VILLE PAÏENNE (130-13G
Adrien, comme nous l'avons dit, avait reconstruit Jérusalem, et enseveli sous le nom d'vElia Capitolina jusqu'aux derniers souvenirs de la nationalité juive. Pour compléter son œuvre, il voulut qu'une ville païenne remplaçât la ville sainte. Les insignes de la puissance romaine furent arborés sur ses monuments. Les statues des dieux se dressèrent sur ses places. Des colonies étrangères vinrent l'habiter.
profanations ranimèrent chez les Juifs toute la haine qu'ils portaienl aux Romains. Dispersés sous Titus, mais non
pas anéantis, ils s'étaient peu à peu, et en grand nombre, rapprochés de cette terre de Judée où dormaient leurs pères, et dont les ruines éparses redisaient encore l'histoire de leur glorieux passé. A différentes époques, et particulièrement sous Trajan, ils avaient cherché à reconquérir leur indépendance. L'oppression odieuse que leur faisait subir Adrien leur inspira la résolution de tenter encore une fois la délivrance de leur patrie.
Un aventurier, plein d'audace et de patriotisme, se mit à leur tête. S'entourant d'un prestige religieux, qui doublait sa force en exaltant les courages, il se faisait appeler Barkokheba ou Barcokebas, « fils de l'étoile, » s'annonçant ainsi pour le Messie ou roi de Victoire, dont parle le Pentateuque : c II sortira une étoile de Jacob, et il s'élèvera un sceptre d'Israël. » Barkokheba, dont le véritable nom était Siméon, ainsi que l'attestent les médailles qui nous restent de lui, prépara tout pour une attaque formidable. Ses émissaires parcoururent les provinces de l'empire et firent appel aux Juifs de Mésopotamie, d'Egypte, de Grèce, d'Italie et même des Gaules. Il parvint à réunir ainsi sous ses ordres une armée nombreuse, mal disciplinée, il est vrai, mais redoutable par le fanatisme qui transformait en lion chacun de ses soldats. Proclamé libérateur et Messie par le plus célèbre des rabbins, Akiba-ben- Joseph, il donne le signal de l'insurrection. Plusieurs places fortes tombent aux mains des Juifs. Partout les Romains, surpris, sont mis en déroute. La révolte victorieuse s'étend hors de la Judée. Des massacres horribles s'accomplissent. Tous les habitants des pays conquis, et surtout les chrétiens qui refusent de se soumettre à Barkokheba, sont passés au fil de l'épée. A Cyrène, les bandes furieuses égorgent deux cent vingt mille Grecs; en Chypre, deux cent quarante mille, et une grande quantité en Egypte.
Dion rapporte que les insurgés poussèrent la barbarie
jusqu'à scier en deux leurs victimes, à dévorer leur chair, à boire leur Bang, à s'entourer la tête des entrailles de ceux qu'ils venaient d'immoler. C'était, comme au siège de Jérusalem, une guerre de bêtes féroces.
Adrien se bâta d'envoyer sur les beux des forces considérables, dont il donna le commandement à l'un des meilleurs capitaines de l'époque, Julius Sévérus, qu'il avait rappelé de la Bretagne. La présence du nouveau cbef et sa prudence changèrent bientôt la face des choses. Évitant une action générale dont il redoutait l'issue, il fit aux bandes révoltées une guerre d'embuscade, les sépara les unes des autres, les attaqua par détachements, les battit en détail et les enferma enfin dans diverses forteresses et particulièrement dans celle de Béthar, où elles furent écrasées. Barkokheba et Akiba furent pris et périrent dans les supplices. Cinq cent soixante-seize mille Hébreux succombèrent dans l'insurrection. Du côté des Bomains, les pertes furent si considérables qu'Adrien, en écrivant au Sénat la nouvelle de la victoire, n'osa pas commencer sa lettre par la formule d'usage :
Moi et l'armée, nous sommes sains et saufs. » Mais la vengeance romaine fut terrible. Cinquante-quatre places furent démolies; neuf cent quatre-vingt-cinq bourgs furent rasés. Tout ce qu'on trouva de Juifs survivants fut mlu aux marchés de Térébinthe et de Gaza, ou tramé en Egypte, ou tué partiellement. Afin d'anéantir à la fois, et le culte des Juifs et le culte des chrétiens, l'empereur, sur les ruines de l'ancien temple, lit ('lever un temple à Jupiter, et, sur la crèche du Sauveur, un autre temple à Adonis. I
itues de Vénus peuplèrent les rues et les places de la cité.
Les idoles eurent des autels sur le tombeau même du Christ
ai de dérision suprême, un pourceau fui sculpté sur la
porte qui conduisait à Bethléem. Désormais les Hébreux ne
purent franchir qu'une fois par an, et à prix d'or, le Beuil de
Tout ce qu'on trouva de Juifs survivants fut vendu aux marchés de Têrébinllie et de Gaza.
la cité de David. Le nom même de Jérusalem tomba dans un tel oubli, qu'au temps de Dioclétien, c'est-à-dire vers le milieu du me siècle, un martyr ayant dit au gouverneur de la Palestine qu'il était né à Jérusalem, le gouverneur, ni aucun des assistants, ne sut où cette ville était située. Le nom d'iElia resta à la ville sainte au moins jusqu'à la fin du vue siècle.