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L'INSTABILITÉ DE L'HOMOGÈNE

§l?i9. Nous rencontrons des difficultés si grandes quand nous voulons suivre les transformations si compliquées que toutes les existences ont subies ou subissent encore, que la lAche d’en donner une interprétation précise ou complète par voie déductive nous paraît presque impossible à accomplir. 11 n’est guère possible d’embrasser le processus total de la redistribution delà matière et du mouvement, de manière à en saisir d’un coup d’œil les divers résultats nécessaires dans leur lien actuel de dépendance mutuelle. Toutefois il y a un moyen de se faire une idée suffisante de l’ensemble de l’opération. Si d’une part la genèse du réarrangement subi par tout agrégat en évolution est une en soi, d’autre part elle présente à considérer divers facteurs; cpiand nous aurons interprété les effets «le chacun de ces facteurs pris séparément, nous pourrons par la synthèse des interprétations nous faire une conception adéquate à l’ensemble.

L’ordre logique nous présente d’abord la proposition que quelque réarrangemeut doit avoir lieu; et l’on peut mettre cette proposition sous une forme plus spécifique en disant que l’homogénéité est ime condition d’éqtiilibrc instable.

(1) L'iflve développée dons re rliapitre faisait d'abord partie d'un article sur la « Physiolo)'ic transceiidnnlulc » publié en 1857. Voy. t’.vfny.s, p. 279-

Expliquons d’abord les termes; il y a peut-être des lecteurs qui en ont besoin. Les mots équilibre instable servent en mécanique à exprimer une balance de forces telle que l’intervention d’une force nouvelle, si faible qu’elle soit, détruise l’arrangement préalablement existant, et eu amène un totalement ditférent. Ainsi un béton posé en équilibre sur son bout inférieur est en équilibre instable : on a beau le placer rigoureusement dans une position verticale, dès qu’il est abandonné à lui-môme II cofiimchce, d'abord d’une manière imperceptible, à s’incliner d’un côté, et puis il tombe avec une rapidité croissante dans une autre position. Au contraire, un bâton suspendu par son boutsupérieur est en équilibre stable; on a beau le déranger de sa position, il y revient toujours. Notre proposition signifie donc que l’état d’homogénéité, comme celui du bâton posé en équilibre sur son bout inférieurj ne peut se maintenir. Prenons de nouveaux exemples.

Parmi ceux que nous offre la mécanique, le plus familier est celui de la balance. Si une balance est bien faite, si elle n’est pas chargée de rouille, si elle n’est pas encrassée, il n’est pas possible de maintenir les plateaux en équilibre parfait : il faut toujours qu’un plateau monte et que l’autre descende, et qu’ils soutiennent une relation hétérogène. Si nous saupoudrons une surface liquide avec des petits corps de volume égal, ayant de l’attraction les uns pour les autres, ils se concentreront irrégulièrement en un ou plusieurs groupes. S’il était possible de mettre une masse d’eau dans un état d’homogénéité parfaite, dans un état de repos parfait, en lui donnant partout la même densité, le rayonnement des corps voisins, en affectant différemment les diverses parties de la masse, produirait inévitablement des inégalités de densité, et par suite des courants ; ce qui la rendrait hétérogène. Prenons par exemple un morceau de matière chauffée au rouge ; bien qu’il ait au début partout la même chaleur, il cessera promptement d’être également chaud dans toutes ses parties. L’extérieur se refroidissant plus vite que l’intérieur, n’aura pas la

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même température que l’intérieur. Le passage à une température hétérogène que nous voyons si bien dans ce cas extrême, se fait plus ou moins dans tous les cas. L’action des forces chimiques nous offre d’autres exemples. Exposons un morceau de métal à l’air, ou mettons-le dans l’eau, et nous le voyons à la longue se revêtir d’une couche d’oxyde, de carbonate, ou d’un autre composé : c’est-à-dire que ses parties extérieures deviennent différentes de ses parties intérieures. Habituellement l’hétérogénéité produite par l’action des forces chimiques à la surface des masses ne frappe pas l’attention , parce que les parties altérées sont promptement lavées par l’eau, ou emportées autrement. Mais, si l’on empêche ces parties de disparaître, il se forme une structure comparativement complexe. Les carrières de trapp en contiennent des exemples frappants. Il n’est pas rare d’y trouver un fragment de trapp réduit par l’action de l’air à un paquet de couches lâchement adhérentes comme celles d’un oignon. Si le bloc a été abandonné à luittiéme nous pouvons y suivre une série de couches; nous rencontrons d’abord celle du dehors, irrégulière et anguleuse, puis successivement des eouches qui deviennent de plus en plus arrondies, et enfin un noyau central sphérique. En comparant la masse de pierre primitive avec ce groupe de couches concentriques, dont chacune diffère des autres par la forme et par l’état de décomposition auquel elle est parvenue, nous voyons un exemple frappant de la multiformité à laquelle avec le temps une action chimique externe peut amener un corps uniforme. On voit aussi l’instabilité de l’homogène dans les Changements qui s’opèrent dans l’intérieur d’une masse quand elle se compose d’unités qui ne sont pas étroitement liées entre elles. Les atomes d’un précipité ne restent jamais séparés, ni également distribués dans le fluide où ils ont fait leur apparition. Ils s’agrègent, soit en grains cristallins contenant chacun un nombre immense d’atomes, soit en flocons qui en Contiennent encore un plus grand nombre; et, quand la masse de liquide est grande et l’opération prolongée, ces flocons

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ne restent pas à égaie distance, mais se séparent pour former des groupes. Cela veut dire qu’il y a une destruction de l’équilibre qui existait auparavant entre les particules diffuses, et de celui qui existait parmi les groupes formés par l’union de ces particules. Il y a des solutions de substances non cristallines d.ans des liquides extrêmement volatils, qui offrent en une demi-heure toute une série de changements qui s’effectuent de la manière indiquée. Si par exemple on versesur une feuille de papier un peu de vernis de laque (fait par une dissolution de laque en écailles dans de l’huile de naphte jusqu’à ce que la solutiou ait la consistance de la crème), la surface du vernis se recouvrira bientôt de divisions polygonales, qui se montrent d’abord sur les bords de la masse pour s’étendre ensuite vers le centre. A la loupe, ces polygones irréguliers de cinq côtés ou plus, apparaissent limités chacun par des lignes foncées, sur chaque côté desquelles on voit des bordures légèrement colorées. Par l’effet d’un dépôt de matière à leurs angles internes, les bordures s’élargissent lentement, empiètent sur les aires des polygones, jusqu’à ce qu’à la longue il ne reste rien qu’une tache foncée au centre de chacun d’eu.x. En même temps les bords des polygones deviennent courbes, et ils finissent par présenter l’aspect de sacs sphériques pressés ensemble, ressemblant d'une façon étrange (mais ne faisant que ressembler) à un groupe de cellules à noyau. Ici nous voyons qu’une perle rapide d’homogénéité se manifeste de trois façons: D'abord, par la formation de la pellicule qui est le siège des changements; ensuite, par la formation des sections polygonales après la division de la pellicule; et en troisième lieu, dans le contraste qui s’établit entre les sections polygonales des bords, petites et formées en premier lieu, et celles du centre, plus larges et formées les dernières.

L’instabilité dont nous venons de donner divers exemples est évidemment la conséquence de ce fait que les diverses parties d’une agrégation homogène sont nécessairement exposées à des forces différentes, différentes soit par l’espèce, soit parl’inlcn-

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site, ot que par suite elles sont modifiées différemment. De ce qu’il y a un côté interne et un côté externe, de ce que ces côtés ne sont pas également près des sources d’action voisines, il résulte qu’ils reçoivent des influences inégales par la qualité ou la quantité, ou par l’une et l’autre à la fois; il résulte aussi que des changements différents doivent se produire dans les parties qui sont influencées diversement.

Pour des raisons analogues, il est manifeste que l’opération doit se répéter dans chaque groupe subordonné d’unités différenciées par des forces modificatrices. Chacun de ces groupes subordonnés doit, comme le groupe primitif, perdre peu h peu, sous l’influence des forces qui agissent sur lui, l’équilibre de ses parties, et passer d’un état uniforme à un état multiforme; ainsi de suite continuellement. 11 en résulte que non-seulement l’homogène tombe à l’état de non-homogène, mais que le plus homogène doit tendre toujours à devenir moins homogène. Si un tout donné, au lieu d’être partout absolument uniforme, se compose de parties qu’on peut distinguer les unes des autres, si chacune de ces parties, en devenant un peu différente des autres reste uniforme en elle-même, il s’ensuit que chaque partie étant en équilibre instable, les changements opérés en elle doivent la rendre plus multiforme, cl que par suite l’ensemble devient plus multiforme encore qu’auparavant. Le principe général que nous avons à suivre dans ses applications est un peu plus compréhensif que le titre du chapitre ne le ferait supposer. Il ne sert de rien d’objecter que l’homogénéité parfaite n’existe nulle part; en effet, que l’état par lequel nous commençons soit ou ne soit pas l’homogénéité parfaite, l’opération n’en marche pas moins nécessairement vers une hétérogénéité relative.

§ 150. La distribution des étoiles nous présente une triple irrégularité. Il y a d’abord le contraste remarquable de la voie lactée avec les autres parties du ciel, par rapport aux quantités d’étoiles comprises dans deux champs visuels donnés. Il y a

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us COMMAlSaABI.E.

des contrastes secondaires de môme espèce dans la voie lactée môme, où les étoiles sont accumulées en grande quantité sur certains points et rares sur d’autres points; il y en a aussi dans les espaces célestes, où les étoiles sont semées plus dru en certains endroits que dans d’autres, il y a encore un troisième ordre de contrastes produits par la réunion d’un certain nombre d’étoiles en groupes peu étendus. Outre cette hétérogénéité dans la distribution des étoiles en général, abstraction faite de.' espèces, il y en a une autre qui permet de les classer d’aprè.< des différences de couleur, différences qui sont sans doute de; signesde différences danslaconstitution physique. Si l’ontrouTe dans toutes les parties du ciel des étoiles jaunes, il n'en e$l pas de môme des étoiles bleues et des rouges : il y a de vastes régions où les étoiles bleues et les étoiles rouges sont rares, il y en a où les bleues so présentent en foule, et d’autres où les rouges sont comparativement abondantes. Une irrégularité de môme signification se présente dans les nébuleuses, ces agglomérations de matière qui, quelle que soit leur nature, appartiennent très-certainement à notre système sidéral. Eu effet, les nébuleuses ne sont pas dispersées avec une sorte d’uniformité ; elles sont abondantes aux pôles de la xone lactée, et rare au voisinage de son plan. Personne n’attend qu'on puisse donner un semblant d’interprétation précise de celte disposition au moyen de l’hypothèse de l’évolution, ou de toute autre hypothèse. Tout ce qu’on peut demander c’est une raison de penser que les irrégularités qu'ils n'est pas improbable de supposer de môme espèce, sc seraient produites dans le cours de l’évolution, en admettant qu’elle ait eu lieu. Un peut dire que si la matière dont ces étoiles et les corps célestes se composent, a existé primitivement à l’état diffus dans un espace beaucoup plus vaste que celui que remplit aujourd’hui notre système sidéral, l’instabilité de l’homogène l’aurait empêchée de rester dans le môme état. A délbut d’un équilibre absolu entre les forces avec lesquelles les particules dispersées agissent les unes sur les auU'e8(impossiblc dans une agrégation limi-

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tée),on pourrait dire quel mouvement s’opérera et quels changements de distribution devront le suivre nécessairement. On peut ajouter que dans une matière aussi ténue et d’une cohésion aussi faible, il y aurait des mouvements vers des centres de gravité locaux aussi bien que vers le centre de gravité général t c’est ainsi que dans un exemple moins relevé, les particules d’un précipité s’agrègent en petits flocons en même temps qu’ils tombent vers la terre. On peut dire que dans un cas comme dans l’autre, les agrégations locales les plus faibles et les plus primitives doivent se diviser graduellement en groupes qui se concentrent chacun autour de son propre centre de gravité; opération qui doit se répéter sur une plus grande échelle. Bn s’appuyant sur la loi qui veut que le inouvemenl une fois commencé dans une direction devienne lui-uième une cause de mouvement subséquent dans cette direction, on peut avancer que les hétérogénéités développées dans cette concentration tendent à se prononcer de pins en plus. Les lois de la mécanique nous autorisent à conclure que les mouvements qui portent ces masses irrégulières de matière nébuleuse lâchement agrégée vers leur centre de gravité commun, doivent prendre des formes curvilignes, à cause de la résistance du milieu d’où elles se précipitent ; et que, par suite des irrégularités de distribution déjà effectuées, ces mouvements curvilignes doivent par composition des forces aboutir à la rotation du système sidéral naissant. On peut montrer sans difficulté que la force centrifuge qui en résulte doit modifier l’opération d’agrégation au point d’empêcher la distribution uniforme des corps célestes déjà formés, et amener un contraste tel que celui qui se présente entre la xone lactée et le reste du ciel. On pourrait encore conclure avec quelque certitude que les différences manifestées dans l’opération de concentration locale, sont le résultat probable d’une différence entre les conditions physiques qui existent autour de l’axe général de rotation, et celles qui existent ailleurs. On pourrait encore ajouter à toutes ces présomptions qu’après la formation

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des étoiles distinctes, les irrégularités toujours croissantes de distribution dues à la persistance des mêmes causes produiraient les figures bizarres que l’on voit dans les deux moitiés du ciel, aussi bien dans la plus grande que dans la plus petite. Nous n’jivons pas besoin de nous engager dans ces spéculations à perte de vue. Il suffit de montrer qu'une masse finie de matière diffuse, quand môme elle serait assez vaste pour former tout notre système sidéral, ne pourrait être en équilibre stable; que faute d’une sphéricité absolue, d’une uniformité absolue de composition, et d’une symétrie absolue de relation avec toutes les forces extérieures, la concentration doit s’y opérer avec une irrégularité toujours croissante, et qu’ainsi l’aspect actuel du ciel n’est pas, autant que nous pouvons en juger, incompatible avec l’hypothèse d’une évolution générale résultant de l'instabilité de l’homogène.

Si nous nous bornons à cette partie de l’hypothèse nébulaire d’après laquelle le système solaire serait le résultat d’une concentration graduelle, et si nous supposons que cette concentration ait atteint un degré assez avancé pour produire un sphéroïde en rotation formé de matière nébuleuse, nous allons voir les conséquences nouvelles qu’entraîne l’instabilité de l’homogène. 11 s’aplatit aux pôles; son centre et sa surface prennent des densités différentes, ses parties se meuvent autour de l’axe commun avec des vitesses différentes; on ne peut plus dire que cette masse soit homogène; par suite, tous les changements qu’elle nous montrera pourront servir d’exemple è la loi générale, mais seulement comme passages d’un état plus homogène à un état moins homogène. Ces changements doivent s’opérer dans celles des parties de la masse qui sont encore homogènes à leur intérieur. Si nous admettons, avec Laplace, que la partie équatoriale de ce sphéroïde en rotation et en voie de contraction doit acquérir, à des périodes successives, une force centrifuge assez grande pour empêcher cette partie de la masse de se rapprocher du centre autour duquel elle tourne, et rester

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en retard sur tes parties plus internes du sphéroïde dans leur mouvement incessant de contraction, nous verrons dans la destinée de l’anneau qui se détache du sphéroïde un exemple nouveau du principe que nous adoptons. Cet anneau, composé de substance gazeuse, peut bien être uniforme au moment où il se détache, il ne peut persister dans cet état. Pour qu’il conservât son équilibre, il faudrait qu'il y eût une uniformité a peu près parfaite dans l’action de toutes les forces externes qui l’influencent (presque, devons-nous dire, parce que la cohésion, même dans la matière extrêmement raréfiée, pourrait suffire à neutraliser des perturbations peu importantes), et il y a contre cette combinaison des probabilités immenses. Les forces internes et externes qui agissent sur cet anneau n’étant point égales, il doit y avoir un point ou des points où la cohésion des parties doit être moindre qu’ailleurs, un point ou des points où la rupture doit se faire. Laplace supposait que l’anneau ne se rompait qu’en un point, et qu’il s’affaissait ensuite sur lui-même. Mais celte hypothèse est très-contestable, ou du moins telle est l’opinion d’une autorité qui ne le cède à aucune autre de notre temps. Un anneau si vaste, si peu cohérent, doit se rompre en plusieurs fragments. Néanmoins, on peut déduire qu’en vertu de l’instabilité de l’homogène, le résultat définitif annoncé par Laplace doit se produire. En effet, en supposant que les masses de matière nébuleuse résultant du, fractionnement de l’anneau, sont d’un volume assez égal et séparées par des distances assez égales pour s’attirer mutuellement avec des forces exactement égales (ce qui est infiniment improbable), cet équilibre serait inévitablement détruit par l’action inégale des forces perturbatrices externes, et, sur un ou plusieurs points, des masses adjacentes commenceraient à sc séparer. Une fois commencée, la séparation amènerait avec une vitesse toujours croissante un groupement des masses. 11 est évident qu’un résultat analogue se produirait, en définitive, dans ces nouveaux groupes, jusqu’à ce qu’enfin ils ussent agrégés en une masse unique.

U OOIIMAISSABUI.

QiiUtons rastronomie spéculative, et considérons le système solaire tel qu'il est à présent. Il sera bon, en premier lieu, de noter un fait qui peut paraître en désaccord avec ce que nous venons de dire : je veux parler des anneaux de Saturne qui existent encore, et surtout de l'anneau nébuleux interne qu'on vient d'y découvrir. Ûn objecte que les anneaux externes consei-vent leur équilibre; mais on peut répondre que la oobésion comparativement grande de la substance liquide ou solide suffirait à empêcher une faible tendance à la rupture d’avoir son effet. De ce qu’un anneau nébuleux conserve encore sa continuité, cela ne dément pas la conclusion précédente, puisqu’il la conserve en vertu d’une condition exceptionnelle, celle de la disposition symétrique des forces que les anneaux ex'^ ternes exercent sur lui. Sien plus, il faut remarquer que, si le système saturnien semble en désaccord avec la doctrine qu’un état d’homogénéité est un état d'équilibre iiutable, en réalité) il nous en offre une confirmation curieuse. En effet, Saturne n’est pas tout à fait concentrique avec ses anneaux, et l’on a prouvé mathématiquement que si ses anneaux étaient concentriques, iis ne pourraient rester en cet état : la relation homogène, éétnt instable, graviterait vers une relation hétérogène. Ce fait sert à nous en rappeler un autre analogue qui se reproduit dans toute l’étendue du système solaire. Tous les orbites, tant des planètes que des satellites, sont plus ou moins excentriques, aucun n’est un cercle parfait; et, s’ils étaient des cercles parfaits, ils ne tarderaient pas à devenir des ellipses. Des perturbations réciproques engendreraient inévitablement des excentricités. En un mot, les relations homogènes le transformeraient en relations hétérogènes.

§ 151. Nous avons déjà parlé si souvent de la formation d’une croûte à la surface du globe incandescent, qu’il paraîtra peaiôtre superflu d’en dire encore quelque chose. Pourtant noos ne l’avons pas considérée au point de vue du principe que noos discutons actuellement. Nous allons faire voir qu’elle est une

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conséquence nécessaire de l’instabilité de l’homogène. Le refroidissement et la solidification de la surface du globe nous oflVo un cas des plus simples et des plus importants du passage d’an état uniforme à un état multiforme, survenu dans une masse par suite de l'exposition de ses différentes parties à des conditions différentes. A la différenciation de l’extérieur de la terre d’avec son intérieur causée par ce refroidissement, nous devons ajouter une des différenciations les plus évidentes que l'extérieur même subit plus tard, et qui s’opère en vertu des mêmes conditions. Si les conditions auxquelles est exposée la surface du globe étaient semblables dans tous les sens, il n’y aurait pas de raison pour qu’aucune de ses parties devint différente du reste d’une manière permanente. Mais la surface du globe est exposée au principal centre extérieur de force, le soleil, et ses principales divisions sont modifiées inégalement : à mesure que la croûte s’épaissit et se refroidit, un contraste nouveau s’établit, celui que nous trouvons maintenant si prononcé entre les régions polaires et les régions équatoriales.

A cûté de ces différenciations physiques de premier ordre qui s’opèrent dans le globe par l’effet de l’instabilité de l’homogène, il s’opère de nombreuses différenciations chimiques susceptibles de recevoir la même explication. Sans soulever la question de savoir si, comme quelques-uns le croient, les substances dites simples ne sont pas elles-mêmes composées d’éléments inconnus (éléments que nous ne pouvons isoler par la chaleur artificielle, mais qui existaient isolés alors que la chaleur de la terre était supérieure à la chaleur la plus élevée que nous puissions produire), il suffira pour le moment de montrer comment, au lieu de l’homogénéité relative, au point de vue chimique, de la croûte terrestre, qui doit avoir existé quand la température étaitélevée, il s’est formé pendant son refroidissement une hétérogénéité chimique croissante. Chaque élément ou chaque composé étant incapable de conserver son homogénéité en présence des diverses affinités chimiques ambiantes, est entré dans des combinaisons hétéro-

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gènes. Examinons ce changement avec quelques détails. II y a toute raison de croire qu’à une chaleur extrême, les corps que nous appelons éléments ne peuvent se combiner. Même à des chaleurs que nous pouvons produire artificiellement, on voit céder des aflinités très-fortes, et le plus grand nombre des composés chimiques se décomposent à des températures bien inférieures. 11 n’est donc pas improbable que, lorsque la terre était dans son état primitif d’incandescence, il n’y eût aucune combinaison chimique. Sans tirer cette conclusion , contentons-nous de partir d’un fait incontestable, et constatons que les composés qui résistent aux plus hautes températures, et qui par conséquent ont dû se former les premiers quand la Terre s’est refroidie, sont les composés les plus simples. Les protoxydes, y compris les alcalis, les terres, etc., sont les composés les plus fixes qu’on connaisse; la plupart d'entre eux résistent aux chaleurs artificielles les plus intenses. Ils se composent seulement d’un atome de chaque élément constituant ; ils forment donc les combinaisons de l’ordre le plus simple, des combinaisons moins homogènes d’un degré seulement que les éléments eux-mèmes. Plus hétérogènes, plus décomposables parla chaleur, et partant plus récents dans l’histoire duglobe sont les deutoxydes, les tritoxydes, les peroxydes, etc., dans lesquels deux, trois, quatre atomes d’oxygène ou davantage sont unis à un atome de métal ou d’un autre corps simple. Les sels sont encore moins susceptibles de résister à la chaleur; ils nous offrent des atomes composés formés chacun de cinq, six, sept, huit, dix, douze atomes ou davantage, appartenant à trois espèces, sinon à un plus grand nombre. Puis nous trouvons les sels hydratés, encore plus hétérogènes, qui subissent une décomposition partielle à des températures beaucoup plus basses. Ensuite viennent des composés encore plus compliqués, les sursels, les sels doubles, dont la stabilité est moindre encore, et ainsi de suite. Je ne crois pas qu’un chimiste, sauf un petit nombre de réserves peu importantes en faveur de quelques affinités particulières, puisse nier que les

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combinaisons organiques obéissent à celte loi générale, que, toutes choses égales, la stabilité décroit à mesure que la complexité augmente. Si nous passons aux combinaisons chimiques qui entrent dans la composition des corps organisés, nous voyons une nouvelle vérification de notre loi, c’est-à-dire bien plus de complexité et bien moins de stabilité. Un atome d’albumine, par exemple, se compose de 482 atomes primitifs de cinq espèces différentes. La fibrine a une composition encore plus compliquée : elle contient pour chaque atome 298 atomes de carbone, 49 d’azote, 2 de soufre, 228 d’hydrogène et 92 d’oxygène, en tout 660 atomes, ou pour mieux dire équivalents. Ces deux substances sont si instables qu’elles se décomposent à une température très-modérée, comme celle à laquelle est exposée une pièce de rôti. On objectera peut-être que des composés inorganiques, tels que l’hydrogène phosphoré et le chlorure d’azote, sont plus décomposables que les combinaisons organiques les plus tranchées. C’est vrai. Mais cela ne fait rien à notre argument. Nous ne disons pas que tous les composés simples sont plus fixes que tous les composés complexes. Pour établir notre conclusion, il nous suffit de montrer qu’en moyenne les combinaisons simples peuvent exister à une température plus élevée que les complexes : ce qui est tout à fait hors de doute. Ainsi, il est manifeste que l’hétérogénéité chimique de la surface du globe, telle qu’elle existe aujourd’hui, a augmenté graduellement selon que le permettait le décroissement de la chaleur; et que cette hétérogénéité s’est montrée sous trois formes : d’abord, dans la multiplication des composés chimiques, ensuite dans le nombre plus grand d’éléments différents contenus dans le plus moderne de ces composés, et enfin dans les multiples plus élevés et plus variés sous lesquels ces nombreux éléments se combinent.

Sans entrer dans les détails, il suffira de mentionner, comme nouveaux exemples de notre loi, les opérations météorologiques définitivement établies dans l’atmosphère terrestre.

LB CONHAISSABLE.

Elles sont également des exemples de cette destruction de l'état homogène qui résulte d’une exposition inégale à des forces incidentes.

§ 152. Prenons une masse de matière non organisée, mai* organisable, par exemple le corps de l’un des êtres vivants les plus inférieurs, ou le germe de l’un des supérieurs. Vojons-en les conditions : ou bien il est plongé dans l’eau ou dans l’air, ou contenu dans un organisme de la même famille. Quelle que soit sa place, sa partie extérieure et sa partie intérieure ont des rapports différents avec les agents extérieurs, la nourriture, l’oxygène et les divers stimulants. Mais ce n’est pas tout : qu’il soit tout à fait au repos au fond de l’eau ou sur la feuille d’une plante, qu’il se meuve è travers l’eau en conservant une certaine attitude, ou qu’il soit enfermé à l’intérieur d’un adulte, toujours est-il que certaines parties de sa surface sont plus exposées aux forces ambiantei que d’autres parties, c'està-dire plus exposées dans certains cas à la lumière, à la chaleur ou à l’oxygène, et dans d’autres plus soumis à l’influence des tissus de la mère et de leur contenu. Il en résulte la rupture de l’équilibre primitif. Cette rupture peut se faire d’une ou de deux manières : ou bien les forces perturbatrices sont capables de surmonter les affinités des éléments organiques, et alors se produisent les résultats qu’on appelle décompositiou ; ou, comme il arrive ordinairement, ces changements surviennent sans détruire les composés organiques, mais seulement en les modifiant : les parties les plus exposées aux forces modificatrices sont les plus modifiées. Pour éclairdr ce point, prenons quelques exemples.

Remarquons d’abord des exceptions apparentes. Il y a de petits êtres appartenant au règne animal qui ne nous présentent aucune différenciation appréciable ou des différenciations tellement obscures qu’on ne peut les démontrer qu’avec beaucoup de difficulté. Chez les rhizopodes, la substance du corps gélatiniforme reste toute la vie sans organisation , au

l’instabilit£ de l’homogène.

point môme qu’ils n’ont pas de membrane limitante ; ce qui le prouve, o’est que les processus filiformes qui s’avancent hors de la masse se soudent en se touchant. Qu'un animal voi« sio, YAmmba, dont les membres moins nombreux et plus volumineux ne se soudent pas, ait ou n'ait pas, ainsi qu’on l’a prétendu dernièrement , une espèce de paroi de cellule et un noyau, il est clair que la distinction des parties est très-peu de chose, puisque les particules alimentaires passent en nature dans l’intérieur de l’animal à travers une partie quelconque de la périphérie, et que, lorsque l’animal a été coupé en morceaux, chaque morceau se comporte comme l'animal entier. Eh bien, ces cas où il n’y a pas de contraste entre la structure du dehors et celle du dedans, ou qui en présentent si peu, ces cas, qui semblent contredire la conclusion quq nous avons tirée, sont en réalité des preuves très-significatives de sa vérité. En efl'et, qu’est-cc qui caractérise la division des Protoioa? Les membres de cette division subissent des changements perpétuels et irréguliers de forme ; ils n'ont pas entre leurs parties de relations permanentes : ce qui faisait tantôt partie de l'intérieur est maintenant prolongé au dehors, et, jouant le rôle de membre temporaire, s’attache à l’objet qu’il vient de toucher ; ce qui est maintenant une partie de la surface va être attiré au centre de la masse avec l’atome alimentaire qui y est collé; l’intérieur et l’extérieur n’ont aucune relation permanente ou en ont une très-petite. Mais, dans notre hypothèse, ce n’est que parce que leurs positions diffèrent par rapport aux forces modificatrices, que les unités originellement semblables d’une masse vivante deviennent dissemblables. Nous ne pouvons donc attendre aucune différenciation définitive de position dans leurs parties, et nous devons attendre une différenciation excessivement faible dans les parties, quand les positions ne sont que très-peu déterminées ; et c’est cela que nous trouvons. Cette preuve négative est renforcée par une preuve positive. Quand nous passons de ces points protéiformes de gelée vivante à des organismes dont la structure ne varie pas.

LE CONNAISSABLE

nous trouvons que les difTérences de tissu correspondent à des différences de position relative. Chez tous les Prolozoa supérieurs, comme aussi dans les Pmtophyta, nous rencontrons une düTérenciation fondamentale dans les membranes des cellules et dans le contenu des cellules, répondant au contraste fondamental de conditions impliqué dans les mots extérieur et intérieur. En passant des organismes grossièrement classés sous le nom d’unicellulaires aux organismes inférieurs composés d’un agrégat de cellules, nous observons aussi le rapport qui unit la différence de structure et celle des circonstances. D’une manière négative, nous voyons que, dans l’éponge traversée en tous sens par les courants de l’eau de la mer, le vague de l’organisation correspond à un manque de précision daps les différences des conditions; les parties périphériques et centrales sont aussi peu contrastées par leur structure que par leur exposition aux effets des agents ambiants. D’un autre côté, nous voyons d’une manière positive, dans des êtres comme les Thalassicolla, qui, bien qu’aussi peu élevés dans l’échelle, conservent leurs parties internes et externes dans des circonstances différentes d’une façon permanente, une structure grossière évidemment soumise aux relations primaires de centre et de surface : dans toutes leurs variétés, qui sont nombreuses et importantes, les parties présentent un arrangement plus ou moins concentrique.

Après cette modification primaire, qui introduit une différence entre les tissus externes et les internes, nous rencontrons, dans l’ordre de constance et d’importance, une autre modification qui différencie quelque partie des tissus externes d’avec le reste, et cette modification correspond à un fait presque universel, à savoir que quelque partie des tissus externes est plus exposée que le reste à certaines influences ambiantes. Dans ce cas, comme dans les autres, les exceptions apparentes ont une grande valeur. Il y a des végétaux inférieurs, tels que les Bématococci, les Protococci, également enveloppés d'une couche de mucus ou dispersés dans la neige arctique, qui ne

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iDonlrcDt nulle différence de surface, les diverses parties de leur surface n’étant soumises à aucun contraste défini de conditions. Les sphères ciliées, telles que les Volvox, n’ont à* leur périphérie aucune partie qui se distingue des autres, et l’on ne devrait pas s’attendre ù en trouver de différentes, puisque, roulant dans tous les sens, elles traversent l’eau sans exposer aucune de leurs parties à des conditions spéciales. Mais quand nous arrivons aux organismes fixés, ou qui, dans leurs mouvements, conservent des attitudes définies, nous ne trouvons plus de surfaces uniformes. Le fait le plus général qu’on puisse affirmer sur la structure des plantes et des animaux, c’est que, quelque grande que soit d’abord la ressemblance de forme et de texture des diverses parties extérieures, elles contractent une dissemblance qui correspond à la dissemblance de leurs relations avec les forces ambiantes. Le germe cilié d’un zoophyte, qui, durant sa période de locomotion, ne présente à distinguer que des tissus externes et des tissus internes, n’est pas plutôt fixé que son bout supérieur commence à revêtir une structure différente de celle de l’inférieur. Les gemmes discoïdes du Marchantia, d’abord semblables sur les deux faces, qui tombent au hasard, une des faces regardant en haut, commencent à pousser des radicules par leur face inférieure et des stomates par la supérieure; ce fait prouve incontestablement que cette différenciation primaire est déterminée par le contraste fondamental des conditions.

Naturellement dans les germes des organismes supérieurs les métamorphoses ducs immédiatement à l’instabilité de l’homogène sont vite masquées par celles qui tirent leur origine du type héréditaire. Cependant il y a des changements primitifs communs à toutes les classes d’organismes, que par conséquent on ne peut attribuer à l’hérédité, et qui sont tout à fait conformes à l’hypothè.se. Un germe qui n’a subi aucune modification de développement se compose d’un groupe sphéroïdal de cellules homogènes. Partout, le premier degré de son évolution est l’établissement d’une différence entre cer-

LE CONNJUSSABLE.

laines cellules périphériques el les cellules qui forment l'inté- | rieur i certaines cellules périphériques, après s’être fissurées à .

‘plusieurs reprises spontanément, se soudent pour former une ' membrane ; et par une continuation de l’opération, cette membrane s’étend et recouvre promptement la masse entière, comme chex les mammifères, ou, comme chez les oiseaux, s’arrête pour quelque temps. Voilà deux faits significatifs. Le pre- i mier, c’est que la dissemblance primitive s’établit entre l’extérieur et l’intérieur. Le second, c'est que le changement qui donne le branle au développement ne se fait pas simultanément sur tout l’extérieur, mais commence en un lieu el embrasse peu à peu tout le reste. Eb bien, ces faits sont jus* temenl des corollaires de l’instabilité de l’homogène. I>a surface doit, plus que toutaulre partie, devenir différente du centre, parce qu’elle est soumise à des conditions plus différentes de celles du centre ; et toutes les parties do la surface ne peuvent contracter simultanément cette différenciation, parce qu’elles ne peuvent être exposées aux forces extérieures avec une uniformité absolue. Nous avons encore un autre fait général d’un sens analogue. Quelle que soit l’étendue de cette couche périphérique de cellules, ou du blastoderme comme on l’appelle, elle se divise bientôt en deux feuillets, le séreux el le muqueux; ou sous d’autres noms, l’ectoderme et l’endoderme. ' La première est formée de la partie du blastoderme qui est en contact avec les agents ambiants, et la seconde est formée de la partie qui est en contact avec la masse du jaune qu’elle renferme. C’est-à-dire qu’après une différenciation primaire plus ou moins étendue, entre la surface et le centre, la partie superficielle qui en résulte, subit une différenciation secondaire et se dédouble en une partie interne et une externe ; on Voit clairement que cette différenciation est du même ordre que It précédente et qu’elle répond au contraste de conditions le plus morqué après celui dont j’ai parlé.

Mais, comme je l’ai déjà indiqué, ce principe, compris dans la forme simple que je présente, ne donne pas la clef des dé-

L’INST&BILITË DE L’aOMOGÈNE. ' kkl

lails du déTeloppemenl organique. Il est insuflisant pour expliquer des particularités génériques et spécifiques ; il nous laisse même dans l’obscurité, au sujet des distinctions importantes qui servent de caractère aux familles et aux ordres. 11 ne peut nous apprendre pourquoi deux œufs déposés dans un même étang donneront, l’un un poisson, l’autre un reptile. L’hypothèse que nous venons de développer ne nous explique pas que deux œufs différents, couvés par la même poule, don* neront, l’un un petit canard, l’autre un petit poulet. Il nous fautforcémentrevenir au principe inexpliqué de la transmission héréditaire. La capacité que possède un germe non organisé de se développer pour former un adulte complet, qui reproduit les traits de ses ancêtres dans leurs plus petits détails, lors même que le nouvel être serait placé dans des conditions différentes de celles de l’ancêtre, cette capacité est encore incompréhensible pour nous. Qu’une partie microscopique de substance en apparence dépourvue de structure porte avec elle une influence telle, que l’homme qui en sortira sera, dans cinquante ans, goutteux ou fou, cela serait incroyable, si l’expérience n’en fournissait des preuves chaque jour. Si, revenant sur nos pas, nous montrions que ces différenciations compliquées que manifeste un adulte, sont ainsi qu’il y a des raisons de le croire, les résultats graduellement accumulés et transmis d’un processus analogue à celui que nous avons trouvé dans le germe, il en résulterait que les changements embryonnaires mêmes, dus à l’influence héréditaire, sont des conséquences éloignées de la loi de l’instabilité de l’homogène. Si nous faisions voir que les modifications légères opérées durant la vie de chaque adulte, et léguées aux descendants avec toutes les modifications analogues qui les précédaient, ne sont que des dissemblances de parties produites par des dissemblances de conditions, il en résulterait que les modifications opérées dans le cours du développement embryonnaire sont, en partie, des conséquences directes et, en partie, des conséquences indirectes de l’instabilité de l’homogène. Toutefois le

lit. CONNAISSABLE.

sujet que nous Iraitons n’exige pas que nous donnions les raisons qui plaident en faveur de cette hypothèse. Il suffit que les différenciations les plus remarquables que manifestent universellement les organismes naissants, correspondent aux différences les plus marquées des conditions auxquelles ces parties sontsoumises.il suffit que le contraste habituel qui distingue le dedans du dehors, qui, nous lesauons, est produit, dans les masses inorganiques, par une dilTércnce dans l'exposition i l’action des forces incidentes, soit rigoureusement analogue au premier contraste qui apparaît dans toutes les masses oi^aniques.

11 me reste k montrer que, dans l’assemblage des organismes qui constituent une espèce , on peut retrouver la preuve du principe de l’instabilité de l’homogène. Nous avons beaucoup de matériau.x qui nous autorisent à induire que chaque espèce ne reste pas uniforme, qiais qu’elle tend toujours à devenir multiforme jusqu’à un certain point ; il y a aussi des raisons de croire que ce passage de l’homogénéité à l’hétérogénéité vient de ce que les membres de cette espèce sont soumis à des systèmes dissemblables de circonstances. Nous avons une base suffisante pour notre induction dans la coexistence de deux faits : d’abord, dans une espèce animale et végétale, les individus ne sont jamais tout à fait semblables ; ensuite il y a dans chaque espèce une tendance à produire des différences assez saillantes pour constituer (les variétés. D’autre part, une expérience familière confirme la déduction, c’est que les variétés sont plus nombreuses et plus tranchées parmi les plantes cultivées et les animaux domestiques, quand les conditions de la vie qui leur sont faites s’écartent le plus et sur le plus grand nombre de points des conditions primitives. Que nous regardions la « sélection naturelle s comme l’agent qui produit la totalité ou seulement une partie des variétés, cela ne change rien à notre conclusion. En effet, comme la persistance d’une variété prouve qu’elle est en harmonie avec certains agrégats de forces ara-

L'iNSTAOiLITÊ UE L’HOMOGtNE. bk9

bianleS; coinme la multiplication d’une variété et son établis» sement sur un terrain occupé auparavant par une autre fraction de l’espèce impliquent que cet agrégat de forces a produit sur les deux variétés des effets différents, il est évident que cet agrégat de force est la cause réelle de la différenciation ; il est clair que si la variété supplante l’espèce originale dans quelques localités mais non dans les autres, c’est parce que l’agrégat des forces dans une localité ne ressemble pas à celui qui règne dans l’autre; il est évident enfin que le passage de l’espèce d’un état d’homogénéité à un état d’hétérogénéité provient de ce que ses différentes parties sont exposées à des agrégats différents de forces.

§ 153. Je ne pourrais démontrer que la loi se vérifie aussi dans les phénomènes de l’esprit sans entreprendre une analyse beaucoup trop étendue pour le moment. Pour montrer comment les états de conscience primitivement homogènes deviennent hétérogènes par suite des changements différents effectués par des forces différentes, il nous faudrait suivre avec un soin rigoureux l’organisation des premières expériences. Cette tâche accomplie, il serait évident que ce qui constitue le développement de l'intelligence, sous un de ses principaux aspects, c’est une répartition dans des classes distinctes des choses dissemblables qui auparavant étaient confondues dans une seule cla.sse, c’est-à-dire une formation de sous-classes et de soussous-classes, jusqu’à ce que l’agrégat d’abord confus des objets connus, se résolve en un agrégat qui unisse une hétérogénéité extrême des groupes nombreux qui le composent à une homogénéité complète des membres de chaque groupe. Si, par exemple, nous suivions, en remontant l’échelle des créatures, la genèse de ce vaste édifice de connaissances acquises par la vue, nous verrions que, dans la première période où les yeux ne servent à rien qu’à distinguer la lumière des ténèbres, la seule classification possible des objets vus doit être basée sur la manière dont la lumière est interceptée et sur le degré de l’intercep-

srucEi. ;>'j

LB CONNAISSABLE

tion. Nous trouverions que, dans ces organes visuels rudimentaires, les images qui traversent la rétine rudimentaire doivent se diviser seulement en deux classes, l’une d’objets stationnaires, devant lesquels l’animal passe en se mouvant, et l’autre d’objets mobiles qui s’approchent de l’animal tandis qu’il est au repos ; c’est donc la classification extrêmement générale des choses visibles en choses stationnaires et en choses mobiles qui se serait formée la première. Nous trouverions que, tandis que les yeux les plus simples ne sont pas aptes à distinguer une interception de lumière causée par un petit objet très-proche de l’œil, ni une interception causée par un grand objet à quelque distance, des yeux plus développés possèdent celte aptitude, d’où une différenciation vague de la classe des objets en mouvement, en objets plus proches et en objets plus éloignés. Nous verrions que les perfectionnements nouveaux de la vision qui rendent possible une évaluation plus exacte des distances par l’ajustement des axes optiques, et ceux qui, par l’effet de l’agrandissement et de la subdivision de la rétine rendent possible la distinction des formes, doivent avoir pour effet de donner une plus grande précision aux classes déjà formées, et de les subdiviser en classes plus petites, composées d’objets moins dissemblables. Enfin, nous verrions que toutes les améliorations des organes de perception doivent conduire aussi à une multiplication des divisions et à une augmentation dans la précision des limites de chaque division. Chez les enfants, on peut découvrir qu’un agrégat confus d'impression des objets ambiants dont les distances, les volumes, les formes, ne leur apparaissaient pas comme dissemblables, se transforme pareillement en classes d’objets dissemblables entre eux par tels et tels attributs. Dans un cas comme dans l’autre, on pourrait montrer que cette conscience primitive indéfinie, incohérente, et comparativement homogène, s’esl changée en une conscience définie, cohérente, homogène, sous l’influence de différences dans les actions des forces extérieures à l’organisme. Qu’il suffise de ces indications sommaires, qu’on

l’instabilité de L’HOMOGËNE. I!|5i

pourrait démontrer si l’espace dont nous disposons le comportait. Ces jalons aideront sans doute le lecteur à se convaincre que le cours de l’évolution mentale n’offre pas d’exception à la loi générale de l’instabilité de l’homogène. Pour faciliter la tâche, j’ajouterai un exemple qu’on peut comprendre isolément, en dehors du processus de l’évolution mentale considérée comme un tout.

On a fait la remarque (on dit que c’est Coleridge, mais je n’ai pu la retrouver dans ses œuvres) qu’à mesure que le langage fait des progrès, les mots qui avaient originellement des sens semblables en acquièrent de dissemblables par un changement qu’exprime bien le mot formidable de désynonymisation. On ne peut montrer clairement celte perle d’équivalence dans les mots indigènes, parce que, dans ces mots, les divergences de sens ont précédé l'aurore de la littérature. Mais dans les mots qui ont été frappés à dessein ou empruntés à d’autres langues depuis qu’on écrit des livres, ce mouvement est facile a démontrer. Chez les vieux théologiens, le mot mécréant creant) est employé avec le sens de son étymologie, celui d’j’ncrédule {unbeliever) ; mais, dans le langage moderne, il a perdu tout à fait ce sens. Pareillement, méchant [evil-doer) et malfaiteur {malefactor), exactement synonymes par étymologie, ont cessé de l’être dans l’usage ; par malfaiteur, on comprend aujourd’hui un criminel convaincu, ce qui n’est pas du tout l’acception du mot méchant. Le verbe anglais produce a dans Euclide son sens primitif, to prolong ou draw ont; mais les sens aujourd’hui très- étendus du mot produce n’ont presque rien de commun avec le sens de prolong ou draw out. Dans la liturgie de l’Eglise anglicane, le mot prevent produit avec son sens primitif un effet bizarre ; il veut dire venir avant {to corne beforé), tandis que, dans le langage moderne, il a un sens plus spécial, venir avant à l’effet d'ariêter {to corne before with the effect of arresting). Mais les cas les plus démonstratifs sont ceux où les mots se composent des mêmes parties différemment combinées, par exemple, go under et undergo. Nous allons sous {gounder) un

LE CONNAISSABLE

arbre, et nous subissons (unc/e/'^o) une peine. Sans doute, à les considérer analytiquement, le sens de ces expressions resterait le même, lors même que les mots seraient transposés ; mais l’habitude a si bien modifié leur sens que nous ne pourrions dire sans absurdité que nous subissons [undergo) un arbre, et que nous allons sous [go under) une peine. On pourrait citer d’innombrables d’exemples pour montrer qu’entre deux mots qui avaient primitivement la même force, l’équilibre ne peut se maintenir. A moins qu’ils ne soient journellement employés exactement avec le même degré et dans les mêmes relations (et le contraire est infiniment probable), il se forme nécessairement une habitude d’associer l’une plutôt que l’autre avec des actes ou des objets particuliers. Cette habitude une fois introduite, se confirme; et peu à peu l’homogénéité de sens de ces mots disparaît. Chaque personne se distingue par l’habitude d’employer un certain vocabulaire et de certaines phrases; chaque personne se sert de certains mots aux endroits où d’autres personnes emploient d’ordinaire d’autres mots; on les voit à chaque instant revenir à des expressions favorites. L’incapacité de conserver la balance dans l’usage des symboles verbaux, qui caractérise chaque homme, caractérise par conséquent les agrégats d’hommes ; et la désynonymisalion des mots en est l’effet définitif.

Si l’on trouvait quelque difiiculté à comprendre comment ces changements intellectuels servent d’exemples à une loi de transformations physiques opérées par des forces physiques, on la surmonterait en considérant les actes de l’esprit comme des fonctions nerveuses. On verrait que les pertes d’équilibre, dont nous venons de donner des exemples, sont des perles d’égalité fonctionnelle entre deux éléments du système neneux- Enfin l’on verrait que, comme dans d’autres cas, cette perte d’égalité fonctionnelle est due à des différences dans la façon dont des forces incidentes affectent ces éléments.

§ 15Ù. Des masses d’hommes, comme toutes les autres masses,

l’instabilité de l’homogène. É53

manifestent une tendance semblable soumise à des influences semblables. Les petites agglomérations et les grandes sociétés nous le montrent à l’envi; et, dans les unes comme dans les autres, les différenciations gouvernementales et industrielles reconnaissent cette cause. Jetons un coup d’œil sur les faits qui appartiennent à ces deux classes.

Dans une société d’affaires, l’autorité des membres peut bien être égale en théorie, mais, dans la pratique, on voit que l’autorité d’un membre devient plus forte que celle d'un autre ou que celle des autres. Les sociétaires ont eu beau donner des pouvoirs égaux aux directeurs de leur compagnie, l’inégalité ne tarde pas à s’y montrer; et d’ordinaire l’autorité d’un directeur devient si marquée que ses décisions sont la règle de conduite de la compagnie. Dans les sociétés politiques, charitables, littéraires, ou destinées à d’autres buts, nous retrouvons également une division semblable en parties dominantes et en parties subordonnées, et chaque partie a des meneurs, des membres moins influents, et une masse de membres sans influence. Dans ces exemples secondaires, nous pouvons voir des groupes d'hommes sans organisation, unis par des relations homogènes, passer graduellement à l’état de groupes organisés, unis par des relations hétérogènes; et c’est là que nous trouvons la clef des inégalités sociales. Les communautés barbares et civilisées ont aussi le même caractère; elles sont divisées en classes, et dans chaque classe on trouve des unités plus importantes et d’autres moins importantes; cette structure sociale est évidemment le résultat graduellement consolidé d’une opération analogue è celle que nous voyons se réaliser tous les jours dans le com' merce ou d’autres combinaisons. Tant que les hommes seront constitués pour agir l’un sur l’autre, soit par la force physique, soit par la force morale, il s’élèvera des conflits pour la suprématie qui aboutiront en définitive et nécessairement à la domination de l’un deux; la différence une fois marquée, s’accentuera nécessairement toujours davantage. Une fois que son équilibre instable est détruit, l’uniforme doit graviter avec une

(Sa LE CONNAISS&BIB.

vitesse accélérée vers le multiforme, La suprématie et la subordination doivent s’établir, comme cela arrive sous nos jeui dans toutes les parties de l’édifice social, depuis les grandes divisions en classes qui s’étendent au corps tout entier, jusqu’aux coteries de village, et même jusqu’aux bandes d’écoliers. On m’objectera peut-être que ces changements résultent, non de l’homogénéité mais de la non-homogénéité des agrégations primitives, et qu’ils viennent de ce que leurs unités présentaient dès le début des différences légères. Sans doute, c’est là la cause prochaine. Rigoureusement, il faut considérer ces changements comme des transformations d’un état relativement homogène à un état relativement hétérogène. Mais il est très-clair qu’une agrégation d’hommes absolument pareils par leurs qualités subirait en déGnitive une transformation semblable. En effet, en l’absence d’uniformité parfaite dans leur vie, les occupations, les conditions physiques, les relations domestiques et les enchaînements d’idées et de sentiments de chacun d’eux doivent amener entre eux des différences, et celles-ci doivent Gnalement aboutir à des différenciations sociales. Même lés inégalités de santé causées par des accidents doivent, en imposant des inégalités de facultés physiques et mentales, troubler l’équilibre exact des influences que les unités exercent les unes sur les autres; et cet équilibre une fois troublé doit être inévitablement perdu. Nous voyons donc qu’un groupe d’hommes absolument homogènes par leurs relations gouvernementales doit comme tous les autres corps homogènes devenir hétérogène; mais nous voyons aussi que son hétérogénéité est l’effet de la même cause ultime, une exposition inégale de ses parties à l’action des forces extérieures.

On voit bien plus clairementqueles premières divisions industrielles des sociétés doivent leur origine à des dissemblances de circonstances extérieures. Ces divisions manquent tant que ces dissemblances font défaut. Les tribus nomades n’exposent pas d’une manière permanente des groupes de leurs membres à det

l’instabiuté de l’homogène. 455

conditions locales spéciales; une tribu sédentaire, qui n’occupe qu’un territoire restreint, conserve pendant longtemps les différences tranchées qui distinguent les conditionsdeses membres ; et, dans ces tribus, il n’y a pas de différenciations économiques décidées. Mais, quand une communauté, devenant fort populeuse, se répand sur une grande étendue de pays et s’y établit si bien, que ses membres vivent et meurent dans leurs districts respectifs, elle maintient ses diverses sections dans des circonstances physiques différentes, et alors ces sections ne peuvent plus rester semblables par leurs occupations. Celles qui vivent dispersées continuent à chasser et à cultiver la ^

terre ; celles qui s’étendent sur le bord de la mer s’adonnent à des occupations maritimes; les habitants de quelque endroit choisi, peut-être pour sa position centrale, comme lieu de réunions périodiques, deviennent commerçants, et une ville se fonde. Chacune de ces classes subit dans son caractère une modification qui résulte de sa fonction et qui la rend plus propre à la remplir. Plus récentes dans la marche de l’évolution sociale, ces adaptations locales se multiplient grandement. Une différence dans le sol et dans le climat fait que les habitants des campagnes, dans les diverses régions du pays, ont des occupations spécialisées en partie, et se distinguent en ce qu’ils produisent des bœufs, ou des moutons, ou du blé, ou de l’avoine, ou do houblon, ou du cidre. Les gens qui vivent dans les pays où l’on a découvert des houillères sont devenus mineurs. Les habitants de Cornouailles travaillent aux mines, parce que leur pays est riche en métaux ; et les usines à travailler le fer constituent l’industrie dominante des pays où le minerai de fer est abondant. Liverpool est devenu le centre de l’importation du coton, parce qu’il est dans le voisinage des districts où l’on fabrique les produits de coton. Par la même raison, Hull est devenu le port principal d’entrée des laines étrangères. Nous retrouvons l’application du même principe dans l’établissement des brasseries, des teintureries, des fabriques d’ardoises, des tuileries. De sorte que, dans la généralité

LE CONNAISSABLE

OU dans le détail, les spécialisations de l’o>‘g%',isme social, qui I caractérisent^ aque district, dépendent originairement de cir- | constances locales. Nous avons déjàexpliqr^é un autre point de vue ces divisions du travail par le prinup'''que le mouvemeut s’établit dans le sens de la résistance moindre (§ 80) ; ici, nous les expliquons par des différences dans les forces extérieures ; | mais les deux explications sont tout à fait compatibles l’uue ’ avec l’autre. En effet, ce qui dans chaque cas détermine la di< rection de la résistance moindre, c'est la distribution des for- i ces à vaincre; par suite, la dissemblance de distribution en localités séparées introduit une dissemblance dans le cours de l’action de l’homme dans ces localités, c’est-à-dire des différenciations industrielles.

§ 155. Il nous reste encore à démontrer que le principe général de l’instabilité de l’homogène est démontrable à priori. Nous avons à donner la preuve spécifique qu’il est un corollaire de la persistance de In force. Déjà nous l’avons admis implicitement en invoquant la dissemblance de l’exposition des parties à des forces ambiantes, pour expliquer comment une masse uniforme perd son uniformité. Mais il convient de donner à cette reconnaissance implicite la forme d’une preuve définie..

Quand on frappe une masse de matière avec une force capable de l’ébrécher ou de la faire voler en pièces, on voit que le coup affecte différemment ses diverses parties, et que les différences sont les conséquences des relations dissemblables de ses parties avec la force qu’on leur fait subir. La partie avec laquelle le corps qui frappe se met en contact, recevant la totalité du mouvement, est poussée vers le centre de la masse. Elle comprime et tend à déplacer les parties plus rapprochées du centre. Celles-ci à leur tour ne peuvent être comprimées ou chassées de leur place sans presser sur les parties' voisines. Quand le coup est assez violent pour casser la masse, nous voyons par la dispersion de ses fragments seloB des directions rayonnées, que le moment primitif, en se diAtribuanl dans

l’instabilité de l’homogène.

toute la masse, s’^st '^ivisé en moments moindres^ifférents par leurs directions. Nou' voyons que ces direction sont détermi* nées par les positi^'ns des parties les unes par rapport aux au< très, et par rapportia point d’application de la force. Nous voyons que les parties sont affectées diversement par la force qui les rompt, parce qu’elles ont des rapports différents avec cette force dans leur direction et leurs attaches, que les effets, étant les produits combinés de la cause et des conditions, ne peuvent être semblables dans des parties qui sont soumises à des conditions différentes. Un corps sur lequel tombe de la chaleur rayonnante nous fournit un exemple encore plus clair. Prenons le cas le plus simple (celui d’une sphère), et nous voyons que si la partie la plus rapprochée du centre reçoit les rayons à angle droit, les rayons frappent les autres parties du côté exposé sous des angles variant de 90 degrés à 0 degré. En outre, les vibrations moléculaires propagées à travers la masse en partant du point qui reçoit la chaleur doivent marcher vers l’intérieur sous des angles différents pour chaque point. De plus, les parties intérieures de la sphère affectées par les vibrations qui proviennent de tous les points du côté chauffé, doivent être affectées différemment en raison de la différence de leurs positions. De sorte que les atomes constituants de la masse, qu’ils soient placés à la surface du corps qui reçoit les rayons, ou au milieu, ou sur un côté opposé, entrent dans des états vibratoires plus ou moins différents les uns des autres.

Qu’est-ce donc que signifie au fond la conclusion à laquelle nous arrivons, qu’une force uniforme produit des changements différents à travers une masse uniforme, parce que les parties de la masse ont des relations différentes avec cette force? Pour le bien comprendre, nous devons considérer chaque partie comme soumise simultanément à d’autres forces, à la gravitation, à la cohésion, au mouvement moléculaire, etc. Les effets produits par une force nouvelle doivent être une résultante de cette force et de toutes celles qui étaient déjà en jeu. Si les forces qui agissaient déjà sur deux parties d’un agrégat diffèrent par

LE CONNAISSABLE

leur direction, les effets produits sur ces deux parties par deux forces semblables différeront par leur direction. Pourquoi faut-il qu’ils diffèrent? Parce que la dissemblance qui existe entre les deux séries de facteurs est due à ce que l'une des séries contient une force d’une direction particulière qui n’est pas dans l’autre série; et c’est un corollaire nécessaire de la persistance de la force, que cette force doire produire un effet qui rende le résultat total différent dans un cas de ce qu’il est dans l’autre. Il nous paraîtra encore plus évident que les parties d’un agrégat disposées d’une façon dissemblable, doivent être modifiées d’une manière différente par une force incidente, si nous nous rappelons que les quantités de force incidente auxquelles chacune de ces parties est soumise, ne sont pas égales, comme nous l’avons supposé ci-dessus, mais qu'elles sont presque toujours inégales. Les parties extérieures des masses sont d’ordinaire seules exposées aux actions chimiques; et non-seulement les parties internes sont préservées des affinités des éléments externes, mais ces affinités agissent inégalement à leur surface, puisque l’action chimique établit des courants dans le milieu où elle s’opère, et que de la sorte elle applique sur les diverses parties de la surface des quantités inégales de l’agent actif. En outre, les quantités d’une force rayonnante extérieure que reçoivent les diverses parties d’un agrégat, offrent des contrastes très-marqués : c’est d’abord le contraste de la quantité de force qui tombe sur le cété voisin du centre de rayonnement et de celle qui tombe sur le côté opposé, sur lequel il serait mieux de dire qu’il n’en tombe pas; c’est ensuite le contraste des quantités reçues par les surfaces différemment situées sur le côté exposé au rayonnement ; puis les contrastes infinis entre les quantités reçues par les diverses parties de l’intérieur. Pareillement, quand une force mécanique se dépense sur un agrégat, soit par choc, pression continue, ou tension, les quantités de poussées distribuées dans la masse sont évidemment différentes pour des positions différentes. Mais dire que les diverses parties d’un agrégat reçoivent des

l’instabilité de l’homogëne.

quantités différentes d'une force incidente, c’est dire que leurs étals sont modifiés par elle à des degrés différents ; c’est dire que si elles étaient auparavant homogènes dans leurs relations, elles doivent devenir jusqu’à un certain point hétérogènes, puisque la force étant persistante, les quantités différentes de force qui tombent sur les différentes parties doivent y pro> duire des quantités différentes d’effet, c’est-à-dire des changements différents. Nous pouvons par un raisonnement analogue arriver à la conclusion que, même en dehors de l’action d’une force extérieure, l’équilibre d’un agrégat homogj^ne doit être détruit par les actions inégales que ses parties exercent l’une sur l'autre. L’influence mutuelle qui produit l’agrégation (pour ne pas piirler des autres influences mutuelles) doit produire des effets différents sur les différentes parties, puisqu’elles reçoivent chacune celte force avec des intensités et des directions différentes. On le comprendra aisément si l’on se rappelle que les parties dont le tout se compose peuvent être considérées comme des touts moindres, que sur chacun de ces touts moindres l’action de l’agrégat total fait l’effet d’une force incidente extérieure, que cette force incidente extérieure doit, comme nous l’avons vu ci-dessus, opérer des changements différents dans les parties d’un tout moindre, et que si par là chacun des touts moindres devient hétérogène, l’agrégat total devient hétérogène.

On peut donc déduire l’instabilité de l’homogène du principe primordial qui sert de fondement à l’intelligence. Une homogénéité stable unique est hypothétiquement possible. Si des centres de force absolument uniformes dans leur puissance sont répandus avec une uniformité absolue dans un espace illimité, ils resteront en équilibre. Pourtant cette supposition, intelligible verbalement, est une de celles qui ne peuvent être représentées dans l’entendement, puisque l’espace illimité est inconcevable. Toutes les formes finies de l’homogène, toutes les formes de l'homogène que nous pouvons connaître et concevoir, doivent tomber infailliblement dans

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LE CONNAISSABLE

l’hétérogénéité. Cette nécessité se déduit de trois manières de la persistance de la force. Laissons de cOté les forces externes. Chaque unité d’un tout homogène doit être affectée autrement que toute autre par l’action combinée qu’elle subit de la part de toutes les autres. La force résultante exercée par l’agrégat sur chaque unité, n’étant jamais la même dans deux cas, à la fois pour la direction et pour l'intensité, et n’étant d’ordinaire la même ni dans l'un ni dans l’autre de ces caractères, une force incidente, même uniforme dans son intensité et sa direc* tion, ne pet||; produire des effets pareils sur les unités. Les diverses positions des parties par rapport à une force incidente les empêchant de la recevoir avec des intensités et des directions uniformes, il se produit infailliblement uift nouvelle différence dans les effets opérés sur elles.

Encore une remarque. A la conclusion que les changements par lesquels l’évolution commence sont nécessités par la loi de la permanence de la force, il reste à ajouter celle que ces changements doivent continuer. L’absolument homogène doit perdre son équilibre, et le relativement homogène doit tomber à l’état d’un relativement moins homogène. Ce qui est vrai d’une masse totale, est vrai des parties en lesquelles elle se divise. L’uniformité de ces parties doit aussi inévitablement se perdre dans la multiformité que celle du tout primitif, et cela par les mêmes raisons. Nous voyons donc que les changements continus qui caractérisent l’évolution, en tant qu’ils sont constitués par le passage de l’homogène k l’hétérogène, et du moins hétérogène au plus hétérogène, sont des conséquences nécessaires de la persistance de la force.

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