Voir L. P., t. I, p
points, Didier se sentit les mains libres. Il marcha d'abord contre les ducs révoltés. Pour les rejoindre, il était nécessaire de traverser la Pentapole, probablement du côté de Gubbio; les dégâts commis par ses troupes firent pousser les hauts cris aux Romains. Le duc de Spolète, Alboin, fut fait prisonnier avec plusieurs de ses « satrapes ». Quant au duc de Bénévent, il réussit à se réfugier à Otrante et Didier en mit un autre à sa place. Cela fait, il vint à Rome. Le pape le reçut à Saint-Pierre, en dehors des murs, et insista beaucoup pour obtenir la remise des places promises par le roi. Celui-ci se déroba. Il s'engagea seulement à rendre Imola, et encore sous la condition que les otages lombards emmenés en France seraient rendus par Pépin. Le pape feignit de se résignerait écrivit à Pépin dans le sens indiqué par le roi; mais en même temps il lui faisait passer sous main une autre lettre qui annulait la première, maintenait toutes les prétentions romaines et pressait le roi de contraindre Didier à lui donner pleine et entière satisfaction 1.
Pépin envoya en Italie son frère Remedins, évêque de Rouen, et le duc Autchaire. Ces négociateurs parvinrent à arranger les choses sur la base de Viiti possidefis. Didier ne rendit aucune autre ville, pas même Imola; le pape fut maintenu en possession du reste; les dégâts causés de part et d'autre durent être réparés; beaucoup de petites questions de limites, de coutumes, de patrimoines, fui'cnt réglées à l'amiable. Pépin insista auprès du pape pour le faire se résigner et même pour lui faire cultiver l'amitié du roi lombard. Paul se décida, non sans chagrin et sans récriminations, à l'évanouissement de ses rêves; mais il était trop clair que le roi des Francs ne pouvait ni se mettre au service des grandes visées romaines, ni franchir les Alpes chaque fois qu'il se produisait un incident de frontière entre Romains et Lombards.
Du reste, l'intérêt de ceux-ci était de vivre en paix: ils avaient désormais un ennemi commun, tout prêt à profiter de leurs discordes, l'empire byzantin. Constantin V, toujours préoccupé de Ravenne, frustré dans les espérances qu'il avait fondées sur la diplomatie du pape et sur l'intervention franque, cherchait
à reprendre pied dans l'Italie centrale. Son principal effort était et devait être dirigé contre le pape, détenteur actuel de Ravenne, responsable de l'émancipation des Romains. Il ne chercha pas à négocier avec lui, mais il essaya de s'entendre avec Didier. D'autre part, le trouble introduit dans les relations ecclésiastiques par la (( réforme » iconoclaste lui parut propre à fournir un point de départ pour des tentatives auprès du roi des Francs. Au delà des Alpes on n'était pas, il s'en faut, aussi engagé envers le culte des images que dans la Rome byzantine. Non seulement on n'avait pris aucune part aux démonstrations faites par les papes, depuis une trentaine d'années, en faveur de cette forme religieuse; mais le culte lui-même, en dépit de l'extrême décadence où était tombé le christianisme des Francs, ne trouvait pas de racine sérieuse dans leurs ha- . bitudes. On pouvait tenter de les convier à une lutte contre ce que l'empire proscrivait comme une perversion religieuse. La piété, ainsi entendue, fournissait un terrain pour remplacer celui que l'on avait perdu dans la politique, et la preuve que ce terrain n'était pas mal choisi, c'est que l'Eglise franque, sous
Charlemagne et sous Louis le Pieux, observa, dans l'affaire des images, une attitude très différente de celle du pape, et plutôt voisine de celle des empereurs iconoclastes.
A Rome on avait conscience de ce danger. Le pape Paul passa tout son pontificat à écouter les bruits qui venaient du Midi et à trembler devant la menace soit d'une alliance politique entre Grecs et Lombards, soit d'une entente religieuse entre l'empereur et la cour de Pépin.
Mais Pépin, homme de sens et de tête, ne se laissa pas plus séduire par les diplomates à moitié théologiens qu'on lui envoyait de Constantinople, ({u'il ne s'était laissé entraîner à la suite des Romains à des remaniements inopportuns du territoire italien. Il vit tout de suite qu'il importait de réconcilier ses deux alliés d'outre-monts, le pape et le roi lombard; à cette entreprise il consacra assez d'attention et d'énergie pour arriver à ses fins sans trop blesser l'un ou l'autre. Malgré les instances du pape Paul, qui insistait pour avoir à Rome un missus franc en permanence, il se borna à des légations temporaires, à des commissaires chargés de liquider des diffi-
cultes passagères et spéciales. En tant qu'il avait besoin d'être représenté en Italie comme protecteur du pape, ce rôle fut dévolu au roi Didier lui-même. On décida celui-ci à renoncer aux intrigues que, dans le commencement de son règne, il avait nouées avec les Grecs; on persuada au pape de s'entendre avec lui et, au besoin, de réclamer son assistance.
D'autre part, dans la question religieuse. Pépin observa une attitude aussi simple que prudente. Le pape l'exhortait sans cesse à se défier des tentatives impériales contre l'orthodoxie. Il écouta le pape et négocia toujours de concert avec lui, soit à Constantinople par leurs envoyés respectifs, soit en France, quand les débats s'y transportaient. Les Byzantins finirent par reconnaître qu'ils faisaient fausse roule; qu'en Italie, l'entente de Pépin avec le pape et les Lombards leur enlevait toute base d'action politique, et (fu'en France la fidélité à l'égard du grand chef religieux de l'Occident coupait court à toute tentative de brouiller celui-ci avec son puissant protecteur.
Telle est, je crois, l'impression qui se dégage des lettres adressées à Pépin par le pape Paul.
Cette coiTespondance nous a été conservée dans le Codex Carolinus; mais les dates manquent et il n'est pas toujours facile de remettre les pièces dans l'ordre chronologique. D'autre part, tout moyen de les contrôler et de les suppléer nous fait défaut. Le Liber pontilicalis est muet; les chroniques franques parlent peu de ces événements; il est très difficile d'en retracer le détail. Au moins peuton dire que les deux diplomates byzantins de 756, le silentiaire Jean et le grand secrétaire Georges, poursuivirent leur mission, l'année suivante, le premier à la coui* franque, l'autre en Italie. C'est avec Georges que Didier combinait des entreprises contre Ravenne. Plus tard, en 763, une double ambassade, au nom de Pépin et du pape, partit pour Constantinople et y passa l'hiver. Le grand conseiller de Paul était alors Christophe, primicier des notaires. On l'accusait à Constantinople de prendre une part excessive à la rédaction des lettres pontificales; on se plaignait, en général, de tentatives de corruption exercées sur les envoyés francs et byzantins. Le gouvernement impérial tenait beaucoup à éliminer les légats pontificaux et à négocier directement avec la
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cour franque. Il ne paraît pas avoir obtenu satisfaction sur ce point. Le dernier lait connu est celui d'une assemblée tenue à Gentilly, au commencement de 767; il y fut disputé, dit l'annaliste de Lorsch, inter Romanos et Grœcos de sanda Trinilate et de sandorum imaginibus. La présence des Romains montre que Pépin persévérait toujours dans son système de n'admettre aucune discussion religieuse en dehors du pape ^.
Le pape Paul mourut peu après, le 28 juin 767, laissant à l'intérieur une situation tranquille, mais d'une tranquillité superficielle, qui fut aussitôt troublée de la façon la plus grave. C'est le moment de jeter un coup d'œil sur l'organisation ecclésiastique et militaire dans le petit état romain et sur les commencements de conflit que l'on avait pu observer ou deviner jusqu'alors.
1. La mention de la Trinité est singulière. Il ne paraît pas qu'il y eut, dès lors, querelle entre rOrient et TOccident sur la procession du Saint- Esprit. Au concile romain de 769, aucune question trinitaire ne fut agitée.