LES PREMIÈRES PUBLICATIONS
Il sera d'une bonne méthode de dresser tout d'abord le tableau chronologique de*s premières manifestations imprimées du vers libre ; ce n'est pas
qu'une importance primordiale doive être attachée aux dates de publication ; il est trop évident que la date où une œuvre est publiée n'est pas celle où çlle a été écrite, encore moins celle où elle a été conçue ; mais par cela qu'elles constituent des faits incontestables, les dates de publication sont des points de repère extrêmement précieux, en même temps qu'un solide point de départ pour toutes autres recherches.
Les premiers vers libres ont paru dans trois revues qui sont :
La Vogue, direction Gustave Kahn, avril-décembre 1886 ;
La Revue Indépendante y direction Edouard Dujardin(i), novembre 1886-décembre 1888 ;
La Wallonie^ direction Albert Mockel, également fondée en 1886, mais qui n'entra dans la voie qui nous intéresse que Tannée suivante.
11 faut ajouter quelques publications en librairie, toutes annoncées d'ailleurs dans ces mêmes revues.
Voici le tableau qu'un dépouillement minutieux m'a permis d'établir : ,
lo La Vogue, I, n^' 6, date du 29 mai-3 juin 1886 : — Marine, d'Arthur Rimbaud. Dans les Illuminations.
(i) La précédente Revae Indépendante, direclion Chevrier, est antér eure au mouvement.
Saluons I Ce sont les premiers vers libres qui aient jamais été publiés .
J'ai expliqué pourquoi il était impossible de considérer comme des vers libres aucune des « poésies » de Rimbaud, et de considérer comme des vers quelconques les « proses » des Illuminations et de la Saison en Enfer, quelque tendance qu'il yail dans celles-ci comme dans colles-là vers le vers libre. Au contraire. Marine est un petit poème nettement en vers libres ; et il en sera de même de Mouvement, que nous allons nommer ensuite.
La pièce étant courte, je la cite, bien qu'elle fiîpire dans toutes les éditions de Rimbaud.
s chars d'argent et de cuivre, Les proues d'acier et d'argent Battent l'écume.
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande Et les ornières immenses du reflux Filent circulairement vers l'est, Vers les piliers de la forêt, Vers les fûts de la jetée, Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière (i).
Les deux éléments constitutifs du vers libre sont là : pieds rythmiques nettement marqués, uriiio de chaque vers.
(i) Suivaient, dans la Vogue, quelques lig^oes que Paterne Berrichoo, dans son édition défiait ive, a fort justement reportées ailleurs.
2® La Vogue, I, ii® 9, 21-27 juin 1886 : — Mouvement, d'Arthur Rimbaud. Egalement dans les Illuminations.
Venant tout de suite après la publication de Marine, la publication àe, Mouvement confirme la priorité de Rimbaud.
30 La Vogue, I, no 10, 28 juin-5 juillet 1886 et n® II, 5-12 juillet : — Traduction, par Jules Laforg-ue, de Dédicaces et d'O Etoile de France, de Walt V^Wximàw {Feuilles d'Herbe),
Nous examinerons plus loin si. cette traduction peut être considérée comme étant des vers libres ou si elle a pu en donner l'impression.
Nouvelle traduction de Walt Whitman, ég^alement par Laforgue, dans la Vogue, tome II, n^S, 2-9 août, Une femme m'attend.
4® La Vogue, I, n^ 10, 28 juin-5 juillet 1886 ; no II, 5-12 juillet, et II, no i, 19-26 juillet : — Intermède^ de Gustave Kahn. Publié ensuite dans hs Palais Nomades,
Les premiers vers libres publiés par Gustave Kahn se trouvent dans la pièce n^ IV ; à partir de cette pièce, succession de vers réguliers et libérés et de vers libres.
Le cas de Gustave Kahn est, en effet, complexe. On parle couramment des Palais Nomades (où se retrouvent, comme nous l'indiquons, les poèmes
publiés par la Vogue) comme d'un livre écrit en rs libres; on ne sait pas suffisamment que les premiers vers des Palais Nomades sont des vers réjjuliers ou libérés ; exemple, le beau poème publié dans la Vogue du 26 avril et qui figure en tête des Palais Nomades :
Bon chevalier la route est sombre...
Au fur et à mesure qu'on avance dans la Vogue, et qu*on avance dans les Palais Nomades, les vers libertés sont plus fréquents ; puis, les v«rs libres apparaissent et deviennent de plus en plus nombreux. Mais il est rigoureusement exact qu'aucun vers libre ne se rencontre dans les deux premières parties du livre {Thèmes et Variations y et Mélopées) et les trois premières pièces de la troisième partie {Intermède), ni, pour ce qui est de la publication dans la Vogue, avant la date du 28 juin-5 juillet; encore faut-il arrivera la seconde moitié du livre pour trouver de ces pièces entièrement en vers libres qui devaient être la caractéristique de la manière de Gustave Kahn, par exemple la pièce n» 3 des Lieds, C*est vers ta chimère, parue dans la Vogue le 22-29 novembre.
La publication des pièces des Palais Nomades se poursuit dans la Vogue, II, n^^ 3, G, 7 et 8, et III, no^ I, 3, 6, 8 et 9.
Bo.La Fo^M^,II, no5, 16-23 août \^%Çt'. — \J Hiver
32 LES PriK^rTERS POÈTES DU VERS LIBRE
qui vient et la Légende des Trois Cors, de Jules Laforgue. Publiés après sa mort dans les Derniers Vers,
Entièrement en vers libres.
Autres pièces de Laforg'ue dans la Vogue, lï, n° 7, et III, nos ,^ 3 ^^ 8. Egalement dansles Derniers Vers.
60 La Fo^tt5,III,n0 2, 18-25 octobrei886 : — Le Jubilé des Esprits Illusoires, de Moréas et Paul Adam. Extrait des Demoisell^es Goubert, à paraître.
Partie en prose, partie en vers qui sont des vers libres, — bien que le caractère « vers » puisse en être discuté.
70 La Vogue, III, n° 4, 8-i5 novembre 1886: — Ah! pourquoi vos lèvres entre les coups de hache du roi"^ de Moréas. Publié ensuite dans le Pèlerin Passionné.
Entièrement en vers libres.
Autres poèmes en vers libres de Moréas dans le numéro suivant.
8*^ Revue Indépendante, n° i, novembre 1886 : — Sur une déjunte, de Jules Laforgue. Publié dans les Derniers Vers.
Entièrement en vers libres. C'est le premier poème publié par Xa Revue Indépendante.
Mentionnons, dans la même revue, n^ 6, avril
1 î^Sy, Pan et la Syrinx^ de Laforgue ; parties en rs libres.
g*' En librairie, éditions Tresse et Stock, 1887 : — Les Palais Nomades,
Nouvelle édition dans les Premiers Poèmes, Mercure de France, 1897.
10° Revue Indépendante, n* 9, juillet 1887 : — Sur les talus, de Jean Ajalbert. Publié ensuite cliez Vanier.
Partie en vers réguliers ou libérés, partie envers libres, sauf la restriction ci-dessus.
1 1° La Wallonie, II, n° 7, août 1887 : — V Horizon vide, sixième partie d'une série Quelques Proses.
Nous y lisons les vers suivants qui peuvent être » unsidérés comme un essai de vers libres :
Frêle enfant que chérit mon âme, Poufquoi t enfuir aux si vagues oublis^ Aux oublis douloureux de lointains amollis, Tièdes sourires ?
Mentionnons encore les poèmes du Cygne, dans le même numéro, dont il suffit, à certains passages, de modifier la typographie pour reconnaître de parfaits vers libres ; exemple :
Là-bas fuit la tempête sous la cravache de son regard...
On peut comparer cette « prose » avec le <K vers » (le Marie Krysinska !
iio Revue Indépendante, n"" II, septembre 1887: — La Belle au Château Rêvant, de Gustave Kahn. Publié ensuite dans Chansons d'Amant,
Nota. — Le i^' mars 1888, la revue le Décadent publiait un article de Verlaine, Un mot sur la rime. Dans ce désagréable style « décadent » que le grand poète pratiquait volontiers quand i' écrivait ses articles, il parle des tentatives de jeunes poètes ; mais il est curieux de constater que la seule caractéristique qu'ibrelève de leur prosodie^ est l'assonance.
C'est en 1894 qu'il donnera, dans Epigrammet le poème J'admire l'ambition du vers libre,..
Rapprocher la conférence prononcée par Ma larme à Oxford et à Cambridge, en 1894, la Mus que et les Lettres, publiée l'année suivante che Perrin, où nous trouvons les choses les plus prc fondes — et lesplus sympathiques — sur la noi velle prosodie.
i3o En librairie, éditions de la Revue Inde pendante, novembre iSS^ : —Les Moralités légei dairesde Jules Laforgue, que je place dans ce U bleau pour les vers libres de Pan et la Syrinx,
Réédition chez Vanieret au Mercure deFrance.
140 En librairie, éditions de la Revue Indépen-
dante, avril 1888 : — Litanies, chant et piano, d'Edouard Dujardin.
Poèmes entièrement en vers libres.
Je ne suis aucunement fier de ces poèmes écrits dans la pire manière décadente qui florissait alors; comme ils ne sont entrés dans aucun recueil et que j'ai tout lieu de les supposer fort peu connus, j'en citerai un morceau qui, repris et transformé, est devenu la chanson des mariniers de Marthe et Marie en igiS ; voici le texte de 1&88 :
-es voiles voguent sur les vagues,
c vent se traverse dans les vergues.
Les vents appellent les voilures Vers des terres.
Vers des terres proches ou vers des terres distantes, Vers des cieux d'ocre, des cieux d'encre, O voile, ôvent, ô vol vivace !
i5« La Wallonie, III, n» 5, 3i mai 1888: — U Antithèse, d'Albert iMockel.
Entièrement en vers libres.
16® En librairie, chez Vanier, 1888: —Ancaeus, de Francis Vielé-Griffin. Repris dans la réédition de Phocas le Jardinier (Mercure de France).
Le dialogue et les chœurs sont en vers réguliers, parmi lesquels je note (dans le Festin) les vers libres suivants, les premiers qu'ait publiés Vielé- Griffiri :
Tourterelles, hirondelles, passereaux, Les cygnes, les myrtes et les roses ; Aphrodite qui sur les blonds sables te poses Et dont la chevelure flotte sur les eaux, Surgis éblouissante et nue et virginale Dans l'aurorale Pudeur de tes chairs roses...
La suite est en alexandrins réguliers... II est certain pourtant que «dans l'aurorale » ne répond pas à la définition du vers libre...
170 Revue Indépendante, n^ 22, août 1888 : — Rondes, de Francis Vielé-Griffin. Publié ensuite dans Joies ; réédition dans Poèmes et Poésies (Mercure de France.)
180 Revue Indépendante ^no 23, septembre 1888 :
— Pour la Vierge du roc ardent, d'Edouard Dujardin, publié ensuite aux éditions de la Revue ; puis, repris dans la réédition des Lauriers sont coupés (Mercure de France).
Ensemble de poèmes en prose et de poèmes en vers libres.
1^^ Revue Indépendante, n^ 25, novembre 1888.
— Poème de Walt Whitman, traduction de Francis Vielé-Griffin.
Nous sommes arrivés à la fin de Tannée 1888, à laquelle il faut arrêter ce tableau, en y joignant pourtant, bien qu'elle n'ait paru que quelques
mois plus tard, l'œuvre qui marque la définitive instauration du vers libre.
20° En librairie, chez Tresse et Stock, achevé û imprimer en juillet 1889 : — Joies, de Francis Vielé-Griffin. Nouvelle édition, voir ci-dessus.
La préface, datée de juin 1889, commence par ces mots:
Le vers est libre.
La bataille était, en effet, gagnée.
A partir de 1889, les publications se multiplient et deviennent trop nombreuses pourque je ne sois pas exposé à des omissions. Aussi bien, la liste semble-t-elle épuisée despoètes qui peuvent passer
ur les initiateurs du vers libre, et dont on peut liire qu'ils ont cherché par eux-mêmes et en euxiiiômes la nouvelle formule.
Dans la nouvelle Revue indépendante de 1 889 (série de Nion-Savine), ce sont maintenant de nouveaux poèmes de Vielé-Griffin, d'Edouard Dujardin, de Gustave Kahn et de Moréas.
Dans la nouvelle Fo^we de i889,deVieIé-Griffîn, de Kahn et aussi d'Adolphe Retté.
Dans la même année de la Wallonie, Adolphe Retté publie un fragment de son dernier poème en vers libres, la Forêt bruissante, Retté n'ayant plus fait aux Muses classiques d'autre infidélité. Lemois suivant, c'est Verhaeren qui donne sou premier
poème en vers libres, Comme tous les soirs, qui est loin d'être son meilleur.
En librairie paraissent la même année Serres chaudes, de Maeterlinck, partie en vers réguliers, partie en vers libres.
La même année, Adolphe Retté avait publié Cloches dans la nuit, où se trouvent plusieurs poèmes en vers libres.
Puis, en 1890, Henri de Régnier, dans les Poèmes anciens et romanesques ; mais Henri de Régnier restera le poète du vers régulier et du vers libéré; il j a longtemps que l'on a remarqué que ses vers libres sont plutôt des allongements ou des resserrements de vers traditionnels; il n'en a pas moins donné, et particulièrement dans les Poèmes anciens et romanesques, plusieurs morceaux en véritables et très beaux vers libres.
Fuis, ce sont Ferdinand Herold, avec la Joie de Maguelonne-, Stuart Merrill ; André Fontainas, avec les Vergers Illusoires ; van Lerberghe ; Camille Mauclair, avec les Sonatines d'Automne ; Robert de Souza, avec /^ttmf?/'o//e5; mais, cette fois, j'oublie certainement des noms.
A la même époque, les premiers initiateurs, continuant leur production, donnent, de leur côté, une série d'œuvres où le vers libre trouvait ses réalisations :
Gustave Kahn, après les Palais Nomades (iSS'j), ► les Chansons d'Amant (iSgi) ;
Moréas, le Pèlerin Passionné (1891) ;
Albert Mockel, Chantefable un peu naïve(iSgi) ;
Vielé-Griffin, après Joies{iSS^), Diptyque (iS^i) el les nouveaux Cygnes (1892) ;
Edouard Dujardin, Antonia et la Comédie des Amours (1891) ;
Avaient paru (1890) les Derniers Vers de Laforgue (1).