MARCION
Marcion, fils de l'évêque de Sinope, dans le Pont, ayant commis une faute grave contre les mœurs, son père n'hésita pas à prononcer contre lui l'excommunication. Il se rendit alors à Rome, et demanda au souverain pontife Hygin sa réintégration dans l'Église. Mais son repentir ne fut pas jugé suffisamment sincère. Marcion n'avait pas seulement scandalisé ses frères par sa conduite; il avait encore troublé leur conscience par des doctrines hétérodoxes qu'il ne reniait pas complètement. La sentence de l'évêque et du père fut donc maintenue, au moins provisoirement.
Cerdon, l'hérésiarque syrien dont nous venons de parler, professait alors à Rome (138) le gnosticisme oriental, qui fut si funeste à l'Église. Marcion s'attacha au novateur, et annonça aux chrétiens qu'il ferait naître parmi eux un schisme perpétuel. La menace ne se réalisa pas entièrement sans doute, mais l'école sévère et raisonneuse qu'il fonda prit un accroissement considérable, et, si les derniers Marcionites disparurent au vie siècle, ne serait-il pas possible de retrouver encore certaines idées de leur chef jusque dans les travaux philosophiques des temps actuels?
Le point fondamental de l'hérésie de Marcion était l'opposition qu'il prétendait irréconciliable entre le Créateur et le Dieu des chrétiens, entre l'ancienne loi et l'Évangile. Le Créateur, le Dieu de l'Ancien Testament, est, dans son système, l'auteur de tous les maux. Le Créateur promit, il est vrai, un Messie aux Juifs, son peuple d'adoption. Mais Jésus n'est pas ce Messie; Jésus est le Fils du Dieu invisible, ineffable, inconnu, et il n'est venu sur la terre que pour délivrer les âmes et renverser la domination du Créateur. Conséquent
110 LES PREMIBRS SIÈCLES DU CUniSTIAMSME
ses doctrines, il imposait à ses disciples de rigoureuses austérités pour détruire le mauvais principe. Il condamnait le mariage, el n'admettait pas au baptême les gens mariés, par ce motif qu'il ne faut pas propager une race destinée à subir la cruelle domination du Créateur. Persuadés que ce monde est la proie du mal, ses sectateurs poussaienl le mépris de la mort jusqu'au fanatisme, et couraient au-devant du martyre qui les affranchissait de la vie.
Loin de vouloir, comme les autres gnostiques, épurer l'Evangile à laide des doctrines de la Grèce, de l'Egypte et de la <\ Marcion proclama que l'antiquité n'avait rien produit d'aussi beau, parce que jamais Dieu ne s'était révélé à d'autres avant de se révéler au Christ; mais le Christ, ajoutait-il. avait tu aux apôtres « beaucoup de choses qu'ils étaient incapables de comprendre ». Là, il commençait un travail de critique dont la hardiesse n'a d'égale que celle des exégètes allemands, nos contemporains. En effet, ne reconnaissant qu'un seul
I . celui de saint Luc, dans lequel toutefois il retrancha ou modifia tout ce qui pouvait contredire, son système, il composa un récit évangélique qui est connu sous son nom. L'évangile de Marcion rejette la plus grande partie des quatre premiers chapitres de saint Luc, et commence par ces mots :
Dans la quinzième année du règne de César Tibère, Dieu
vint à Capharnaûm, ville <le Galilée, el parla sur le Babbath. »
Marcion a bien soin d'omettre dans les discours de .lésus
tous [es i - où il reconnaît le Créateur connue son Père.
II di I corrigea de la même manière les autres parties
: ritures, et particulièrement les épitres de saint Paul, sans parler d- s livres apocryphes qu'il élimina, et dont pte était devenu.; un atelier.
:s dit que Marcion était originaire de l'A Mineure. Un jour, sous le pontifical d'Anicet, c'est-à-direà [ue di sa plus grande célébrité, il rencontra dans les
rues de Rome le vieux Polycarpe, évêque de Smyrne; il osa l'aborder et lui demanda s'il le reconnaissait :
« Je vous reconnais, répondit le saint évêque, pour le fils aîné de Satan. »
Il parait cependant, et nous avons à cet endroit l'autorité de Tertullien, que le regret de ses erreurs ne cessa jamais de poursuivre Marcion. Il se rappelait les enseignements de sa jeunesse indignement trahis, son père outragé, son évêque méconnu, et, tout en continuant ses prédications insensées, il tentait de se réconcilier avec l'Église catholique. L'Église, mère indulgente, crut enfin à ce repentir; elle offrit de lui rouvrir ses portes, mais à la condition qu'il ferait une rétractation formelle de ses hérésies, et qu'il ramènerait avec lui, dans le sein de l'orthodoxie, ses disciples égarés.
Marcion avait adhéré à cette condition; la mort ne lui permit pas de l'accomplir; elle le frappa, selon toute probabilité, dans les dernières années du pontificat d'Éleuthère (180 à 185).