I.E CONNAISSABLE
§ 195. II nous reste encore à dire quelques mots sur lu purtie générale des doctrines que nous avons maintenant à développer. Avant de commencer à interpréter le détail des phénomènes de la vie, de l’esprit, et de la société par la matière, le mouvement et la force, le lecteur doit se rappeler quel sens il faut donner à ces interprétations.
Nous avons fréquemment répété que leur caractère était purement relatif; mais il est si facile de mal interpréter les choses, que, malgré l’évidence, bien des esprits seront déjà persuadés que les solutions que nous avons données et celles qui en découlent, sont essentiellement matérialistes. La plupart des hommes ayant entendu toujours accuser de matérialisme les personnes qui attribuaient les phénomènes les plus compliqués à des agents semblables à ceux qui produisent les plus simples, ont contracté de la répugnance pour ces modes d’interprétation. Alors même qu’ils sont avertis d’avance que les solutions en sont relatives, ils se ressentent toujours plus ou moins de ce sentiment qui est devenu pour eux une habitude, quand ils voient faire une application universelle de ces modes d’interprétation. Cet état d’esprit, toutefois, exprime moins le respect d’une Cause inconnue que le mépris des formes familières sous lesquelles la Cause inconnue se révèle à nous. Les hommes qui ne se sont pas élevés au-dessus de la conception vulgaire qui accole au mot Matière les épithètes méprisantes de grossière et de brute, peuvent s’effrayer en entendant proposer de réduire les phénomènes de la vie, de l’esprit et de la société, au niveau d'une chose à leurs yeux si ignoble. Mais quiconque songe que les manières d’étre, dont le vulgaire parle avec tant de mépris, sont pour l’homme de science d’autant plus meneilleuses dam leurs attributs qu’elles sont plus étudiées, et qu’elles sont absolument incompréhensibles dans leur nature, aussi absolument que la sensation, ou que le quelque chose doué de conscience qui la perçoit; quiconque, dis-je, reconnaît clairemeat cette vérité, comprendra que l’interprétation que nous proposons ne dégrade pas le supérieur, mais élève l’inférieur, il «
BÊSDMÊ ET CONCLUSION.
tardera pas de s'apercevoir que la controverse allumée entre les matérialistes et les spiritualistes est une pure guerre de mots, oîi les partis en lutte sont également absurdes, parce qu’ils croient chacun comprendre ce que nul homme ne peut comprendre; il reconnaîtra à quel point la crainte dont nous parlons est sans fondement Pleinement convaincu que, de quelques mots qu'il se serve, le mystère ultime doit toujours rester le même, il sera aussi porté à formuler tous les phénomènes avec les mots de Matière, de Mouvement et de Force qu’avec tous autres mots ; il ira plus loin même, et reconnaîtra que la doctrine qui retrouve la Cause inconnue dans tous les ordres de phénomènes, peut seule donner une base à une religion conséquente ou à une philosophie conséquente.
Bien qu’il soit impossible d’empêcher les fausses interprétations, surtout dans les questions qui excitent tant d'animosité, il est bon pourtant, pour s’en préserver autant que possible, de résumer succinctement la doctrine philosophico-religieuse qui règne dans les pages précédentes. Nous avons montré à satiété et en tout sens que les vérités les plus hautes que nous puissions atteindre ne sont que des formules des lois les plus compréhensives de l’expérience que nous avons des relations de Matière, de Mouvement et de Force; et que la Matière, le Mouvement, la Force, ne sont que des symboles de la réalité inconnue. Un pouvoir dont la nature reste pour toujours inconcevable, et auquel on ne peut imaginer de limite dans le temps ou l’espace, produit en nous certains effets. Ces effets ont des ressemblances d’espèce, ce qui nous permet de les classer sous les noms de Matière, Mouvement, Force; entre ces effets il y a une certaine ressemblance de connexion, ce qui nous permet de leur assigner des lois d’une haute certitude. L’analyse réduit ces diverses espèces d’ell'ets à une seule espèce d’eflet, et ces diverses espèces de lois à une seule espèce de loi. Le couronnement de la science est l’interprétation de tous les ordres de phénomènes comme manifestations différemment conditionnées de cette espèce d’effet, sous les modes difl'éremnient con-
LE œNNAISSABLB.
(litionnés de cette espèce de loi. Mais, après cela, la science n’i encore fait que systématiser rexpérience; elle n'en a pas étendu les limites. Nous ne pouvons pas plus qu’auparavant dire si les lois sont aussi absolument nécessaires qu’elles sont devenues pour notre pensée relativement nécessaires. Tout ce qui nous est possible, c’est d’interpréter le procès des choses comme il se présente à notre conscience bornée; mais nous sommes incapables d’en concevoir et encore moins d’en connaître le procès réel. On se rappellera aussi que si la connexion entre l’ordre phénoménal et l’ordre ontologique est à jamais impénétrable, la connexion entre les formes conditionnées et la forme inconditionnée de l’étre est à jamais inscrutable. L'interprétation de tous les phénomènes en fonction de Matière, de Mouvement, de Force, n'est rien de plus que la réduction de nos idées symboliques complexes à des symboles plus simples, et, lorsque l’équation a été réduite à sa plus simple expression, les symboles n’en sont pas moins des symboles. Par snile, les raisonnements qu’on peut suivre dans les pages précédentes ne fournissent aucun appui h aucune des hypothèses rivales sur la nature ultime des choses. Us n’impliquent pas plus le matérialisme que le spiritualisme, et pas plus le spiritualisme que le matérialisme. Tout argument qui semble militer en faveur d’une de ces hypothèses est aussitôt neutralisé par un argument de même valeur en faveur de l’autre. Le matérialiste, voyant que par une déduction nécessaire de la loi de corrélation, ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique, et par conséquent en équivalents de toutes les autres forces manifestées par la matière, peut croire démontrée la matérialité des phénomènes de conscience. Mais le spiritualiste, parlant de la même donnée, peut soutenir avec la môme autorité que si les forces déployées par la matière ne sont connaissables que sous la forme de ces mêmes équivalents de conscience qu’elles produisent, il faut en conclure que ces forces, quand elles existent hors de la conscience, sont de la même
RÊSDMÊ ET CONCLDSION.
nature que lorsqu’elles existent dans la conscience; et qu’ainsi SC justifie la conception spiritualiste, d’après laquelle le monde extérieur consiste en quelque chose d’essentiellement identique avec ce que nous appelons l’esprit. Évidemment, le principe de la corrélation et de l’équivalence des forces du monde intérieur et du monde extérieur peut servir à les assimiler les unes aux autres, selon que nous partons de l’une ou de l’autre. Mais ceux qui comprennent bien la doctrine de cet ouvrage verront qu’aucun de ces deux termes ne doit être pris comme fondement. Bien que la relation du sujet et de l’objet nous oblige à ces conceptions antithétiques de l’Esprit et de la .Matière, l’une est tout autant que l’autre le signe de la Réalité inconnue et qui les supporte l’une l’autre.