J., 2669 (résumé très mal disposé
LES TRIBl LATIONS DE JEAN VIII. 255
plus pressantes i, pour les détourner de ce qu'il considérait, avec raison, comme un attentat au droit de l'empereur. Il eut beau dire; les oncles s'approprièrent les états qu'ils convoitaient, et Louis II fut réduit, comme par le passé, à la Provence et à l'Italie. Le traité de Mersen (cSTO) donna la plus grosse part à Louis le Germanique. Ce prince fut dès lors assez mal vu à Rome: il en fut de même de Charles le Chauve, qui, s'il avait moins hérité, avait pris l'initiative de déposséder l'empereur. En 871, un des deux fils qu'il avait voués au cloître, Carloman, ayant rompu ses vœux et pris les armes contre son père, Hadrien II le soutint vigoureusement. Les lettres ^ expédiées en France à ce sujet étaient même si aigres, leur style si injurieux, que Charles le Chauve finit par se plaindre. Soupçonnant que le pontife n'avait cju'une responsabilité incomplète dans sa correspondance, il fit le nécessaire pour l'éclairer. Son envoyé, l'évêque Actard, parvint à pénétrer jusqu'au pape, à l'entretenir seul, à obtenir de lui une lettre
OÙ s'exprimaient ses véritables sentiments, en dehors du contrôle d'Anastase, c'est-à-dire de l'empereur Louis 11^.
Dans cette pièce confidentielle, outre ses préoccupations relatives à sa famille, le vieux pontife exposait à Charles ses vues sur l'avenir. La papauté avait dû jusqu'alors se plier à la situation et accepter une alliance étroite, non exempte de subordination, avec le souverain italien. Mais ce régime ne pouvait durer. Si Charles le Chauve était abondamment pourvu d'enfants mâles et s'était même vu obligé d'en tonsurer quelques-uns, Louis II n'en avait aucun. Sa mort ouvrirait nécessairement la succession non d'un prince, mais d'un régime. Une des trois branches de la descendance de Charlemagne se trouvait arrêtée dans sa croissance. Il s'agirait bientôt de savoir à laquelle des deux survivantes le Saint- Siège demanderait aide et protection, à laquelle serait rattaché le titre impérial. Charles le Chauve et Louis le Germanique, chefs des deux branches française et allemande, paraissaient être à peu près sur le même plan. Louis,
il est vrai, était l'aîné des deux fils du premier lit; mais cette considération ne pouvait être d'un grand poids aux yeux des Romains, soit qu'ils considérassent l'empire comme une protection de leurs intérêts divers, soit qu'ils se le représentassent comme une magistrature émanée d'eux. Chacun des deux princes était entouré de fils assez nombreux, qui, les uns, comme les autres, s'étaient déjà signalés à l'attention, et cela par des révoltes contre leurs pères. Le royaume de Charles était le plus faible, mais aussi le moins barbare. En lui facilitant la succession à la couronne italienne on le renforcerait dans des proportions notables. Il y avait donc une sorte d'équilibre, qui permettait de se décider par des considérations de sentiment, de convenance personnelle.
A Rome on aime assez les vieilles choses. La Germanie était alors toute neuve, à peine dégrossie de la barbarie et du paganisme. C'est en Gaule et dans la Gaule romane, que vivaient tant bien que mal, les meilleurs restes de la civilisation latine. Un italien, un romain, se sentait encore chez lui à Arles, à Vienne, à Lyon. Des villes comme Reims, Sens, Saint-Denis, Tours, n'étaient pas pour
lui des lieux trop étrangers; il en avait les noms clans sa langue et les traditions dans ses souvenirs historiques ou légendaires. Mais que pouvaient lui dire Regensburg, Frankfurt, Paderborn, Halberstadt ? C'était le nouveau monde. Avant d'y recourir et de s'y compromettre, ne valait-il pas mieux épuiser les ressources de l'ancien ?
De plus, Charles était un prince pieux, lettré, intelligent. On lui reproche maintenant ses habiletés; c'était un titre de plus à la considération des Romains. Du reste, il paraît bien que nous nous en sommes laissé conter plus que de raison sur la valeur réelle de ce prince. Aux yeux de la science allemande, il a le tort d'avoir été le premier roi de France; aux yeux des chroniqueurs de Fulda, auxquels nous sacrifions généreusement le témoignage de Prudence et d'Hincmar, il s'opposa trop souvent aux ambitions de Louis le Germanique. Les Romains le jugeaient autrement. Fcartons les injures et les injustices d'appréciation dont il fut l'objet dans la correspondance pontificale, tant que celle-ci fut aux mains d'Anastase et plus ou moins inspirée par Louis II; tenons-nous-en aux choses qui
comptent sérieusement. N'est-il pas évident que, dans plusieurs circonstances, il facilita au Saint-Siège une action salutaire sur le clergé de son royaume ? N'est-il pas manifeste que le Saint-Siège, aussitôt qu'il fut question de la succession de Louis II, dès le temps d'Hadrien II, songea à lui décerner la couronne impériale ?
Cependant, tant que Louis II vécut, ces préférences ne purent s'exprimer qu'avec une grande réserve et dans des documents tout à fait confidentiels. Extérieurement, la politique du pape, en dehors de l'Italie, demeura conforme à celle de Louis IL Jean VIII protesta, à deux reprises au moins i, contre les usurpations sanctionnées au traité de Mersen.
Le 12 août 875, la succession s'ouvrit. A Pavie et à Rome il se tint aussitôt de grands conseils. Charles le Chauve comptait beaucoup de partisans à Pavie; mais il avait contre lui l'impératrice Engelberge, qui songeait depuis longtemps à Carloman, fils aîné de Louis le Germanique et déjà roi de Bavière. L'assemblée se divisa tellement qu'il en sortit deux
ambassades, envoyées l'une à Carloman, l'autre à Charles le Chauve. A Rome il n'y eut pas d'opposition : le clergé et la noblesse acclamèrent unanimement le roi de la France occidentale. Trois évêques, Gaudry de Velletri, Formose de Porto et Jean d'Arezzo, partirent aussitôt pour inviter Charles à venir à Rome recevoir la couronne impériale.
Les circonstances étaient très graves; il s'agissait — pour la première fois — de savoir qui, de la France ou de l'Allemagne, pèserait sur les destinées de l'Italie. D'autre part, ce qui ne s'était pas encore vu, le choix de la personne impériale se faisait à Rome, sous la direction du pape. Il ne s'agissait plus, comme en 816, en 823, en 850, d'une pure cérémonie de consécration, ni même, comme en 800, d'une initiative extérieure plus ou moins apparente, mais d'une véritable élection. Quel renversement de situation ! Depuis 824 les papes étaient, en principe et le plus souvent en fait, confirmés par l'empereur; maintenant l'empereur était choisi par le pape. Et ce choix, le seul et même Jean YITI allait être amené, dans son pontifical de dix ans, à le répéter deux fois.
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Charles ne se fit pas prier. Il franchit alertement le Saint-Bernard et se trouva à Pavie dès avant la fin de septembre. C'est probablement là qu'il reçut les envoyés romains. Mais déjà Louis le Germanique avait dépêché en Italie son plus jeune fils, Charles le Gros, roi de Souabe. Charles le Chauve n'eut pas de peine à lui faire repasser les Alpes. Il eut plus de difficultés avec Carloman, qui descendit du Brenner à la tête de forces imposantes. Charles en vint à bout par des artifices diplomatiques dont on se scandalise en Allemagne depuis plus de mille ans. Pendant ce temps Louis le Germanique en personne, avec son autre fils qui s'appelait aussi Louis, se mettait en campagne contre la France occidentale, que défendait un troisième Louis, Louis le Bègue, le fils du candidat à l'empire.
Celui-ci, précipitant les choses, arriva à Rome le 17 décembre; il. fit natui^ellement de riches offrandes au tombeau de saint Pierre et se montra généreux avec les Romains qui, suivant l'usage, comptaient sur des gratifications. De ceci encore il fut mené grand ramage en Allemagne. On oublie de noter que si Charles déploya quelque munificence en dé-
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cembre, il y avait déjà quatre mois qu'on était allé le chercher et bien plus longtemps encore que sa candidature était acceptée et choyée.
Le sacre eut lieu le jour de Noël, 75 ans jour pour jour après celui de Charlemagne. D'après le Libellus de imperatoria potestate, Charles aurait modifié grandement les rapports entre l'empire et le Saint-Siège; il aurait, en particulier, supprimé les missi permanents. Mais ceci est très douteux: en 885, sous Charles le Gros, le missus était encore en fonctions. Il faudrait admettre que cette institution, abolie en 875, avait été rétablie en 881, à l'avènement de Charles le Gros; or, il n'est pas question de cela dans les documents. Le Libellus parle aussi de cessions territoriales, comme les duchés de Spolète et de Bénévent, les cités de Chiusi et d'Arezzo. En ce qui regarde les duchés il est sûr qu'ils restèrent en l'état, et même que Charles le Chauve nomma un duc de Spolète de sa propre autorité. D'autre part, le fait que l'évêque d'Arezzo fut l'un des trois légats envoyés à Charles le Chauve suppose que, au moment de la mort
cle Louis II, Arezzo se trouvait rattachée à l'état romain; le pape, en effet, n'avait pas coutume d'employer pour des légations de ce genre des évêques qui ne fussent pas ses sujets.
Je crois, en somme, que l'auteur du Libellus aura eu connaissance d'un privilège (maintenant perdu) délivré par (^harles le Chauve au pape Jean VIII; que, dans ce privilège, le nouvel empereur consacrait certaines prétentions pontificales, analogues à celles dont témoigne la vie d'Hadrien, mais qu'au fond il n'y aura pas eu grand'chose de changé ni dans l'étendue de l'état pontifical ni dans les rapports entre cet état et l'empire protecteur.
La situation du pape n'était pas telle qu'il pût se préoccuper beaucoup d'annexions territoriales et chercher à s'émanciper du protectorat franc. Les Sarrasins étaient encore à craindre; ils l'étaient même de plus en plus, malgré certains échecs. L'empereur Louis II les avait, il est vrai, débusqués de Bari en 871. En 876, une flotte grecque, à l'appel des habitants, s'empara de cette ville; quelque temps après (880), Tarente aussi se rendit à l'un des généraux de l'empereur Basile. Avant d'être
sarrasines, ces localités avaient appartenu au duché lombard de Bénévent. Basile se garda bien de les rendre aux Bénéventains, et, comme l'empereur Louis II n'était plus là pour faire valoir les droits souverains de la couronne lombarde, il garda pour lui les places conquises par ses armes. Depuis lors, l'empire grec reprit solidement pied sur la côte sud-orientale de l'Italie; il étendit en même temps son influence sur les îles dalmates et sur les principautés croates et serbes de l'inté]4eur, renforça son autorité à Venise et fit ainsi de l'Adriatique une mer byzantine. Arrêtés de ce côté, les Sarrasins se rejetèrent vers le littoral de la mer Tyrrhénienne, où les querelles des principautés grecques et lombardes leur offraient souvent des points d'appui. Les chefs de ces petits états s'arrangeaient mieux des musulmans que de l'empire. Leur esprit particulariste, leurs prétentions de clocher, avaient fait obstacle aux desseins de Louis IL Dans cette voie, le duc de Bénévent était allé jusqu'au crime, jusqu'à porter la main sur son souverain, sur le défenseur de la chrétienté. A Naples, le duc Serge s'était fait ouvertement l'allié des Sarrasins; Naples
avait une garnison musulmane. A Gaète, il en était de même. La Campanie était en proie à de perpétuelles razzias. La présence de Louis II, qui séjourna plusieurs mois (872- 873) à Capoue et aux environs, n'avait eu, grâce à l'attitude de Serge, que des résultats incomplets et passagers. Las de résister, les petits princes d'Amalfi, de Gaète, de Salerne, de Capoue même, traitaient avec les Sarrasins, et ceux-ci, ne pouvant plus piller leurs tributaires, poussaient au nord et menaçaient la campagne de Rome.
Aussitôt élevé au trône pontifical, Jean VIII avait dû tourner son attention de ce côté. A la campagne de l'empereur Louis II il avait donné pour suite une série d'expéditions navales dont ses lettres ont conservé trace^. Une flotte romaine, montée par des marins grecs, s'était organisée dans les bouches du Tibre. Il en prenait quelquefois le commandement. Dans une lettre adressée à Louis II et à sa femme Engelberge 2, il raconte qu'il a pris dixhuit navires sarrasins, délivré six cents chrétiens et fait périr nombre d'infidèles. Il ne se