LES TRADUCTIONS DE WALT WHITMAN
On comprend qu'il ne s'agit ici que d'essayer de reconnaître l'importance qu'ont pu prendre les traductions de Laforgue et de Vieîé-Griffin dans l'instauration du vers libre. Exactement parlant, le vers de Walt Whitman, du moins celui des Brins d'Herbe, n'est pas le vers libre, mais le verset. Après avoir écrit, dans sa jeunesse, des pièces de
rs dans la forme conventionnelle, précise Léon liazalgelte, Walt Whitman avait inauguré sa nouvelle forme en i8o5, date de la première édition des Feuilles d'Herbe,
Nous avons vu que le vers libre et le verset sont de la môme famille, et qu'on pouvait considérer le verset comme un vers libre élargi, le plus souvent composé lui-même de plusieurs vers libres étroitement associés. Il semble donc qu'il n'y ait aucun inconvénient à comprendre l'apparition du verset whitmanien dans une histoire des débuts du vers libre.
Avant la traduction de Laforgue, publiée en juin 1886, il n'avait été traduit, me dit encore Léon
Bazalgetle, que quelques courts poèmes ou fragments de poèmes dans des articles consacrés au poète américain, notamment /?eytte des Deux Mondes (Bentzon, 1872), Benaissance artistique et littéraire (Blémont, 1872), Bibliothèque universelle et Revue Suisse (Quesnel, 1886), puis Nouvelle Revue (Sarrazin, 1888). Mais ces traductions, écrites suivant le système courant qui consistait à enlever aux vers traduits la disposition « vers », ne pouvaient avoir aucune influence sur révolution de la technique française.
Toute autre est la forme que Laforgue, en juin 1886, donna à sa traduction ; je n'ai pas vérifié si elle correspond exactement à Torig-inal, mais elle est préciséînent celle que le vers libre (ou le verset) était en train de prendre. S'ils avaient été publiés sans nom d'auteur, ces poèmes auraient été des vers libres (ou des versets), et voilà qui me semble considérable.
La même chose pour la traduction de Vielé-Griffîn, en 1888.
Il est évident, en tous cas, je ne dis pas que ces traductions aient suggéré, mais qu'elles ont pu suggérer à un jeune poète l'idée du vers libre (ou du verset)... Malheureusement, je n'ai rien trouvé qui me renseigne à ce sujet.
GUSTAVK KAHN
Que Gustave Kahn ait « trouvé » le vers liijre, j*ea suis persuadé. Je veux dire par là que je crois très fermemeut, non seulement pour l'avoir lu attentivement, mais pour Tavoir personnellement fréquenté de 1886 à 1888, qu'il n'a pris le vers libre ni à Rimbaud, ni à Laforgue, ni à Moréas, ni à personne, mais qu'il Ta tiré de ses méditations et de ses recherches, aidées, bien entendu, comme c'est presque toujours le cas, de la coopération que lui apportèrent les méditations et les recherches parallèles de quelques-uns de ses camarades, notamment de Lat'orijue, et probablement aussi l'exemple de Rimbaud. Et ce que je dis de Kahn, je le dirai tout aussi bien de Laforgue et d'autres encore ; comme à Gustave Kahn, le vers libre est venu i\ Laforgue et aux autres de leurs méditations, de leurs recherches personnelles, et aussi du même genre de coopération qu'établissent entre jeunes écrivains leurs relations de camaraderie. Dans aucun cas il ne peut s'agir d'une « invention » à la façon de la légendaire invention de Denis Papin.
Dès l'année 1879 (il avait alors vingt ans), Gustave Kahn fréquentait le monde littéraire et publiait des poèmes en prose ainsi que des sortes de nouvelles dans la Revue Moderne et Naturaliste etdansle Tout-Paris, ancien Hydropathe; Alcool,
en 1879, le Bancei la Mère, en janvier 1880, sont (je le croissans oser l'affirmer) lespremiers. Quelle était, à cette primitive époque, son œuvre poétique? Lui-même raconte que, si on lui prenait ses poèmes en prose, on lui refusait ses vers, et je ne connais aucun document qui permette de répondre à la question avec certitude. •
Son activité fut interrompue par quatre ans de service militaire qu'il passa en Afrique ; à Tautomne i885, il revenait à Paris et nous avons vu que c'est au mois d'avril 1886 qu'il fondait, ou plutôt reprenait la Vogue,
Il n'y a pas à douter qu'à cette époque la période de « méditations et de recherches «ne fût commencée depuis long-temps. Avait-il pourtant mis au point la formule du vers libre dès avant son départ pour l'Afrique, comme cela a été dit, ou pendant ses quatre années de service militaire, ou au moment de son retour à Paris ? C'est encore une question que l'absence de documents nous interdit actuellement de résoudre d'une façon certaine. Il est, en tous cas, tout à fait impossible de supposer qu'un esprit de sa valeur ait trouvé du jour au lendemain et par hasard son chemin de Damas, et tout indique, au contraire, un long- travail d'élaboration intérieure. On objectera que le commencement des Palais Nomades est écrit en vers réguliers, et que les premiers vers libres n'en ont été
publiés dans la Vogue (où il élait le maître pourtant) que plusieurs mois après la fondation de cette revue et en môme temps (ou presque) que^ceux de Rimbaud et de Laforgue. Mais de ces deux faits il ne résulte aucunement la preuve que ces premiers vers libres (ou d'autres qu'il n'aurait pas voulu puier) n'aient pas été écrits antérieurement; il résulterait plutôt que l'évolution de Gustave Kahn a été parallèle à la composition des Palais Nomades, et nous sommes a priori ioui à fait disposés à admettre telle date reculée pour les premiers essais qu'il n'a pu manquer d'écrire.
Il faut pourtant signaler un document dû à René Gliil et sur lequel j'ai demandé à celui-ci quelques détails complémentaires. Dans un livre publié en 1909 (i) on lit, page 28 :
...Aux derniers mois de i885, quand M. Kahn revint d'Algérie à Paris, d'où il était parti pour quatre années, 1 il ne rapportaitque quelques vers alexandrins très classiques et de cette monotonie qu'il garda malgré tout, et il possédait plusieurs poèmes inédits de son ami Laforgue. Il était aussi attiré vers le poème en prose.
A ces indication.^, et en les confirmant, René Ghil ajoutait, dans une lettre qu'il m'écrivit le 12 octobre 1920 :
Ces vers de lui-môme et de Laforgue, Kahn me les lut
(i) René Ghil, Delà poéàie scientifique , Paris, 1909.
chez lui, un soir, non tout de suite après son arrivée à Paris, — car je le rencontrai chez Mallarmé et non ne liâmes pas tout de suite connaissance.
Ainsi, à cette époque, continue René Ghil, Kahn ne pense pas au vers libre, mais il est hanté, en effet, par une formule nouvelle à trouver du poème en prose, dont il me parla longuement.
Ghil rappelait ensuite, non sans raison, « les rapports évidents de la théorie de Kahn avec sa théorie de Tinstrumentation verbale ».
Il terminait enfin sa lettre par ces mots :
...Les vers que me lut en cette entrevue Gustave Kahn ne se retrouvèrent pas, certainement, en les Palais Nomades. D'ailleurs Kahn mesembla n'avoir pour eux nul amour. Il se cherchait. Voilà, cher ami, le renseig-nement, de souvenir demeuré très précis.
Ce témoignage semble, au premier aspect, contredire les affirmations des amis de Gustave Kalm et mes propres hypothèses. A l'examiner de près, il les corrobore plutôt, mais en les précisant. Il résulte, en effet, de ce témoignage que Gaètave Kahn, à la fia de l'année i885, n'a pas montré et vraisemblablement n'avait pas de vers libres qu'il pût montrer à René Ghil ; ii en résulte également qu'il était en pleine période de recherches; et il en résulte encore que ces recherches, c'est dans la voie du poème en prose qu'il les avait commencées. Or, nous devons nous rappeler que ce sont pré-
'ment des poèmes en prose qu'il avait publiés
'térieuretnent, et que c'est, en fait, dans un prose qu'il accusa Marie Krysinska de i avoir iiiiiLé. Tout cela, on le voit, concorde parfaitement.
Maisil était également poète envers, et en même temps qu'il était hanté, comme dit René Ghil, par le poème en prose, il cherchait une formule du vers, tout en restant dans celle du vers régulier ou libéré, et, là-dessus, le témoignage de.Ghil est caractéristique, il« semblait n'avoir aucun amour » pour ce qu'il avait écrit.
Il était donc, au moment de la visite de Ghil, (1 ms un double état de mécontentement quant au
v3 régulier et dVésitation quant au poème en prose, et il serait ainsi allé en même temps du
'>me en prose au vers libre et du vers régulier ..a vers libre, ce qui serait infiniment logique, puisque le vers libre est l'aboutissement tant du
; s régulier que du poème en prose. Il aurait, en somme, suivi la même évolution que Rimbaud, " 'i indépendamment de Rimbaud, et voilà qui
st pas pour le diminuer, j'imagine.
Disons donc, pour nous résumer, que Gustave Kahn a été de ceux qui ont cherché le plus persévéramment le vers libre, qu'il l'a trouvé probablement par uaeévolution parallèle à celle de Rimbaud et où l'exemple do Rimbaud n'a pu jouer que le
rôle d'un déclic, enfin que les Palais Nomades, avec leur commencement en vers réguliers, leur milieu en vers de plus en plus libérés et leur fin en véritables vers libres, semblent être le symbole même de son évolution.
Et il convient, non moins, de lui faire hautement honneur de la décision avec laquelle, la formule trouvée^ils'est lancé dans la bataille.