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CHAPITRE XXIV

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

§ 184. En terminant un ouvrage comme celui-ci, il est nécessaire, plus encore que pour tout autre, de considérer dans son ensemble le sujet dont les chapitres précédents nous ont montré successivement les parties. Une connaissance cohérente doit faire quelque chose de plus que poser des relations ; nous n’avons pas tout fait quand nous avons vu comment chaque groupe secondaire de principes vient remplir sa place dans un groupe principal, et comment les groupes principaux se coordonnent. Nous devons nous reculer un peu et nous placer à une distance où l’architecture de l’œuvre nous apparaisse dans son entier, où les détails s’effacent, et d’où nous puissions en étudier le caractère général.

Ce chapitre sera quelque chose de plus qu’une récapitulation, quelque chose de plus qu’un nouvel exposé systématique. Nous verrons que les principes que nous avons atteints manifestent dans leur ensemble, sous certains aspects, un principe que nous n’avons pas encore reconnu.

Il y a aussi une raison spéciale de remarquer comment les diverses divisions et subdivisions du sujet se prêtent un appui mutuel, je veux dire que la théorie générale y trouve une contirmation définitive. La réduction des généralisations, qui ont été poussées à une intégration complète, nous oflre un nouvel exemple de l’opération de l’évolution et donne une force nouvelle au système général de nos conclusions.

SPESCER. S 1

LE CONNAISSABLE

§ 185. Nous voilà revenus, par un retour imprévu, mais trèssignificatif, au principe d’où nous sommes partis, et d'on commencera notre nouvelle étude. En effet, cette forme intégrée de la connaissance est la forme que nous déclarons la plus élevée, la doctrine de l’évolution mise à part.

Quand nous avons recherché ce qui fait la philosophie, quand nous avons comparé les diverses notions que s’en font les hommes, en éliminant les éléments par lesquels elles différent, nous avons pu voir à quel point elles s’accordent; nous avons trouvé dans toutes l’implication tacite que la philosophie est une connaissance complètement unifiée. En dehors de chaque système de connaissance unifiée, en dehors des méthodes qu’on propose pour effectuer cette unification, noos avons vu partout la croyance qne cette unification est possible, et que la fin de la philosophie en est l’accomplissement.

Cette conclusion admise, nous avons examiné les données qui doivent servir de point de départ à la philosophie. On ne peut établir des propositions fondamentales, c’est-à-dire des propositions qui ne soient pas des conséquences logiques de propositions plus générales, qu’en montrant qu’une fois admises, tous les résultats obtenus s’accordent; en attendant qu’elles soient établies, nous prévenons que nous les supposons, nous admettons pour données ces éléments organisés de notre intelligence, sans lesquels les opérations mentales impliquées par la philosophie ne pourraient s’effectuer.

Ces données spécifiées, nous passons à certains principes fondamentaux : « l’indestructibilité de la matière, la conti-

nuité du mouvement, et la persistance de la force; » celui-ci est un principe dernier, les autres en sont des corollaires. Après avoir vu que nos expériences de Matière et de Mouvement peuvent se résoudre en expériences de Force, nous voyons que les principes de l’invariabilité de la quantité de Matière et de Mouvement sont impliqués dans le principe de l’invariabilité de la quantité de Force. Nous découvrons que

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c’est en se rattachant déductivement à ce dernier principe que tous les autres se démontrent.

Le premier des principes qui s’est présenté à nous, et qui a reçn celte conflrntation, a été c la persistance des relations entre les forces». C’est ce qu’on appelle d’ordinaire l’nniformité de Loi; nous avons trouvé que c’était un corollaire nécessaire du fait que la Force ne peut sortir de rien, ni se réduire à rien.

Nous avons ensuite tiré une autre déduction. Nous avons vu que les forces qui semblent perdues sont transformées en leurs équivalents d’autres forces, ou, réciproquement, que les forces qui commencent à se manifester, ont pour condition la disparition de forces équivalentes qui existaient auparavant. Nous trouvons des exemples de ces principes dans les mouvements des corps célestes, dans les changements qui s’opèrent à la surface de la Terre, et dans toutes les actions organiques et super-organiques.

Il en a été de njême de la loi que toute chose se meut sur la ligne de la moindre résistance, ou sur la ligne de la plus grande traction, ou sur la ligne de ces deux forces. Nous avons montré qu’il en est ainsi, et que, la persistance de la force étant donnée, il en doit être ainsi des mouvements de tous les ordres, depuis ceux des étoiles jusqu’à ceux des décharges nerveuses et des courants commerciaux.

De même aussi du « rhythme du mouvement ». Tous les mouvements alternent, ceux des planètes dans leurs orbites comme ceux des molécules de l’éther dans leurs ondulations, ceux de la cadence du discours comme ceux de la hausse et de la baisse des prix ; et, comme précédemment, il est devenu manifeste que la force étani persistante, le retour perpétuel du mouvement dans les limites qui le bornent est inévitable.

§ 186. Ces principes étant vrais de tous les êtres, nous avons reconnu qu’ils avaient le caractère requis pour constituer ce que nous appelons Philosophie; mais, en les considérant, nous

LE CONNAISSABLE

avons vu qu’ils ne forment pas une philosophie, et qu’une philosophie ne peut 6tre constituée par un nombre quelconque de principes connus isolément. Chacun de ces principes eiprime la loi générale d’un facteur qui, suivant notre expérience habituelle, produit les phénomènes, ou, tout au plus, il exprime la loi de coopération de deux de ces facteurs. Mais savoir les éléments d’une opération, c’est savoir comment ces éléments se combinent pour l’elfectuer. La seule chose qui puisse unifier la connaissance, ce doit être la loi de coopération de tous ces facteurs, une loi qui exprime à la fois les antécédents complexes et les conséquents complexes que présente un phénomène considéré dans sa totalité.

Nous avons tiré une autre conclusion, c’est que la Philosophie, comme nous la comprenons, ne doit pas se contenter d’uniCer des phénomènes concrets séparés, ni des classes séparées de phénomènes concrets, elle doit unifier tous les phénomènes concrets. Si la loi de l’opération de chaque facteur est vraie dans tout le Cosmos, il faut aussi que la loi de leur coopération le soit. Par suite, l’unification suprême que recherche la Philosophie doit consister à comprendre le Cosmos comme se conformant à cette loi de coopération.

Puis, descendant de cette proposition abstraite à une proposition concrète, nous avons vu que la loi cherchée était celle de la redistribution continue de matière et de mouvement. Les changements qui s’opèrent partout, depuis ceux qui altèrent lentement la structure de notre système stellaire, jusqu’à ceux qui constituent une décomposition chimique, sont des changements dans les positions relatives de parties constituantes, et impliquent nécessairement partout qu’à côté d’un arrangement nouveau de la matière il y a un arrangement nouveau du mouvement. Par suite, nous pouvons être assurés, à priort, qu’il doit y avoir une loi de redistribution concomitante de matière et de mouvement, qui est vraie pour tous les changements, et qui, en les unifiant tous, doit-être la base de la Philosophie.

RÉSCMÉ ET CONCLDSION;

En commençant la recherche de cette loi universelle de redistribution, nous avons considéré à un autre point de vue le problème de la philosophie, et nous avons vu que la solution n’en pouvait être autre que celle que nous avions indiquée. Nous avons fait voir que la Philosophie reste de son’ propre aven convaincue d’insuffisance, si elle ne formule pas toute la série des changements traversés par un être dans son passage de l’état imperceptible à l’état perceptible, et dans son retour de celui-ci à celui-là. Si les explications de la Philosophie commencent avec des êtres qui ont déjà des formes concrètes, ou si elles laissent en dehors des êtres qui en ont encore, il faut nécessairement que ces êtres aient eu une histoire antérieure ou qu’ils doivent en avoir une à l’avenir, ou qu’ils en aient eu une avant et doivent en avoir une après, c’est-à-dire une histoire passée ou future dont on ne rend nul compte. Gomme ces histoires d’avant et d’après sont des sujets de connaissance possible, une philosophie qui n’en dit rien n’accomplit pas l’unification voulue. D’ofi nous concluons que la formule cherchée, également applicable à des existences prises isolément et dans leur totalité, doit être applicable à l’histoire entière de ces existences et à l’histoire entière de toutes.

Ces considérations nous ont conduit en vue de la formule. En effet, si elle doit comprendre toute la marche de l’imperceptible au perceptible et du perceptible à l’imperceptible; si elle doit aussi comprendre la redistribution continuelle de matière et de mouvement ; il est évident qu’elle ne peut être autre qu’une formule qui définit les opérations opposées de concentration et de diffusion en fonction de matière et de mouvement. S’il en est ainsi, il faut que cette formule exprime le principe que la concentration de matière implique la dissipation de mouvement, et que, réciproquement, l’absorption de mouvement implique la diffusion de matière.

Telle est, en fait, la loi du cycle entier des changements traversés par toute existence; perte de mouvement et intégration consécutive, suivie à la fin d’un gain de mouvement et

LE CONNAISSABU.

d’une désintégration consécutive. Nous avons vu que non-seulement elle s’applique à l’histoire entière de chaque existence, mais qu’elle s’étend aussi à tous les détails de l’hisloire. Les deux opérations marchent sans cesse; mais il y a toujours un résultat différentiel en faveur de l’une ou de l’autre. Tout changement, même lorsqu’il n’esl qu’une transposition de parties, avance inévitablement l’iine ou l’autre de ces opérations.

Les mots A'évnlution et de dissolution, noms des transformations opposées, les définissent bien dans leurs caractères les plus généraux, mais incomplètement quant au reste; ou plutôt, si la définition de la dissolution est suffisante, celle de révolution est extrêmement insuffisante. L’évoluüon est toujours une intégration de matière et une dissipation de mouvement ; mais dans la plupart des cas elle est plus encore. La redistribution primaire de matière et de mouvement est ordinairement accompagnée de redistributions secondaires.

Nous avons distingué les diverses espèces d’évolutions qui s’opèrent d’après cette formule, en simples et en composées, puis nous avons considéré les conditions qui président à l’accomplissement des redistributions secondaires qui constituent l’évolution composée. Nous avons trouvé qu’un agrégat en concentration qui perd rapidement son mouvement latent, ou qui s’intégre rapidement, ne manifeste que l’évolution simple; mais nous avons vu aussi qu’en raison de son étendue, ou de la constitution particulière de ses éléments, la dissipation de son • mouvement rencontre des obstacles, et qu’en subissant la redistribution primaire qui aboutit à l’intégration, il subit de plus les redistributions secondaires qui produisent plus ou moins de complexité.

§ 187. De cette conception de l’évolution et de la dissolution qui forment par leur ensemble Thistoire entière des choses, et de la conception qui divise l’évolution en simple et en composée, nous sommes arrivé à considérer la loi d’évolution comme commune à tous les ordres d’existences, en général et en détail.

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RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Nous avons suivi l’intégration de la matière et la dissipation concomitante de la force, non-seulement dans chaque tout, mais dans les parties dont chaque tout se compose. L’ensemble du système solaire, aussi bien que chaque planète et chaque satellite, a été et est encore un exemple de concentration progressive. Dans chaque organisme, l’incorporation générale de matériaux dispersés qui cause la croissance, s’accompagne d’incorporations locales qui forment les organes, 'foute société nous montre l’opération agrégative, par le phénomène de l’accroissement de sa population, et en même temps elle nous la montre aussi par la formation de masses denses sur divers points de la surface qu’elle occupe. Dans tous les cas, à côté de ces intégrations directes, il s’opère des intégi’ations indirectes par lesquelles les parties contractent une dépendance mutuelle.

De celte redistribution primaire, nous passons aux redistributions secondaires, et nous recherchons comment la formation des parties s’est faite en même temps que la formation du tout. Nous avons vu qu’il y a habituellement un mouvement de l’homogénéité à l’hétérogénéité en même temps que le mouvement de la dilfusion k la concentration. En même temps que la matière du système solaire a pris une forme plus dense, la variété s’y est substituée à l’unité que présentait la distribution de ses éléments. La solidification de la terre s’est accompagnée d’un progrès marchant d’une uniformité relative à une raultiformité extrême. Toute plaqie, tout animal, qui de simple germe devient un être d’un volume relativement grand, va de la simplicité à la complexité. L’accroissement d’une société par le nombre de ses membres et la cohésion qui les unit, a pour accompagnement une hétérogénéité croissante dans son organisation politique et industrielle. Il en est de môme de tous les produits superorganiques, le langage, la science, l’art et la littérature.

Mais nous avons vu (|ue les redistributions secondaires, ne sont pas complètement exprimées par celte formule. Eu même

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LE CONNAISSABLE

temps que les parties qui composent chaque tout deviennent plus dissemblables les unes aux autres, elles deviennent de plus en plus tranchées. Le résultat des redislributions secondaires est donc de changer une homogénéité vague en une hétérogénéité nette. Nous retrouvons ce trait nouveau dans l’évolution des agrégats de tous les ordres. Toutefois en poussant plus loin l’examen, nous avons vu que la distinction croissante qui s’établit en même temps que l’hétérogénéité s’accroît, n’est pas un trait indépendant, mais qu’elle résulte de l’intégration qui progresse à la fois dans chacune des parties en voie de différenciation, et dans le tout qu’elles composent.

En outre, nous avons indiqué que dans toutes les évolutions, inorganiques, organiques et superorganiques, ce changement dans l’arrangement de la matière est accompagné d'un changement parallèle dans l’arrangement du mouvement : tout accroissement dans la complexité de structure impliquant un accroissement correspondant dans la complexité fonctionnelle. On a montré qu’à côté de l’intégration des molécules en masses, il se produit une intégration de mouvement moléculaire en mouvement de masses ; et que toutes les fois qu’il y a de la variété dans la grosseur et la forme des agrégats et leurs rapports avec les forces du dehors, il y a de la variété dans leurs mouvements.

La transformation que nous avons considérée sous divers aspects, n’étant en elle-môme qu’une seule transformation, noas avons senti la nécessité d'unir ces aspects séparés en une seule conception, de regarder les redistributions primaires et secondaires comme opérant simultanément leurs effets divers. Partout le changement d’une simplicité confuse en une complexité distincte, dans la double distribution de la matière et du mouvement, est un phénomène de la consolidation de la matière et de la perte de son mouvement. Par suite, la redistribution de la matière et du mouvement qu’elle retient, va d'un arrangement diffus, uniforme et indéterminé, à un arrangement concentré, multiforme et déterminé.

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RÉSUMÉ ET CONCLUSION. 585

§ 188. Nous voici arrivés à l’une des additions que l'on peut faire à notre thèse en la résumant. Voici l’occasion d’observer dans les inductions précédentes un degré d’unité supérieur à ceux que nous avons observés en les faisant.

Nous avons jusqu’ici considéré la loi d’évolution comme complètement vraie de tous les ordres d’existences pris à part comme ordres distincts. Mais sous cette forme, l’induction manque de l’universalité qu’elle acquiert quand nous considérons les divers ordres d’existences comme formant par leur ensemble un tout naturel. Quand nous divisons l’évolution en astronomi(|ue, géologique, biologique, psychologique, sociologique, etc., on peut jusqu’à un certain point croire que l’extension de la même loi de métamorphose à toutes les divisions de révolution est une pure coïncidence. Mais quand nous reconnaissons dans ces divisions des groupes artificiels, arrangés en vue de faciliter l’acquisition de la connaissance, quand nous regardons les différentes existences avec lesquelles elles ont chacune affaire comme parties intégrantes du Cosmos; nous voyons du môme coup qu’elles ne sont pas des parties séparées de l’évolution, unies par la possession de certains caractères communs, mais une évolution qui s’opère partout de la môme manière. Nous avons itérativement remarqué qu’en même temps qu’un tout se développe, il se fait toujours une évolution des parties qui le composent; mais nous n’avons pas observé que cette loi est également vraie de la totalité des choses, en tant que composée de parties depuis la plus grande jusqu’à la plus petite. Nous savons que tandis qu’un agrégat physique cohérent comme le corps humain s’accroît en volume et prend sa forme générale, chacun des organes qui le composent fait de môme ; que tandis que chaque organe grandit et devient différent des autres, il se fait une différenciation et une intégration des tissus et des vaisseaux qui le composent; et que môme les éléments de ces tissus composants s’accroissent séparément et prennent des structures plus distinctement hétérogènes. Mais nous n’avons pas assez remarqué que, en

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U CONH&ISS&BLB.

partant du corps humain considéré comme une particule, et en s’élevant aux parties plus grandes, on voit se manifester également la simultanéité de transformation: que tandis que chaque individu se développe, la société dont il est une unité insignifiante se développe aussi; que, tandis que l’agrégatmasse qui forme une société devient plus distinctement hétérogène, la Terre, dont celte société est une partie inappréciable, le devient aussi ; que tandis que la Terre dont le volume n’est que la millionième partie du système solaire, progresse vers une structure concentrée et complexe, le système solaire progresse de la même manière, et que même ses transformations ne sont pas autres que celles d’une partie à peine appréciable de notre système sidéral, lequel a traversé en même temps des changements analogues.

Ainsi comprise, l’évolution n’est pas seulement une en principe, elle est une en fait. Il n’y a pas plusieurs métamorphoses qui s’opèrent de même manière, il y a une seule métamorphose qui s’avance universellement partout où la métamorphose contraire n’a pas commencé. En un lieu, quel qu'il soit, grand ou petit, n’importe où dans l’espace, où la matière acquiert une individualité appréciable, ou quelque chose qui la distingue d’une autre matière, il y a là une évolution, ou plutôt l’acquisition de cette individualité appréciable est le commencement de l’évolution. Ceci est vrai universellement, indépendamment du volume de l’agrégal, indépendamment de son inclusion dans d’autres agrégats, et indépendamment des évolutions plus étendues où la sienne est comprise.

§ 189. Après avoir tiré ces inductions, nous voyons que si, prises ensemble, elles établissent la loi d’évolution, elles ne constituent pas, tant qu’elles restent des inductions,, des parties cohérentes de tout ce qu’on appelle, à bon droit, la Philosophie. Le passage de ces inductions de la ressemblance à l’identité ne suffit même pas à produire l’unité cherchée. En effet, ainsi que nous l’avons fait voir en son temps, pour unifier

RÉSOMt ET CONCLUSION.

avec les autres principes les principes obtenus par induction, il faut les déduire de la persistance de la force. Nous avons fait un pas de plus, et nous avons démontré pourquoi, la force étant persistante, la transformation que nous offre l'évolution en résulte nécessairement.

La première conclusion obtenue a été qu’un agrégat homogène doit inévitablement perdre son homogénéité pur l'exposition inégale de ses parties aux forces incidentes. Nous avons indiqué que la production des diversités de structure par diverses forces et par des forces agissant dans diverses conditions, se vérifie dans l’évolution astronomique, et qu’on aperçoit une relation analogue de cause et d’elTct dans les modifications grandes et petites que subit notre globe. Les premiers changements des germes organiques ont fourni une nouvelle preuve que la dissemblance des structures suit la dissemblance des relations avec les forces ambiantes, preuve fortifiée par la tendance des membres de chaque espèce à diverger pour former des variétés, quand ils sont exposés à des conditions différentes. Nous avons trouvé que les contrastes politiques et industriels qui se produisent entre les parties des sociétés, sont des exemples du même principe. L’instabilité de l’bomogéne, partout manifestée, se vérifie aussi, nous l’avons vu, dans chacune des parties appréciables d’un tout uniforme, et de la sorte le moins hétérogène tend continuellement à devenir le plus hétérogène.

Un pas de plus nous a fait découvrir une cause secondaire de multiformité croissante. Toute partie différenciée n’est pas seulement un centre de différenciations nouvelles, c’est encore une source de différenciations nouvelles, puisque, en devenant de plus en plus dissemblable aux autres parties, elle devient un centre de réactions dissemblables sur les forces incidentes, et qu’en ajoulant à lu diversité des forces à l'œuvre, elle ajoute à la diversité des faits produits. Nous avons pu suivre cette multiplication d'effets dans toute la nature, dans les actions et les réactions qui s’accomplissent dans le système solaire, dans

LE CONNAISSABLE

les complications géologiques qui ne s'arrêtent jamais, dans les symptômes compliqués que produisent chez les êtres vi- Tants les influences perturbatrices, dans les nombreuses idées et les nombreux sentiments engendrés par des impressions uniques, et dans les résultats ramifiés à l’infini que chaque force nouvelle produit dans une société. A cela, nous avons ajouté le corollaire, confirmé par des faits nombreux, que la multiplication des effets avance en progression géométrique à mesure qu’avance l’hétérogénéité.

Pour interpréter complètement les changements de structure qui constituent l’évolution, il restait à assigner une raison à la démarcation incessamment croissante de parties qui accompagne la production de différences entre les parties. Nous avons découvert que cette raison est la ségrégation des unités mêlées, sous l’action de forces capables de les mettre en mouvemonl. Nous avons vu que, lorsque des forces incidentes dissemblables ont rendu les parties d’un agrégat dissemblables par la nature de leurs unités composantes, il se fait nécessairement une tendance à la séparation des unités dissemblables et au groupement de ces unités avec leurs semblables. Cette cause des intégrations locales qui accompagnent les différenciations locales est manifestée aussi par toutes les espèces d’évolution, par la formation des corps célestes, par le dépôt de la croûte terrestre, par les modifications organiques, par l’établissement des distinctions mentales, par la genèse des divisions sociales.

Enfin, à la question de savoir si ces opérations ont une limite, nous avons trouvé une réponse : elles doivent aboutir à l’équilibre. La division et la subdivision continuelle des forces, qui change l’uniforme en multiforme et le multiforme en un multiforme plus varié, est une opération par laquelle les forces sont perpétuellement dissipées, et la dissipation des forces, continuant aussi longtemps qu’il reste des forces non balancées par des forces opposées, doit aboutir au repos. Nous avons vu que, lorsque divers mouvements marchent ensemble, ainsi que des agrégats de divers ordres nous en offrent des

RÊSCUË ET CONCLUStON. 5^9

exemples, par suite de la dispersion des mouvements les plus faibles et les moins contrariés, des équilibres mobiles de différentes espèces s’établissent, étapes échelonnées sur la route de l’équilibre cx)mplet. Une étude subséquente nous a montré que, par la même raison, ces équilibres mobiles possèdent certain pouvoir de conservation qui se manifeste dans la neutralisation des perturbations et l’ajustement à des conditions nouvelles. Ce principe général d’équilibre, de même que les autres principes généraux, a été suivi dans toutes les formes de révolution, astronomique, géologique, mentale et sociale. Enfin nous avons conclu que l’avant-dernière étape de l’établissement de l'équilibre, où doivent trouver leur réalisation la plus extrême multiformilé et l’équilibre mobile le plus complexe, ;doit comprendre l’état de l’humanité le plus élevé qui se puisse concevoir.

Mais le fait qu’il nous importe le plus de nous rappeler, c’est que chacune de ces lois de redistribution de matière et de mouvement est une loi dérivée, déductible de la loi fondamentale.

La persistance de la force étant donnée, il s’ensuit, comme conclusion inévitable, l’instabilité de l’homogène et la multiplication des effets; la. ségrégation et l’équilibre en sont aussi des corollaires. En découvrant que les opérations de changement formulés sous ces titres sont autant d’aspects différents d’une transformation, déterminés par une nécessité ultime, nous arrivons à une unification complète de ces aspects, à une synthèse où l’évolution, en général et en détail, devient un corollaire de cette loi que la preuve n’atteint pas. De plus, en s’unifiant ainsi les unes avec les autres, les vérités complexes de révolution s’unifient spontanément avec ces vérités plus simples qui dérivent du même principe, l’équivalence des forces . transformées, le mouvement de toute masse ou de toute molécule sur une ligne où elle rencontre le moins de résistance, et la limitation de son mouvement par le rhythme. Celte unification nouvelle nous amène à concevoir le réseau entier de changements présentés par tout phénomène concret, et par l’agrégat

LB COHNAISSABUL

des phénomènes concrets, comme une manifestation d'un fait fondamental, d’un fait que nous avons trouvé toujours le même dans le changement total et dans tous les changements pris à part qui le composent.

§ 190. En finissant nons avons suivi dans tonte U nature ce procédé de dissolution qui forme le complément de l’évolution, et qui inévitablement, à un moment ou à un autre, défait ce que l’évolution a fait.

En suivant rapidement l'arrêt de l’év-'olution dans tes agrégats qui sont instables et en le suivant à ces échéances, souvent retardées longtemps, mais qui arrivent à la fin pour les agrégats qui nous entourent, nous avons vu que, même pour l’agrégat immense dont ils sont tous partis, pour la terre elle-même, considérée comme un tout, la dissolution doit avoir son tour. Bien plus, il y a lieu de croire que les masses les plus vaates, dispersées à travers l’espace et séparées par des intervatles qui ne se peuvent mesurer, subiront le même sort à des époques que nulle imagination finie ne peut calculer, et que l’évolution universelle sera suivie par une dissolution. universelle. Cette conclusion, comme toutes les précédentes, est un corollaire de la loi de persistance de la force. On peut ajouter qu'eu unifiant ainsi les phénomènes de dissolution avec ceux d’évolution, considérés comme des manifestations de la même loi ultime, dans des conditions opposées, nous unifions les phénomènes présentés par l’univers existant avec les phénomènes analogues qui les ont précédés et qui les suivront, distant du moins qu’une telle unification est possible à nos intelligences limitées. Car s’il y a, et nous avons des raisons de le croire, une alternative d’évolution et de dissolution dans la totalité des choses, si, comme nous sommes obligés de conclure de la persistance de la Force, l’arrivée h l’une des limites de ce rhythnie immense introduit les conditions* au milieu desquelles un mouvement en sens contraire commence; si nous sommes ainsi conduits à concevoir une série d’évolutions

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HÈSUMÈ ET CORCLOSION. 591

remplissant un passé sans limite et une série d’évolutions remplissant un avenir sans limite, nous ne pouvons plus attribuer à la création visible un commencement et une fin définis, ou la croire isolée. Elle s’unifie avec toute existence avant ou après, et la Force que l’univers manifeste rentre dans la même catégorie que l’Espace et le Temps, elle n’admet pas de limite dans la pensée.

§ 191. Nous voilà arrivés à une conclusion identique à celle de la première partie, où, sans nous enfoncer dans une étude comme la précédente, nous avons traité de la relation entre le Connaissable et l'inconnaissable.

Nous y avons vu, par l’analyse de nos idées religieuses et scientifiques que, si la connaissance de la cause qui produit des efl'ets sur notre conscience est impossible, l’existence d’une cause de ces effets est une donnée de la conscience. Nous avons vu que la croyance en un pouvoir dont on ne peut concevoir les limites dans le temps ni dans l’espace, est l’élément fondamental de la religion, élément qui survit à tous les changements de forme qu’elle peut subir. Nous avons vu que toutes les philosophies reconnaissent tacitement ou ouvertement ce même principe dernier : que, tandis que le Relativiste répudie avec raison les assertions définies de l’Absolutiste touchant l’existence que n’atteint pas la perception, il est, en définitive, contraint de s’unir à lui pour affirmer l’existence que n’atteint pas la perception. Cette conscience invincible, où la Religion et la Philosophie donnent la main au sens commun, est aussi, nous l’avons démontré, celle qui sert de base à la Science. Nous avons vu que la science subjective ne peut rendre aucun compte des modes conditionnés d’existence qui constituent la conscience, sans supposer l’existence d'un être inconditionné. Nous avons vu encore que la science objective ne peut pas expliquer ce que nous appelons le monde extérieur sans regarder ses changements de forme comme des manifestations de quelque ebose qui demeure constant sous tontes les formes.

LE CONNAISSABLE

C’est encore à ce postulat que nous ramène la synthèse que nous venons d’édifier. La reconnaissance d’une force persistante, qui varie toujours ses manifestations, mais qui conserve la même quantité dans le passé comme dans l’avenir, nous permet seule d’interpréter chaque fait concret, et, en définitive, nous sert à unifier toutes les interprétations concrètes. Ce n’est pas que cette coïncidence ajoute rien à la force de l’argument dans sa construction logique. Notre .synthèse a marché en admettant à chaque pas la vérité de ce principe dernier ; on ne peut donc pas y voir un produit de la synthèse. Néanmoins, la coïncidence nous fournit une vérification. En etfel, quand nous examinions les données de la philosophie, nous avons déclaré que nous ne pouvions avancer d’un pas sans faire une hypothèse; qu’il fallait se résigner à les accepter provisoirement jusqu’à ce qu’elles fussent démontrées par leur concordance avec tous les résultats obtenus. Nous voyons ici que cette concordance est parfaite et qu’elle s’étend à tout, qu’elle se retrouve partout dans tout ce corps organisé d’aperceplions «léûnies de relations que nous appelons la Connaissance, et qu’elle harmonise avec la connaissance cette apcrception indéfinie d’une existence supérieure aux relations, laquelle constitue l’essence de la Religion.

§ 192. C’est vers un résultat de cet ordre que la science, la métaphysique et la théologie ont marché et marchent encore. La fusion des conceptions polythéistes en la conception monothéiste, et la réduction de la conception monothéiste à une forme de plus en plus générale, où la personnalité et la providence disparaissent dans l’immanence universelle, sont les manifestations de ce progrès. Il se manifeste encore dans la décadence des théories sur les « essences», les « potentialités», les « qualités occultes», et dans l’abandon des doctrines telles que les « Idées de Platon », « l’Harmonie préétablie » et autres semblables, et dans la tendance à identifier l’Être qui est présent en nous dans la conscience avec l’Être qui est con-

RÉSUMÉ ET CONCLUSION. 5D3

ditioDiié autrement au dehors de la conscience. Ce progrès est encore plus évident dans les conquêtes de la Science. Depuis le commencement, la Science a groupé des faits isolés sous des lois, réuni des lois spéciales en des lois générales, et s’est élevée de lois en lois à des généralités toujours plus hautes, jusqu’à ce que la conception de lois universelles soit aujourd’hui devenue vulgaire.

Puisque l’unification est la caractéristique du développement de toutes les formes de la pensée, et qu’on a le droit de conclure à la réalisation définitive de l’unité, nous trouvons en faveur de notre conclusion un nouvel appui. En effet, à moins d’admettre une unité autre et supérieure, celle que nous avons obtenue doit être le but vers lequel tend le développement de la pensée, et l’on ne peut guère supposer qu’il y en ait une autre, et une qui soit supérieure. Après avoir groupé en inductions les changements que manifestent les divers ordres d’existence, après avoir fondu ces inductions dans une induction unique, après l’avoir interprétée déductivement, après avoir vu que le principe d’où elle est déduite est un principe que la preuve n’atteint pas, il semble, pour dire le moins, trèsimprobable que l’on puisse arriver par une voie essentiellement différente à unifier ce procès total des choses que la Philosophie a pour tâche d’expliquer. Il n’est pas aisé de concevoir que les vérifications précédentes ne soient qu’un amas d’illusions, ou qu’une doctrine rivale puisse en offrir un plus grand nombre.

Qu’on n’aille pas supposer que nous demandions pour les diverses propositions secondaires, que nous avons présentées dans le cours du sujet, une crédibilité du même degré. Ce serait si absurde, qu’il ne semble pas utile de le réfuter. La vérité de la doctrine dans son ensemble, n’est nullement affectée par les erreurs de détails qui se mêlent à l’exposition. Si l’on peut montrer que la Persistance de la Force n’est pas une donnée de la conscience, ou si l’on peut prouver que les diverses lois dynamiques ci-dessus spécifiées n’en sont des «PBKCja. 38

LE œNHAlSSABLE.

corollaires, ou encore si l’on peut nous faire voir que, ces loi> données, la redistribution de matière et de mouvement ne se fait pas comme nous l’avons dit, alors nous en convenons, il sera prouvé que la théorie de l’évolution n’a pas la certitude supérieure que nous revendiquons pour elle. Mais à moins de cola, rien n’est capable d’ébranler les conclusions générales auxquelles nous sommes arrivés.

§ 193. Si ces conclusions sont acceptées, si l’on reconnaît que les phénomènes qui s’accomplissent partout sont des parties de l’opération générale d’évolution, sauf quand ils font partie de l’opération inverse de dissolution, nous pouvons induire que tous les phénomènes ne reçoivent leur interprétation complète que lorsqu’ils ont pris leur place dans la série de ces opérations. D’où il suit que la limite vers laquelle tend la connaissance doit être atteinte quand les formules de ces opérations sont capables de donner une interprétation spécifique de tout phénomène dans son intégrité, aussi bien que des phénomènes en général.

La connaissance partiellement unifiée que nous appelons science, ne renferme pas encore une formule capable de donner une pareille interprétation totale. Ou bien, comme dans les science.s les plus complexes, le progrès est presque exclusivement inductif; ou bien, comme dans les plus simples, les déductions portent sur les phénomènes composants; et l’on se doute à peine à présent que la tâche déflnitivc consiste à interpréter déductivement l’état de composition des phénomènes. Les sciences abstraites qui traitent des formes sous lesquelles les phénomènes se présentent, et les sciences abslraites-coucrètes qui s’occupent des facteurs par le concours desquels les phénomènes se produisent, sont, au point de vue philosophique, au service des sciences concrètes qui s’occupent des phénomènes produits comme ils existent dans leur complc.xité naturelle. Les lois des formes et les lois des facteurs une fois constatées, il reste à constater les lois des produits, en taut que

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

déterminés par l’action réciproque des facteurs coopérants, litanl donnée la persistance de la force, et les diverses lois dynamiques dérivées, il y a à monlrer non-seulement comment les êtres du monde inorganique préscnlenl les traits qui les caractérisent, mais comment se forment les traits plus nombreux et plus compliqués que présentent les êtres organiques et superorgauiques ; comment un organisme se développe ; comment se forme l’intelligence humaine; d’où naît le progrès social.

Il est évident que ce développement de la connaissance en un agrégat organisé de déductions directes et indirectes tirées de la persistance de la force, ne peut s’achever que dans un avenir fort éloigné ; et même, il faut le dire, ne pourra pas même alors s’achever complètement. Le progrès scienliDque est un progrès de l’équilibre de la pensée, qui, nous l’avons vu, est en train de s’établir, mais qui ne peut arriver à la perfection à une époque déterminée quelconque, liien que la science ne puisse jamais arriver à cette forme définitive, et quoi que ce ne soit qu’après un temps très-long qu’elle puisse s’en rapprocher, on peut s’avancer beaucoup aujourd’hui dans cette voie.

Sans doute, ce qu’on peut accomplir aujourd’hui, ne saurait se faire que très-imparfaitement par un seul individu. Personne ne peut posséder la science encyclopédique requise pour bien organiser môme les vérités déjà posées. Néanmoins, comme le progrès s’opère par accroissement, comme toute organisation commençant par des linéaments ébauchés et mal définis se complète par des modifications et des additions successives, on peut tirer quelque avantage d’un essai, môme grossier, qui donne aux faits aujourd’hui rassemblés, ou mieux à certaines classes de faits, une sorte de coordination. Telle est la raison des volumes qui suivront celui-ci : ils s’occuperont des divisions de ce que nous avons appelé au début Philosophie spéciale.

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