I.E COSMAISS/IBLE
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riété de changements, lors même que la surface de réception serait uniforme. Mais ils tombent sur une sphère entourée d’une atmosphère dans laquelle les nuages occupent quelquefois d’immenses étendues, découvrant ici une vaste mer, U du pays plat, ailleurs des montagnes, sur un autre point de la neige, en sorte que les rayons solaires mettent en train dans ces diverses parties une infinité de changements différents. Des courants d’air de toutes les dimensions, de toutes les directions, de toutes les vitesses et de toutes les températures, s'établissent; il se forme aussi des courants marins avec les mêmes contrastes. Ici la surface de la mer abandonne de l’eau à l’état de vapeur, là la rosée se précipite, ailleurs la pluie tombe ; ces dilfércnces sont toujours dues an changement perpétuel de la proportion de l’absorption et du rayonnement de chaleur en chaque lieu. A telle heure, un abaissement rapide de température amène la formation do la glace, avec expansion des corps humides qui sc gèlent; à telle autre heure, le dégel relâche les fragments disloqués de ces corps. Dans un second degré de complication, nous voyons que les diverses espères de mouvements causés directement ou indirectement par les rayons ilu soleil, produisent chacun des résultats qui varient avec les conditions. L’oxydation, la séclieresse, le vent, la gelée, la pluie, les glaciers, les rivières, les vagues et autres agent.s de dénudation, opèrent des désintégrations dont les circonstances locales déterminent les intensités et les qualités Onand ces agents opèrent sur des roches de granité, il y a des points où ils n’ont guère d’effet appréciable, mais sur d’autres, ils o-ausent des oxfoliations de la surface, d’où résultent dos iiionceaux de débris et de cailloux; sur d’autres encore, après avoir décomposé le feldspath en argile blanche, ils l’emportent avec le mica et le quartz qui l’accompagnent, et vont les déposer en couches séparées au fond des fleuves ou dos mers. Lorsque la surface à nu se compose de formations différentes, sédimenlaires et ignées, il se fait de.s changements proportionnellement plus hétérogènes. Ces formations
étant sucGptibles à ditTérents degrés de se désintégrer, il en résulte que la surface devient toujours plus irrégulière. Les divers cours d’eau lavent des surfaces d’une constitution différente, et emportent à la mer des combinaisons formées d’éléments divers, pour donner ensuite naissance à des couches nouvelles de composition distincte. Voilà un exemple bien simple qui nous montre que l’hétérogénéité des effets s'accroît en progression géométrique avec l’hétérogénéité des objets qui subissent l’action des causes. Un continent d’une süuclure complexe, qui présente beaucoup de couches irrégulièrement distribuées, élevées à des niveaux différents, inclinées sous tous les angles, doit, sous l'influence des mômes agents de dénudation, donner naissance à des résultats imniensénticnt multipliés : chaque district doit être modifié d’une façon particulière ; chaque rivière doit emporter une espèce distincte de détritus; chaque dépôt doit être distribué différemment par les courants compliqués, marées ou autres, qui lavent les rivages sinueux; et toute complication nouvelle de la surface doit être la cause de plus d’une conséquence nouvelle. Mais, sans nous arrêter à ces conséquences, et pour éclaircir pleinement cette vérité pour ce qui regarde le monde inorganique, voyons ce qui résulterait à présent d’une vaste révolution cosmique, par exemple de l'allaissemcnt de l’Amérique centrale. Les résultats immédiats de la perturbation seraient assez compliqués. Outre les dislocations sans nombre de couches, les éjections de matière ignée, la propagation des vibrations de tremblements de terre & des milliers de milles de distance, les explosions bruyantes, les jets de gaz, l’Atlantique et le Pacifique se précipiteraient pour remplir l’espace vacant; il en résulterait un recul de vagues énormes qui traverserait les deux océans, et produirait des milliers de changements sur leurs rives; il se formerait d’immenses vagues atmosphériques compliquées des courants qui environnent chaque cratère volcanique, sillonnés par les décharges électriques qui accompagnent toujours ces perturbations. Mais ces effets temporaires seraient insignifiants
LE CONNAISSABLE
au prix des effets permanents. Les courants compliqués de l’Atlantique et du Pacifique seraient changés de direction et d’intensité. La distribution de chaleur dont ces courants sont les agents serait différente de ce qu’elle est maintenant. Les dispositions des lignes isothermes, non-seulement dans les continents voisins, mais môme dans toute l’Europe, seraient changées. Les marées prendraient un autre cours. Les vents subiraient des modifications plus ou moins grandes dans leur retour périodique, leur force, leur direction, leurs qualités. La pluie ne tomberait plus nulle part avec la môme quantité et aux mêmes époques qu’à présent. Bref, les conditions météorologiques, dans un rayon de mille milles, seraient plus ou moins bouleversées. Chacun de ces changements en comprend beaucoup de moindre importance; le lecteur y verra l'hétérogénéité immense des résultats opérés par une force unique quand cette force s’est répandue sur une surface déjà compliquée ; et il n’hésitera pas à en tirer la conclusion que, dès l’origine, la complication a marché d’après une raison croissante.
§ 159. Nous allons maintenant suivre le môme principe universel dans l’évolution organique. Nous y avons déjà vu la transformation de l'homogène en hétérogène; mais il n’est pas aussi aisé d’y démontrer la production de plusieurs changements par une seule cause. Le développement d'une semence en une plante, ou d’un œuf en un animal, est si graduel, les forces qui le déterminent sont si compliquées et si cachées, qu’on a de la peine à y découvrir la multiplication des effets, ailleurs si évidente. Pourtant, nous pouvons démontrer notre principe par des preuves indirectes, si les preuves directes nous font défauL
Remarquons d’abord quels nombreux changements un stimulus énergique produit dans une organisation adulte, un homme, par exemple. Un bruit alarmant, ta vue d’un objet effrayant, outre les impressions qu’ils produisent sur les orga-
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nés des sens et les nerfs, peuvent déterminer un tressaillement, un cri, une distorsion de la face, un tremblement consécutif au relâchement du système musculaire générai, une poussée de transpiration, une action plus «active du cœur, un afflux de sang au cerveau, suivi peut-être de l’arrêt de l’action du cœur par la syncope, et, si le système est faible, une maladie commence avec son long cortège de symptômes compliqués. De môme dans certaines m.aladies. Une très-faible quantité de virus variolique introduit dans l’organisme causera, dans un cas grave, et à la première période, des frissons de la chaleur à la peau, de l’accélération du pouls, doublera la langue d’un enduit morbide, ôtera l’appétit, allumera la soif, et provoquera une douleur épigastrique, des vomi.ssements, du mal à la tôte, de la douleur dans le dos et les membres, de la faiblesse musculaire, des convulsions, du délire,[etc.; à la seconde période, une éruption cutanée, des démangeaisons, des tintements d’oreilles, un mal de gorge, le gonflement du gosier, la salivation, la toux, l’enrouement, la dyspnée, etc.; et à la troisième période, des inflammations œdémateuses, la pneumonie, la pleurésie, la diarrhée, l’inflammation du cerveau, l’ophthalmie, l’érisypèle, etc.; en outre, chacun de ces épiphénomènes est lui-même plus ou moins complexe. On ferait voir de même, que des remèdes, des aliments spéciaux, un air meilleur, produisent des résultats mutipliés. 11 suffit de considérer que les nombreux résultats produits par une seule force sur un organisme adulte, doivent avoio leurs analogues dans un organisme embryonnaire, pour comprendre combien, dans ces petits organismes, la production de nombreux effets par une cause unique est la source d’une hétérogénéité croiss«ante. La chaleur extérieure et d’autres agents qui déterminent les premières complications du germe, provoquent, en agissant sur celles-ci, des complications nouvelles; en opér.ant sur ces dernières, ils en amènent de plus nombreuses encore, et ainsi de suite : chaque organe, tel qu’il est développé, servant, par •es actions et ses réactions sur le reste, à engendrer de nou-
LE COmrAISSABLE.
ItVl
vclles complicalions. Les premières pulsations du cœur fœlal doivent aider simultanément le développement de ch'icune des parties. La croissance de chaque tissu empruntant au sang des éléments suivant certaines proportions doit modifler la constitution du sang, et par là, la nutrition de tous les autres tissus. Les actions de réparation impliquent une certaine usure, qui rend nécessaire que le sang charrie des matières usées qui doivent influencer le reste de l’organisme et peutêtre, ainsi que quelques-uns le croient, donner la première impulsion à la formation des organes excréteurs. Les connexions nerveuses entre les viscères doivent encore multiplier leurs influences mutuelles. 11 en est ainsi de toute modifleation de stniclure, de toute partie nouvelle et de toute altération dans le rapport des parties. La preuve devient bien plus forte quand nous nous rappelons que le même germe peut se développer avec différentes formes suivant les circonstances. Ainsi, aux premières périodes de son développement, tout embryon est dépourvu de sexe; il devient mâle ou femelle suivant que la balance des forces qui agissent sur lui le détermine. Nous savons très-bien que la larve de l’abeille ouvrière se développera différemment et deviendra une abeille reine, si, avant une certaine époque, sa nourriture est remplacée par celle dont on nourrit les larves d’abeilles reines. 11 y a des enlozoaires qui nous présentent des preuves encore plus frappantes. Un oeuf de ténia arrivant dans l’intestin d’un animal, s’y développe sous la forme du ver qui rn.produit; mais s’il est introduit dans un autre endroit de l’organisme ou dans l’intestin d’un animal d’une autre espèce, il devient un ver utriculaire do ceux que les naturalistes appellent ajslicei’qim, eœtwres, échinocoques, vers si différents du ténia par la structure et par la forme, qu’il a fallu des recherches très-minutieuses pour démontrer qu’ils ont la même origine, 'fous ces cas impliquent que tout accroissement de la complication de l’embryon résulte de l’action des forces incidentes sur la complication qui existait auparavant. L’hypothèse aujourd’hui admise de l’épigenèse nous oblige a
atlmellrc qiio l’évolution organique s’opère conmo nous venons (le le dire. En effet, puisqu’il est démontré que nul germe, animal ou végétal, ne contient le plus faible rudiment, la plus légère trace, la plus petite indication de l’organisme qui en sortira, puisque le microscope nous a montré que la première opération qui s’accomplit dans un germe fécondé est une segmentation spontanée, aboutissant è la production d’une masse de rellules dépourvues de caractère spécial, nous ne pouvons pas ne pas conclure que l’organisation partielle, existant è un nioracnt donné dans un embryon en voie de croissance, se transforme par l’effet des forces qui agissent sur elle, et passe à la seconde phase de l’organisation, et celle-ci à la suivante, jusqu’à ce qu’enlln, à travers des complexités toujours plus grandes, l’organisme arrive ù sa forme définitive. Ainsi, bien que l'exiguïté des forces et la lenteur do la métamorphose nous empêchent de suivre d’une manière directe la génèse des nombreux changements produits par une seule cause, à travers les étapes successives que tout embryon traverse, nous avons cependant d'une manière indirecte une forte preuve que celle cause est une source d’hétérogénéité. Nous avons signalé le nombre des effets qu’une seule force peut engendrer dans un organisme adulte; do faits très-frappants nous avons tiré la conclusion qu’un organisme en voie de développement peut aussi être le théâtre d’une multiplication d’effets; de plus, nous avons monlré que l’aptitude que certains germes ont à développer des formes dissemblables, implique que les transformations successives résultent des nouveaux changements provoqués dans les changements précédents; nous avons vq que, tous les germes étant originairement dépourvus de structure, on ne peut expliquer autrement comment un organisme peut en sortir. Sans doute nous n'avons pas encore dissipé les ténèbres qui nous cachent la raison pour laquelle le germe, lorsqu’il suhil ces influences, traverse les changements spéciaux qui gervent de prélude à la série de ses transformations. Tout ce que nous soutenons ici, c’est que l’évolution qui tire uq
LE CONNAISSABLE
organisme d’un germe donné en possession de ces propriétés mystérieuses, dépend en partie de la multiplication des effeU que nous avons reconnue pour la cause de l’évolution en géné* ral, jusqu’au point où nous l’avons suivie.
Du développement d’une plante ou d’un animal, passons à celui de la flore et de la faune du globe; nous allons rendre notre démonstration encore plus claire et plus simple. Sans doute, nous avons déjà reconnu que les faits accumulés par la paléontologie ne nous autorisent pas absolument à affirmer que, dans les temps géologiques, les organismes et les groupes d’organismes sont devenus plus hétérogènes; mais pourtant nous verrons qu’il doit y avoir eu toujours une tendance à la production de l’hétérogénéité. Nous trouverons que la production de plusieurs effets par une cause, qui, selon ce que nous avons déjà dit, n’a jamais cessé d’accroître l’hétérogénéité physique de la terre, a en outre nécessité une hétérogénéité croissante dans la flore et dans la faune, individuellement et collectivement. Un exemple le fera comprendre. Supposons que, par une série de soulèvements survenant comme maintenant à de longs intervalles, l’est de l’archipel indien s’élevât assez pour former un continent, et qu’une chaîne de montagnes se dressât le long de l’axe de l’élévation. Le premier de ces soulèvements soumettrait à des conditions légèrement modifiées les plantes et les animaux de Bornéo, de Sumatra, de la Nouvelle-Guinée et des autres îles de ces parages. La température du climat serait changée ; il n’aurait plus la même humidité, et ses variations périodiques ne seraient plus les mêmes ; d’autre part, les différences locales seraient multipliées. Ces modifications affecteraient, d’une manière inappréeiable peut-être, la faune et la flore entière du pays. Le changement de niveau produirait aussi des modifications nouvelles, variant avec les espèces, et aveclesmembresdela même espèce, suivant la distance qui les sépare de l’axe d’élévation. Les plantes qui ne croissent qu’au bord de la mer dans des localités particulières pourraient disparaître. D’autres, qui ne vivent
U MütTIPtlCATION Des EPKEtâ. h11
qiie datis des marais d’une certaine humidité, subiraient peutêtre, si elles survivaient, des changements d’aspect visibles. D’un autre côté, des changements plus marqués se produiraient dans quelques-unes des plantes qui couvriraient les terres récemment émergées. Les animaux et les insectes vivant sur ces plantes modifiées seraient eux-mêmes modifiés à quelque degré par le changement de nourriture, aussi bien que par le changement de climat; et la modification serait plus marquée là où, à la suite de la disparition ou de la rareté d’une plante, l’animal serait réduit à se nourrir d’une plante appartenant à une espèce voisine. Durant le cours des nombreuses générations qui se succéderaient avant la production du soulèvement suivant, les altérations sensibles et insensibles qui se sont produites dans chaque espèce s’organiseraient, et dans toutes les races qui auraient survécu, une adaptation plus ou moins complète aux nouvelles conditions s’établirait Le soulèvement suivant amènerait de nouveaux changements organiques, impliquant des divergences plus larges d’avec les formes primitives, et ainsi de suite à plusieurs reprises. Or, qu’on le remarque bien, cette révolution ne serait pas une substitution d’un millier d’espèces modifiées à un millier d’espèces primitives; mais, au lieu de mille espèces primitives, il naîtrait plusieurs milliers d’espèces, de variétés, ou de formes modifiées. Chaque espèce se distribuant sur une surface de quelque étendue, et tendant continuellement à coloniser les nouvelles surfaces émergées, ses divers membres subiraient diverses séries de changement. Les plantes et les animaux qui s’avancent vers l’équateur ne seraient pas affectés de la même façon que les plantes et les animaux qui s’en éloignent. Ceux qui s’étendraient vers les nouveaux rivages subiraient des changements différents de ceux des plantes ou des animaux qui s’étendraient vers les montagnes. Ainsi, chaque race primitive serait une souche d’où divergeraient plusieurs races, s’écartant plus ou moins du type primitif, différant plus ou moins entre elles. Si quelques-unes venaient à disparaître, plus d’une
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probiiblement passerait à la période géologique suirantc. La dispersion même augmenterait les chances qu’elles auraient de sunivre. Les modificutions dont nous parlons ne se feraient pus seulement sous l’intluencc du changement des conditions physiques ou alimentaires; mais il s’eu produirait aussi par l’ell'et du changement d’habitudes. La faune de chaque Ile, peuplant graduellement les surfaces nouvellement émergées, se mettrait enlin en contact avec celle des autres Iles, dont quelques membres ne ressembleraient pas à ceux déjà connus. Les herbivores rencontrant de nouveaux animaux de proie, seraient en quelques cas amenés à adopter des modes de défense ou de fuite différents de ceux qu’ils employaient anparavant; et en même temps les bêtes de proie modifieraient leur manière de poursuivre et d’attaquer. Nous savons que, lorsque les circonstances l’exigent, ces changements ne monquent pas de s’opérer chez les animaux, et que lorsque de nouvelles habitudes deviennent dominantes, elles doivent changer jusqu’à un certain point l’organisation. Voyons maintenant une conséquence nouvelle. Il doit naître, non pas seulement une tendance à la diU'érenciation de chaque race d'organismes eu plusieurs races, mais aussi une tendance à la production, suivant l’occasion favorable, d’uu organisme un peu plus élevé. Prises en masse, ces variétés divergentes, causées par des conditions physiques et des habitudes récentes, présenteront des changements tout à fait indéfinis en espèce et en degré, et des changements qui ne seront pas nécessairement un progrès. Il est probable que, dans la plupart des cas, le lype modifié ne paraîtra pas plus hétérogène que le type originel. Mais il doit arriver çà et là que telle division d’une espèce tombant au milieu de circonstances qui lui offrent des conditions d’expérience un peu plus complexes, et en exigent, des actions quelque peu plus compliquées, subira, dans quelques-uns de ses organes, une diflérenciation proportionnellement faible, c’est-à-dire deviendra un peu plus hétérogène. Par suite il se fera de temps en temps un accroissement d’hétén^
ncité, tant dans la flore et la faune de la terre, que dans les races qu'elles comprennent. Sans parler des détails et des réserves que nous n’avons pas à mentionner ici, il est assez évident que les changements géologiques ont toujours tendu h rendre plus compliquées les formes de la vie, soit qu'on les considère séparément, soit qu’on en embrasse l’ensemble. La multiplication des effets qui a été en partie la cause de la Iransformalion qui a fait passer la croûte du globe d’un état simple à un étal complexe, a amené en même temps une transformation analogue de la vie à sa surface (1).
La déduction que nous tirons des principes de la géologie et des lois générales de la vie, gagne beaucoup de poids dès qu'on voit qu’elle est en harmonie avec une induction tirée de l’expérience directe. C’est ainsi que la môme divergence de plusieurs races issues d’une seule qui, d’après nos conclusions, a dû se produire sans interruption pendant les époques géologiques, s'est produite en effet durant les périodes anléhistorique et historique dans l’homme et les animaux domestiques. C’est ainsi que la multiplication d’effets, qui, d’après nos conclusions, a dû être l’instrument des transformations dans les périodes géologiques, a été dans une grande mesure la cause des transformations dans les périodes récentes. Des causes uniques, telles que la famine, l’encombrement de la population,
(t) Ce paragraphe a d’abord été publié daus la Revue de Westminster en 1857 ; s'il avait été écrit après la publiraliun du livre de M. Darwin sur f Origine des esfjèces, il aurait sans doute contenu d'aulres expressions. J’aurais rappelé le procès de I' « élection naturelle » qui facilite beaucoup la différonciation dont je parle. Toutefois, j'aitue mieux laisser à ce passage sa forme primitive : en partie, parce qu’il me semble que ces changements successifs de conditions doivent proiluire dans les espèces des variétés divergentes, en dehors de l'innucnce de I' «élection naturelle» (moins nombreuses sans doute et moins rapidement) ; et en partie parce qne je me Hgnre qu’en l’absence de ces changement successifs de conditions, l’« élection naturelle a aurait comparativement peu d'efTet. J'ajouterai que ces propositions, si elles ne sont pas énoncées d.ins VOrigine des espèces, sont admises par M. Darwin, h ce qu’un ami commun m’a assuré, si même M. Darwin ne les regarde pas comiM tatiiement impliquées dans son ouTnge.
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la guerre, ont amené périodiquement de nouvelles dispersion' des hommes et des créatures qui en dépendent : chacune de ces dispersions a été le point de départ de modiheations nouvelles, et de nouvelles variétés de type. Que toutes les races humaines soient ou ne soient pas sorties d’un même tronc, la philologie fait pressentir que des groupes entiers de races aujourd’hui très-différents les uns des autres ne formaient à l'origine qu’une seule race, et que la dispersion d’une seule race en différents climats et sous différentes conditions d'existence a donné lieu à plusieurs modifications de cette race. II en est de même des animaux domestiques. Si dans quelques cas (par exemple pour les chiens], la communauté d’origine peut être contestée, dans d’autres (par exemple pour les moulons et le gros hétail d’Angleterre) on ne contestera pas que les différences locales de climat, de nourriture et de soins ont transformé une seule race en un grand nombre de races, qui sont aujourd’hui devenues si distinctes qu'elles produisent des hybrides instables. Bien plus, au milieu de la complication des effets d’une cause unique, nous découvrons ce que nous avions d’abord admis par déduction, non-seulement un accroissement d’hétérogénéité générale, mais aussi d’hétérogénéité spéciale. Si plusieurs des divisions et des subdivisions divergentes de la race humaine ont subi des changements qui ne constituent pas un progrès, d’autres sont décidément devenues plus hétérogènes. Les Européens civilisés s’écartent bien plus de l’archétype du vertébré que le sauvage.
§ 160. Une sensation ne se dépense pas en éveillant un état de conscience unique, mais l’état de conscience qu’elle éveille SC compose de diverses sensations représentées unies par on lien de coexistence ou de séquence à la sensation présentée. On peut conclure hardiment que plus le degré d’intelligence est élevé plus le nombre des idées suggérées est grand. Toutefois nous allons démontrer qu’ici encore un changement est le père de beaucoup de changements, et que la mutiplicalion
augmente dans la proportion de la complication de la surface affectée.
Si queiqde oiseau encore inconnu, chassé des régions les plus reculées du nord par des vicissitudes atmosphériques, se montre sur nos rives, il n’excite aucune réflexion chez les moutons ou le gros bétail au milieu desquels il est deseendu. Ces animaux reconnaîtront en lui une créature pareille à celles qui volent au-dessus d’eux, et cette perception sera tout ce qui viendra interrompre le lourd courant de conscience qui accompagne chez eux l’action de paître et de ruminer. Que le vacher attrape cet oiseau exténué, il est probable qu’il le regardera avec quelque curiosité ; il le trouvera différent de ceux qu’il a déjà vus, il en remarquera les caractères les plus saillants et SC posera les questions suivantes : d’où vient-il ? et comment est-il venu? A la vue de l’oiseau, l’empailleur du village lui rappellerait diverses espèces avec lesquelles il a quelques points de ressemblance ; il recevrait de l’oiseau des impressions plus particulières et plus nombreuses relatives à la structure et au plumage ; il se rappellerait que d’autres fois des tempêtes ont amené des oiseaux entraînés de pays étrangers, il dirait le nom de ceux qui les ont trouvés, de ceux qui les ont empaillés, de ceux qui les ont achetés. Supposons que l’oiseau tombe entre les mains d’un naturaliste de la vieille école, de ceux qui ne faisaient attention qu’à l’extérieur, pour qui, d’après Edouard Forbes, les animaux n’étaient que des peaux remplies de paille, l’oiseau exciterait en lui une série encore plus compliquée de changements mentais ; il en examinerait attentivement les plumes, noterait tous les détails techniques qui le distinguent, réduirait toutes les perceptions qu’il en reçoit à quelques symboles écrits équivalents; il y trouverait des raisons de rattacher la nouvelle forme à une famille, à un ordre, à un genre, et les noterait par écrit; il en ferait une communication au secrétaire de quelque société savante ou à l'éditeur d’un journal ; et sans doute il ne manquerait pas de dire qu’il suflirait d’ajouter deux i au bout de srcaca. 31
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son propre nom pour trouver celui de l’espèce à laquelle appartient cet animal nouveau. Enfin, cette espèce nouvelle, si elle présentait quelque particularité interne importante, produirait dans l’esprit d’un anatomiste encore d’autres chaugcments : par exemple de nouvelles idées sur les relations delà division à laquelle elle appartient, ou peut-être sur les homologies et les développements de certains organes ; et les conclusions auxquelles il arriverait le pousseraient prubablemeni à de nouvelles recherches sur l’origine des formes organiques.
Des idées passons aux émotions. Chez un jeune enfant la colère paternelle ne produit guère autre chose qu’une vague crainte, une impression pénible d’un mal qui le menace, qui prend diverses formes de souffrance physique ou de privation de plaisirs. Chez les enfants plus âgés, les mêmes paroles de sévérité éveilleront des sentiments d’un autre ordre ; tantêt un sentiment de honte, de repentir, ou de regret d’avoir offensé son père, tantôt un sentiment d’injustice, et par suite de la colère. Chez l’épouse, c’est toute une nouvelle série de sentiments qui peut être évoquée; peut-être l’affection blessée, ou de la souffrance pour un mauvais procédé, peut-être du mépris pour un emportement sans raison, ou de la sympathie pour la souffrance que cet emportement semble révéler, peut-être enfin de l’inquiétude au sujet d’un malheur inconnu dont elle la croit la cause. Nous avons aussi des preuves que parmi la adultes les mêmes différences de développement s’accompagnent des mêmes différences dans le nombre des émotions qui sont éveillées en combinaison ou en succession rapide : par exemple les natures inférieures sont caractérisées par ce prime-saut qui résulte de l’action sans contrôle d’un petil nombre de sentiments; les natures supérieures le sont par l’action simultanée de beaucoup de sentiments secondaires qui modifient les sentiments éveillés du premier coup.- On objectera peut-être que ces exemples sont tirés (fcj changements fonctionnels du système nerveux, non des changements de structure qu’il subit; et que ce qui est vrai des pre-
miers ne l’est pas nécessairement des seconds. C’est juste. Toutefois ceux qui admettent que les changements de structure sont les résultats lentement accumulés des changements fonctionnels, concluront que la multiplication des elfets qui devient toujours plus grande à mesure que le développement s’accroît, est une partie de la cause de l’évolution du système nerveux comme de toute autre évolution.
§ 161. Si l’on peut ramener le progrès de l’homme vers une hétérogénéité plus grande, tant dans le corps que dans l’esprit, à la production de plusieurs effets par une seule cause, à plus forte raison pouvons-nous expliquer par le mêinè principe le progrès de la société vers une hétérogénéité plus grande. Examinons le développement d’une organisation industrielle. Lorsque, comme cela doit arriver parfois, des individus d’une tribu montrent une aptitude exceptionnelle à fabriquer un objet d’un usage général (une arme, par exemple) que tout autre homme fabriquait auparavant, cet individu tend à se différencier des autres et à devenir fabricant d’armes. Scs compagnons, tous guerriers et chasseurs, veulent avoir les meilleures armes possibles, ils emploieront tous les moyens pour obtenir de cet habile ouvrier qu’il leur fasse des armes. Celui-ci, de son côté, doué d’un talent spécial, et animé d’un gofit particulier pour ce genre d’ouvr.age (car l’excellence dans un travail et le goftt de s’y livrer sont d’ordinaire des qualités .associées), est disposé d’avance à exécuter ces demandes moyennant une récompense adéquate, surtout si elle satisfait son amour des distinctions. Cette première spécialisation de fonction, une fois commencée, tend toujours à devenir plus marquée. Chez le fabricant d’armes, une pratique continue aug- , mente son habileté, et reiul ses produits supérieurs. Chez ses clients, la pratique cesse et rhabilelé décroît. Ainsi les intluences qui déterminent cette division de travail deviennent plus fortes de deux manièrestee mouvement social tend toujours à devenir plus marqué dans le sens où il a commencé, et l’hé-
LE CONNAISSABLE
mu
térogénéité qui commence deviendra probablement, dans la moyenne des cas, permanente pour cette génération sinon pour plus longtemps. Outre que ce premier acte différencie la masse sociale qu’il divise en deux parties, l’une qui monopolise complètement, ou peu s’enfaut, certaine fonction, et l’autre qui a perdu l’habitude et en quelque sorte le pouvoir de l’accomplir, il peut produire d’autres différenciations Le progrès dont nous avons parlé implique l’entrée en scène du commerçant; il faut à tous moments payer le fabricant d’armes avec les objets qu’il demande en échange. Il ne voudra pas d’ordinaire recevoir une seule espèce d’articles, mais plusieurs. Il ii’a pas seulement besoin de nattes, ou de peaui, ou d’ustensiles de pêche , il a besoin de tous ces objets, et à chaque occasion il traitera pour l’objet particulier dont il a le plus besoin. Qu’en résulte-t-il? Si parmi les membres delà tribu il existe une différence légère d’adresse dans la fabrication de ces diverses choses, ce qui est à peu près certain, le fabricant d’armes exige de chacun la chose qu’il fait le mieux : il fait échange d’armes pour des nattes avec celui qui excelle à faire les nattes, et traite pour des engins de pêche avec celui qui les fabrique le mieux. Mais celui qui a trafiqué de ses nattes ou de ses engins de pêche, doit en faire d’autres pour lui-même, et par là augmenter son aptitude. Ainsi, comme conséquence, les spécialités de facultés mêmes légères, possédées par les divers membres de la tribu, tendent à devenir plus marquées. Si les transactions se répètent de temps en temps, les spécialisations.peuvent devenir appréciables. Qu’il en sorte ou n’en sorte pas des différencia* tious distinctes des autres individus qui deviendraient fabricants d'articles particuliers, il est clair qu’un commencement de différenciation s’opère au sein de la tribu : la cause originale unique produit non-seulement un premier effet double, mais aussi un nombre d’effets doubles secondaires de même espèce et de degré inférieur. Cette différenciation, dont l’effet se décèle même dans les groupes d’écoliers, ne peut produire
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une distribution durable de fonctions dans une tribu qui n’est pas fixée au sol ; mais dans une communauté qui grandit et se multiplie, ces différenciations deviennent permanentes et s’accroissent à chaque génération. L’augmentation du nombre des citoyens implique une demande plus grande pour chaque produit industriel, et accroît l’intensité de l’activité fonctionnelle de chaque personne ou de chaque classe d’individus spécialisés; cela rend la spécialisation plus tranchée quand elle existe déjà, et l’établit quand elle ne fait que de naître. En augmentant la demande des moyens de subsistance, l’accroissement de la population augmente encore ces résultats; puisque tout individu se voit plus ou moins forcé de se limiter à ce qu’il fait le mieux, et qui peut lui faire gagner davantage. Ce progrès industriel, en aidant à la production à venir, ouvre la voie à une augmentation nouvelle de la population, qui à son tour produit la môme réaction. Aujourd’hui, sous les mômes stimulants, de nouvelles occupations prennent naissance. Des ouvriers en concurrence, qui veulent produire séparément des articles perfectionnés, découvrent parfois des procédés ou des matériaux meilleurs. La substitution du bronze à la pierre dans la fabrication des armes et des outils, a procuré à celui qui l’a pratiquée le premier un grand accroissement de demandes, au point que peut-être tout son temps fut pris pour faire le bronze des articles qu’il vendait, et qu’il dut être obligé d’en abandonner la façon à d’autres; enfin la fabrication du bronze issue par une différenciation graduelle d’une occupation plus primitive est devenue une profession par elle-même. Mais voyez quels changements multipliés suivent ce changement. Le bronze remplace vite la pierre non-seulement dans les articles où elle était d’abord employée, mais dans bien d’autres, et par là affecte leur fabrication. De plus il affecte les opérations auxquelles servent ces instruments perfectionnés et les produits qui en résultent; il modifie la construction des habitations, la sculpture, la toilette, les parures. Il donne lieu, chemin faisant, à l’établisse-
LE CONNAISSABLE
ment de manufactures, d’abord impossibles faute de matériaux propres à faire les outils nécessaires. Tous ces changements réagissent sur les gens, accroissent leur adresse manuelle, leur intelligence, leur aisance et raffinent leurs habitudes et leurs goûts.
Nous n’avons pas à suivre à travers toutes scs complications successives l’hétérogénéité sociale croissante qui résulte delà production de plusieurs effets par une cause. Laissons les phases intermédiaires du développement social et prenons un exemple dans la phase qui se déroule. Si nous voulions suivre les etfets de la force de la vapeur dans les applications multipliées qu’on en fait aux mines, à la navigation, aux manufactures, nous nous engagerions dans un monde de détails. Bornons-nous à la dernière incarnation de cette force, la locomotive. Celle machine a été la cause prochaine, de tout notre réseau de chemins de fer, et par suite elle a changé la face du pays, le cours des affaires et les habitudes du peuple. Examinons d’abord la série compliquée de changements qui précèdent la construction d’un chemin de fer; les arrangements provisoires, les assemblées, l'enregistrement, les jugements, l’expertise, les plans lithographiés, les livres de renseignements, les dépôts et les notices locales, le recours au Parlement. l’adoption par le Standintj-Orders CommiUee, la seconde et la troisième lecture ; toutes ces têtes de chapitre rappellent de nombreuses transactions, le développement nouveau de diverses professions (telles que celles d’ingénieurs, de contrôleurs, de lithographes, d’agents auprès du parlement, d’agents de change, et la création de plusieurs autres. Citons encore les changements bien plus marqués que suppose la construction d’un chemin de fer : les tranchées, les remblais, les tunnels, les déplacements des routes, la construction des ponts et dos stations, la pose du ballast, des traverses et des rails, la fabrication des machines, tenders, voilures et wagons: ces opérations exercent une influence sur de nombreux commerces, elles augmentent l’importation des bois de charpente,
l’exploitation des carrières de pierre, des mines de charbon, des fours à briques, la fabrication du fer, et font naître une variété d’entreprises spéciales qui sont annoncées hebdomadairement dans le Raihvay Times; elles forment de nouvelles classes d’ouvriers, des conducteurs, des chauffeurs, des nettoyeurs, des poseurs de rails, etc. Alors viennent les changements, plus nombreux et plus compliqués que les chemins de fer en exploitation produisent dans le pays en général. L’organisation de toutes les affaires est plus ou moins multipliée; la facilité de la communication permet de faire mieux soi-même ce que l’on faisait auparavant par procuration ; des agences s’établissent aux lieux où auparavant elles n’auraient réalisé aucun profit; on fait venir des marchandises des maisons de gros éloignées, au lieu de les prendre aux maisons de détail voisines, et certains produits se consomment à des distances qui, autrefois, auraient été infranchissables pour eux. La rapidité et le bon marché des transports tend à spécialiser plus que jamais les industries des différents districts, à restreindre chaque manufacture à la fabrication des produits dans lesquels, par suite d’avantages locaux, on peut faire mieux ses affaires. La distribution économique égalise les prix et aussi, en moyenne, les abaisse; elle met les divers articles à la portée de ceux qui, auparavant, eussent été incapables de les acheter : par là, elle augmente leur bien-être, améliore leurs habitudes. En môme temps on voyage beaucoup. Des personnes font tous les ans des voyages en mer, qui n'auraient pu auparavant s’en permettre la dépense; elles visitent leurs amis éloignés; elles font des excursions et en retirent un profit pour la santé, l’élévation des sentiments et le développement de l’intelligence. Les lettres et les nouvelles arrivent plus vite à leur destination; de là de nouveaux changements, le pouls de la nation bat plus vite. Ce n’est pas tout, la littérature à bon marché dans les librairies de chemins de fer, les annonces dans les voitures, trouvent de nouveaux moyens de diffusion : l’une et l’autre facilitent de nouveaux progrès. Tous ces change-
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ments innombrables dont je ne donne qu'une liste sommaire sont les conséquences de rinvention de la locomotive. L^organisme social est devenu plus hétérogène par suite des professions nouvelles qui s’y sont établies^ et les nombreuses occupations antérieures sont devenues beaucoup plus spéciales; les pri.x ont changé partout; il n’est pas de marchand qui n’ait plus ou moins modifié sa manière de faire les affaires ; il n'est pas de personne qui n’ait subi quelque changement dans ses actions, ses pensées et ses émotions.
Un seul fait encore. Nous voyons maintenant plus claire* ment que jamais que plus la surface sur laquelle s’étend une influence devient hétérogène, plus le nombre et l’espèce des résultats sont multipliés par un facteur élevé. Chez les tribus primitives qui le connaissaient, le caoutchouc ne produisait que peu de changements; chez nous, il en a tant produit qu’il faudrait un volume pour les décrire. Le télégraphe électrique n’amènerait guère de changements au milieu de la population peu nombreuse et homogène qui habite une des lies Hébrides, si on l’y établissait, mais en Angleterre ses résultats sont innombrables.
Si l’espace le permettait, je poursuivrais cette synthèse dans ses rapports avec tous les produits les plus raffinés de la vie sociale. Je pourrais montrer que, dans les sciences, le progrès d’une division fait avancer les autres; je pourrais faire voir les progrès immenses que l’astronomie doit aux découvertes de l’optique, tandis que d’autres découvertes en optique ont donné naissance à l’anatomie microscopique, et grandement favorisé le développement de la physiologie ; je pourrais rappeler comment la chimie a accru indirectement notre connaissance de l’électricité, du magnétisme, de la biologie, de la géologie; comment l’électricité a réagi sur la chimie et le magnétisme, développé nos idées sur la lumière et la chaleur, et amené la découverte de diverses lois de l’action nerveuse. On pourrait démontrer que le môme principe se vérifie en littérature, dans les formes toujours plus nombreuses des publie*-
lions périodiques qui dérivent des premières gazettes et qui ont chacune agi et réagi sur d’autres formes de la littérature et les unes sur les autres; ou dans l’espèce de pression que le livre d’un auteur éminent exerce sur les livres composés plus tard. L’iufluence qu’une nouvelle école de peinture (comme celle des pré-raphaélites,) exerce sur les autres écoles, les signes qui portent à penser que toutes les formes d’art qui se rattachent à la peinture dérivent de la photographie; les résultats complexes des nouvelles doctrines critiques, doivent être chacune l’ohjet d’une attention spéciale parce qu’elles manifestent la même multiplication d’effets. Mais il n’est pas nécessaire d’imposer à la patience du lecteur une exposition détaillée des diverses branches de ces changements : ils deviennent si compliqués et si délicats qu’on ne peut les suivre qu’avec peine.
§ 162. Après les raisons que nous avons données à la fin du dernier chapitre, nous n’avons guère besoin d’en invoquer ici d'analogues. Cependant, pour la symétrie, il convient d’indiquer brièvement comment on peut déduire de la persistance de la force la multiplication des effets comme nous en avons déduit l’instabilité de l’homogène.
Les choses que nous appelons différentes sont celles qui réagissent en sens différent; et nous ne pouvons les connaître comme différentes que par les différences de leurs réactions. Quand nous distinguons tes corps, en disant que les uns sont rugueux et les autres lisses, nous voulons dire simplement que certaines forces musculaires semblables, dépensées au contact de ces corps, sont suivies de sensations dissemblables, de forces réagissantes dissemblables. Les objets que nous classons sous les dénominations de rouge, bleu, jaune, etc., sont des objets qui décomposent la lumière de façons extrêmement différentes; c’est-à-dire que nous connaissons les contrastes des couleurs comme des contrastes dans les changements produits sur une force incidente. Évidemment deux choses quelconques qui ne
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produisent pas des effets inégaux sur la conscience , soit parce que nous opposons nos propres forces inégalement, soit parce qu’elles impressionnent nos sens avec des forces inégalement modifiées de certaines forces externes, ne peuvent être distinguées par nous. Quand on dit que les diverses parties d’un tout doivent réagir différemment sur une force incidente uniforme, et par suite la réduire ù un groupe do forces multiformes, on dit au fond une banalité. Un pas de plus, et nous réduisons cette banalité à sa dernière expression.
Quand nous affirmons la dissemblance de deux objets d’après la dissemblance des effets qu’ils produisent sur la conscience, quelle est notre autorité, et que voulons-nous dire par dissemblance, au point de vue objectif? Notre autorité c’est la persistance de la force. Un changement d’une certaine espèce ou d’une certaine intensité a été opéré en nous par l’un des objets, et ne l’a pas été par l’autre. Ce changement, nous l'attribuons A une certaine force que l’un des objets a exercée, et que l’autre n’a pas exercée. Nous n’avons qu’une alternative, ou faire cela ou affirmer que le changement n’a pas d’antécédents, c’est-A-dire nier la persistance de la force. Cela rend plus manifeste que ce que nous regardons comme la dissemblance objective, c’est la présence dans l’un de ces objets de quelque force ou de quelque série de forces qui n’est pas présente dans l’autre, c’est quelque chose dans l’espèce, l’intensité, la direction des forces constituantes de l’un des objets, que les forces constituantes de l’autre ne reproduisent pas. Mais si les choses ou les parties de choses que nous appelons différentes sont celles dont les forces constituantes diffèrent en un ou en plusieurs points, que doit-ib arriver des forces semblables, ou d’une force uniforme qui tombent sur ces choses? Ces forces, ou ces parties d’une force uniforme doivent être modifiées différemment. La force qui est présente dans l’une de ces choses et qui ne l’est pas dans l’autre doit être un élément du conflit; elle doit produire une réaction équivalente; elle doit par lA affecter la réaction totale. Dire
le contraire, c’est dire que celte force différentielle ne produira aucun effet, ce qui revient à dire que la force n’est pas persistante.
Je n’ai pas besoin de développer davantage ce corollaire. Il en résulte évidemment qu’une force uniforme tombant sur un agrégat uniforme doit subir une dispersion; que tombant sur un agrégat composé de parties dissemblables, elle doit subir de chacune de ces parties une dispersion, aussi bien que des différenciations qualitatives; que plus ces parties sont dissemblables, plus les différenciations qualitatives doivent être marquées, que plus le nombre des parties sera grand, plus celui des différenciations le sera ; que les forces secondaires qui en résultent doivent subir des transformations nouvelles en opérant des transformations équivalentes sur les parties qui les modifient; et qu’il en doit Cire de même des forces qu’elles engendrent. Ainsi les deux conclusions qu’une partie de la cause de l’évolution se retrouve dans la multiplication des effets, et que cette multiplication s’accroît en progression géométrique à mesure que l’hétérogénéité augmente, n’ont pas seulement une origine inductive, mais elles peuvent se déduire du principe plus fondamental.