J., 3008, (février
bornait pas à combattre; tous les efforts de sa diplomatie étaient mis en œuvre pour rompre les traités conclus entre les Sarrasins et les principautés campaniennes ^ Enfin il complétait les fortifications de Rome en élevant autour de vSaint-Paul une enceinte analogue à la cité Léonine. Comme Léon IV, il voulut donner son nom à sa fondation et l'appela Johannipolis. Actuellement il n'en reste aucune trace, et l'on ne peut même en indiquer l'emplacement exact.
La première chose qu'il demanda au nouvel empereur, ce fut de l'aider dans sa croisade. Charles ne pouvait guère l'assister en personne; son royaume, envahi par Louis le Germanique, sans cesse menacé par les Normands, réclamait sa présence. Il confia la protection du pape au duc de Spolète, Lambert, et à son frère Guy. Ces personnages avaient trempé, en 871, dans la conspiration contre Louis II, et, pour cette raison avaient été dépossédés de leurs gouvernements. Charles venait de les leur rendre. Ce n'étaient pas des alliés sûrs, ni pour lui ni pour le pape.
Jean VIII entra en Campanie, escorté des ducs spolétains; il obtint quelques succès à Amalfi et à Salerne; mais l'obstination du duc de Naples, soutenue en secret par Adalgis de Bénévent et même par les ducs de Spolète, empêcha l'expédition d'aboutir. Les Sarrasins conservèrent pied en Italie et la campagne romaine les revit bientôt.
Outre ces ennemis extérieurs, Jean VIII avait des ennemis intérieurs. Tout le monde n'avait pas vu du même œil l'élévation de Charles le Chauve. L'impératrice Engelberge, qui favorisait Carloman, avait des intelligences dans l'entourage du pape, très spécialement parmi les hauts dignitaires que la politique de Louis II et rinfluence de sa femme avaient imposés aux papes précédents. Tant que Louis II avait vécu, les papes avaient été obligés de les supporter. L'occasion était venue de s'en débarrasser; elle se présentait d'autant plus belle que, par leur attitude, les personnes en question justifiaient les mesures que l'on désirait prendre à leur égard. Jean VIII avait les mains libres; les missi impériaux auraient sûrement approuvé ses rigueurs.
Les opposants sentaient venir l'orage. Ils savaient comment les choses se passaient à Rome en pareil cas; on parlait déjà de les jeter au Tibre, de les mutiler, de leur crever les yeux. Semblables choses étaient assez souvent arrivées pour qu'ils eussent lieu d'en craindre le retour. Ils s'échappèrent une nuit par la porte Saint-Pancrace.
Le lendemain, leur départ fut connu; les principaux fugitifs étaient : le nomenclateur Grégoire, successeur du célèbre Arsène dans les fonctions d'apocrisiaire; les deux maîtres de la milice, Georges de Aventino et Serge; le secondicier Etienne; Constantine, fille de Grégoire; enfin l'évêque de Porto, Formose.
Les autres paraissent avoir été fort peu recommandables; quant à Formose, sa piété, son austérité, ne faisaient doute pour personne. Il avait été chargé, sous le pape Nicolas, de présider à la mission de Bulgarie. Les Bulgares le goûtaient beaucoup. Quand il fut question de leur donner un archevêque, ils le demandèrent avec la plus grande insistance. Hadrien II s'y refusa, sous prétexte que Formose était déjà évêque de Porto et que les
translations étaient interdites. Alors, comme à présent, Porto était un évêché plutôt honoraire. La résistance qu'il rencontra sur cette question de droit canonique irrita le roi des Bulgares, qui finit par céder aux sollicitations des Grecs et reçut un archevêque de leurs mains. C'est ainsi que la mission bulgare fut perdue pour l'Eglise latine. En cédant sur cette difficulté si mince, Hadrien II eût obtenu deux résultats inq)ortants : il eût gardé les Bulgares dans son obédience et éloigné de Bome un personnage (jui devait y être longtemps un sujet de discorde. Déjà, en 872, il avait été question de le porter au pontificat. Cela le classait parmi les personnes que Jean VIII, pontife peu endurant, devait voir d'un mauvais œil. Il n'est pas bien sûr qu'il ait été opposé au sacre de Charles le Chauve; autrement il faudrait admettre que Jean VIII, qui l'avait désigné pour aller inviter ce prince, choisissait singulièrement ses ambassadeurs. Que Formose ait jamais eu des « sentiments allemands », c'est ce que rien ne prouve. Exilé de Bome, il se retira, non pas en Germanie, mais en France. Jean VIII ne l'aimait pas, cela est sûr, et il devait avoir ses raisons pour
cela; mais les questions de nationalité n'ont i"ien à voir en cette affaire.
A la nouvelle du départ de ses adversaires, le pape réunit un synode au Panthéon (19 avril) et les somma solennellement de rentrer à Rome; puis, comme ils s'en gardèrent bien, il les condamna dans un autre synode tenu le 30 juin à Saint-Pierre^. Cette condamnation fut notifiée à Charles le Chauve et au synode de Ponthion, où le prince entouré des légats pontificaux, se faisait en ce même temps reconnaître comme empereur.
Débarrassé de ses ennemis intérieurs, le pape apprit bientôt qu'ils avaient trouvé refuge auprès des ducs de Spolète et du marquis de Toscane, ses protecteurs officiels, en réalité ses persécuteurs. D'autre part, les Sarrasins devenaient de plus en plus pressants : Jean VIII multiplia ses appels auprès de Charles le Chauve.
Celui-ci se trouvait fort empêché de lui ve-
1. Dans l'entourage du pape, on chansorinait ]es fugitifs. Voir la Ce/nn Cijpriartl, notamnient l'édition qu'en a donnée le P. Lapôtie dans les Mélanges de VEcQle de Piome, t. XXI, p. 321.
lf:s tribulations de JEAN VIII. 271
nir en aide. Louis le Germanique étant mort à Francfort le 28 juin 876, Charles le Chauve avait cru l'occasion bonne de corriger à son profit le traité de Mersen et, en s'annexant ce que son défunt frère avait recueilli de l'héritage de Lothaire II, de porter sa frontière jusqu'au Rhin. Il marcha sur Cologne et s'en empara; mais Louis, fils du Germanique, le battit à Andernach et le força de regagner son royaume. L'année suivante il prit ses mesures pour aller enfin au secours du pape; après avoir assuré l'ordre pendant son absence par le capitulaire de Kiersy-sur-Oise, il franchit les Alpes. A Pavie il se rencontra avec Jean VIII.
C'est là qu'il reçut avis de l'arrivée de Carloman. Pendant que Charles se disposait à combattre les Sarrasins, Carloman venait lui disputer l'Italie. Son intervention mettait à néant le projet de croisade. Du reste ceux de ses grands vassaux sur lesquels Charles comptait le plus l'abandonnèrent juste à ce moment et refusèrent de franchir les Alpes. Empêché d'atteindre son but, il s'en retourna. On sait qu'il mourut en route, empoisonné, dit-on, par son médecin (6 octobre 877). Son
fils Louis le Bègue, aîné et seul survivant, lui succéda sans difficulté.
Mais on voit la situation du pape el dans quel état d'esprit il put rentrer à Rome. Ses ennemis le tenaient. Les Sarrasins pouvaient ravager impunément ses états; les exilés n'allaient pas manquer de lancer contre lui leurs alliés de Lucques et de Spolète. C'est en effet ce qui arriva. Dès le retour du pape, Lambert de Spolète prit une attitude insolente, que Jean VIII ne fit pas cesser en s'humillant devant Carloman. Au printemps de 878, Adalbert de Toscane et Lambert de Spolète se présentèrent devant la cité Léonine, et s'en firent ouvrir les portes. Le pape crut devoii' aller s'y aboucher avec eux et les exilés qui les avaient suivis. Mais on lui demanda trop; il résista. On le retint captif, trente jours durant, pendant lesquels on chercha à s'assurer par des serments de la fidélité des Romains au roi Carloman. Les Romains jurèrent, mais le pape ne fléchit pas^ Ses ennemis n'osèrent pas aller plus loin, pas même pénétrer dans Rome. Ouand ils furent partis, le pontife laissa
1. Il ne devait aucun serment à Carloman, qui n'était pas empereur.
éclater sa colère. Il commença par interdire la basilique de Saint-Pierre, témoin de son outrage, écrivit à tous les princes carolingiens, à Carloman lui-même, feignant de croire qu'on avait agi en dehors de lui; il protesta même auprès de l'empereur grec Basile le Macédonien, demandant (|u'il vînt à son secours. Puis il annonça que, Piome n'étant plus tenable, il allait se réfugier en France. Pour assurer la paix pendant son absence il traita avec les Sarrasins, s'engageant à leur payer un fort tribut. Enfm, après avoir prononcé l'anathème contre les deux ducs, il s'embarqua et se fit conduire à Gênes d'abord, puis à Arles.
Le projet de Jean VIII était aussi grandiose que peu praticable; il voulait réunir dans une grande assemblée les quatre princes carolingiens et leurs épiscopats, puis s'entendre avec eux pour régler les graves questions qui se posaient. Mais il était peu croyable que les fils de Louis le Giermanique fussent disposés à se rencontrer avec lui en France, ou même à négocier sérieusement avec un pape qui, par le choix même de son refuge, semblait annoncer qu'il tenait toujours à la branche cadette
et française. D'autre part, le pauvre Louis le Bègue avait trop à faire chez lui pour pouvoir s'engager dans de lointaines expéditions. Je ne sais s'il désirait être empereur; autour de lui, on tenait fort peu à ce qu'il le devînt. On voit par les écrits d'Hincmar combien peu l'épiscopat et l'aristocratie laïque avaient goûté la transformation de Charles le Chauve en successeur d'Auguste.
Le pape vit bientôt qu'il n'avait pas grand'chose à attendre de ce côté. Il tint, il est vrai, un grand concile à Troyes (878), où il se rencontra avec Louis le Bègue et reçut des envoyés de Germanie; mais aucun résultat sérieux ne fut atteint. Tout ce qu'il obtint, ce fut d'être reconduit en Italie par Boson, l'ambitieux comte de Vienne, qui, l'année suivante, allait se transformer en roi indépendant. Jean VIII, faute de mieux, s'efforçait de se l'attacher et faisait miroiter devant lui de grandes situations italiennes.
Même du côté allemand, le pape avait peu de chose à espérer. Carloman était rentré malade de son expédition de 877; on le savait paralytique et réduit à l'impuissance. Son frère Louis était bien loin dans ses provinces de
Saxe et de Franconie. Restait Charles le Gros, roi de Souabe, le plus jeune des trois frères, qui ne jouissait pas d'une grande réputation d'habileté ou de vaillance. Comment se décider entre tant de candidats et entre de tels candidats? Et, si l'on se décidait, quel appui espérer de celui que l'on aurait choisi?
Depuis le départ et la mort de Charles le Chauve, l'Italie demeura, en fait, sous l'autorité de Carloman. Celui-ci vint à Pavie, reçut les serments des chefs ecclésiastiques et laïques, et séjourna quelques semaines dans l'Italie du Nord. Puis il rentra en Bavière, gravement atteint par la maladie qui devait avoir raison de lui. Ses prétentions sur l'Italie n'étaient pas encore reconnues par les autres princes francs. Du côté de la France occidentale, c'est-à-dire de Louis le Bègue, il n'y eut pas d'opposition bien nette^; on se borna à garder la Provence, laissant les princes allemands s'arranger comme ils l'entendraient pour l'Italie. Ils s'arrangèrent en effet Thiver suivant : les deux rois voisins du Rhin, Louis et Charles le Gros, se partagèrent l'an-
1. Cf. Poupardin. Le Royaume de Provence sous les Carolingiens, p. 92, n. 3.
276 LES PREMIEBS TEMPS DE L'ÉTAÏ PONTIFICAL.
cien royaume de Lothaire II, ou plutôt ce que le traité de Mersen en avait attribué à l'état germanique; en retour, ils abandonnèrent l'Italie à Carloman.
Mais la maladie de ce prince l'empêchait d'intervenir efficacement. Nous avons vu que le pape Jean YIII, au retoiu' du concile de Troyes, avait ramené Boson, gendre de Louis II, dont il avait enlevé la fille Ermengarde. Ce personnage ambitieux avait été créé duc par Charles le Chauve, et chargé de le remplacer au gouvernement de l'Italie. Son apparition comme garde du corps et fds adoptif de Jean VIII était faite pour exciter des inquiétudes. Boson, cependant, rentra en France ^ Pendant quelque temps la situation demeura très incertaine; le pape donnait de bonnes paroles à tout le monde : à Carloman, qu'il traitait comme le souverain de fait; à Charles le Gros, qui posait déjà sa candidature; à Boson, envers lequel il paraît avoir eu des engagements mystérieux; même à Louis III, le plus éloigné des fds de Louis le Germanique.