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LE VERS LIBRE

A première vue, et à ne considérer les choses que superficiellement, le vers régulier est celui qui, se conformant aux règles classiques et usantpourtant desquelques libertés introduites par les romantiques, se mesure par un nombre de syllabes réelles ne dépassant pas le chiffre de douze, avec césure à Thémistiche dans l'alexandrin, rimes rimant pour les yeux et alternance des masculins et des féminins. Mallarmé lui est resté fidèle.

Le vers libéré est celui qui n'exige plus la césure à l'hémistiche dans l'alexandrin, admet l'hiatus et la rime pour l'oreille seule sans distinction des masculins et des féminins ni des pluriels et des singuliers, et use couramment des chiffres (peu usités dans les vers réguliers) de 9 et de 1 1 syl-

labes et ceux de i3, i4 et même l5 et i6 syllabes. Verlaine en a été le promoteur; la plupart des poètes le pratiquent plus ou moins aujourd'hui.

Le vers libre, enfin, est celui qui, poussant à l'extrême la libération, estsusceptible d'un nombre de syllabes indéterminé, ne compte (selon certains) l'E muet que lorsqu'il se prononce, admet l'assonance à la place de la rime et môme l'absence de toute apparence de rime, et se caractérise en ce que, semblable en cela au vers libre classique, il s'emploie le plus souvent groupé en séries de vers inégaux (i).

En somme, à considérer ainsi les choses d'une façon superflcielle, le vers est régulier, libéré ou libre, selon qu'il admet ou non les règles classiques et romanliquesde l'hiatus, de la césure, de la rime, etc., et surtout selon le nombre de ses syllabes.

Cette classification est celle de l'apparence; nous disions de l'apparence superficielle; un examen attentif de la nature du vers français nous la montre absolument insuffisante et, en fait, inacceptable.

Le vers français, comme tous les vers anciens et modernes, est constitué par la succession d'un certain nombre de petites unités qu'on appelle des

(i) Notons, toutefois, quele§vver8 libres classiques ne sont qu'une réunion de vers réguliers inégaux et ne prennent leur qualité de vers libres qu'à la condition d'être « en nombre », tandis que le vers libre moderne possède cette qualité par lui-même et indépendamment du groupement dont il fait partie.

« pieds » ; mais, contrairement à ce qu'enseignent certaines prosodies, le véritable pied n'est pas le pied syllabique, c'est-à-dire composé d'une seule syllabe (autant, si on identifie le pied et la syllabe, dire simplement syllabe et supprimer l'appellation de pied) ; le véritable pied, en français, comme en latin, comme eng-rec, comme dans les littératures étrangères modernes, est le pied rythmique.

Un pied rythmique, exactement, se compose d'un mot ou d'un ensemble de mots, lequel importe un accent à la dernière syllabe (à l'avant-dernière, si la dernière est muette) ; 2* peut porter un ou plusieurs accents secondaires ou demi-accents sur une ou plusieurs autres syllabes, et 3° comporte par lui-même assez de signification pour permettre un minimum d'arrêt de la voix.

Sur la question de l'accent, je n'ai qu'à renvoyer aux études de Robert de Souza et d'André Spire (i). Sur celle de la signification, que Robert de Souza me semble avoir négligée et qu'André

(i) Robert de Souza : Où nous en sommes, Paris, 1906, et surtout le Rythme en français, Paris, kjis ; André Spire : articles publiés dans le Mercure de France du i«' août 1912, dans VEffort libre d'octobre 1913 et surtout dans le Mercure de France du i5 juillet 1914.. Te reproche senlement à Souza de ne pas avoir suflsamaient marqué la différence de l'accent principal et de l'accent secondaire ; à Spire, d'avoir, à la suite de Georges Lote, fait une place à l'accent d'acuité ; l'accent dans le vers est uniquement 1° et surtout de durée (quantité) et 2» d'intensité. L'accent d'acuité que met évidemment dans sa lecture celui qui lit un vers est aussi extérieur au vers que la qualité de sa voix oy la couleur de ses cheveux.

Spire a à peine indiquée dans ses articles (i), je précise en donnant un exemple, soit le vers de Hugo:

Ouc peu de temps — suffit — à changer — toutes choses...

Ce vers comprend quatre pieds rythmiques, le premier avec deux accents (un demi-accent sut peu et un accent entier sur temps) ^ et chacun de ces quatre pieds comporte en lui-même assez de significa' tion pour qu'un arrêt de la voix soit nécessaire après chacun d'eux, très court après les trois premiers, long après le quatrième.

Gomme le vers latin, comme le vers grec, comme les vers des grandes littératures modernes, le vers français est donc essentiellement constitué par la succession d'un certain nombre de pieds rythmiques; et cela est vrai aussi bien du vers libre que du vers régulier ou libéré. Mais, la chose étant admise, la question se pose : suivant quelle loi celte succession conslilue-t-elle Vensemble qu'est le vers? Et c'est la réponse à cette question qui va nous dire en quoi le vers libre se différencie réellement du vers régulier ou libéré.

Prenons une succession de pieds rythmiques ; d'abord, le légendaire commencement à^Athalie :

Oui, je viens — dans son temple — adorer — rEternel ; —

(i) 11 m'assurait) dans une conversation récente, dire enticrrraent de mon avis quant à cette importance, priiiiordial« aftinaait-il, de l'élément « signification » dans le pied rythmique.

je viens, — salon l'usage — antique — et solennel, — célébrer — avec vous...

Comme exemple de vers libérés, prenons le sonnet de Verlaine :

Parsifal — a vaincu — les filles, — leur gentil — babil — et la luxure — amusante — et sa pente — vers la chair...

Prenons enfin, comme exemple de vers libre, le commencement du poème de Vielé-Griffîn, Octobre :

La brise — déjà brusque — et de voix rude...

Suivant quelle loi vont s'ordonner ces séries de pieds rythmiques ? autrement dit, quelle loi va faire, de ces séries de pieds rythmiques, des vers ?

Deux éléments nouveaux entrent ici en jeu : l'^Tunité de pensée, 2^Ie nombre des syllabes.

!<» L'unité de pensée, — Le vers peut être considéré comme une unité formelle correspondant à une unité intérieure et caractérisée par Tunité de signification, Tunité de vision, Tunité musicale ; Gustave Kahn a fort bien dit que le vers devait être « un fragment le plus court possible figurant un arrêt de la voix et un arrêt du sens », ce qui revient à concevoir le vers comme une sorte de pied rythmique supérieur. D'autres ont parlé d'une unité respiratoire ; quelques-uns ont dit un jaillissement, — toutes fprmules qui expriment au fond la même chose. ^

Or, voici qui est décisif : le vers régulier ou libéré est quelquefois cela^ une unité, mais quel-

jfois ne Test pas. Pour tout dire, le vers devrait Kmjours, à notre avis, être une unité, parce qu'il devrait toujours être un jaillissement, le jaillissement étant le propre de la pensée poétique ; et, selon nous, c'est parce que le vers est sorti du

rnaine de la pensée poétique pour entrer dans ^. lai (tout rationnel) de la pensée prose, qu'il a perdu si souvent son unité (son unité primitive)... Mais ce sont là considérations d'ordre théorique et doctrinal, que nous éliminons de cette étude... En fait, beaucoup de vers réguliers ou libérés sont d'admirables unités de signification, d'admirables unités de vision, d'admirables unités musicales... Non, vous ne verrez point cette fête cruelle...

a dit Racine ; et, dans le sonnet de Verlaine :

Il a vaincu la femme belle au cœur subtil...

Mais combien, par contre, n'ont d'autre unité que la numération de leurs douze syllabes I

Que les temps sont changés ! sitôt que de ce jour...

ou le premier vers du même sonnet de Verlaine :

Parsifal a vaincu les filles, leur gentil.. .

Au contraire, le vers libre est toujours une unité; il n'y a pas de vers libre qui ne soit une unité.. Et ce serait rentrer dans l'étude théorique et doc-

trinale que de montrer justement que Tinstauralio du vers libre a correspondu à un retour à la gensé poétique pure dans le vers...

2'^ Le nombre des syllabes, — La différence est ici absolue. Le vers régulier ou libéré est celui qui tient compte du nombre des syllabes ; le vers libre est celui qui n'en tient pas compte.

Autrement dit, dans le vers régulier ou libéré, la loi qui ordonneles pieds rythmiques est le nombre des syllabes ; dans le vers libre, il n'existe aucune loi de ce genre. Les quatre premiers pieds rythmiques à'Aihalie constituent un vers, les quatre premiers pieds rythmiques du sonnet de Verlaine constituent un vers, parce qu'ils forment un ensemble de douze syllabes. Les trois premiers pieds rythmiques du poème de Vielé-Griftin constituent un vers, parce qu'ils sont une unité, cela sans aucun égard au nombre des syllabes, c'est-àdire sans que Vielé-Giiffin (je prends sur moi de Taf firraer) l'ait compté sur ses doigts et sans que se lecteurs (je l'espère pour eux) le comptent davaa tage.

Le vers libre ne modifie pas, il ignore le nom bre des syllabes.

Les caractéristiques qui distinguent le vers libi du vers réguher ou libéré sont donc, en fait : I 1° L'unité formelle du vers (correspondant à' son unité intérieure) devenue obligatoire ;

2° L'ignorance da nombre des syllabes ;

et j'ajoute, comme donnée accessoire :

3° La libération d'un certain nombre de petites règles, telles que césure, rime, hiatus, etc. (i).

La définition ainsi comprise, non seulement nous ne courrons plus le risque de prendre Mallarmé pour un vers-libriste ; mais nous saurons de toute évidence que le vers de Verlaine n'est pas un \ers\ibre:ipo\JTqiïo\^ parce que Ver laine compte toujours ses syllabes.

Des exemples montreraient toute la ditTérence qui sépare le vers libre et le vers libéré, même extra-libéré. C'est ainsi que, dans le tableau que je dresserai tout à l'heure des premiers vers-libristes, on ne verra pas figurer les Flammes Mortes de Gabriel Mourey, qui ont paru en 1888. On lit, dans les Flammes Mortes, beaucoup de vers qui, à première vue, peuvent passer pour des vers libres ; mais, à les regarder de près, il n'y a là qu'une succession de vers de onze, de douze, de treize syllabes extra-libérés, mais à syllabes toujours strictement comptées ; et ce qui achève de le prouver, c'est que, dans plusieurs pièces, ces vers se disposent en strophes qui, toutes, les unes après les autres, '

(i) 11 serait possible de dénommer « vers syllabique » le vers régulier ou libéré et de dénommer « vers non syilat>ique » le vers libre ; mais la dénomination de « vers accentué », employée par [ André Spire, ne saurait désigner spécialement le vers libre, puisi que le vers classique est aussi bien, en réalité, un vers accentué.

présentent la même suite de vers de onze, douze, treize syllabes. Gabriel Mourey est, dans les Flammes MorteSy disciple de Verlaine.

Autre exemple : le poème de Jean Ajalbert intitulé iS'wr les talus, paru en 1887, dans lequel une série de vers qui semblent être des vers libres s'intercale entre deux séries d'alexandrins. Je dis « qui semblent être des vers libres», en entendant des vers libres modernes ; mais ce sont là plutôt des vers libres dans Tacception ancienne de l'expression, bien que libérés. Pourquoi? parce qu'ils sont loin de donner le sentimentd'être tous des « unités » et aussi parce que les syllabes y apparaissent malgré tout comme numérées.

Ajalbert, qui depuis a renoncé à l'écriture en vers, ne paraît pas, en effet, avoir été pénétré de ce que contenait le vers libre moderne ; c'était un humoriste sentimental ; il se plaisait aux notations délicates, im peu ironiques, toujours émues; après avoir employé l'instrument que lui fournissait la tradition, il a trouvé dans l'emploi de vers irréguliers un nouvel instrument dont il lui a plu de tirer de jolis accords. Son poème est pourtant plus près du vers libre que ceux de Gabriel Mourey; j'ai cru devoir le placer dans le tableau des premiers vers-libristes, parce que, après tout, la discussion reste possible sur son cas, alors qu'elle ne l'est pas sur le cas de Gabriel , Mourey. Ces

deux exemples, que j*aî pris à dessein dans la période 1886-1888, n'en montrent pas moins en quoi le véritable vers libre se différencie du vers libéré.

Un autre danger serait de le confondre avec le poème en prose. Parallèlement aux personnes qui prennent certains vers de Verlaine pour des vers libres, il y a celles que vous disent de telles strophes de Vielé-Griffin :

— Magnifique poème en prose I

Le poème en prose a ceci de commun avec toute espèce de vers, régulier, libéré ou libre, qu'il est composé de pieds rythmiques. Toute phrase, d'ailleurs, est composée de pieds rythmiques ; seulement ces pieds rythmiques sont plus ou moins rythmés ; ce que j'écris en ce moment est un ensemble de pieds rythmiques (ce que j'écris — en ce moment — est un ensemble — de pieds rythmiques)... Le poème en prose diffère du vers, d'abord en ce que ses pieds rythmiques sont généralement d'un rythme moins prononcé, ensuite et surtout en ce qu'ils ne sont pas ordonnés dans l'unité resserrée du vers. La différence est donc plus grande entre le vers libre et le poème en prose qu'entre le vers libre et le vers régulier; et quelque considérable que soit le rôle de Rimbaud dans l'instauration du vers libre, quelque tendance que les proses des Illuminations et de la Saison en Enfer

marquent vers le vers libre, je me refuse absolument à y voir autre chose que des poèmes en prose.

Un autre cas, inûniment moins illustre, de poèmes en prose où l'on a voulu, bien à tort. Voir des vers libres, nous fournira à la fois un exemple assez typique et l'occasion de porter un jugement motivé dans une question fort discutée, et qui intéresse la suite de cette étude, la question Krysinska.

On sait que Marie Krysinska est une poétesse (morte aujourd'hui) qui, huit à dix ans avant le symbolisme, collaborait au Chat Noir, et qui prétendit avoir inventé le vers libre. Dans Tavant-propos de ses Rythmes Pittoresques, parus en 1890 chez Lemerre, et dans Tintroduction de ses Intermèdes ^ ^diTu.s qxi 1904 chez Messein, elle affirma avoir publié ses premiers vers libres en 1882 et i883 dans le Chat Noir, la Vie Moderne et la Libre Revue,

Il faut constater que la manière dont Gustave Kahn a combattu cette prétention lai;a plutôt donné une apparence de bien-fondé. Parlant d'un poème de Marie Krysinska paru dans la Vie Moderne du 26 mai i883, et sans la nommer, Gustave Kahn, en quelques lignes qui manquent d'ailleurs de précision, laisse entendre qu'elle aurait eu connaissance de poèmes qu'il aurait écrits antérieurement. Il suffirait de professer que les poèmes de Gustave

Kalm imités par Marie Krjsinska étaient du vers libre, pour reconnaître du coup le même caractère aux poèmes de Marie Krysinska et lui accorderen tous cas Thonneur, le grand honneur d'avoir été l'initiatrice, du moins en tant que publication. J'ai voulu tirer la question au clair. J'ai dépouillé les collections du Chat Noir,de la Vie Moderne et de la Libre Revue des années 1882 et i883. Voici ce que j'ai trouvé à Tactif de Marie Krysinska :

Chat Noir : du 1 4 octobre 1882 : Chanson d'automne ;

Chat noir du 4 novembre '.Symphonie en ff ris; Chat Noir du 25 novembre: Ballades- Vie Moderne du 26 mai i883 : le Hibou ; Libre Revue àw i6-3i décembre : le Démon de Ragoczi,

De l'examen de ces poèmes il n'y a qu'une conclusion à tirer. Ce n'est pas du vers libre, c'est du poème en prose, — et assez ordinaire, mais il n'est pas question ici de la qualité.

Les pieds rythmiques dont se composent en effet ces lignes,non seulement sont souvent du rythme le plus lâche, mais ne sont pas resserrés dans l'unité du vers ; si certaines lignes peuvent donner cette illusion, c'est qu'à ce moment la phrase est courte ; ce sont des phrases plus ou moins rythmées ; ce ne sont pas des vers.

La pièce qm se rapprocherait le plus du vers libre esl la Symphonie en gris ; en voici le début, tel qu'il fiî^uredans le Chat noir.

Plus d'ardentes lueurs sur le ciel alourdi, qui semble tristement rêver.

Les arbres, sans mouvement, mettent dans le loin une dentelle grise.

Sur le ciel qui semble tristement rêver plus d'ardentes lueurs.

et la fin :

Près de l'étang endormi le grillon fredonne d'exquises romances, Sous le ciel qui semble tristement rêver.

La bonne foi de Marie Krysinska ne semble d'ailleurs pas incontestable; car celte même pièce que nous venons de citer, telle qu'elle est typographiée dans le Chat Noir de 1882, paraît sous la forme suivante dans l'édition des Rythmes Pittoresques de 1890 :

Plus d'ardentes lueurs sur le ciel alourdi, Qui semble tristement rêver.

Les arbres, sans mouvement (i).

Mettent dans le loin une dentelle grise. Sur le ciel qui semble tristement rêver Plus d'ardentes lueurs.

et la fin :

Près de l'étang endormi

Le grillon Fredo?ine d'exquises romances,

Sous le ciel qui semble îristement rêver.

(i) Est-il possible d'imaginer que ces quatre mots constituent un vers?

Il ne suffit pas, madame, pour faire des vers libres, de passer à la ligne à chaque membre de phrase.

Quoi qu'il en soit de cette petite tricherie, on peut à la rigueur reconnaître dans cette pièce une certaine tendance vers le vers libre ; mais je pense que personne n'y verra rien de plus, qu'une tendance... Quant aux autres pièces, il n'y a même pas tendance ; je citerai le commencement de celle à laquelle Gustave Kahn fait allusion, le Hibou^ que je copie dans la Vie Moderne, i883 :

n agonise, l'oiseau crucifié, l'oiseau crucifié sur la porte. • s ailes ouvertes sont clouées, et de ses blessures de grandes perles de sang tombent lentement comme des larmes.

Il agonise, l'oiseau crucifié I

Un paysan à l'œil gai l'a pris ce matin, tout effaré de soleil cruel, et l'a cloué sur sa porte.

Il agonise, l'oiseau crucifié !

On voit qu'il ne s'agit que de poème en prose, et point révolutionnaire I II nous semble tout à fait impossible d'accorder à Marie Krysinska aucune place dans l'instauration du vers libre, et cette digression nous aura permis de débarrasser le terrain sur lequel nous allons entrer tout à l'heure, tout en précisant la différence qui distingue le vers libre et le poème en prose.

Il y aurait également lieu de comparer le vers libre à une autre forme, le verset, qui est apparue un peu plus tard. A première vue, le verset semble

être rintermédiaire entre* le vers libre et le poème en prose ; ce n'est encore qu'une apparence.

En réalité, le verset est une sorte de vers libre élargi, le plus souvent composé lui-même de plusieurs vers libres étroitement associés, à l'exemple du verset biblique; il peut ainsi s'allonger, ou se réduire à un seul vers libre, môme à un seul pied rythmique. Comme le vers libre, qui est composé de pieds rythmiques et est lui-même une sorte de pied rythmique supérieur, le verset est essentiellement une unité. Nous retrouvons 1*5, on le voit, la caractéristique du vers, et non celle du poème en prose.

On se rappelle les admirables lignes de Mallarmé : « En vérité... il y a l'alphabet; et puis, des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus...» Et c'est pourquoi j'ai cru (depuis longtemps et de plus en plus) qu'il était possible de trouver une forme qui passerait, sans transition et sans heurt, de la forme vers à la forme prose, suivant l'état lyrique du moment, et, toujours sans heurt et sans transition, serait elle-même vers libre, verset et poème en prose, dans une succession de pieds rythmiques tour à tour serrés en vers, élargis en versets et dilués en quasi-prose (i).

(i) Le tout restant toujours dans l'ordre de pensée poétique et ne descendant jamais au mode de pensée logique et rationnel qai est le propre de la véritable prose ; mais nous ne nous occupons ici que de technique, et n'avons pas à rechercher en quoi le domaine poétique diffère du domaine de la prose.

On a allribué à celle forme le nom du verset, qui ne lui convient, comme on voit, que partiellement ; mais nous avons pour principe de ne pas nous révolter contre les étiquettes que l'usage impose; disons donc, si Ton veut, qu*il y a là une seconde conception du verset. Et, quelque opinion qu'on aie sur la valeur des tentatives qui ont été faites, il ne me semble pas qu*on puisse allég^uer que le programme n'en soit pas viable.

Pour nous résumer, levers libre, comme le vers régulier ou libéré et comme le poème en prose, consiste en une succession de pieds rythmiques, mais se distingue du vers régulier ou libéré en ce qu'il reste une unité formelle et en ce qu'il n'a aucun égard au nombre de syllabes (outre qu'il s'affranchit d'un certain nombre de règles accessoires), et se distingue du poème en prose en ce que, comme le vers régulier ou libéré, il est essentiellement un vers,

A le considérer de la façon la plus extérieure, le vers libre est le vers où ne se compte pas le nombre des syllabes.

C'est une question qui agite les milieux littéraires...Qui a inventé le vers libre?... On raconte

là-dessus bien des histoires, et beaucoup de noms ont été mis en avant. Nous disions plus haut que l'invention avait été revendiquée par Marie Krysinska.On connaît la lapidaire formule de Marinetti : « Verso libro creato inFranciada Gustavo Kahn.» D'autres ont nommé Laforgue, qui l'aurait enseigné à Gustave Kahn. D'autres ont parlé de Moréas, et c'est à son sujet que les anecdotes vont bon train. J'en citerai trois, qui seront, si Ton veut, notre récréation d'un moment.

Voici ce que m'écrivait, le 4 octobre 1920, un des poètes à qui j'avais demandé des renseignements ;

Quant à la priorité du vers libre, je me rappelle que Moréas me raconta ceci : il avait remisa Kahn pour la Vogue un poème en vers libres. Je crois que c'était le Chevalier aux blanches armes. Kahn aurait ajourné le poème de Moréas et se serait empressé d'en fabriquer un lui-même et de le publier, afin de s'assurer la priorité. C'est ce que racontait Moréas; bien entendu, je ne garantis rien.

Tout invraisemblable qu'elle soit, l'allégation de Moréas indique un état d'esprit que confirme le passage suivant d'une lettre d'un autre de nos amis, 20 août 1920 :

Moréas et Kahn s'observaient et chacun des deux, au café, avait son poème en vers libres dans sa poche, prêt à le sortir comme une arme pour le mettre sous

le nez de l'autre! Du reste Moréas revendiquait l'invent on du vers libre par le talent!

Témoi^naire d'un troisième de nos amis, lettre hi 2 septembre 1920 :

J'entendis narrer, à la brasserie Lipp, boulevard Saint-

<iermain,le lendemain même de l'incident, que Moréas,

tant décidée donner à Léod'Orferdes strophes d'une

osodie alors insolite, GustaveKahn courut à l'impri-

rie et leur substitua des vers libres de sa façon, pour

{rendre date.

Anecdote difficilement admissible, Léo d'Orfer ;int quitté la Vogue depuis longtemps, quand istave Kabn y publia ses premiers vers libres. Nous ne nous arrêterons pas à ces historiettes, îssi bien, la question de l'invention est-elle de les sur lesquelles il faille se débarrasser de quel- , es préjugés.

Peut-être est-il des « inventeurs » en matière de linique industrielle; le préjugé populaire là-dess est tenace ; Denis Papin a inventé la vapeur ; . jteuberg a inventé Tiraprimerie... Encore est-il r -connu aujourd'hui que les inventions industrielles ne s'opèrent pas par l'efFeld'un coup de la Grâce ; en écoutant chanter le rossignol. Une inveni^'M\, en général, est le résultat de méditations et ' recherches scientifiquement conduites autour d'un problème posé préalablement; autrement dit, un problème s'est posé peu à peu, dont quelques

26 Li-.. ix.x..,.;ERS POÈTES DU VERS LIBRE

lionimes prennent conscience, auquel ils s'attachent, et celui qui trouve la solution la trouve le plus souvent eu même temps qu'un autre, que plusieurs autres... J'ai ouï dire que le nom d'Edison représentait un groupe bien plutôt qu'un individu. Nous sommes loin delà marmite de Denis Papin.

Ce qui est sans doute vrai en matière industrielle (je manque de compétence pour en raisonner) et l'est sans doute aussi en matière scientifique {je ne manque pas moins de compétence), l'est sûrement dans l'ordre spirituel, et la sociologie n'a pas établi de loi mieux assurée. Pas plus que les mouvements sociaux, pas plus que les mouvements religieux, les mouvements artistiques et littéraires ne sont l'œuvre personnelle exclusive de l'individu qui le plus souvent leur donne son nom; en religion, en politique, en art, les grands individus ont pris conscience les premiers de la nécessité révolutionnaire qui arrive à son aboutissement; il advient même qu'ils l'expriment ou la réalisent sans en avoir pris nettement conscience ; jamais ils ne la créent. Je ne crois pas plus à un créateur du symbolisme qu'à un promoteur de la Révolution française, qu'à un fondateur du christianisme... Et je ne crois pas davantage à un inventeur du vers libre.

Je demande pardon de comparer l'instauration

du vers libre à la fondation du christianisme.L'ex-

plication mythologique (par là nous entendons le

il de projeter sur le nom d*un individu les grands

CL les petits mouvements sociaux) est un besoin

fondamental de l'humanité ; loin de moi la pensée

(l'affirmer que Jésus soitun mythe, queChristophe

lomb n'ait pas découvert l'Amérique, que Denis

pin n'ait pas vu se soulever le couvercle de sa

irmite ; mais il semble évident que, sous le nom

Jésus et sous celui de Christophe Colomb et

sous celui de Denis Papin, les hommes ont réalisé

' s efforts, les tentatives, les réussites d'évolutions

-tcialement nécessaires.

Aux personnes qui croient aux inventeurs nous laisserons donc Témouvant plaisir de discuter les titres de Marie Krysinska,de Gustave Kahn.de Laforgue et de Moréas, sans oublier ceux de Rimbaud et de tel outsider qu'il sera toujours facile de leur adjoindre, et nous rechercherons simplement mment et par qui {par qui au pluriel) le vers re a été instauré dans la poésie française.

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