CHAPITRE XVIII
INTERPRÉTATION DE LÉVOUiTlON
§ l/i6. La loi que nous venons de formuler esl-elle ultime ou dérivée? Nous tiendrons-nous satisfaits d’avoir découvert que dans tons les ordres de phénomènes concrets la transformation se fait d’après cette loi ? Ou bien est-il possible de constater la raison pour laquelle la transformation se fait ainsi ? Pouvons-nous rechercher un principe universel qui supporte cette opération universelle ? Les inductions opposées dans les quatre chapitres précédents peuvent-elles se ramener à des déductions ?
Il est manifeste que ces résultats communs impliquent une cause commune. 11 se peut qu’on n’en puisse rien dire, si ce n’est que c’est le mode suivant lequel l’inconnaissable se révèle à nous. Ou bien, il se peut que ce mode soit réductible à un autre plus simple, d’où tous ces effets complexes sont les conséquences. L’analogie nous porte à cette dernière conclusion. De même qu’on a pu expliquer les généralisations empiriques appelées lois de Képler, en montrant qu’elles sont des conséquences nécessaires de la loi de gravitation , de môme il serait peut-être possible d’expliquer les généralisations empiriques qui précèdent, comme des conséquences nécessaires de quelque loi plus générale.
Il faut réussir à trouver la raison de cette métamorphose universelle, sous peine d’échouer dans notre essai de constituer la connaissance complètement unifiée, la Philosophie.
LE CONNAISSABLE
Jusqu’ici les conclusions que nous avons relevées semblent indépendantes; il n’y a aucune connexion démontrée entre un état de plus en plus défini et une hétérogénéité de plus en plus grande, ou entre ces deux progrès et celui de l’intégration. Ces lois de redistribution de matière et de mouvement sont-elles corrélatives aux lois de directipn et de rbythme du mouvement que nous avons précédemment exposées? C’est encore moins évident. Mais tant que nous n’aurons pas fait voir que ces principes sont des conséquences d’un seul principe, notre connaissance n’aura qu’une cohérence imparfaite.
§ 147. Notre t&che oonsiste donc à présenter |e phépoqi^c do révolution dans nn ordre synthétique- Partent d’un principe ultime établi, nous avons 4 montrer que le cours de la trans? formation dans toutes les espèces d’étres ne peut être que c« que nous avons vu qu’il est. Nous avons à montrer que la redistribution de la matière et du mouvement doit sa faire partout de la manière dont nous trouvons également des exemples dans les corps célestes, les organismes, les sociétés, et doit présenter les mêmes caractères. Enfin nous avons 4 montrer que cette universalité de procédé provient de la nécessité même qui détermine autour de nous tous les mouvements simples jusqu’au mouvement accéléré d’une pierre qui tombe, ou au battement périodique d’une corde de harpe.
Eu d’autres termes, il faut que le phénomène de l’évolution SC déduise de la persistance de la force, Ainsi que je i’ai déjà dit, une analyse 4 fond doit nous y conduire, et c’est sur ce principe que nous devons bâtir une synthèse rationnelle. Ce principe étant le principe dernier qui dépasse la science puisqu’il en est la base, et qu’il présente le fondement sur lequel reposent les plus larges généralisations, celles-ci seront unifiées dès qu’elles seront ramenées 4 ce principe comme à leur base commune. Nous avons déjà vu que les vérités manifestées par les phénomènes concrets de tous les ordres, 4 siivoir, qu’il y a équivalence entre les forces transformées, que |e mouve»
INTERPBÊTATION DE E'£V0LDTI0N.
meol suit la ligne de la plus faible résistance, et qu’il C&t (oq? jours rhjtbmique^ peuvent se déduire cbacune de la persislaDQq de la force ; nous avons vq aussi que l’afl^liation de cps priq« cipes à celui de la persistance de la force leqr donnait ruqit4 et la cohérence. II nous reste à faire la même chose, k rattCs cher à un principe supérieur les caractères universels dc révolution, en montrant que la persistance de la force étant donnée, la redistribotion de la matière et du mouvanicnt s’opère nécessairement de manière à les produire f en rcipr plissant cette tache, nous unirons ces caractères qui n’offriront plus alors que les aspects corrélatifs d’une seule loi, en même temps que nous unirons cette loi avec les lois plus simples qui précèdent.
§ iUS. Avant de continuer, il sera bon de poser quelques principes qui doivent être nés dans l’esprit. En interprétant l’évolution, nous aurons à considérer sous leurs formes spéciales les diverses décompositions de forces qui accompagnent la redistribution de la matière et du mouvement. Examinons-Ics sous leurs formes les plus générales.
Toute force est divisible en une partie effective, et une non effective. Dans un choc mécanique, le moment du corps qui frappe n’est jamais communiqué tout entier au corps frappé ; même dans les conditions les plus favorables où le corps qui frappe perd tout son mouvement sensible, il reste en lui quelque chose de son moment primitif, sous la forme du mouvement insensible produit dans ses particules par la collision. Quand des rayons de lumière ou de chaleur tombent sur un corps, une partie plus ou moins considérable des rayons est réfléchie ; c'est seulement ce qui en reste qui opère dans le corps des changements moléculaires. 11 faut encore noter que la force effective est elle-même divisible en force effective temporairement et en force effective d'une façon permanente. Les unités d’un agrégat qui reçoit l’impression de la force, peuvent subir ces changemenLs rhylhiniques de position relative qui consti-
LE CONNAISSAhLE.
tuent raugmenlatioii des vibrations, aussi bien que d’autres changements de position relative qui ne sont pas à chaque instant neutralisés par des changements contraires. Les premiers disparaissant sous forme d’ondulations rayonnantes laissent l’arrangement moléculaire dans le même état qu’auparavant; les seconds amènent le réarrangement qui caractérise l’évolution composée. 11 faut pourtant faire encore une distinction. Les forces effeclives d’une manière permanente opèrent des changements de position relative de deux espèces, les changements insensibles el les sensibles. Les transpositions insensibles qui surviennent entre les unités sont celles qui constituent les changements moléculaires, et comprennent ce que nous appelons composition cl décomposition chimiques; ce sont pour nous des différences qualitatives qui se forment dans l’agrégat. Les transpositions sensibles sont celles qui surviennent quand certaines unités, au lieu de subir des changements de relation avec leurs voisines immédiates, en sont séparées et déposées ailleurs.
Ce qui nous frappe surtout dans ces divisions et subdivisions de toute force qui affecte un agrégat, c’est qu’elles sont complémentaires les unes des autres. Dans la totalité d’une force incidente, la partie effective doit être celle qui reste après qu’on en a retranché la partie non effective. Les deux parties de la force effective doivent varier en raison inverse l’une de l’autre ; quand une grande partie de la force est temporairement effective, une faible partie seulement peut l’ètre d’une manière permanente, et vice versa. Enfin, la force effective d’une manière permanente étant dépensée à produire à la fois les réarrangements insensibles qui constituent les modifications moléculaires et les réarrangemenls sensibles qui se montrent en définitive dans la structure, doit produire dans l’une et l’autre espèce de réarrangements des résultats grands ou petits en proportion de la faiblesse ou de la grandeur des résulUits qu’elle a produits dans l’autre.