TROISIÈME MISSION
L'apôtre n'espérait plus rien des puissances protestantes; mais il espérait tout, et de plus en plus, de la puissance divine (2). Voilà pourquoi il ne connut
claration du 16 mai 1689 accordait aux réfugiés enrôlés sous les drapeaux du Danemark, qui gardait la neutralité, la jouissance du revenu de la moitié de leurs biens.
(1) Avec un passeport du 12 au nom de Paul de Beauclose, et sigû* de Fagel, grand pensionnaire de Hollande.
(2) Il écrivait le 23 janvier 1698 : « Si leurs frères abandonnent ^^ protestants de France, Dieu ne les abandonnera point. On leur a ^^^ souffrir de grands maux, des massacres et d'autres martyrs hot^" blés; mais le Seigneur lésa toujours consolés et fortifiés. Cepend*^ cela n'excusera point, devant Dieu ni devant les hommes, ceux qui *** seront pas touchés de leurs misères ».
Nous lisons encore dans sa lettre du 1«^ mars : « On envoie à * CQur les noms de ceux (jui succombent [sous la dragonnade], po^^
point le découragement, ou, s'il en fut parfois effleuré, n'y trouva qu'un motif de plus de s'enfoncer dans l'action, d'agir, pour forcer Dieu à agir aussi. Son intention était d'abord de commencer sa troisième tournée par le Poitou, qu'il n'avait pas encore visité ; mais il se sentait vivement attiré par la province qu'avaient agitée tant de phénomènes extraordinaires, divins selon lui, et où se trouvaient nonseulement d'innombrables témoins de ces miracles, mais encore çà et là quelques prophètes échappés aux poursuites, lesquels ne prophétisaient plus que rarement, à huis-clos, dans l'ombre et le mystère. Rentré par le Jura, Brousson descendit le Rhône, et arriva heureusement le 4 novembre dans le Vivarais.
Madame Brousson s'accommodait de moins en moins de la vie périlleuse que menait son mari, au bout de laquelle elle entrevoyait le veuvage, le deuil et peut-être de nouveau la misère. Cette considération n'arrêta point Brousson. « Je suis en peine pour vous, ma chère femme, lui écrivit-il le 29 août, sachant que vous avez si peu de force d'esprit, pour supporter les épreuves par lesquelles il plaît à Dieu de vous faire passer. Mais vous devez considérer
&ire entendre sans doute aux puissances, qui ont la charité d'interoMer pour nous, qu'il n'est pas besoin de nous rétablir, puisque les protestants de France veulent être catholiques, n semble qu'on se Qoque de cette intercession^ s'il est vrai qu'on parle pour nous. Et h moins on veut nous faire entendre que, loin d'y avoir égard, on prend de là occasion de nous faire souffrir de plus grands maux que ^OQs n'en souffrions auparavant ».
296 LES PREmERS PASTEURS ïh: désert
qull vous châtie pour vous détacher du monde, et pour vous régénérer. Vous n avez pas considéré comme vous le deviez les gr&ces qu'il m'a faites, et celles qu'il vous a faites aussi en même temps. Lorsqu il permit que je fusse chassé de France, on r^ardait cela comme un effet de sa colère contre moi; cependant ce fut par là qull me mit à couvert de Torage qui devait tomber sur tout son peuple, et ce fut aussi par là qu'il vous en délivra vous-même. Depuis cela il ma retiré des occupations du siècle, et il a daigné m'appeler au ministère sacré de sa parole ; il m'a même fait la grâce de m'employer à une œuvre des plus extraordinaires et des plus importantes dont on ait jamais ouï parler. C'est là sans contredit ma couronne ; cependant vous résistez toujours en quelque manière à la vocation de Dieu. Et par là vous vous opposez en quelque sorte aux intérêts de sa gloire, à ravancement de son règne, au salut et à la consolation de son peuple désolé, à mon devoir et à mon propre salut... Ne vous inquiétez de rien ; souvenez-vous toujours que Dieu conduit toutes choses avec une sagesse admirable, et que quiconque espère en lui ne périra jamais. Quoi qu'il en soit, le soin àe l'avenir ne doit point vous inquiéter, puisque Dieu y pourvoit toujours par sa Providence... »
Le 14 décembre, Brousson s'excuse auprès de sa femme de l'avoir laissée longtemps sans nouvelles ; la cause de son silence est, dit-il, qu'il a été « assiégé pendant près de trois semaines par les neiges, » dans un pays oii il n'avait aucune commodité pour écrire?
Il demande qu'on ne parle point des merveilles qu'il a vues, de peur de déceler sa marche, et affirme qu'il ne voudrait pas « pour des millions, » que le Seigneur lui eût refusé la grâce de venir encore travailler à son œuvre. Dix jours après, il écrit à un ami :
« La Providence divine m*a fait passer, contre mon intention, dans un pays qui semblait entièrement abandonné ; car il n*y avait qu'un de mes frères qui y fût passé, mais comme un éclair, depuis environ quatre mois; mais où j'ai vu, oui, ou autrement appris, par un très-grand nombre de témoignages indubitables, de si grandes merveilles, qu'elles feront le sujet de Fétonnement et de l'admiration de toute la terre, et celui de la consolation et de la justification de Monsieur [Jurieu] et de ses semblables. Il y a des gens qui ont travaillé à ensevelir les merveilles de Dieu ; mais Dieu saura bien les faire connaître. Cependant, Monsieur, pour ma sûreté et pour Pœuvre du Seigneur, qu'on ne parle pas encore de ces choses, de peur qu'on ne fit à peu près connaître ma marche. Au reste, Monsieur, tout gémit, tout soupire après le rétablissement de Jérusalem ».
On peut juger par ces lignes avec quelle avidité l'auteur de la Relation sommaire des Merveilles des Cévennes, qui, selon Brueys (1), « traînait dans tout le Vivarais son admiration et sa crédulité, » accueillit, sans la moindre critique, tous les récits extraordinaires qu'on lui fit sur l'épidémie prophétique. « Il en com:posa un écrit de six cahiers, contenant 150 pages de petit caractère, qu'il intitula Relation des pro-
(1) Hist, du fanatisme^ 1 27Q.
diges du Vivarais » (1). Quand Bâville Tinterrogea sur cette relation et essaya d'en rire, Brousson répondit gravement qu'elle « était véritable et fidèle, et que son dessein était de la donner au public, après qu'il l'aurait retouchée, afin que chacun y pût faire ses réflexions. » Ce manuscrit que Brueys a lu, et qu'il déclarait rempli de folies, qui pour Brousson étaient « autant de signes de la maison d'Israël » (2), est sans doute à jamais perdu, de même que l'original d'une autre pièce importante que Bâville avait aussi envoyée à Fléchier.
(1) Ici Brueys semble inexact de tous points ; car Tinventaire détaillé des papiers de Brousson, dressé au moment de son arrestation, parle de quatre cahiers contenant 106 pages et dont le titre était Voyages de Fauteur en Vivarés, (L. Nègre, Vie et minist. de Brousson^ p. 198).
(2) Ce merveilleux qui comblait de joie et de ravissement le pieux Brousson, fut bientôt considéré comme un désordre qui compromettait l'existence du protestantisme. C'est ainsi qu'en parle le plus illustre successeur de Brousson, Antoine Court : « Mes premières courses eurent pour théâtre le Vivarais. Là les échafauds et les gibets étaient encore ensanglantés de l'exécution de plusieurs protestants que l'esprit de fanatisme avait conduits dans celui de la rébellion. Ici se trouvaient quelques hommes et une quinzaine de femmes ou filles, qui au titre de prédicants réunissaient celui de prophètes. Je craindrais de n'être pas cru si je rapportais tout ce que ces esprits fourbes ou séduits disaient de puéril, d'indigne et de déshonorant pour la religion. Je m'attachai à convaincre les premiers d'imposture, et à ramener les autres par mes instructions. Il n'était pas rare de voir dans les assemblées, si peu nombreuses qu'elles fussent, deux trois femmes, et quelquefois des hommes, tomber en extase et parler tous à la fois, comme ces Corinthiens à qui Saint-Paul adresse ses censures. Bientôt, je passai, comme un autre Élie, pour être le fléau des prophètes. . . La licence de s'ériger en prédicateur était telle, que qui-
Le Mémoire et la Requête adressés au roi n'avaient produit qu'un redoublement de rigueurs. Tandis que quelques réfugiés songeaient à revenir, et que les Églises sous la croix espéraient, comptaient avec la plus entière certitude, que la paix apporterait quelque adoucissement à leur sort, ce fut tout le contraire qui arriva (1). A mesure que les soldats cessèrent de combattre à l'extérieur et rentrèrent dans le royaume, on les lança contre les huguenots et leurs assemblées. La France offrit alors l'aspect d'une immense garnison de 500,000 hommes, occupés à piller, à ruiner et à torturer des Français, hommes, femmes, jeunes flUes et enfants.
« Depuis la paix générale, écrit Brousson le 28 mars 1698 (2), la France est devenue pour les protestants français un théâtre de deuil et de désolation (3). Chaque fois qu'ils manquent d'aller à la messe, ou d'envoyer leurs enfants à la doctrine romaine, on les condamne à des amendes exorbitantes, dont une seule surpasse ordinairement, à l'égard du peuple,
conque en formait le dessein pouvait Tezécuter sans obstacle, qu'hommes, femmes, tout le monde se mêlait du métier ; une telle licence ne pouvait qu'introduire dans TÉglise de fort mauvais sujets. >» (Hu" gues^ Ant, Court, 1 387).
(1) Le 16 octobre, la signature de la paix n'était pas encore connue, et cependant, dit Brousson, en quelques lieux, le peuple qui la tenait pour assurée, en faisait des réjouissances publiques anticipées.
(2) Lettres et opuscules, p. 317.
(3) On lit dans sa lettre du \^^ mars : « Ni vous, ni vos amis ne doivent pas penser à retourner dans ce royaume, en Tétat où sont les choses. Voici une nouvelle persécution presque aussi dangereuse que la première, »
trois OU quatre fois la capitation. On force au paiement de ces amendes par des logements effectifs de gens de guerre, ou des milices bourgeoises, à quinze sols par jour chaque soldat, outre sa nourriture. Ces logements sont redoublés de jour en jour, s'il y a assez de soldats pour cela. Et souvent ces soldats ou milices font des ravages horribles, enfoncent les cabinets, pillent ce qu'ils y trouvent, emportent les meubles qu'ils peuvent vendre, et souvent ce sont les prêtres qui les achètent à vil prix, (1) brisent et brûlent les autres meubles et répandent le vin dans les caves. .. On dit à notre pauvre peuple que, quand il aurait des maisons pleines d'argent, on le ruinera, et qu'après tout cela encore il faudra aller à la messe. Quand on a dévoré les gens, et qu'on trouve de la fermeté, on met en prison les chefs de famille, et on enferme les filles dans les couvents. On fait même quelquefois souffrir de mauvais traitements aux personnes qui demeurent fermes... Si les passages étaient libres, ce qui n'est pas, on verrait sortir de France un grand peuple. (2) Nous sommes abandonnés à la fureur du clergé, qui est celui qui de concert avec les intendants, dirige cette persécution ; jusque là que quelquefois les consuls font des logements par
(1) Brousson répète ici ce qu'il avait déjà dit des dragons en 1686, dans ses Lettres des prot. de France: « Ces instruments du démon,. •• pillent l'or et l'argent, les lits, le linge et les autres choses de cette nature, et ils vendent à vils prix les autres biens immeubles aux jésuites ou à des personnes qtte les jésuites interposent. »
(2) « Si les passages étaient libres, la dispersion serait plus grande cette fois que la première. » (Lettre 4u l*"" mars 1698).
ordre du clergé. On nous insulte en nous disant : Hé bien ! vous voyez bien si les puissances protestantes ont rien fait pour vous?... On fait toujours des prisonniers, on condamne aux galères, on fait tnourir surtout ceux qui travaillent au salut du peuple (1) ; mais cela n'est pas capable de ralentir l'ardeur des fidèles... »
Un peu plus tard la situation est encore empirée. Presque tous les catholiques du Languedoc font partie des milices bourgeoises, organisées pour courir sus aux assemblées. La ville de Nîmes est divisée en quatre quartiers, et les protestants obligés d'aller à la messe dans les paroisses qui leur sont assignées. On prend les noms de ceux qui manquent, et on les condamne à une forte amende pour la première fois, et à pis pour la seconde. Suivant le conseil donné et pratiqué par Fénelon dès 1686, on exile ceux qui restent insensibles à leur ruine. Dans l'espoir de faire succomber les faibles et de décourager les forts, on fait courir le bruit de l'arrestation de Brousson longtemps avant de l'avoir saisi.
De plus en plus convaincu que les protestants ne devaient attendre l'amélioration de leur sort que d'un changement de l'esprit public, Brousson fit un nouvel appel à l'opinion sous la forme de Requêtes envoyées au roi de France par ses sujets protestants au sujet de la nouvelle persécution qu'on exerce contre
(1) Nous ne connaisons cependant aucun prédicateur exécuté en 1698, à Texception de Brousson. Plus d'un de nos martyrs et sans douté un assez grand nombre sont donc restés ignorés.
eux depuis la paix générale (Ij. C'est par acquit de conscience et systématiquement qu'il continue de s'adresser au roi et à la cour, bien qu'il sache depuis longtemps qu'il n'y a rien à attendre de ce côté. «( On publie, écrit-il le 25 avril (2), que tout ceci se fait à l'insu du roi, c'est se moquer de nous ; des choses de cette conséquence ne se font pas à l'insu du roi et surtout lorsque les intendants le savent et donnent les ordres. » Gomme c'était en leur qualité d'hérétiques que les protestants avaient perdu toute espèce de droits, au point qu'on se croyait tout permis envers eux, Brousson essaya de prouver que la persécution reposait sur une pétition de principes, puisque ses coreligionnaires n'étaient certainement pas hérétiques sur les cinq points les plus importants de la religion : la foi, le culte, la morale, la lecture des saintes Ecritures et les sacrements. Chaque requête traite une de ces questions. L'auteur en envoya des copies en Hollande, en suppliant qu'elles fussent imprimées, mais non avec la (c nonchalance habituelle », et répandues « tant parmi ceux de notre religion, que parmi les catholiques romains (3). » Il offrait de contribuer aux frais de rimpression. « Voici, écrivait-il (4), la cinquième et dernière requête ; nous vous demandons cette grâce, de vouloir faire en sorte que ces^ requêtes soient imprimées, et
(1) C'est sous ce titre que Brousson demandait qu'eUes fussent im* primées (Ibid., p. 318).
(2) Lettres et opuscules^ p. 322.
(3) Ibid,, p. 318.
{i)Ibtd., p. 321.
répandues à la cour, dans le royaume et ailleurs. Ne vous arrêtez pas, s'il vous plait, pour les choses que des personnes trop sages vous pourraient dire. Ce sera principalement avec l'épée de l'Esprit que Dieu fera son œuvre : la vérité ne serait jamais connue, si on ne la mettait devant les yeux de ceux qui l'ignorent. . . On verra par là la doctrine que nous enseignons au péril de notre vie. » La première, la troisième et la cinquième de ces requêtes sont conservées manuscrites dans le dossier de Brousson, aux archives de l'Hérault. La première, celle du 15 mars, débute ainsi :
« Au roi
« Sire,
« Ceux de vos sujets qui prétendent s'être réformés selon la parole de Dieu, ont encore recours avec une humilité profonde à l'équité et aux compassions de Votre Majesté. La paix générale a été donnée à l'Europe par vos soins et votre condescendance généreuse : les suppliants seuls sont encore dans le trouble, dans les alarmes et dans la désolation. Tous les peuples étrangers ont été mis en repos ; et ceux qui vivent sous votre domination, et qui devi-aient être les premiers à ressentir les effets de votre protection et de la paix générale, sont les seuls qui versent des larmes pendant que tous les autres peuples se réjouissent. Permettez-nous, Sire, de le dire: quelle gloire peut trouver Votre Majesté à désoler son propre peuple ? N'a-t-on souhaité qu'elle fît la paix avec les nations étrangères, qu'afin qu'elle se
tournât contre ses propres sujets ? Ils vivent dans vos États sous la foi publique et royale ; ils vous fournissent leurs forces et leur argent ; est-il donc juste, Sire, que cette puissance soit employée à leur propre perte ? Toutes les puissances de TEurope ont trouvé qu'une guerre de neuf ou dix ans entre des chrétiens, n'avait déjà été que trop longue, et vos sujets protestants, qui depuis treize années sont dans une désolation lamentable, ne pourront-ils jamais, Sire, trouver de repos dans vos États ? Votre Majesté n'a pas eu plutôt signé la paix générale avec ses ennemis, qu'elle a donné contre nous une déclaration fulminante,datée du 13 novembre 1697, par laquelle, après avoir témoigné qu'elle n'a point de regret d'avoir fait démolir nos temples et interdit toxis nos exercices de piété, elle nous défend, à peine de mort, d'aller servir Dieu dans la principauté d'Orange (1), ni d'y aller faire bénir nos mariages ou baptiser nos enfants selon notre foi et les mouvements de nos consciences. Et en même temps on exerce partout une nouvelle et violente persécution pour forcer les gens de pratiquer malgré eux le culte de l'Église catholique romaine, ou pour les ruiner et les faire mourir de faim avec
(1) Rendue à Guillaume par le traité de Ryswick.
Au mois de septembre 1698, Bâville condamna aux galères, dans une seule matinée, soixante^seize huguenots coupables de s'être rendus au culte à Orange, et à la réclusion pour cinq ans, dans le château de Sommières, une quinzaine de femmes qui avaient commis le même crime. Cinq autres personnes furent renvoyées comme étant âgées de moins de vingt ans (D* Aigre feuille, Htst. de la ville de Montpellier^ p. 483).
leurs familles. Voici donc, Sire, pour nous de nouveaux combats à soutenir dans cette paix générale. Voici de nouveaux martyres qu'on nous prépare au milieu des réjouissances publiques.
a Mais s'il est vrai que vos sujets protestants aient volontairement embrassé la religion catholique romaine, comme ceux qui surprennent l'équité de Votre Majesté, qui font tant de tort à sa gloire, et qui détruisent son royaume, osent le dire ; s'il est vrai qu'ils soient, conûne on parle, de nouveaux convertis, d'où vient. Sire, permettez-nous cette liberté, qu'il faut renouveler les rigueurs pour les forcer d'aller à la messe? D'où vient qu'il faut leur défendre, comme il est dit dans votre déclaration, d'abandon-' ner leurs biens, leurs familles et leur patrie^ pour aller professer ailleurs avec liberté leur première religion ? D'où vient qu'il faut leur défendre à peine de mort y d'aller dans une principauté étrangère, pour y faire les exercices de cette môme religion, ou pour y faire bénir leurs mariages ou baptiser leurs enfants par des pasteurs réformés? D'où vient que, dans votre royaume, on est tous les jours occupé à faire condamn.er à des amendes ceux qu'on appelle nouveaux convertis, ou à les faire traîner dans des basses fosses, ou à les faire condamner aux galères, ou à les faire pendre, ou à les faire massacrer, lorsqu'ils s'assemblent pour servir Dieu selon les mouvements de leurs consciences ? D'où vient qu'il faut tenir en pleine paix tant de milices bourgeoises, et prendre tant d'autres mesures, pour empêcher dans tout le royaume que ce même peuple ne s'assemble à toute
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heure pour le même sujet ? Ceux qui sorprennent la justice de Votre Majesté, croient-ils faire illusion à toute la terre ? S'imaginent-ils que c'est ainsi qu'on doit tromper un grand prince pour le porter à accabler des innocents ? »
Ce langage de la plus haute éloquence n'est pas seulement celui du proscrit, c'est aussi celui de l'histoire et de la postérité, qui n'ont pu que justifier également l'appel à la raison et au patriotisme, que le début de la troisième requête (13 avril 1698) oppose à la passion et à la haine aveugle du clergé :
a Sire, « Vos très-humbles sujets protestants représentent avec une humilité profonde à Votre Majesté qu'il est même de l'intérêt de votre gloire et de votre puissance, de faire cesser la persécution qui, depuis tant d'années, met le trouble dans votre royaume. Les édits de pacification, en rétablissant la concorde entre vos sujets, ont fait fleurir vos États, et les ont élevés à ce haut point de puissance et de gloire, qui a fait l'étonnement et l'admiration de toute la terre. Mais ceux qui y mettent de nouveau le trouble, travaillent de toutes leurs forces à les détruire. Ils disent sans cesse à Votre Majesté qu'il y a beaucoup de gloire pour elle à ruiner un parti de rebelles, dont ses prédécesseurs n'avaient pu venir à bout. Mais des sujets qui n'ont jamais demandé que la liberté de servir Dieu selon ses commandements, de lui rendre les hommages religieux que les hommes et les anges lui doivent, et qui ont fidèlement servi Votre
Majesté dans le besoin, méritent-ils que, pour les détruire, Votre Majesté ruine son propre royaume?
« La puissance d'un roi ne consiste-t-elle pas dans la multitude et dans l'union de son peuple ? Est-ce peu de chose que d'allumer le feu de la discorde entre vos propres sujets, d'en mettre une grande partie dans le trouble, de les piller, de les dévorer, de les accabler de maux, d'en disperser par toute l'Europe trois ou quatre cent mille, et d'en faire gémir plus d'un milion d'autres dans une dure captivité? Le Seigneur dit dans l'Évangile que tout royaume divisé contre lui-même ne peut subsister. Ceux qui sollicitent Votre Majesté à armer une partie de vos sujets contre l'autre, prétendent-ils être plus sages que le Fils de Dieu? Prétendent-ils le faire mentir ? On assure que les plénipotentiaires de Votre Majesté dirent, après la signature de la paix, que ceux des puissances protestantes n'avaient pas fait de grands efforts pour obtenir de l'équité de Votre Majesté le rétablissement de ses sujets protestants. Ce sont des choses qui ne nous sont pas connues. Nous ne doutons pas de la piété des puissances qui professent la religion protestante ; mais ne pourraiton pas dire, Sire, que quelques-uns de leurs ministres peuvent être dans une grande tentation, lorsqu'ils considèrent qu'il est de l'intérêt de leurs maîtres de laisser votre royaume dans le trouble, afin d'en diminuer les forces, et de fortifier leurs propres États par le grand nombre de vos sujets qui sont sortis de France, qui en sortent et qui en peuvent encore sortir ? Us savent par expérience que le peuple que
leurs maîtres ont recueilli, et quMls recueillent dans leurs États, est un peuple fidèle, laborieux et industrieux; qu'il y a même parmi ce peuple dispersé un grand nombre de bons soldats, et que les uns et les autres servent avec zèle ceux qui leur donnent du pain dans leur misère, et qui leur accordent leur protection.
« Mais, disent nos adversaires, ce peuple a porté les armes contre son prince. Ce sont nos adversaires mêmes. Sire, qui doivent imputer ce malheur à leur propre faute, à leur propre injustice. Que veulentils que fasse ce pauvre peuple ? Faut-il qu'il meure de faim ? Est-il d'ailleurs juste que les puissances qui le recueillent et qui le protègent, n'en retirent aucun service ? Ceux qui causent du trouble dans vos Étals devaient faire ces considérations avant que d'opprimer un peuple qui servait fidèlement Votre Majesté, et qui ne demandait que la liberté de servir aussi Dieu selon ses commandements. Mais enfin après qu'un malheur est arrivé par la faute de ceux qui ne peuvent souffrir le calme dans votre royaume, faut-il s'irriter et se roidir de plus en plus, afin que tout achève de périr ?
« Mais, nous dit-on, vous êtes hérétiques, etc., ».
L'introduction de la cinquième requête n'est guère moins remarquable :
« Sire, «Vos très-humbles sujets protestants dont les consciences sont depuis longtemps captives dans votre royaume, supplient très-humblement Votre
Majesté de considérer que l'Écriture nous dit que tout ce qui est fait sans foi est un péché (1). Ceux donc qui assistent à un culte que leur conscience condamne, commettent un péché énorme, ils croient que Dieu le défend, et qu'il est contraire à sa gloire ; cependant ils le pratiquent. Ils font donc voir par là qu'ils n'ont pas la crainte de Dieu ; il s'ensuit de là que ceux qui forcent vos sujets protestants de pratiquer le culte de l'Église romaine, qu'ils croient contraire à la parole de Dieu et à sa gloire, font des profanes et des impies (2). Voilà, Sire, les nouveaux convertis des pasteurs catholiques romains.
« Mais, disent quelques-uns d'entre eux, ceux que nous forçons de venir dans nos églises sont déjà damnés; on ne saurait les faire damner davantage. Quelle malheureuse maxime! Quand nous serions dans l'égarement. Dieu pourrait encore nous éclairer; pourquoi donc force-t-on les gens de devenir profanes et impies ?
« Si nous ne pouvons avoir les pères, dit-on encore, nous aurons les enfants. Mais faut-il jeter les pères dans l'impiété, pour se rendre maître de leurs familles ? Sont-ce là les voies de Dieu ? On voit d'ail-
(1) Rom., XIV 23.
(2) M. s. de Sacy tient exactement le même langage que Brousson. « n était facile à Louis XFV, idit-il, de révoquer Tédit de Nantes . Faire des catholiques était au-dessus de son pouvoir, et de tous les pouvoirs du monde ; et dès le lendemain de cette révocation, on s*aperçut qu'on n'avait plus que Talternative de laisser toute une population sans Dieu, ou de la forcer à profaner le culte catholique, en le pratiquant sans y crpire, » {Var, littér, mor, et historiq. H 304.)
leurs dans tout le royaume, que les enfants ont encore plus d'aversion que les pères pour la communion romaine, et qu'il faut venir à de nouvelles violences, pour les forcer d'y entrer, ou de faire semblant d'y entrer.
« Quelle idée nous donne-t-on de l'Église romaine? Les pasteurs catholiques romains savent que ceux dont ils oppriment les consciences, gémissent sans cesse dans l'esclavage où on les fait vivre ; ils voient que ceux qui assistent par force à leur culte, le regardent avec horreur, et le profanent par conséquent en y assistant. Mais tout cela ne les touche point. Dieu demande principalement le cœur; mais l'Église romaine se contente d'une profession extérieure et apparente. Dieu veut nos personnes tout entières (1) ; la vraie Église, qui est la vraie mère des fidèles, veut aussi ses enfants tout entiers, elle ne veut point de partage; mais l'Église romaine se contente d'une partie, lorsqu'elle ne peut avoir le tout. Elle fait donc bien connaître par là qu'elle est la fausse mère (2).
« On ne laisse pourtant pas de nous traiter d'hérétiques. Mais quand nous le serions, les violences ne nous convertiront point, etc., ».
Déjà, le 2 février 1698, Bâville avait informé Fléchier que six prédicants ; Brousson, Olivier (3) et
(1) I Cor., VI 20.
(2) I Rois, ni 26.
(3) Olivier n'est pas ici, comme on pourrait le penser, le surnom de Brousson, qui ferait double emploi ; mais un personnage très-réel, auquel le Synode de Campen (août 1702), a consacré son article 12, ainsi conçu : « M. Olivier s'étant présenté à la Compagnie, pour la
quatre autres se trouvaient aux environs de Nîmes et d'Uzès. Les cinq requêtes mises imprudemment à la poste de Nîmes, Tune après Fautre, du 15 mars au 20 avril, démontraient que le proscrit n'était pas encore éloigné, et Bâville redoubla de zèle pour s'emparer de lui. Il fit imprimer et distribuer de nouveau le signalement du pasteur, en élevant considérablement le chiffre de la récompense promise à qui le livrerait mort ou vif, et fut bientôt sur ses traces. Il écrivait le 3 mai à Tévêque de Nîmes : « Si vous savez que Brousson soit à Orange [il venait d'en sortir] , j'y envoirai un homme exprès pour découvrir où il sera, et, s'il est possible, ne plus le perdre de vue. Il est certain que cet homme fait des maux infinis. Il y a bien des gens qui pensent maintenant à le découvrir (1) ».
Brousson fut donc poursuivi avec plus d'ardeur que jamais, et sa lettre du 28 avril, datée de la route de
prier d'avoir égard aux travaux qu'il a soufferts pour affermir les fidèles de France, en considération des périls auxquels il s'est exposé, on lui a fait présent de cent livres, et MM. les députés de TÉglise de La Haye seront priés d'appuyer la requête dudit sieur Olivier auprès de Nos Seigneurs les États-Généraux. » — Cet Olivier ne peut être Jordain Olivier, ancien ministre de Pau, pasteur à Breda en 1689 et à La Haye de 1690 jusqu'en 1703 et peut-être au-delà; le Synode n'eût point fait un présent de ce genre à un pasteur bien payé. Comme le procès-verbal l'appelle le sieur Olivier, et non notre très^cher frère^ et ne lui donne aucun titre, l'Olivier récompensé pour les services qu'il a rendus aux Églises sous la croix, n'était qu'un prédicant {Ac^ tes du Synode wallon, t. IV). (1) BiUleU, 2« série, I 133.
Béziers (1), retrace les délivrances merveilleuses dont il continuait d'être Tobjet :
Plus j'avance dans ce royaume, plus j'y trouve de la misère et de la désolation. Le peuple y est abattu et comme consterné; les villes, presque ruinées par le défaut du commerce, et les chemins, pleins de pauvres qui suivent les passants plus d'une demi-lieue, en un mot tout le monde se ressent de la longueur de la guerre. J'ai trouvé beaucoup de personnes qui avouent ingénuement que les affaires qui sont survenues au sujet delà religion, ont jeté le royaume dans l'état où nous le voyons...
Je me suis enhardi d'aller à Orange, pour y avoir ma part de la consolation publique, et pour y embrasser l'avocat de nos amis qui y est de retour (2)... Je vous dirai, Monsieur, que j'ai été exposé à de grands dangers depuis peu ; mais que Dieu m'en a délivré jusqu'ici par sa miséricorde. Il me donne de ne faire cas de rien, pourvu que j'achève avec joie ma course et le ministère qu'il lui a. plu de me confier. On a mis ma tête à prix pour six cents louis d'or de quatorze francs pièce [8,400 fr.]
J'avais été découvert dans la ville de ; mais Dieu me fit la
grâce d'en sortir deux heures auparavant qu'on eût investi le lieu où je m'étais retiré. J'ai été aussi averti dans l'une des principales villes de la province de...., qu'un faux frère m'avait vendu, et par un miracle de la bonté de Dieu, j'ai eu le temps de me sauver de là. Cependant, à peine ai-je échappé ce danger, que Dieu a permis que je sois tombé dans un autre, et que de dessus une montagne j'aie vu un détachement de cent vingt dragons investir le bourg ou village où l'on croyait me trou-
(1) Lettres et opitscules, p. 332.
(2) Hujgens de Zullichem, gouverneur de la principauté d'Orange» duquel Brousson avait fait la connaissance à La Haye (Baynes, Life ofCl. Brousson, p. 314). — Le Mercure historique de septembre 1698, élève à plus de 400 le nombre des personnes déjà condamna' pour avoir été à Orange.
ver. Nonobstant tout cela, le peuple s'assemble en grand nombre, et fort fréquemment dans le Dauphiné et dans le Languedoc, et témoigne un grand déplaisir de sa faiblesse. Je remarque de plus en plus que Dieu se prépare aussi une grande moisson parmi les catholiques romains, qui se désabusent des superstitions les plus grossières, et qui écoutent les raisons et les gémissements de nos pauvres frères. Il importe, Monsieur, qu'il vienne beaucoup d'écrits de vos quartiers, ceux que je répands sans cesse et dont on fait des copies partout, ne suffisant pas à Tavidité qu'on témoigne.
L'intrépide missionnaire ne tarda pas à être exposé à un nouveau péril, plus grand encore que les précédents. « On investit la maison où il était, et heureusement il eût le temps de se faire descendre dans un puits, et de se cacher dans une niche pratiquée à fleur d'eau, à un des côtés du puits. Les soldats qui le cherchaient regardèrent vingt fois dans ce puits les uns après les autres. Mais Dieu, qui a voulu garder son serviteur, écrivait-on d'Orange 10*22 juin, n'a pas permis qu'aucun se soit mis en devoir de fouiller ce lieu-là, quoi qu'ils eussent été avertis que très-certainement il était dans cette maison (1). On lui a écrit
(1) L'abrégé de la vie de feu M. Brousson suit une version qui parait légendaire : « On le fit donc descendre dans un puits où il y avait a fleur d'eau une petite caverne, dans laquelle il se cacha. Il s*en trouve de semblables dans plusieurs puits de ce quartier-là. Les soldats étant arrivés firent une exacte recherche sans rien trouver ; mais comme ils avaient des avis certains que M. Brousson était la, ils voulurent tout visiter avant que de se retirer, et ils firent descendre dans le puits où il était un homme de la troupe qu'on soutenait par une corde. Cet homme, ou incommodé de la fraîcheur, ou craignant quelque accident, ou par quelque autre raison, ne vit point M. Brousson
de différents endroits qu'il eût à quitter la province où on le suit à la piste; mais il répond qu'en chemin faisant le Seigneur lui fait trouver tant de consolations dans l'emploi de son ministère, et que quoiqu'il ait déjà en soi la sentence de morty il espère que Dieu, qui Ta délivré (Tune si grande mort, et qui l'en délivre journellement, l'en délivrera encore ci-après^ autant qu'il le jugera expédient à sa gloire, et pour son salut particulier. » C'était la quatrième fois qu'il avait failli être pris en deux mois.
Entré le 4 novembre dans le Vivarais, Brousson passa en Dauphiné le 24 décembre, pour descendre, dans le courant de février, en Bas-Languedoc, où il demeura trois mois. Les poursuites l'obligeant à changer de quartier, il gagna, au milieu de mai, le Haut-Languedoc, et y trouva des « ennemis moins furieux. » Il se rendit à Montauban, puis à Castres, d'où il écrivit : Cette ville s'est signalée par son zèle, et son exemple a affermi un grand nombre d'autres lieux. Il tint aussi des assemblées à Toulouse. Puis il traversa le pays de Foix (1), la Gascogne, et entra en Béarn. Chemin faisant, il lui était tombé sous la main une lettre que l'évêque de Rodez venait d'adresser aux nouveaux convertis, il s'empressa d'y répondre et de faire circuler dans le pays des copies de sa réponse. La lettre était du 12 mai ; la réponse porte la date du 21 (2). Brousson l'adressa aux ducs de Bouf-
dans sa cachette, et cria qu'on le retirât et qu'il n'y avait personne. Ainsi, les soldats s'en allèrent d'un autre côté. »
(1) Voir Bullet., 2« série, XIII 386.
(2) Mercure historiq. etpolitiq., 1698, p. 648.
fiers et de Villeroi et songea ensuite à la faire mettre sous presse (1).
Sa dernière lettre imprimée, datée du 17 août « par la route de Toulouse, » et adressée à un ami de Hollande, débute ainsi : « Je vous envoie une lettre pastorale, qui a été déjà en quelque édification dans les quartiers où elle a été répandue. Elle a même été envoyée à la cour, et comme une suite des cinq requêtes qui y sont mentionnées, et pour faire voir à la cour quelles sont les instructions des pasteurs catholiques romains, les réponses que nous y faisons, et enfin à cause de certains faits importants qui y sont touchés. Il serait fort à souhaiter que cette lettre pastorale fût imprimée à la fin de ces requêtes, et qu'on y joignît encore un sermon sur les trois fidèles hébreux dans la fournaise, qui a été aussi envoyé à
M' ; mais si vous n'avez pas reçu les requêtes
ni le sermon, je crois. Monsieur, qu'il ne faut pas laisser de faire imprimer la lettre pastorale en petit caractère, afin qu'elle puisse être répandue dans les provinces où elle n'a pas été vue... » Les requêtes furent imprimées à part (2), et la lettre pastorale sortit de presse huit jours avant qu'on apprît en Hollande l'arrestation de l'auteur.
A Pau, où il arriva le jeudi 14 septembre. Brousson alla loger chez Bedora,à l'hôtellerie du Ghapeau-
(1) Cette pièce « contient, dit-il (lettre du 2 novembre 1698) un avis important [concernant] la sacrée personne de Sa Majesté. »
(2) Mercure historiq. et politiq.^ 1698, p. 648. Lettre de La Haye, du 22 novembre, où Ton voit que quelqu'un travaillait déjà à Tapolo- ^e du martyr.
Rouge, dans laquelle il tint au moins une assemblée et sans doute plusieurs, durant le mois qu'il y séjourna (1). Le moment était si bien choisi, que l'intendant Pinon crut, à tort, que le pasteur avait été appelé par la noblesse des environs. Il écrivait à Bâville, le 26 octobre (2) : « Il faut que cet homme ait été attiré ici par quelqu'un du pays; car il y est arrivé justement dans le temps des États, et ils l'ont fait venir à Pau pendant qu'ils se tenaient à Lescar, et j'ai appris que la plupart des gentilshommes nouveaux convertis qui étaient aux États ont assisté à une assemblée qui s'est tenue à Pau ; comme elle s'est faite de nuit, il n'était pas difficile à ces gentilshommes de venir de Lescar à Pau, ces deux villes n'étant distantes l'une de l'autre que d'une lieue; la plupart même ont affecté d'y aller souvent coucher pour cacher leur jeu. » — Ce qui perdit le proscrit, ce fut une lettre que l'ancien ministre de Pau, Jordain Olivier, lui avait donnée pour un protestant zélé et qu'il remit à un apostat du même nom (3). Un soir, au sou-
(1) Bullet.^ XII^ 534. — ^La maison de Bedora fut démolie, lui-même, pendu, et sa femme, rasée par la main du bourreau et enfermée dans un couvent, où elle souffrait encore en 1712.
(2) L. Nègre, Vie et minist. de Brottsson, p. 203.
(3) 9 M. Brousson, en partant de La Haye pour son troisième et dernier voyage de France, pria un ministre béarnais de lui donner une lettre pour quelque personne de son pays en qui il pût prendre confiance ; ce ministre lui en donna une pour un homme de Pau qui avait été ancien du Consistoire, et qui était encore bon protestant dans le cœur ; mais par malheur il y avait à Pau deux hommes de même nom, dont les sentiments étaient bien différents, et le ministre, n*ayant pas pris la précaution de faire son adresse d'uqe manière
per, la conversation d'un abbé et d'un gentilhomme catholique lui apprit qu'un baron d'Aroir était attendu dans la nuit à l'hôtel. Le lendemain il demanda à un gentilhomme qui avait couché dans la même chambre que lui s'il n'était pas le baron d'Aroir. Celui-ci ayant répondu affinnativement, Brousson se donna à connaître ; puis, remarquant quelque trouble chez son interlocuteur, il précisa sa demande : Vous êtes bien le sieur d'Espalangue, baron d'Aroir? A quoi l'autre répondit que le sieur d'Espalangue était aux États à Lescar, et qu'il n'en reviendrait que dans la soirée. Bientôt dénoncé, Brousson s'enfuit aussi bien que son hôte. Il quitta Pau le mardi 16 octobre, à neuf heures du matin, et gagna Oleron à travers les montagnes ; à six heures du soir il entrait dans la cour de l'hôtel de la Poste, tenu par le sieur Saint- Pé. Le surlendemain, 18 octobre, il allait monter à cheval et sortir de la ville, lorsqu'on mit la main sur lui.
«Celui qui avait l'ordre [l'assesseur Christophe Ghaillon], le trouva qui se bottait, et lui demanda rudement s'il n'était pas Brousson. Il répondit sans hésiter que oui, et sur cela on l'arrêta (1); on saisit
qui pût les distinguer, le bon M. Brousson donna la lettre à celui à qui il n^anrait pas fallu la donner, et ce qui pro quo lui coûta la vie qn*on aurait encore pu lui sauver sur le canal de M. de Riquet, pour peu qu*il se fût trouve de personnes zélées, dans un endroit appelé le Sommail, où les gardes qui étaient en petit nombi-e étaient tons endormis, et les portes très-mal fermées. » {Mém, de J&f« Du N\offer] écrits par elle-4néme. Col. 1711, in-18, II, 219.)
(1) « n se laissa mener comme un agneau sans faire la moindre résistance, quoi qu*il eût une épée à son côté, » dit une relation de sa
tous ses papiers^ et on le conduisit à Lescar, où était le sieur Pinon, intendant de la province. Il en fut assez bien reçu, et cet intendant lui ayant demandé ce qu'il était venu faire en France, et s'il ne savait pas bien à quoi les gens de sa sorte étaient condamnés par les Déclarations , il répondit qu^il était venu exhorter ses frères à la repentance, qu'il savait à quoi il s'était exposé, mais qu'il n'avait rien fait qu'avec mûre délibération et pour obéir à sa conscience. Il fut envoyé dans les prisons de Pau, avec ordre de le bien traiter, et l'intendant écrivit en cour pour donner avis de cette prise, et pour demander les ordres du roi. Cependant le sieur de Bâville, intendant de Languedoc, ayant su qu'il était prisonnier, envoya courrier sur courrier au sieur Pinon, pour le réclamer, et les ordres étant venus conformes au désir de ce persécuteur, Monsieur Brousson fut conduit à Montpellier sous bonne escorte. On dit que, avant que de partir, il demanda audience au sieur Pinon, qui la lui accorda. Elle se passa du côté de Monsieur Brousson en remerciements et en témoignages du désir qu'il avait eu d'être jugé par cet intendantj plutôt que de tomber entre les mains du sieur de Bâ-
mort écrite de Montpellier, le 6 novembre 1698, par un témoin oculaire. (Ms, de la Biblioth. duprot. fr.^ Fonds Coquerel.) L^épée, les pistolets non chargés qui étaient dans les fontes de sa selle, le manteau écarlate qu'il portait, indiquent que le dernier déguisement qu'il prit, était celui d'une personne de qualité.
On trouva aussi dans son porte-manteau trois perruques : une noire nouée, une blonde aussi nouée, une petite perruque d'abbé, et une culotte noire.
ville. Le sieur Pinon y répondit avec des marques de douleur de n'en être pas le maître, et parut fort attendri au sortir de cette conversation. Il donna des ordres très-exprès de le bien traiter, pendant la route, et cela fut exécuté (1). »
Après avoir vu le prisonnier diverses fois à Toulouse, M. de Broglie le fit embarquer sur le canal du Midi, accompagné de son capitaine des gardes, d'un capitoul et de dix hommes armés. Il débarqua à Béziers et fut escorté jusqu'à une lieue de Montpellier par deux compagnies de grenadiers. Bâville avait envoyé à sa rencontre deux compagnies du régiment d'Auvergne, avec un détachement de cinquante hommes, deux capitaines et deux lieutenants. Il lui envoya aussi sa chaise roulante, aux deux côtés de laquelle marchaient son hoqueton, le sieur Gambie,
(1) Abrégé de la vie de feu M. Brottsson. — A partir d'ici, nous suivons la relation manuscrite du 6 novembre.
Quand le dénonciateur alla réclamer son indigne récompense, Pinon lui répondit, selon M. Peyrat (Hist, des pasteurs du désert^ I, 250) : « Misérable I ne rougis-tu pas de voir les hommes, quand tu trafiques de leur sang? Retire- toi, je ne puis supporter ta présence. » Il est bien peu probable qu'un collègue de Bâville, que l'intendant qui remit les 8,400 livres à celui qui avait arrêté le proscrit, ait pu avoir et surtout exprimer de la sorte un pareil sentiment. C'en est un tout autre que nous trouvons dans sa lettre à Bâville du 26 octobre : « La contenance que Brousson a tenue les derniers jours qu'il a été ici, me donne gtielqiie lieu d^ espérer qu*il pourra être ébranlé d la question ; ' il dit à un garde qui était auprès de lui qu'il ne se souciait pas de mourir, pourvu qu'on ne le fit pas souffrir auparavant, et il pleurait fort souvent. Quand un homme craint les tourments c'est une marque qu'il se sent faible. » (L. Nègre, Vie et minist. de Brousson^ p. 203.)
et le capitaine des gardes de M. de Broglie. Plus de quatre mille personnes sortirent de Montpellier pour le voir arriver. Il était dans la chaise saluant la foule d'un air tout à fait tranquille. Personne ne pouvait retenir ses larmes, en voyant mener ce vrai serviteur de Dieu comme un criminel . Il fut conduit de cette manière jusqu'à l'Esplanade, où M. de Bàville l'attendait. Il le fit mettre dans sa chaise à porteurs et conduire à la citadelle, où dès le lendemain il l'interrogea deux fois longuement. Le bienheureux confesseur déclara qu'il avait prêché, donné la communion et baptisé dans toutes les villes et les lieux où il avait passé, mais refusa de désigner les endroits. Gardé constamment à vue par le hoqueton Gambie, il ne put communiquer avec personne. Cinquante hommes se tenaient toujours à la porte de la prison. Sa nourriture lui était apportée de la table de l'intendant (1), qui l'appela toujours Monsieur, et ne voulut jamais qu'on lui mît les menottes, ni les fers aux pieds. Peut-être n'avait-il pour lui tous ces égards, que dans le dessein de le faire un peu plus parler qu'il n'avait fait.
Brousson était arrivé le jeudi 30 octobre, et avait été interrogé le vendredi. Le samedi, l*"^ novembre, Bâville lui envoya, pour essayer de le convertir, l'abbé de Gamarignan, jeune ecclésiastique, frère du président Grouzet. L'abbé eut affaire à forte partie,
(1) D*après plusieurs lettres publiées dans le Mercure historique^ il n'aurait pris qu'un peu de pain et d'eau, et ne cessait de méditer et de prier.
et raconta que jamais homme n'avait mieux parlé que le prisonnier. Celui-ci fut interrogé de nouveau le dimanche, et quand Bâville entama le quatrième chef d'accusation, (1) il demanda du papier et passa une grande partie de la journée à écrire au roi une longue lettre, qu'il pria l'intendant de joindre au procès pour sa défense, dans le cas où elle ne pourrait être envoyée à Sa Majesté. Selon son habitude des dimanches, il ne voulut manger ce jour-là qu'après le soleil couché. On lui refusa le papier qu'il sollicitait pour écrire à sa femme et à son fils, mais en lui promettant de leur faire tenir ce qu'il dirait pour eux au hoqueton. «Dans le moment, il dit les plus belles choses du monde touchant sa pauvre famille, priant Dieu de faire la grâce à son fils de suivre son exemple et de mourir pour le saint Évangile. » Enfin le mardi 4, dès sept heures du matin, c'est-à-dire au petit jour, le tribunal était réuni à la citadelle pour le juger. L'accusé se défendit modestement, raconta ce qu'il avait souffert pour obéir à sa conscience, et déclara, ce que l'on savait de reste, qu'il n'avait jamais prêché la sédition, ni la révolte, et que lor» qu'il avait aperçu dans ses assemblées quelques personnes en armes, il avait interrompu sa prédication pour les tancer. Puis, il se mit à genoux et prononça une magnifique prière, qui émut tous les juges, en faveur desquels il demanda pardon au souverain juge.
(1) La relation du 6 novembre est ici rectifiée par M. Nègre.
Il 2»
Condamné dans la matinée, il fut exécuté le même jour, à quatre heures de l'après-midi (1). A deux heures, on le conduisit dans la chambre de la torture, et ce qui s'y passa nous est révélé par le procèsverbal suivant, conservé aux archives de Montpellier (2) :
« Le quatrième jour de novembre 1698, Nous, Hiérosme Loys, conseiller du roi au présidial de Montpellier, et Jausserand, aussi conseiller audit présidial, commissaires députés pour l'exécution du jugement en dernier ressort, aujourd'hui rendu, portant condamnation de mort envers le nommé Claude Brousson, Nous sommes transportés dans un magasin de la citadelle de Montpellier, où nous avons fait amener ledit Brousson, et après lui avoir fait donner lecture dudit jugement, portant qu'il sera préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, l'avons, après avoir prêté le serment au cas requis, interrogé de son nom, âge, qualité, demeure et religion, et après qu'il nous les a eu déclarés, l'avons interrogé qui a trempé avec lui dans le projet qui s'est trouvé écrit de sa main.
« A dit qu'il n'y a eu que Vivens qui le composa et qu'il l'écrivit.
« — Interrogé en quels lieux il a prêché.
« A dit qu'il ne peut violer le secret de son ministère, s'agissant uniquement de prier Dieu.
(1) Ses biens, consistant en un mas et quelques terres, évalués â la somme de 6,487 livres 9 sols, furent confisqués.
(2) L. Nègre, Vie et minist, de Brousson.
« — Interrogé chez qui il a été dans le Languedoc.
« A dit qu'il a répondu ci-dessus.
« — Interrogé qui sont ceux qui lui ont donné des lettres de recommandation et d'où ils sont.
« A répondu que s'agissant uniquement de prier Dieu, il ne peut le dire.
« — Interrogé s'il a été chez tous ceux qui sont marqués dans ses Mémoires (1).
« A dit qu'il y en a beaucoup qu'il n'a point vus, mais dont les noms lui ont été donnés par les réfugiés.
a — Interrogé s'il n'a pas comploté ce projet avec M. de Schomberg.
« A dit que ce fut une lettre écrite par Vivens.
« — Interrogé s'il a parlé à M. de Schomberg, s'il a reçu de ses lettres et s'il a vu M. de Schomberg.
« A dit que non.
« — Interrogé s'il n'a pas été longtemps avec Vivens, et s'il n'a pas eu pension des étrangers.
« A dit que non.
a — Interrogé si Vivens en a reçu.
« A dit qu'il en a reçu une fois mille livres, que le prince d'Orange lui fit donner.
« — Interrogé chez qui il a été en Vivarais.
« A dit que s'agissant d'un secret de son ministère, il ne peut le vendre.
(1) n s*agissait de six listes d*adresses saisies sur lui, et en vertu desquelles des protestants de diverses provinces qui s'y trouvaient mentionnes furent poursuivis. •— Ces précieuses listes manquent au dossier, elles ont dû être envoyées aux intendants qu*elles concernaient.
« — Interrogé s'il n'a pas envoyé chercher des prophètes et prophétesses en Vivarais.
« A dit que non.
« — Interrogé de nouveau qui a eu part à ce projet qu'il a écrit.
« A dit qu'il a tout expliqué dans sa Requête.
« — Interrogé s'il n'a pas été à Bordeaux.
A dit qu'il n'y a jamais été.
« — Interrogé s'il n'a pas été à Pau.
« A dit que s'agissant uniquement de son ministère il ne peut parler.
« — Interrogé s'il n'a pas été à Montauban.
« A dit que oui, et qu'il n'y a vu qu'une seule famille dont il ne peut dire le nom.
« — Interrogé qui est le nommé Gautier dont il parle dans ce projet.
a A dit qu'il pense que ce Gautier soit quelque réfugié, et put être Gauthier ministre, qui avait connaissance dudit pays.
« — Interrogé s'il n'y a point de gentilshommes de la province dans cette affaire.
« A dit que non.
« — Interrogé si ce n'est pas lui qui a proposé ce projet à M. de Schomberg.
« A dit que non ; mais qu'il avait envoyé Hue qui parla à lui, qui répond.
« — Interrogé pourquoi il a dit que tous les princes de l'Europe s'intéressaient à sa piété.
« A dit que les princes de l'Europe s'intéresseraient dans l'infraction que cette affaire fait au traité de
Ryswick, en le faisant punir pour une chose qui est éteinte. (1)
« Ce fait, avons fait attacher ledit Brousson par les pieds, et l'avons aussi fait attacher par les bras derrière le dos, et l'avons fait tirer les tours de question ordinaire, sur quoi, lui ayant renouvelé les mêmes interrogatoires, il n'a voulu rien déclarer et a dit qu'il ne savait rien.
« Ce fait, lui avons fait donner les tours de question extraordinaire, auxquelles [sic] il n'a voulu rien dire.
« Lecture faite a persisté et signé.
a Ce fait, l'avons fait détacher du banc de gène, et l'avons fait conduire dans une autre chambre et lui avons fait donner lecture du présent procès-verbal de torture et de ses réponses, auxquelles il a déclaré qu'il persistait, ne veut ajouter ni diminuer.
« Lecture faite a persisté et signé. »
Durant ce supplice supporté avec une fermeté qui démentait les prévisions de Pinon, les juges étaient
(1) Brousson a-t-il pu méconnaître l'égoïsme des princes avec lesquels il avait eu des relations, au point de penser réellement qu'ils s'occuperaient de venger sa mort ? — On le dirait, et peut-être même a-tr-il contribué à propager cette illusion parmi les protestants du Béarn. L'intendant Pinon écrivait à Bâville: « Quand vous aurez jii|gé ce malheureux, vous riîfe ferez plaisir de m'envoyer son }\igeijfiet\% parce que les nouveaux convertis de ce pays sont assez insolei;its poi\r dire qu'on n'oserait le faire mourir, et que, si on le^ faisait, p.û.^'pn vengerait en Angleterre et en Hollande sur les Fijançaiç ic^tholiqp^ÇîSj qui s'y trouveraient. » ■ 'I • "M il/ i;
plus tremblants et plus p&les que la victime, qui tenait les yeux au ciel en priant.
Un échafaud était dressé non au Peyrou, mais sur TEsplanade (1), à deux cent soixante pas de la citadelle, et une double haie de soldats était placée de chaque côté du chemin, depuis la porte jusqu'au lieu de l'exécution. Plus de 10,000 personnes, parmi lesquelles beaucoup de Nîmois, étaient accourues pour donner à leur pasteur bien-aimé un dernier témoignage d'affection. La foule se plaça sur la demi-lune pour voir; on l'en chassa, elle y revint, et finit par y rester.
Brousson sortit de la citadelle couvert de son manteau écarlate, sans avoir les pieds ni les mains liés; il marchait d'un pas ferme, ayant à sa gauche le hoqueton et à sa droite l'abbé de Gamarignan. Il était suivi de cinquante mousquetaires, la baïonnette au bout du fusil. Quand il arriva à la porte de la ville, il commença à chanter le psaume XXXIV :
Jamais ne cesserai De magnifier le Seigneur.
Mais le hoqueton l'ayant prié, au nom de Bâvilie, de cesser, de peur de séduction : il n'y a pas d'apparence, dit-il, cependant, je discontinuerai. Dès qu'il eut passé la porte et fut sur l'Esplanade , dix-huit ou
(1) Le doute n'est plus permis sur ce point. Les témoins oculaires qui ont écrit les relations de Montpellier, celle du 6 novembre et une autre sans date, aussi bien que les conclusions du procureur du roi, confirment et précisent le résultat des recherches de M. le pasteur Philippe Corbière et de Miss Francesca Ingram Rouville (Bullet.^ 2« série, VII 119 et 197).
vingt tambours battirent sans relâche jusqu'à son dernier soupir, pour l'empêcher d'adresser à la foule une suprême exhortation. Chacun fondait en larmes, en voyant passer le martyr. (1).
A Tentour de Téchafaud, deux bataillons du régiment d'Auvergne étaient sous les armes, formant trois cercles concentriques séparés par un intervalle d'environ trois pas, afin que personne ne pût approcher. Mais les lignes furent rompues et les vides remplis par des spectateurs. Quand Brousson fut au pied de l'échafaud, il se mit à genoux et fit sa prière, puis, en récompense des égards qu'ils avaient eus pour lui, il donna son manteau au hoqueton de Bâville, et sa montre au capitaine des gardes de M. de Broglie. Une troisième personne fut chargée de distribuer aux pauvres le contenu de sa bourse (2). Il monta ensuite l'échelle sans être soutenu, et se livra au bourreau. Le retentum de l'arrêt portait qu'il serait étranglé avant d'être roué. La corde rompit au premier tour du billot. L'abbé de Camarignan, saisissant adroitement l'occasion, essaya de convaincre Brousson que cet accident n'était arrivé qu'afm de lui permettre de se convertir au dernier instant. Le patient à demi étranglé le remercia et lui répondit : Puisse le Dieu tout puissant récompenser, Monsieur, votre
■ (1) « Les catholiques romains ont paru aussi touchés que les réformés, du zèle^ de la modération et de la constance qu'il a fait paraître jusqu'à son dernier soupir. » (Mercure historiq.^ lettre du 10 novembre).
(2) Elle contenait lors de son arrestation 21 louis d'or et 16 écus blancs de 3 livres 12 sols.
grande charité envers moi , et qu'il nous fasse la grâce de pouvoir, l'un et l'autre, voir sa face dans le Paradis ! Ce furent ses dernières paroles.
L'abbé publia qu'il était mort en vrai chrétien, n'ayant qu'une seule chose à se reprocher. Le bourreau, liomme endurci par plus de deux cents exécutions, se serait caché s'il l'avait pu, disait-il, pour ne pas mettre à mort un si honnête homme, et il ajoutait : Certainement M. Brousson est mort comme un saint. Avant la nuit, Bâville fit enlever le cadavre qui ne resta que bien peu de temps exposé sur la roue, et le fit inhumer dans la citadelle (1), afin qu'il ne restât aux protiistants aucune relique du martyr.
En annonçant à ses lecteurs le supplice de Brousson, la Loncloii Gazette du 17 novembre peignait d'un seul mot la situation des réformés: C est un crime capital en France que de n'être pas catholiciue romain.
Le dimanche 1) novembre ou le dimanche suivant, un zélateur réfugié à Genève, Jacques Peyrol, ancien pasteur de Nîmes, apprit la mort de son ami au moment où il allait prêcher à Saint-Pierre. Il fit part de la triste nouvelle à son auditoire, et s'accusa si véhémentement de n'avoir pas suivi l'exemple du martyr, qu'il se mit au lit en rentrant chez lui, et mourut de regret et de douleur. (2) Quand elle sut avec quelle sérénité Brousson avait subi le supplice,
(1) Pa])us uvait été enterré dans le fossé de la citadelle, et Guioii au mémo endroit ou dans Tun des bastions.
{2) Rabuut le jeune, Ammaiye^ 1807, page ^d).
M"»* Dunoyer qui Pavait connu, fut tellement saisie de remords, qu'elle résolut de sortir de France où elle était revenue, et de rentrer dans TÉglise réformée. Cette mort fut un deuil public non-seulement pour les Églises sous la croix, mais aussi» pour la Suisse et la Hollande. Le premier Synode qui se réunit aux Pays-Bas (Maestricht, mai 1699, art. 50), prit la résolution suivante : « L'Église de La Haye est chargée de témoigner à la veuve de feu M. Brousson, de la part de cette Compagnie, qu'elle est sensible-
ment touchée de la perte qu'elle a faite, et qu'elle honore la mémoire d'un pasteur qui a signé la vérité de son sang. » Les Etats - Généraux firent à M"»® Brousson une pension de six cents florins (1). La haine des modérés fut sans pudeur. Tandis que les catholiques eux-mêmes parlaient avec horreur et admiration de la mort du pasteur , M*"^ Dunoyer entendit en Hollande quantité de gens raisonner à ce propos d'une manière qui n'était nullement édifiante, « tant il est vrai, dit-elle, qu'on n'a souvent pire que les siens. » (2). Le pasteur Graverol, au contraire , écrit dans son Histoire abrégée de la ville de Nîmes, Londres, 1703 in-12: « Quant à M. Brousson, avec qui j'ai eu le bonheur de faire une partie de mes études, qu'en dirai-je ou qu'en puis-je dire qui puisse égaler l'élévation de sa foi, l'ardeur de son zèle et la grandeur de son courage ? De quelles expressions pourrais-je me servir, qui ne soient beaucoup au-dessous
(1) Baynés, Life of Cl. Brousson^ p. 339.
{2) Mêtn., Il 29,
de sa vertu plus qu'héroïque?» Et il termine en l'appelant « ce héros en qui on ne pourra rien trouver qui le rende indigne d'être mis en parallèle avec ce que les plus purs siècles de TÈglise ont produit de plus grand. x>