et nous ne trouvons point surprenant qu'on lui ait répondu : Allez-y donc vous même. C'est là qu'on l'attendait, c'est par là que l'homme allait être jugé. Etait-ce un de ces esprits mal faits qui ne savent trouver leur assiette, un de ces brouillons et âpres censeurs dont l'insupportable vanité ne rend justiice qu'à leurs propres mérites, et qui mettent sur les épaules d'autrui des fardeaux qu'ils n'ont garde de porter eux-mêmes ? Etait-ce, au contraire, un de ces hommes extraordinaires dont le dévouement ne connaît point de bornes, dont la folie est la folie de l'héroïsme ou la folie de la croix (1) ? En repassant la frontière, en revenant jusqu'à trois fois en France, Brousson trancha la question.

Avocat, diplomate, jurisconsulte, controversiste, prédicateur, apôtre et martyr, écrivant, parlant, voyageant sans cesse, Brousson fut à lui seul une véritable société de publication, d'évangélisation et de prosélytisme. Aucun de ses collègues préchant sous la croix n'eut la même étendue d'esprit, la même variété de

(1) I Cor. 1 18.

talents, et n'exerça une influence aussi considérable en faveur des réfugiés, ni parmi les fidèles restés en France. Il fut incontestablement le plus complet, le plus grand des pasteurs du Désert, et son plus bel éloge est cette ligne de Bàville: Jamais fanatique n'a été plus dangereux. On sait ce que signifie le mot fanatique sous la plume du cruel persécuteur, et le genre de danger que faisait courir à la France, qu'il avait visitée tout entière (sauf le Poitou, la Saintonge et la Guyenne), l'homme qui eut la joie suprême de pouvoir écrire, un mois avant de tomber entre les mains de ses ennemis (1) : « Je vous confirme, Monsieur, ce que je vous avais marqué autrefois, que Dieu a partout ranimé son peuple. En quelques lieux il se trouve encore timide et dans le même état où était Lazare après sa résurrection, lorsqu'il avait encore les pieds et mains liés. Ce peuple est encore dans les liens de l'oppression et de la servitude ; mais dès qu'il plaira à Dieu de rompre ses liens, on lui verra faire incontinent toutes les fonctions de la vie spirituelle qu'il lui a déjà rendue. Cependant, cela n'empêche pas que presque partout, dans les pays même où la servitude est plus dure, le peuple ne s'assemble avec zèle pour donner gloire à Dieu, pour entendre sa parole, et pour recevoir le sacré sceau de son alliance et de sa grâce. C'est là qu'il reçoit de grandes consolations, et c'est là aussi que le Seigneur m'en fait goûter de fort grandes à moi-même, et par celles qu'il lui plaît de donner à son peuple par mon minis-

(1) Lettres et Opuscules^ p. 331.

tère, et par le sentiment qu'il lui plaît aussi de me donner de son amour. »

Aller où Von voyait les supplices ouverts Pour ceux qui font refus d'adhérer à Vidole ;

Y prêcher Jésus-Christ et sa sainte Parole^ Pour tirer les mortels du chemin des enfers ;

Y consoler Sion qui gémit dans les fers^ Et, malgré Vennemi qui VÉglise désole^

Y dresser au Sauveur une céleste école.

Dont la voix retentit jusque dans les déserts ;

Arborer dans le camp où Satan a son règne.

De ce divin Sauveur la glorieuse enseigne,

Y vaincre, y triompher dune auguste façon ;

Aller d'un air riant affronter le supplice, Le souffrir pour celui qui fut notre justice, Cest la vie et la mort de l'illustre Brousson (1).

(1) Sonnet dtt temps, extrait des Ms Court, q9 39.

Le proposant (2) Jean Roman, né à Vercheny (arrond. de Die, Drôme) et habitant aisé de La Motte- Ghalançon, se réfugia à Lausanne, à la Révocation, et y séjourna eilviron deux ans. Depuis Texil de Vivens et de ses compagnons, les protestants restés en France étaient plus dénués que jamais de consolation. Ému pour eux d'une grande pitié, et sans faire part à personne de son projet. Roman résolut d'aller prier avec eux, les instruire et les exhorter.

Dans ce but, il acheta quelques marchandises et gagna les Cévennes, en qualité de marchand colporteur. La balle qu'il portait lui permettait d'aller de porte en porte, sans éveiller les soupçons. Attentif à examiner s'il n'y avait ni crucifix, ni buis bénit, ni images de la Vierge et des saints, dans les maisons où il entrait, il hasardait un petit mot de religion, quand il croyait pouvoir le faire sans danger. Si ce mot était bien accueilli, il insistait et parlait avec force de la nécessité d'affronter le martyre ou de

(1) Ms. Court, n« 28 tome H 1078.

(2) Relat, somm, des merv,, p. 19.

s'expatrier, pour racheter une abjuration hypocrite. Bientôt il fut sollicité de tenir des assemblées et en tint, malgré les émissaires et les troupes que Tabbé du Ghaïla mit à sa poursuite.

Trahi par un faux frère, en 1688, il eut toutes les peines du monde à s'échapper. Le 5 février 1689, dix soldats conduits par un apostat nommé Vaumales, cernèrent la maison qui lui servait d'asile, près de Barre (arrond. de Florac, Lozère). Il fut arrêté, mené dans la prison de Vébron, où il résista à tous les efforts tentés pour le convertir. De là il fut transféré au fort d'Alais et jeté dans une basse fosse pleine d'ordures, de rats et de crapauds. Il y demeura environ huit mois, subissant au moins quatre interrogatoires par semaine. A la fin de l'année, on le conduisit chez M. de Montvaillant, au château de St-Jeandu-Gard, où son procès devait lui être fait. « Je comparus, dit-il (1), devant l'intendant (Bâville) et le comte de Broglie, qui me reçurent d'un visage ouvert et me promirent la vie, si je leur indiquais la retraite de Vivens et de Brousson (2). S'il n'y a pas d'autre moyen de sauver ma vie, leur répondis-je, faites-moi exécuter tout à l'heure ; car, si telle est la volonté de Dieu, je suis aussi prêt à mourir, que vous à me condamner. Sur cela, le comte de Broglie me saisit par les cheveux, et m'ayant donné deux ou trois secousses, me dit que, s'il n'y avait pas de bourreau, il me pendrait lui-même. » — Après la foï*ma-

(1) Mémoires de Boman, cités par Court.

{^ Cette condition imposée par Bàville est surprenante ; car Roman avait été arrêté six mois avant le retour de Vivens et de Brousson.

lité du procès qui ne dura guère, le prédicant s'entendit condamner à être pendu. L'exécution fut remise au lendemain et l'on dressa la potence ; mais le lendemain Roman avait disparu.

Une jeune personne de dix-huit ans, fille dhin pasteur, M"* Guichard, qui, pour éviter la. persécution, était entrée comme femme de chambre chez les demoiselles de Montvaillant, avait reconnu le prédicant, pour l'avoir souvent vu dans les assemblées qu'elle fréquentait, et s'était décidée à lui sauver la vie au péril de la sienne.

L'entreprise était difficile ; car B&ville et De Broglie étaient logés dans le ch&teau ; un nombreux corps de garde occupait la basse-cour, et quatre dragons veillaient à la porte du cachot. La nuit venue. M"* Guichard commença par enivrer ces dragons. Quand ils furent plongés dans le lourd sommeil de l'ivresse, elle profita d'une crevasse qui existait dans la muraille, pour appeler le prisonnier et défaire, non sans peine, à l'aide d'une baïonnette, le nœud qui lui liait les mains. Après quoi elle lui passa l'instrument, avec lequel il se débarrassa de ses autres liens, puis des tenailles pour arracher les barres de la porte. Le prisonnier ne put en venir à bout, et la jeune fille dut lui indiquer, en frappant de petits coups, l'endroit où le verrou pénétrait dans la pierre. La baïonnette lui servit à creuser un trou, qui donna passage au verrou.

Tout n'était pas fini ; il restait à sortir du château. Traverser la basse-cour où était le corps de garde et gagner la grande porte, il n'y fallait pas songer. Fuir

par le derrière du château n'était guère plus facile ; car la seule fenêtre par laquelle on pût passer était visible pour le corps de garde, et de plus placée audessus de celle de la chambre où Bàville était couché. Cependant, après s'être réconforté d'un potage et d'une prière, le prédicant se laissa glisser le long de draps attachés à un morceau de bois placé en travers de la fenêtre, et s'éloigna sans être aperçu. Un ami, qui demeurait dans le voisinage, le mena dans une caverne et l'y nourrit plusieurs jours.

Le matin, quand la porte fut ouverte, la libératrice de Roman songea aussi à se mettre à l'abri, et se rendit dans une maison sûre. Mais quand elle apprit la furieuse colère de Bâville et de Broglie, qui s'en prenaient à M. de Montvaillant, et parlaient de le faire exécuter à la place du prédicant, la courageuse jeune fille retourna au château, déclara qu'elle était seule responsable de l'évasion et que, si c'était un crime d'avoir sauvé la vie à un innocent, son maître n'avait aucune part à ce crime.

B&ville se montra insensible à cet héroïsme, et peu s'en fallut qu'il n'envoyât sur le champ M"* Guichard à la potence. Il se contenta cependant de la faire fouetter publiquement par la main du bourreau, et de l'enfermer dans le château de Sommières où elle resta pendant longtemps. En outre, il relégua M. de Montvaillant dans ses terres du Haut-Languedoc, et M"* de Peyremales, tante de celui-ci, étant venue à mourir, il prétendit qu'elle n'était pas morte bonne catholique, et confisqua quarante mille francs qu'elle avait légués à son neveu.

Au bout de trois jours, Roman sortit de sa cachette et, pour rendre gr&ces à Dieu de sa délivrance, il convoqua une assemblée dans les environs même de St-Jean-du-6ard, où il reprit avec un nouveau zèle les fonctions de son ministère. Il ne tarda pas à être exposé à de nouveaux dangers.

Une troisième trahison faillit le faire retomber aux mains de ses ennemis. Poursuivi à coups de fusil et serré de près par des soldats qui allaient le saisir, il se jeta dans un torrent qu'il passa à la nage, le 10 mars 1691, et se cacha de l'autre côté dans des broussailles. Peu après, dans une autre circonstance, une balle lui fracassa la cheville du pied, et l'obligea de rester trois mois immobile et caché dans une caverne, où des amis prirent soin de lui. Dès qu'il put marcher, il recommença à prêcher, non debout, mais assis. Enfin il fut contraint, comme Brousson, de quitter la France pour quelque temps, en 1693, et de se réfugier à Genève. Il y trouva des gens dissertant gravement à l'abri du danger, qui critiquaient et blâmaient vertement sa conduite, celle de Brousson et de toutes les personnes qui tenaient des assemblées (1). Pour ces prudents que le zèle n'avait point enflammés, le seul système à suivre était celui qui avait pourtant si mal réussi à Guion. Roman dut se justifier et publia une relation, dont le but était de faire voir l'impossibilité de restaurer le protestan-

(1) Pictet écrivait encore à Corteiz, en 17^ : « Je vous avoue que j'ai toujours condamné les grandes assemblées. » (Hugues, A. Covrt^ I 375.)

tisme en allant exhorter les familles de maison en maison. Puis il rentra dans les Cévennes.

Pendant de longues années, le supplice de ses collègues saisis l'un après l'autre, ne put troubler son impassible ardeur. Le plus illustre d'entre eux, Brousson, succomba à son tour, et son arrestation, après tant de prodiges que Dieu avait faits en sa faveur, fut le signal du départ pour quelques ministres qui étaient venus partager ses périls, et dont les noms sont inconnus. Nous voyons le synode de Maestricht, assemblé le 6 mai 1699, charger les députés des Églises de Rotterdam, Delft et La Haye, de dresser et de présenter aux États-Généraux une requête en faveur de « plusieurs pasteurs revenus depuis quelques mois de France, où ils ont prêché sous la croix avec beaucoup de zèle et une grande édification. » Rentrés en Hollande, ils étaient dénués de tout moyen de subsistance. — Roman resta seul de tant de prédicateurs accourus de l'étranger. Il semblait, dit Ant. Court, qu'il cherchât le martyre et que le martyre le fuyait. Gomme il présidait une assemblée à Gamperos, près de Boucoiran (arrond. d'Alais, Gard), dans la nuit du 9 au 10 août 1699, il fut trahi de nouveau, par un misérable nommé Armand, et arrêté.

Gouvert de sang et de blessures, il fut conduit à Boucoiran, à l'auberge de la Croix-Blanche y enchaîné aux colonnes d'un lit, et gardé à vue, en attendant l'arrivée des troupes qu'on avait mandées pour le conduire à Montpellier. G'était fait de lui, si une quarantaine de jeunes gens des villages du Gardon,

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s'armant de fusils, de sabres et de haches, n^étaient accourus pour le mettre en liberté. A la première sommation les soldats répondirent par des coups de feu qui blessèrent plusieurs des assaillants. Aussitôt les portes de Tauberge furent enfoncées, et l'apôtre délivré s'interposa pour empêcher le massacre de ceux qui allaient le livrer à Bâville.

Celui-ci n'avait certainement pas oublié la première évasion de Roman, et n'aurait eu, du reste, nul besoin de s'en soijivenir pour le faire rouer vif. Sa colère tomba sur ceux qui avaient assisté à l'assemblée, et en particulier sur les jeunes gens qui avaient sauvé la vie au prédicant. Il fit jeter en prison soixante-douze personnes, en condamna d'abord dix-huit, dont quatre femmes, au gibet, et ordonna un supplément d'instruction à l'égard de vingt et une autres. Le 28 novembre, il jugea trente-trois des libérateurs, en condamna quatre (dont deux contumaces) à être rompus vifs, seize à être pendus, six à la question ordinaire et extraordinaire avant le jugement définitif, et sept à d'autres peines. Cependant, dit A. Court, Pierre Bernard, surnommé La Jeunesse, soldat de Marvejols (Lozère) (1), et Pierre Bonefoux, dit Boulenc, de Cardet (arrond. d'Alais, Gard) furent seuls roués; les autres furent envoyés aux galères.

Dans l'impossibilité de poursuivre l'œuvre si périlleuse à laquelle il avait consacré onze années, Roman

(1) Il s'appelait sans doute Jean-Pierre, car il est nommé Jean dans les pièces du procès. Voir Bullet., 2® série, XIII 553.

se retira en Allemagne où il se remit à prêcher, puis en Hollande, près de Rotterdam. Le synode de Boisleduc (avril 1701), lui fit un accueil des plus fraternels et dont nous ne saurions nous montrer trop reconnaissants : « L'Église de La Haye, lisons-nous dans rarticle 45 des résolutions de ce synode, est chargée de solliciter auprès de leurs H. P. Nos Seigneurs les États-Généraux, une pension pour M. Roman, qui a servi si longtemps TËglise de Dieu sous la croix, et qui a demeuré yolontairement plusieurs années exposé aux souffrances et à la mort pour la défense de la foi, et les députés du présent synode [nommés] pour remercier M. le conseiller pensionnaire, le prieront de lui être favorable. » — Ne pouvant trouver à s'établir en Hollande, Roman retourna en Allemagne et mourut pasteur de TÉglise de Waldenbourg. Au moment où ce dernier des prédicants célèbres de la première période du Désert quittait la France, un jeune homme commençait à exhorter ses frères. C'était Pierre Carrière, dit Corteiz, qui devait avec A. Court rétablir la filiation de l'ordination pastorale et prêcher au Désert jusqu'en 1751.

« Pour revenir, dit-il dans sa Relation historique (1), aux moyens que Dieu s'est servi pour m'appeler à sa connaissance, en l'an 1697, il me tomba entre les mains le Bouclier de la foi^ le Combat chrétien^ Dix décades de sermons, excellents ouvrages de M. Pierre Dumoulin, le Dialogue entre un père et son fils pour voir si Von peut se sauver en allant à la messe pour

(1) Hugues, A. Courte 1 444.

éviter la persécution^ ouvrage des plus convenables pour la situation d'une Église comme celle de France, et enfin un Catéchisme de controverse par Dumoulin. Je lus tous ces livres avec une sérieuse attention; Dieu me donna la lumière d'entendement pour pouvoir discerner la vraie religion d'avec la fausse. Ce fut alors que je conçus un souverain mépris pour les erreurs de l'Église romaine, ce fut alors que j'aimaet que je m'attacha fortement à la vérité de la religion réformée. J'étais âgé d'environ 16 à 17 ans. Environ deux ans après, 1699, Jean Fegeroles, d'Alicce de Rhunes, paroisse de Fraissinet de Lozère, diocèse de Mende, avait fait convoquer une assemblée dans le lieu de ma naissance, qui est Nozaret, paroisse de Vialas, ancienne de Cartagnol, diocèse d'Uzès en Govennes; ledit Jean Felgerole n'étant pas venu à l'assemblée qui était convoquée en son nom, quelques personnes qui étaient à l'assemblée, avec lesquelles j'avais eu de fréquentes conversations, me prièrent de ne pas laisser partir l'assemblée sans leur donner quelque consolation ; tout d'un coup je me trouva rempli de courage et de zèle, et je parla avec beaucoup de fermeté et d'ardeur de la parole de Dieu. Alors je fus ardemment requis par mes voisins, tous les dimanches, de leur donner quelque exhortation. Cela éclata dans la paroisse qui est composée de quatorze villages ; tout le monde me lit caresse et me donna à connaître qu'il avait de l'estime pour moi et pour mes exhortations, ce qui ne contribua pas peu à l'augmentation de mon courage. Je continua ainsi à faire quelques exhortations jusqu'à l'an

1702, que les Camisards commencèrent à faire leurs estratagèmes, etc. »

Ainsi quand les pasteurs, prédicants et prophètes, eurent été mis à mort, ou enfermés pour jamais, ou obligés de repasser la frontière, les Églises produisirent d'elles-mêmes une nouvelle génération d'évangélistes et d'apôtres. Il n'en revint plus de l'étranger (sauf Jacques Roger et Jean Girard). «Mes vues, écrit A. Court se reportant à l'année 1718, se tournèrent de tous côtés pour déterrer des jeunes gens qui voulussent se prêter aux vues que je me proposais. J'en tirai de la charrue, des boutiques des artisans, de celles des marchands et de derrière les bancs des procureurs. Il y en avait qui ne savaient pas même lire... Mais le nombre était peu considérable, et la moisson devenait tous les jours plus abondante. Ce fut à cette époque que je commençai d'écrire dans les pays étrangers, pour leur demander des ministres. Ce fut dans ce dessein que j'écrivis à Londres, en Hollande, en Suisse et à Genève... Combien ne cherchais-je pas à les exciter à la jalousie, et à faire naître chez eux une salutaire confusion, en leur représentant des cardeurs de laine, des tailleurs d'habit, des garçons de boutique, des jeunes gens sans étude, qui remplissaient l'œuvre à laquelle ils étaient appelés eux-mêmes, et qui vérifiaient à la lettre ces paroles de FÉvangile : Si ceux-ci se taisent^ les pierres mêmes parleront. Mais toutes mes semonces furent inutiles. Elles n'engagèrent pas même un pasteur à rentrer dans le royaume. C'eût été augmenter les dangers du troupeau ! La grande raison est

qu'on ne se sentait pas de vocation pour le martyre ; et le martyre, dans cette périlleuse mission, était comme inévitable (1). » — Quelques années plus tard, Duplan s'écriait : « C'est au ciel à nous fournir des prédicateurs ; personne ne veut entendre la voix qui en appelle au Désert (2). » C'est l'esprit du Désert que Court exigea bientôt des jeunes gens qui aspiraient à entrer dans l'école de théologie de Lausanne. Gr&ce à cet esprit, qui s'éteignait loin du danger et que la persécution faisait naître et développait, ils se trouvèrent, malgré la regrettable faiblesse de leurs études (3), à la hauteur des événements, et sauvèrent encore une fois le protestantisme français. Les circonstances, l'air ambiant, produisent parfois de ces dévouements communicatifs : pendant le siège de Paris, nul ne songeait à sa vie ; aussi notre stupéfaction fut grande, quand, arrivé en province, nous la retrouvâmes terre à terre, et nous apprîmes que la guerre avait été, pour les industriels, la cause d'énormes bénéfices qu'ils avaient tranquillement empochés, tandis que nous risquions à chaque instant de nous faire tuer.

Martyrisés jusqu'en 1762 et emprisonnés jusqu'en 1773, les pasteurs du Désert firent enfin triompher la liberté de conscience. C'est leur indomptable cou-

(1) Ch. Coquerel, Hist. des Ègl. du Désert I 193.

(2) Ed. Hugues, A, Courte I 281.

(3) Ces études incomplètes et précipitées expliquent, en grande partie, pourquoi pas un seul pasteur du Désert ne fut de taille à latter contre le persiflage de Voltaire, en reconnaissant ce qu'il j avait de fondé dans les allégations de la critique naissante.

rage, toujours soutenu par la fidélité et l'amour des huguenots, qui força TÉtat à rougir d'avoir été si longtemps le docile instrument de l'intolérance du clergé. Les longues souffrances de nos pères, leur invincible foi au progrès, et les sentiments politiques des meilleurs d'entre eux en avance d'un siècle sur leurs contemporains, ont largement contribué à l'éclosion des immortels principes de 1789, qui ont renouvelé la face de l'Europe et celle de l'Amérique.

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