M. H. SPENCEB ET LA PHILOSOPHIE EXPÉRIMENTALE. XXI
rieoce. Toutefois il mérite une place distincte dans l’école expérimeutale. Il emploie volontiers un langage qui pourrait .e faire prendre pour un adhérent d’une autre école : il parle de principes à priori, de vérités nécessaires, il reproche aux empiriques de prétendre expliquer celles de nos croyances qu’on appelle nécessaires comme ils expliquent toutes les autres, sans supposer .a nécessité d’aucune croyance. Mais il ne faut pas s’y tromper : aux yeux mêmes de M. H. Spencer, la ütTérence qu /e sépare des autres défenseurs décidés de l’hypotbèse expérimentale, n’en est point une de fond, c’est tout simplement une question de forme. S’il rectifie un langage qui lui semble incorrect, s’il rejette des propositions qui, pri-ses absolument à la lettre, laisseraient la philosophie sans fondement, c’est qu’il croit par là servir la même cause. En ramenant nos croyances les plus élémentaires à des notions dernières, c’est encore par l’expérience qu’il les explique. Sa critique n’a d’autre but que d’asseoir la théorie expérimentale sur une base inébranlable. L’empirisme, déclare-t-il, aura beau faire, il ne pourra jamais esquiver l’obligation d’admettre comme principe indubitable quelque postulat. Pour qu’une proposition quelconque de la série de ses raisonnements soit prouvée, il faut qu’elle soit ramenée à une classe de propositions déjà prouvées, et celles-ci à d'autres prouvées aussi. Si cette chaîne de preuves n’avait pas de fin, le système entier ne tiendrait à rien. Il faut qu’elle se rattache à quelque principe tacitement reconnu, qui ne peut être prouvé, et qui pourtant ne peut être rejeté, c’est-à-dire à un principe nécessaire qu’il faut poser à priori comme certain, sans quoi, rien n’étant certain, rien ne pourrait être prouvé. On admettra donc des données non prouvées et qui ne le seront jamais. De même dans la science, nous partons de faits particuliers et concrets et nous nous élevons à des faits
INTilODUCTIO!l.
généraux qui les expliquent, de ceux-ci à de plus généraux encore qui les expliquent eux-mémes, par une opération qui ne peut être infinie quelles qu’en soient la durée et la lenteur, mais qui, déconcentration en concentration, nous rapproche d'une généralisation dernière qui serve d’explication à toutes,. Celle>ci, ne pouvant être ramenée à une plus générale, reste inexplicable. < De toute nécessité, l’explication doit nous mettre en face de l’inexplicable. Nous devons donc admettre une donnée qui ne peut être expliquée (I). »
Nais il faut avoir un moyen de reconnaître ces données nécessaires de celles qui ne le sont pas; il faut déterminer un critérium de la vérité. Nous ne connaissons que ce qui est dans la conscience; là, et là seulement, il faut chercher le caractère qui sera reconnu pour critérium. Avant d’entreprendre la critique de nos jugements pourdéclarerlesquelssont vrais, et lesquels ne le sont pas, avant de décider, par exemple, si nous devons admettre l’existence du monde extérieur, toute philosophie doit s’assurer d’une pierre de touche de la vérité ; et, pour la découvrir, elle ne peut mettre en oeuvre que des éléments subjectifs.
Toute chose exprimée par une proposition est une association d’états de conscience, les uns représentant le sujet, les autres le prédicat. On trouve dans ces associations tous les degrés de cohésion. Il en est qui sont temporairement indissolubles, fortes ou faibles; ce sont celles qui forment les choses données dans la perception. Il en est qui restent indissolubles parmi toutes les circonstances. Dans celles-là, les étals de conscience associés ne se présentent pas toujours avec le même rapport. Dans celles-ci, les états associés se présentent toujours avec le môme rapport. Dans les premières,
(I) Herbert Spencer, Estayt ; Mill vertiu ffamtllon.
CRITÊRIDII DE LA YÊIlITt.
xxin
^es( plus ou moins faciiede séparer par lapenséele sujet du prédicat *, dans les secondes, il est impossible d’effectuer réellement celte séparation. On ne peut pas penser le mouvementsans penser en même temps quelque chose qui se meut. Qu’on essaye de séparer les deux groupes d’étals de conscience ; on ne le peut, a L’incapacité de concevoir la négation de la proposition est le pendant de l’incapacité de séparer les étals de conscience qui constituent l’affirroation. Les propositions qui résistent à l’efforlqu’on fait pour opérer cette séparation, sont celles que nous appelions nécessaires. Quelque sens qu’on attache d'ailleurs à ce mot, il veut dire essentiellement l’indissolubilité d’une association d’états de conscience. On s’y soumet, on n’y peut rien ; qu’on le veuille ou non, celte indissolubilité régie la pensée; c’est une loi universelle de la conscience, dont la puissance est telle qu’il est impossible de concevoir une loi autre (1). > Cherchera-t-on à expliquer l’indissolubilité, on ne peut y parvenir. Qu’on fasse pour cela l’hypothèse qu’on voudra, elle affirmera toujours une association d’étals de conscience ; la juger, ce sera éprouver la cohésion de ce$ étals de conscience, c’est-à-dire les présenter au critérium de l’indissolubilité. Après cette épreuve, on pourra l’accepter, mais elle ne saurait avoir plus de solidité que le critérium lui-même, pi par conséquent l’expliquer. « On ne peut appeler de ce verdict dernier. La seule chose qui reste à faire, c’est de concilier les divers verdicts de la conscience et de les mettre en harmonie avec le verdict dernier (2). »
Le caractère de la vérité étant trouvé, il s’agit de découvrir une vérité qui serve de base à la philosophie, non plus une vérité d’ordre logique, mais une vérité de l’ordre des
(!) Herbert Spencer, Bftays ; UUl vfrtfu namtVon, (J) Herbert Spencer, lAiV/.