‹ Les premiers principesChapitre 2 sur 77 · AVI · texte numérisé non relu

AVI

lion. 11 uiiticipail sur l’inconnu pour aiUrnier l’uiiiversalilê d’une loi, elmaintenant s’élevant au dernier degré de la généralisation , il proclame que « c’est une loi que tout événement dépend d’une loi >. Si les lois d’un ordre quelconque d’événements lui sont inconnues, il en conclut qu’elles sont à chercher ; et s’il échoue dans sa tentative, il en conclut que les moyens mis en œuvre ne sont pas les meilleurs , ou que notre connaissance n’est pas assez avancée pour instituer une recherche fructueuse. Mais jamais il ne conteste le principe. < On se refuse à admettre que le cours du progrès scientifique doive se retourner brusquement, on ne veut pas reconnaître à notre ignorance d’autre cause que l’insuOisance de nos forces, et l’on n’hésite pas à affirmer que l’humanité doit en définitive découvrir un ordre constant parmi les phénomènes les plus complexes et les plus obscurs » (1). Tout fait, nous dit-on, est expliqué par sa loi, et une loi est expliquée quand on montre qu’elle a aussi une loi , c’est-à-dire qu’elle est un cas particulier d’une loi plus générale. L’explication universelle serait alors donnée dans une loi dont tout^ les autres seraient des cas particuliers, ou dans un théorème dont tous les rapports connus seraient des corollaires. C'est ainsi que l’esprit du savant, dans ses rêves les plus ambitieux, peut imaginer la solution du problème de la nature. Qu’on ne se laisse pas séduire par une fausse apparence I 11 ne s’agit pas ici d’une véritable explication. L’esprit habitué aux abstractions est dupe d’une illusion quand il prend des lois pour des réalités. Les lois sont des symboles de l’ordre, elles n'en rendent pas compte. L’homme du monde ne se fait pas des lois de l’univers la même idée que le savant; emporté par

(1) Herbert Spencer, Classification of sciences, p. 64, édition de 1869, dans l’appendice intitulé : Laws in general, qui faisait partie de la première édiUon des Premiers principes.

l'explication SUENTIPIQUË. XVII

les habitudes du langage usuel , expression familière des croyances générales, il ne voit dans une loi qu’un règlement, à l’image des lois civiles, imposé à la marche des événements par l'arbitraire d’un législateur surnaturel, en vue de fins mystérieuses que la religion révèle ou que la métaphysique conjecture; et il a, plus souvent que bien des savants, conscience du mystère que nous ne faisons que déplacer en le transportant d’un événement à une loi, et d’une loi à une autre plus générale. « Expliquer une loi de la nature par une autre, c’est seulement substituer un mystère à un autre ; le cours général de la nature n’en reste pas moins mystérieux, car nous ne pouvons pas plus assigner un pourquoi aux lois les plus générales qu’aux lois partielles > (1).

Ce n’est pas, nous devons en être bien convaincus, une explication que nous devons demander à la science, c’est une coordination des rapports que l’expérience nous révèle parmi les phénomènes de tout ordre du monde; non point pour remplacer un dogmatisme vieilli par un dogmatisme nouveau, ainsi que bien des esprits s’attardent encore à le croire, mais pour opposer à tout retour agressif du dogmatisme une barrière infranchissable. Ce rôle, la science peut le remplir grâce à une autorité qui n’est plus sérieusementcontestée. Il lui appartient de nous donner un système de vérités, que les esprits avides de constructions transcendantes devront respecter. L’homme du monde qui voit dans la loi le fiat permanent d’une volonté surnaturelle, croit néanmoins que le monde est régi par des lois ; il demande qu’on les lui fasse connaître, qu’on lui démontre le mécanisme de l’univers ; espérant tenir ainsi une des solutions du triple problème de la nature, le vrai comment des choses. Le savant, celui au moins à qui il arrive de douter

(1) J. s. Mill, Syttème de logique, t. 1, p. 531.

«rucu. b

INTRODUCTION

de la portée Iranscendao te de l'intelligence humaine, se désintéresse complètement des autres côtés du problème qu’il abandonne aux spéculations des métaphysiciens et des prêtres , mais il croit pénétrer la connaissance du comment quand il enchaîne méthodiquement des faits. Chez l’un comme chez l’autre vit la croyance que le comment peut être atteint dans tous les groupes de faits et même dans l'ensemble des groupes. Celte croyance à la possibilité d'une synthèse rationnelle des phénomènes dans les limites de l’expérience possible est un des caractères de l’esprit moderne. On s’abandonne à l’espérance, de remonter de loi en loi jusqu’à une loi enveloppante, des faits concrets de l’expérience à une conception abstraite qui les comprenne tous, et de refouler le mystère jusqu’aux limites extrêmes où nos facultés peuvent atteindre. On se flatte que la science positive peut s’organiser et instituer, à défaut d’une explication de l’univers, une doctrine capable d'éprouver le degré de crédibilité d’un système quelconque, religieux ou métaphysique. C’est pour cela qu’alors même qu’on n’espère plus voir s’élever un de ces grands édifices métaphysiques, d’après lesquels on jugeait autrefois de la puissance d’une philosophie, on n’abandonne pas l’idée d'une synthèse scientifique réduite, d'une théorie du monde où l’imagination n’ait point de part, et dont toutes les parties soient d’une certitude rigoureuse. Là est la raison de bien des efforls.

Cette théorie du monde aura-t-elle elle-même la certitude rigoureuse qui lui permettra de remplir efficacement le rôle que l’esprit moderne l’appelle à jouer t Si d’une loi enveloppante déjà trouvée et non pas seulement conjecturée, on pouvait déduire toute la série des lois de moins en moins générales, jusqu’aux plus élémentaires, on posséderait une base qui, bien qu’atteinte par l’analyse et l’induction, aurait

U plus grande certitude possible. Mais c’est là le rêve d'une science achevée dont nous sommes très-loin d’entrevoir la totale réali.sation. Nous n’en tenons que des lambeaux que chaque science spéciale nous fournit, et quand nous voulons les réunir, nous n’en formons qu’un tissu troué de lacunes énormes par où reparaîtraient facilement tous les systèmes de métaphysique. S’il existait une vérité à priori à laquelle tons ces lambeaux pussent se rattacher, si les lacunes étaient de nature à se cacherderrière des raccords provisoires déduits de celte vérité à priori, la connaissance positive serait ramenée à l'untlé nous aurions une pblilosophie, et ceux qui se croient en droit de conclure de l’expérience actuelle à ce qui dépasse l'expérience possible, auraient une base solide pour leurs croyances et une doctrine sûre pour en vérifier la rationalité. Ce serait une science idéale, selon l’expression heureuse de M. Berthelot (1), mais avec la certitude que ce penseur lui refuse. En eflel, il n’admet pas qu’on puisse la construire à priori, qu’il y ait un point central ferme, un cœur autour duquel on puisse disposer, pour leur donner la vie, ces nfisyec/a tnembra que nous présentent les diverses sciences. S'il a raison, si la science idéale ne doit être encore que le fruit de l’imaginalion individuelle et libre, qui, mal satisfaite de la science positive, en prolonge les lignes, sans pouvoir leur conserver leur rectitude primitive, la science idéale est une chimère, toute construction qu’on élèverait sur elle est condamnée d'avance. On pourra faire des poëmes sur les données des sciences, mais ils ne sauraient offrir au lecteur une rémunération suffisante. Si, au contraire, comme le croit M. H. Spencer, il est possible de construire à priori une synthèse de la connaissance, expression abstraite et symbole de la

(i) lUpue de* deux nmde*, 15 novembre 1859.

INTRODUCTION

synthèse des phénomènes du monde, une philosophie d'une positivité supérieure à toutes celles qu’on a pu tenter encore s’organisera aux applaudissements du public éclairé.

Cette œuvre de synthèse, M. H. Spencer l’a tentée. Parlant de la scieifUe positive, dont il suit les diverses branches dans leur progrès concentrique jusqu’aux généralisations les plus vastes qu’elles fournissent, il rattache ces généralisations aux conceptions abstraites les plus élevées qu’elles supposent toutes, et les ramène ensemble au principe qui jouit de la double propriété d’ètre le support de toutes les vérités et l’expression d’une intuition de la conscience. Il soude ainsi les produits les plus avancés de l’expérience aux résultats légitimes et inévitables de la spéculation à priori. EnGn, il tire de ce principe premier par voie de déduction les lois qui résument la marche des choses, et fonde sur une vérité indéniable une théorie de développement qu’il vériGe ensuite dans les divers ordres de connaissances et dans l’histoire du cosmos. Tel est le vaste programme qu’il se trace et la tâche difGcile qu’il entreprend à une époque où le rôle d’un penseur systématique est plus dangereux qu’il n’a jamais pu l’être, où, en face d’une critique éveillée et bien armée, il est impossible de propager l’illusion par laquelle on peut être soi-même séduit. L’entreprise est hardie sans doute, mais elle est bien digne de tenter et d’entraîner un de ces rares esprits dans lesquels les facultés puissantes du véritable penseur s’unissent à la connaissance immense du savant qui se plaît à la constatation des plus petits détails.

M. H. Spencer appartient au groupe de philosophes con- IcmporaiDS qui rattachent toute la connaissance à l’expé-

Page 1