‹ Les premiers poetes du vers libreChapitre 6 sur 12 · RIMBAUD · texte numérisé non relu

RIMBAUD

Les Illuminations ont été publiées en 1886 : tout le monde sait quelles ont été écrites en 1872 1873 ; c'est donc dès 1872- 1878 que Rimbaud trouvait la formule du vers libre.

La lecture des biographies d'Ernest Delalia^c et de Paterne Berrichon, non plus que de la correspondance de Rimbaud, ne nous fournit aucun renseignement sur les circonstances danslesquelle il prit ainsi conscience de la nouvelle nécessité prosodique qui s'imposait à soa génie. Mais à examiner ses œuvres dans leur succession chronologique, on assiste à cet admirable spectacle de la voir, pour ainsi dire, germer et naître.

Nous avons dit que nous n'entreprendrions pas ici d'analyser l'évolution qui a produit levers libre ; il nous sufflra de faire remarquer que dans nulle œuvre, mieux que dans celle, si courte pourtant, de Rimbaud, on ne voit la pensée se dégager peu à peu de l'ordre prose, entrer dans Tordre purement poétique et de plus en plus se serrer dans une expression qui aboutit au vers. Ses premiers poèmes sont évidemment encombrés encore de toute celte pensée prose qui se mêle, chez les plus grands poètes classiques et romantiques, à la pensée poésie ; mais, en même temps qu'elle s'épure, elle tend à cette forme du jaillissement dont le vers libre est

l'expression supérieure. Avec la numération de

plus en plus indécise de leurs syllabes, la formule

' s vers qui précèdent immédialeroent Marine et

ivement est, on peut dire, au seuil du vers li-

•. Et, paraUèlement, on voit les proses des///a-

riations se resserrer en unités qui évidemment

sont pas des vers, mais qui y tendent de plus

plus. Il ne faut pas laisser dire, si nous voulons

enir du public une compréhension judicieuse

.1 ' ce qu'est le vers libre, que les parties prose des

iminations et de la Saison en Enfer sont des

r* libres; constatons seulement qu'il aurait suffi

: lilus souvent d'un rien pour qu'elles en fussent,

^fu'à chaque instant une de ses phrases est déjà

vers.

L'évolution naturelle du génie de Rimbaud a ain-

:oncordé avec l'évolution même de la poétique

uîçaise, et, à vrai dire, son œuvre en est à la

:s l'exemplie et le sjmb ile. S'il a, en cela, de-

:icé de beaucoup d'années la génération qui de-

it accomplir la réforme, c'est justement parce

i'à seize ans il avait la maturité d'un poète arrivé

à la pleine possession de son art, parce qu'en cela

comme en toute son œuvre il a été le prodig'e.

Il n'est arrivé toutefois à fixer sa formulé, dans Marine et dans Mouvement, qu'à la fin de sa carrière littéraire; c'est ce qui explique que Verlaine n'en ait pas été influencé et ail peut-être même

passé sans en apercevoir la nouveauté révolutionnaire (i). Les deux poètes se sont séparés à peu près àrépoqueoù Rimbaud dut écrire J/arme Qi Mouvement, et je me permets d'imaginer que, si la vie en commun avait continué, Verlaine serait devenu notre grand vers-libriste.

Une question se pose.

Les deux poèmes de Rimbaud, Marine et Mouvement, ont-ils pu avoir une action spéciale sur révolution des jeunes poètes de 1886 ?

On se rappelle que les premiers vers libres publiés après ceux de Rimbaud sont ceux de Gustave Kahn, fin de juin 1886, etde Laforgue mi-août, sans parler des essais non publiés des autres. Marine et Mouvement divaiieni paru dès la fin de mai et la mijuin jmaisilesl évidentque ccspoèines avaient déjà été lus auparavant. J'ignore à quelle date exacte le manuscrit des Illuminations él'dil venu entre les mains de Gustave Kahn (2) ; ce ne put être en tous cas postérieurement au mois de mars 1886,

(i) Je ne sais rien dans l'œuvre de Verlaine qui autorise à croi qu'il ait seulement remarqué que Marina et Moaoement aient é écrits en vers libres.

(2) Depuis la publication de cette étude dans le Mercure de Fran j'ai lu dans un article de revue que ce fut Verlaine qui apporta à la Vogue le manuscritdes ILLaminaiions. Félix Féncon m'avait toujours dit au contraire et vient de me confirmer tout réci rament que ce manuscrit fut remis à Gustave Kahn par Louis Zenon, frère de Zenon Fière, lequel était alors le collègue de Féncon au ministère de la Guerre.

puisque la publication en fut annoncée dans le premier numéro de la Vogue^ lequel porte la date du II avril. Gustave Kahn Ta val t remis à Félix Fénéon pour que celui-ci en préparât l'impression

li commença dans le numéro daté du i3 mai) ; iiiiiis il n'avait pas été sans le lire, sans le faire lire autour de lui, et sans le citer. Je n'ai malheureusement pas de souvenir à ce sujet, ayant passé

•cisément ce mois de mars 1886 en Allemagne, comme j'aurai occasion deleracontertoutà Theure; je me souviens fort bien qu'à mon retour, commencement d'avril 1886, il en était souvent ques-

n dans les conversations des jeunes collaboi. (leurs de la Vogue, parmi lesquels on avait bien ' iilu m'inscrire, et que nous en étions tous très

[»ressionnés ; je me rappelle encore certaines phrases des Illuminations que Gustave Kahn nous

lit au Café d'Orient. Mais je n'ai aucun souvenir f|!io la formule de Marine et de Mouvement ail élé iîiimëdiatement remarquée. . .Elle a pu l'être cepen-

iit...

Il est encore à signaler que l'usage presque constàla Vogue était d'imprimer les vers en italiques

la prose en romain ordinaire ; or, Marine a élé

primée en romain, ce qui tendrait à faire croire

on n'y vit que delà prose (et était suivie de l'alinéa en pure prose que Paterne Berrichon a justement reporté ailleurs ) ; au contraire. Mouvement

a été imprimé en italiques, et aurait donc été] reconnu poème en vers (i).

Tout ce qu'on a le droit de conclure, c'est qu'i est possible que la lecture de ces deux poèmes ai été le déclic grâce auquel quelques-uns des jeuneî gens qui cherchaient leur formule la trouvèrent, ou tout au moins purent la parfaire. Bien qa'oi ne puisse pas dire que Rimbaud ait été l'un dei principaux inspirateurs du symbolisme, l'influence générale des Illuminations (et de la Saison ei

(i) Dans l'article auquel je faisais allusion dans la note précédent il est dit que « ^/ar/n« parut à Kahn et à Fénéon une pièce en pros( « dontles éléments dudébut disposés comme s'il se fût agi de vers,saa ti aucun rythme, étaient accompagnés d'une suite, dont les élément « juxtaposés étaient séparés par des tirets. Mouvement était au cou « traire un poème franchement écrit en prose mais contenant quelque « éléments rythmiques qu'il plut aux éditeurs de mçLtre en relie « Aussi ces deux poèmes furent-ils publiés dans la Vogue avec une ' « disposition typographique qui leur donnait l'allure depiècesen vers. » Que Marine ait paru à Gustave Kahn et à Félix Fénéon être une pièce en prose, la chose est fort possible. Mais qu'ils se soient entendus pour « mettre en relief » les « quelques éléments rythmiques » que contenait Mouvement (ce qui est un açréable euphémisme pour dire qu'ils auraient donné la disposition « vers » à ce qui avait la disposition « prose »), c'est leur faire injure que de les supposer capables d'un tripatouillage contre lequel proteste tout leur passé. J'ai vu, quant à moi. Félix Fénéon à l'œuvre, quand nous avons établi ensemble l'édition des Derniers Vers de Laforgue ; on ne peut imaginer avec quel scrupule méticuleux il entendait se conformer aux moindres indications des manuscrits ; il suffit d'ailleurs de jeter un coup d'oeil sur cette édition ! Quant à Gustave Kahn, il s'est toujours montré un non moins honnête et non moins scrupuleux éditeur. Personne n'admettra qu'ils aient modifié sciemment la disposition du texte de Rimbaud. Au surplus, la question n'estelle pas là ; elle est de savoir si le caractère « vers » des deux poèmes de Rimbaud a été remarqué dès la publication ; la question de savoir si le texte de ces poèmes a été tripatouillé est de celles que la moralité de leurs éditeurs ne permet même pas de poser.

En/er)est certaine en 1 886; celle spéciale de J/arme et de Mouvement est seulement possible, celle de Mouvement étant probable.

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