‹ Les premiers VénitiensChapitre 1 sur 22 · LIBRAIRIE RENOUARD. HENRI LAURENS, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE RENOUARD. HENRI LAURENS, ÉDITEUR

6 , RUE DE T O U R î\" O N , 6 l899

PREFACE

Ce n'est pas un ouvrage d'érudition que Paul Fiat veut offrir au public. Amoureux de Venise, il célèbre une des beautés de cette ville voluptueuse, el s'il a médité tout ce que la critique rassemble de document? autour des Vénitiens, il le trahit seulement par l'abondance et parla force des sensations qu'il nous communique. D'ailleurs s'il s'agissait d'une critique savante tics dates et des attributions, je devrais décliner l'honneur de la présenter. Je ne sais rien des Bellini et de Carpaccio que leur beauté. Du moins l'ai-je avidement s;iisie! Une lithographie romantique de Lemud représente une1 belle fille bohémienne qui tient le petit Callot par la main. A grands pus ils marchent vers l'Italie. Elle n'intéresse personne aux cartons des étalagistes, celle vieille image piquée d'humidité, niais cette bohème mystérieuse, ce jeune Lorrain confiant dans le mot « Italie », voilà (\cux aventuriers en qui je crois retrouver mon allégresse, quand, à vingt-trois ans, pour fa première fois, je vins de Nancy à Venise.

Est-il possible qu'on ait attendu jusqu'à cette heure pour nous donner une étude sur ces a Premiers Vénitiens », quand il y a toute une littérature sur les primitifs de Florence !... Un inconvénient de ces catégories où les historiens rangent les artistes, c'est de nous enfermer dans un compartiment. On saura gré à Paul Fiat de garder au milieu des détails qu'il accumule le sentiment de la Venise totale. Son objet précis, c'est \\\\v époque de Fart dans cette ville, mais en même temps qu'il ne nous laisse rien ignorer sur cent années de peinture, nous apprenons à connaître toute cette civilisation dans ses grandes lignes. Il a situé un mor- (•('an minutieusement étudié dans un ensemble où il marquait fortement les plans principaux. Et si ce dilettante et psychologue a désiré m asso-

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cier à son travail, c'est, me semble-t-il, pour ouvrir une fenêtre sur les espaces qui] ne couvre pas. J'étais recommandée l'historien des primitifs par un vieux goût qu'il me connaît pour ces peintres de l'extrême période, qu'on appelle parfois les décadents vénitiens. Jadis je trouvais un poète sublime, oui, un mélancolique déchirant, dans la peinture en S de ce Tiépolo où je ne vois plus qu'un adorable maître de ballets et le peintre qui nous révéla les pins délicieuses jambes. Combien d'heures je passai à la Bibliothèque de Saint-Marc, au Palais Querini, cherchant des interprétations romantiques à ses recueils de caprices !

Cette ville m'a toujours donné la fièvre. En vain le matin avec son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain l'aprèsmidi sur la piazza, quand une musique et des jolies lilles en châles ajoutent au meilleur des calés, faisait-elle l'anodine. « Menteuse, lui disais-jc avec amour, je sais bien tes poisons ! » Notez qu'il faut des mois pour atténuer ce paludisme détestable, dont la vitalité demeure toujours latente : un retour attardé de Torccllo suffit à rendre leur vigueur aux terribles bactéries que Venise lait éclore chez des visiteurs prédisposés. Ah! le poison, le cher poison, cette eau qui dans la nuit s'écrase en balançant contre les vieilles pierres. Elle chuchote, et sitôt dans un Ilot gras s'empresse de noyer sa confidence. En hiver, au printemps, en été, en automne surtout, j'ai cherché à le déchiffrer ce soupir de la lagune... Plus tard, j'ai voulu la volupté plus déchirante. J'ai quitté Venise qui se pâme éternellement dans ses palais roses. D'autres paysages m'ont fourni la plainte terrible des tziganes, l'angoisse après quoi tout est fade, le cri qui s élève en frémissant vers les astres... Mais il s'agit ici de la ville de Canaletto, magnifique lieu commun des poètes, des amants et des mélancoliques, et puisque l'auteur des « Premiers Vénitiens » ne laisse rien à exprimer sur l'instant où cette Vénus blanche et rose sortit de l'Adriatique, le lecteur me permettra de rêver ici, nue lois de plus, à un livre que parfois je voulus écrire sur « la Mort de Venise ».

In caractère, selon moi, fait le centre où nous pouvons rattacher

PRKFACE iii

toutes nos impressions vénitiennes : nous voyons une beauté <|iii s'en va vers la mort. Le seeret des plaisirs divers et mêlés d'un même romanesque que nous trouvons sur la lagune, c'est que la brièveté de tant de belles choses nous excite à jouir de la vie.

Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions décoratives, voilà des mérites nombreux et indiscutables, les solides pilotis de sa gloire. Nul deux pourtant ne suffirait à expliquer la qualité particulière de la volupté mélancolique que nous y trouvons. Mais chacune de ces merveilles est dans l'âge qui évoque l'idée du périssable. Dans ces petits canaux livides, ces pans de murailles byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, renaissance, voire rococo, toutes trempées de mousses, atteignent, sous l'action du soleil, de la pluie, du vent et par leur âge, le tournant équivoque où, plus abondantes de grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi des roses et îles (leurs du magnolia, qui n'offrent jamais d'odeurs plus enivrantes ni de colorations plus fortes qu'à l'instant où la mort projette en elles ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.

Voilà la puissance de Venise, dans ce siècle, sur les rêveurs. On la distingue mal si l'on étudie une aune ses diverses perfections : il faut que la barque s'éloigne du rivage et que nous embrassions l'ensemble

A quelques heures de gondole, on peut visiter la brèche où le silence1 et le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la civilisation vénitienne. Dans San Michèle, Mùrano, Mazzorbo, Burano, Torcello, San Francesco in Deserto, ilôts épars sur cet horizon désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Veniscs avant de réussir celle que nous aimons, et le chef-d'œuvre se défera comme aujourd'hui les maquettes où ils le cherchèrent

Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du grand Canal et de la place Saint-Marc ont le soleil pour coadjuteur; si nous passons à la partie septentrionale que n'atteignent plus ses rayons directs, déjà le frissonnement de l'eau, l'atmosphère tout accablée attristent nos sens. Dès les « fondamenta nuova », où l'on embarque pour ces iles mortes, l'imagination, qui n'est plus soutenue et concentrée par la vue îles monuments île l'art, accepte des impressions

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plus vagues, se disperse en rêveries et flotte sur l'horizon de deuil.

La première étape de ce pèlerinage, c'est, après vingt minutes de gondole, San-Michele, l'île de la mort, le cimetière de Venise. Il est tout fermé par un grand mur d'une couleur rouge et présente de l'ace une cathédrale de marbre blanc et une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent sur les eaux vertes et plates à l'infini de cette mer captive... Chateaubriand remarqua ces fenêtres quand il allait, après i83o, de Venise à Goritz. Il avait alors la gloire, qui, sans le pouvoir, n'est que la fumée du rôti qu'un autre mange. Chassé des affaires par ses coreligionnaires, par les amis du vieux monarque qu'il allait saluer dans l'exil, il leur avait dit : « Je vous montrerai que je ne suis point de ces hommes (pion peut offenser sans danger. » Maintenant il tenait sa vengeance; il allait s'incliner respectueusement devant le déchu : « Sire, n'avais-je pas raison? » Plaisir d'orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien. Il souhaita une de ces cellules qui contemplent l'eau monotone. Le brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent, un charnier lui aurait donné un rythme large pour ses phrases et des réserves de mélancolie où contenter ses dégoûts...

Une composition du peintre Boecklin, fameuse en Allemagne, est intitulée « l'île de la mort ». L'imagination de cet artiste put prendre ici son point de départ. Mais devant San-Michele, a toute heure on trouve des gondoliers qui viennent d'amener un cadavre et qui, couchés dans leur gondole, plaisantent et caressent un fiasque. Boecklin cherche directement le tragique par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles, le silence et des eaux noires; je regrette les joyeux drôles qui attachent leurs barques mouvantes à la rive du cimetière. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut pas l'environner d'une horreur générale; c'est nous flatter, c'est un mensonge; faites-nous voir plutôt l'indifférence; seules pleurent deux ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour qu'il en soit de nous et de notre petit (dan exactement comme si nous n avions pas existé.

Franchissons ce digne; seuil de notre voyage; cherchons plus avant des images pins funèbres et plus rares. Notre gondole oblique de San-Michele vers la voisine Murano. On sait que des guides harceleurs mènent aujourd hni tons les étrangers à la visite de ses verreries. Son apogée lut au

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xve siècle. De ses anciens jardins, les poètes et les romanciers célèbrent encore les délices, laineuses dans toute l'Europe. Nul souvenir heureux ne* s'en maintient dans ces ruelles et ces canaux sombres, où l'art de quatre ou cinq siècles se déroule encore, mais trop contrarié dans sa décomposition pour qu'eux-mêmes les amants du romanesque, (\n douloureux et de l'extrême automne, puissent y séjourner. Les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, reçoivent toujours sur leurs perrons branlants l'eau que chasse notre barque en glissant; aux deux rives, leurs façades perpétuent la galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur, mais des planches, des briques, les plus grossiers matériaux ont été apportés par la misère sordide pour étançonner des œuvres charmantes qui, de dégoût, se refusaient à persévérer dans la vie. Ces logis, abandonnés par l'intelligente aristocratie de marchands qui les édifia, n'épuiseront pas noblement leur destin. Dégradés par leur appropriation industrielle, ils deviennent d'ignobles masures quand ils pouvaient être de pathétiques souvenirs. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le repos, ni l'anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques, disant : « ici furent les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l'amour par de jeunes patriciennes et par des artistes. » Une telle exploitation de l'agonie épouvante davantage que ne faisait le cimetière de San-Michele. Puisse-t-il mentir ce miroir présenté à Venise! Allons savoir plus loin s'il n'est pas de précédent qui lui promette de pourrir en paix; on dit que sur sa lagune extrême flottent des ilôts où les beaux objets s'abîment sans contrariétés aux liquéfactions de la mort.

Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano. Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les couleurs excessives des (leurs d'automne, nous suivions un chenal dessiné par des piquets, tandis qu'affleurait çà et là un limon mal dissous. Une voile violemment colorée d'ocre coupa seule, devant nous, le frémissement brillant et la solitude de l'air et de la plaine. Ces vastes espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges, sont aussi tristes que la Campagne de Home : l'artiste et le philosophe aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la vraie beauté.

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Mazzorbo, Burano, au loin, émergèrent comme des nymphéas flotlanls. A Mazzorbo il veut jadis des couvents de bénédictines, ('/étaient, paraît-il, de nobles viviers pour le plaisir. Le doge André Contarini, au xive siècle*, se faisait un mérite d'avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles complaisantes, sans cloute grasses comme des cailles, ont depuis longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale de cet îlot. Elles revivent dans les grenades, les lignes et le lierre vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes. Comme on les aime ces fruits, parmi ces aspects de décombres et de misère, de n'avoir pas désespéré ! Ils ont de la rosée le matin, et, le soir, des couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la lièvre. Sur ces chaussées marécageuses et désertes, ces bouquets espacés d'allègre végétation semblent l'effort de quelque magie. Les beaux bras de ces nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces longs acacias qui fleurissent des lieux maudits pour cet amour déréglé de la vie qu'elles y affichèrent.

Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot me rappelle Martigues en Provence que Charles Maurras m'a lait aimer, mais où il ne m'a montré ni ces tons roses, ni cette indigence. Sur le seuil de leurs maisons basses, disposées au long du canal ou dans une rue pauvre, on voit les dentellières faire leur point laineux, non pas avec le fuseau, mais avec l'aiguille à coudre, et belles filles affamées se détruire la vue pour créer des parures rares et fragiles qui coûtent, en effet, « les veux de la tète )>. Les hommes sont pécheurs, mais l'Adriatique s'appauvrit de poissons, en même temps que la vente devient moins rémunératrice. La misère ne va point sans saleté ; ces pauvres gens pourrissent leur sol (pie pourrit aussi la lagune. Dans ce pauvre nid de boue, j'ai souhaité que la désolation s'aggravât encore d'un degré, afin (pie l'humanité disparût d'un site où elle ne peut plus se nourrir. La mort, d'ailleurs, ne rabattrait rien d'un spectacle dont elle lail précisément la magnificence.

Quand noire gondole, après avoir balancé un quart d'heure dans cet éternel silence et celle solitude, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le long du canal de dessèchement, entre deux haies de raisins, de grenades et de ligues mêlés pour atteindre l'unique place de Torcello,

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où se trouvent rassemblés la cathédrale de Santa-Maria, l'église de Santa-Fosca, le baptistère.

La cathédrale est mie basilique, c'est-à-dire, la sorte d'église qui se rattache immédiatement aux basiliques païennes. Le baptistère, construction octogonale, et l'église de Santa-Fosca appartiennent au noble système de l'architecture byzantine qui ne donne pas de perspective longitudinale, niais a pour élément essentiel la coupole centrale. Les personnes qui ont le goût des monuments se rendront tout de suite compte que cette petite place est extrêmement intéressante, soit que nous y trouvions des beautés suivant notre goût, soit que ces styles vénérables nous invitent à des rêveries historiques fécondes. Pour moi, les joyaux dcTorcello ne cèdent à aucune des merveilles de Venise. Plus modestes que la grande Ravenne, ils sont pourtant d une même qualité et figés dans une mort également forte.

Un vent tragique souillait sur ces trois sépulcres, qu'une femme aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu'elle lût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à Santa-Maria, une terrible moisissure d'eaux et de siècles arrêta notre respiration ; le bruit de la lourde porte qui retombait sur nous en supposant à Pair, au soleil, parut le glissement d'une dalle sur un in-pace. Que ne sais-je lire les mosaïques qui tapissent la cathédrale! j'y aurais trouvé tout un système dogmatique et poétique; j'aurais entendu la voix mystérieuse de l'an Mil, car, autant qu'il décore, cet art explique : il est une écriture figurative. Je ne sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais leur lettre, entendrais-je leur esprit? Pourtant j'appréciai beaucoup dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux et auxquelles faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d'oreilles. Elégante variation sur nos frivolités et le néant, dette double brochette est plus capable de nous atterrer que les danses macabres qui bouffonnent aux murs du cimetière de Baie.

La pureté, la jeunesse, la grâce des trois monuments oubliés sur cette boue malsaine de Torcello la placent dans mon amitié auprès de la prairie pisane, où le (hune, le baptistère, la tour et le divin campo santo maintiennent un éternel printemps, plus doux que l'avril sicilien. Ici, c'est toujours novembre. Sous deux climats moraux différents,

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ers monuments imposent au visiteur les enchantements de la mélancolie. Pise el Torcello que l'âge ruine sans les affaiblir, sont également excitateurs de l'àme. 11 est vrai que la prairie pisane s'enorgueillit d'une féconde invention artistique, el l'esprit renaissant y soumit la matière à des lois nouvelles, tandis que Torcello se borne à utiliser des fragments antiques selon un système traditionnel ; mais celui qui a le sens de l'histoire reçoil ses motifs d'action aussi bien des tombes que des berceaux.

La vénérable basilique, le baptistère et Santa-Fosca lurent construits avec les ruines d'Altina qu'avaient édifiée les fugitifs d'Aquilée, alors qu'Attila venait d'anéantir leur puissante patrie. Et cette succession de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à l'imagination une vaste perspective. J'aurais aimé à m'y attarder, mais comment passer plusieurs jours sur ce sol malade, que corrompt une fièvre apportée et par l'air et par l'eau, ce pendant que lui-même s'empoisonne de ses émanations.

De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi, augmentaient à toute minute. On n'imagine pas de pauvres plus malheureux, plus sympathiques, plus abandonnés par la société humaine. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, ont vu une pauvre femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la faim et à la fièvre me poursuivait en m'ofïrant des trèfles à quatre feuilles. Enchantés de ma naïveté, ils ravagèrent les ruines, et, ma gondole déjà loin, ils me tendaient encore, ces infortunés marchands d'espérance, du bonheur à pleines poignées.

Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons tics espaces où la pourriture s'est faite liquéfaction. Le gondolier nous désigne remplacement où fut l'isola délie Donne, l'île des Daines. Battue par les courants marins, marécageuse et insalubre, cette île, ornée de nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs ; elle se dégrada au point qu'en [665 on y transporta les ossements exhumés dos églises trop pleines. Confus amas dont l'industrie moderne se sert impudemment pour raffiner ses sucres. On affirme (pie les restes du fameux doge romantique Marino Faliero échouèrent là pour cet usage. Les poètes, dégoûtés des cendres de leur héros par une telle utilisation industrielle, vont jeter par-dessus bord une mémoire, qui pourtant leur

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a rendu bien tics services. Finir dans la mélasse et dans des poèmes d'opéra, c'est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier infâme rassassier les chiens de Jézabel.

Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour distinguer Anania, un îlot quelle a submergé. Les plongeurs visitent, sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses architecturales. Tandis que j'essayais dans ce silence d'entrevoir ce passé, les minces sous d'une musique qui faisait danser, en l'honneur de Sainte-Marie du Rosaire, dans une salle basse de Burano, traversèrent ces vastes espaces pour nous atteindre. L'atmosphère m'éblouissait. Le désert donnait cette fête suave sans spectateurs. Mais un peuple entier, dans ce paysage, se lût retenu de respirer pour n'en pas ternir la délicatesse.

La journée s'avançait quand nous touchâmes à San-Francesco in Deserto, à Saint-François dans le Désert, et aux parties les plus sublimes de désolation. L'heure tardive collaborait avec le paysage. C'est dans cet îlot (pie saint François d'Assise, au retour d'Egypte, débarqua. 11 voulut prier, les oiseaux tapagaienl ; il leur dit la parole fameuse : « Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrai louer Dieu. » En Ombrie, c'eût été une charmante gentillesse ; mais dans ce décor tragique, cette parole semble avoir tout dévasté. Quand il eut lait oraison, le saint fut coupable de ne pas engager les oiseaux à reprendre leur ramage. « Le soleil d'Assise, dit le Dante, épousa une femme à qui, comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir... Quels sont ces amants que désignent mes paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. » Voilà un beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les hauts murs d'un couvent de franciscains qui ne laisse libre sur cet ilôt qu'une étroite bande de désert.

Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux ainsi caractérisés provoquent chez tous les hommes, moines catholiques, ou passants sceptiques, quelque doctrine qu'ils professent, des ébranlements de même ordre. Ce que les solitaires chrétiens appelaient vivre pour l'éternité, c'est ce que nous appelons s'observer, comprendre le néant de la vie. Plongés dans un tel milieu, nous élaborons, tous, des raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des individus, je

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penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d'un ordre tout à fait grossier, général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos prédécesseurs.

Je lus averti qu'un tel jour approchait de son terme par les torrents de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, ne voulait-il laisser derrière lui qu'une belle assassinée? De montrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l'eau. C'était l'heure de la plus active fermentation, et pour regagner Venise j'avais encore un long temps de gondole...

L'eau qui entoure San-Francesco est plus morte que sur aucun point de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers des terres demi-noyées et faites d'herbes pourries, d'où se levaient de grands oiseaux, l'ont auprès de nous, les perches dressées pour guider les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider celui qui eût tenté de le copier. Sur notre droite, là-bas, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s'émouvoir l'âme la plus indigente. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise; tantôt ces jaunes, ces oranges, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos tètes, des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innomables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon (pie nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leur ombre; celaient les monuments des doges.

Nous rentrâmes dans la ville, avec le sentiment de stupeur, de regret et avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection.

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Au sortir drs sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous venions d'être ravis, la fièvre aidant, jusqu'aux fulgurations que les croyants placent après la mort.

Au reste, il est impossible de rapporter l'agonie du soleil sur la lagune vénitienne. Après s'être prodigué jusqu'à nous contraindre à sortir de notre personnalité, il nous touche le Iront d'un dernier rayon pour nous dire : « Et maintenant, oublie. 11 ne faut pas que ces choses soient révélées. » Nous touchons là aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s'élargit et se défait dans l'universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s'abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.

Je suis allé respirer un myrte du désert; comment prouver son parfum dont la poésie provient de ce qu'il se dissipe stérilement vers les cieux et retombe aux miasmes d'un rivage décrié.

Mais Paul Fiat, voulant nous faire jouir de l'aurore vénitienne, illustre son texte d'illustrations où l'on voit l'allégresse et les naïfs amusements d'une époque féconde. Associons son éditeur dans la gratitude qu'éveille en nous un livre tout plein de beaux aide-mémoire pour nos sensations vénitiennes.

Maurice BARRÉS.

AVANT-PROPOS

Entre toutes les écoles de peinture qui se développèrent dans un milieu fixe et précis, sans doute n'en est-il pas qui, plus que l'École vénitienne en ses successives évolutions, présente un caractère de rigoureuse unité. Si nous examinons les maîtres essentiels depuis l'origine de l'Ecole jusqu'à son final accomplissement, toujours nous retrouvons les mêmes traits essentiels aussi ; et les préoccupations qui modelèrent le talent d'un Cima ou d'un Carpaccio ne nous apparaissent pas sensiblement différentes de celles qui préparèrent l'œuvre d'un Titien ou d'un Tintoret.

C'est qu'à vrai dire jamais école locale ne fut plus resserrée; et les éléments de beauté extérieure qui contribuèrent ici à modeler l'âme artiste ne se présentèrent nulle autre part avec un caractère de nécessité, et, si i'osc dire, de despotisme aussi franchement accusé.

Le premier de tous, le plus efficace, celui qui dès l'abord exerce sa prise puissante sur les tempéraments les moins préparés, est tout en cette action sensuelle de la vie qui s'offre au regard sous les dehors les plus captivants : on ne saurait l'imaginer autrement que complaisante et facile. Tout ce qui est en nous de tendance à la volupté trouve ici son emploi libre et son

AVANT-PROPOS

épancheraient naturel. Il convient d'insister sur ce point, car il est dune importance majeure, et peut servir à en éclairer bien d'autres; c'est toujours ainsi d'ailleurs, par menus traits psychologiques, qu'il faudrait procéder : tel problème d'art, qui par une autre méthode nous demeure incompréhensible, s'en trouverait soudainement éclairé.

L'âme du visiteur, si peu qu'il soit artiste, se hausse à un ton qui ne lui est pas habituel : elle a subi, par simple transposition, l'influence déformatrice, mais si complètement ensorcelante, de cette voluptueuse cité. Je voudrais prendre un exemple, et le plus banal, car mieux que tout il éclairera ce point. Pourquoi, dans ce cadre incomparable, l'air de musique le plus vulgaire, et qui partout ailleurs provoquerait le dégoût, nous touche-t-il aussitôt en ce que nous avons de délicat et de sensible, jusqu'à nous tirer les larmes des yeux, quand nous l'entendons la nuit dans ce magique décor, l'âme tout emplie des émotions de la journée? N'est-ce pas simplement l'effet d'une inlluence exaltante, qui nous a montés à un ton peu commun et se surajoute à ces émotions?

Communier avec cette beauté extérieure et décorative, telle est la première condition nécessaire à l'intelligence d'un pareil art, et la voie toute tracée aussi pour atteindre à son intime signification. Encore faut-il, pour la pénétrer pleinement, quitter quelque temps la ville elle-même, prendre le large vers la lagune et l'Adriatique. Une visite à l'île de Chioggia, qui fut autrefois la rivale de A enise, nous donnera le recul nécessaire pour embrasser en son ensemble la magnificence du spectacle. Au matin, quand la lumière n'est point trop intense encore, et que le soleil levant teinte de rose l'ocre violent et contrasté des voiles de pécheurs, la mer s'étend sur la lagune comme un miroir plan où se reflètent les objets avec une précision rigoureuse. Et c'est bien un pur effet de mirage dans l'atmosphère humide, toute saturée de brumes matinales, ces îlots

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parsemés sur la lagune, qui mirent alentour les moindres détails de leurs architectures. Au loin, dans cet air translucide, apparaît fermant l'horizon la ligne du rivage formée par une longue file d'arbres qui se reflètent pareillement dans la mer. Il faut céder au charme de ce paysage sans équivalent, emplir ses yeux de cette délicate et subtile lumière, goûter au contact la fraîcheur de cet air léger, et, pour tout dire, s'abandonner à cette prise des sens qu'exerce nécessairement sur toute nature finement douée une aussi complexe beauté.

Par elle-même, et quel que soit son genre d'attrait si original et si puissant, l'île de Chioggia ne nous enseigne rien d'autre sur la beauté vénitienne. C'est autre chose : je ne sais quoi de plus heurté, de plus violent comme couleur, des contrastes [dus intenses, un ton franchement oriental, si j'en juge à certains souvenirs des villes de l'Andalousie : telles Séville et Cordoue. I>es ruelles étroites, où le soleil pénètre à peine, avec leurs arcades disposées étrangement, les loques aux tons multicolores suspendues aux fenêtres, les heurts violents de lumière et d'ombre, avec ces rais de soleil tombant d'aplomb sur cette population d'enfants grouillants, sur cette vermine colorée ; un rien quelquefois, une expression physionomique tendue et persistante, c'est assez pour reporter notre pensée vers des régions plus lointaines qui sur nous exercèrent sans trêve la fascination du mystère, de l'inconnu que rien ne saurait dévoiler ! Les historiens de la République vénitienne nous rapportent que Chioggia fut une cité llorissantc autrefois, et pour le commerce, rivale de Venise. Il apparaît clairement que ses relations avec l'Orient durent être à cette époque fréquentes, pour ne pas dire continues : tout ce quelle enferme encore de vie et de beauté extérieure est comme saturé du parfum de ces pays !

C'est là, quand même, une impression rare qui, pour être dill'é-

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rente de la pure séduction de \ enisc, s'harmonise avec celle-ci et la complète. On s'en rend compte au retour, quand les images de la journée se sont classées dans le souvenir, cependant que le bateau nous ramène vers la glorieuse cité. Jl faut avoir assisté à cette lin du jour, au resplendissement du soir sur ce paysage d'eau dormante, de sable affleurant la mer et de montagnes lointaines, pour sentir la prise complète de cette impériale courtisane et pour vivifier les images de beauté qu'elle a par avance suscitées en nous. Car ce n'est point assez (pie voir \ enisc en l'infini détail de ses canaux, de ses églises, de ses palais et de ses rues : une chose radieusement belle déjà sans doute, et qui nous retient par tout ce qui est en nous d'amour du mystère et de l'imprévu ! Encore une telle impression ne saurait-elle produire son effet total que complétée par une vue d'ensemble, et c'est du haut d'un campanile ou de la lagune au loin qu'on la peut avoir. Le soleil déjà bas va disparaître derrière la noble chaîne des monts Euganéens, d'un dessin si pur, d'une forme si véritablement antique, et qui, sous la brusque irradiation de cette lumière soudaine, précisent leur élégante courbure à peine entrevue le matin parmi les brouillards. Par endroits, la lagune apparaît morte, toute noire déjà, comme si la nuit l'avait emplie d'ombre ; puis un banc de sable émerge auprès de vous, avec quelques touffes d'herbe espacées, une pauvre et maigre végétation qui a peine à vivre dans cette atmosphère d'humidité saline. Et ce sont, par ailleurs, des plaques de lumière contrastant avec l'ombre, une lumière rose et rouge, puis orangée, se distribuant sur les bancs de sable, et là-bas sous vos yeux les dômes des églises et le faîte des campaniles baignés encore par l'éclat d'or qui va disparaître!

\ oilà pour éclairer aussi d'une lumière décisive la formation et le groupement serré d'une école qui eut deux cents ans d'éclat et dont les maîtres illustres se développèrent en un pareil

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milieu! Nous avons dit plus haut que les traits essentiels de leur art se retrouvent en chacun d'eux : c'est qu'en cfl'et rien n'est plus puissant, pour créer un lien d'âme, que cette vivante beauté du décor au centre duquel grandirent ces talents successifs. Très active et déjà fortement efficace sur nos sens blasés par une hérédité d'expérience, combien elle le devait être sur ces unies neuves du xv° siècle, dont les yeux s'ouvraient à la vie avec une fraîcheur enfantine, et qui portaient en elles cette intime énergie créatrice dont aujourd'hui nous ne pouvons nous représenter qu'une image affaiblie ! Pour eux évidemment — et la naïveté du premier âge de la peinture nous en fournit la preuve, non plus à \ enise seule, mais en tous les centres de ce glorieux pays — l'élément de beauté qui frappait leurs regards en toutes choses apparaissait à la façon dont le grand essayiste Carlyle nous montre que furent impressionnés les premiers penseurs : — « Simple, ouvert comme un enfant, cependant avec la profondeur et la force d'un homme. La nature n'avait encore pas de nom pour lui : il n'avait pas encore unifié sous un nom l'infinie variété de vues, de sons, de formes et de mouvements que nous, maintenant, nous nommons collectivement univers, nature, ou autre nom pareil, et dont ainsi avec un nom nous nous débarrassons. Pour l'homme au cœur profond, tout était encore nouveau, non voilé sous des noms et des formules ; tout se dressait nu, flamboyant sur lui, beau, redoutable, ineffable. La nature était pour cet homme ce que pour le penseur et le prophète elle est à jamais : surnaturelle. »

Tels j'aime à me représenter, sortant des ombres du moyen âge et entrouvrant à mesure leurs yeux sur la vie, ces naïfs artistes du xive siècle qui nous offrent la première révélation de la Beauté, et les premiers efforts aussi pour se former une conscience. Jl se conçoit d'ailleurs qu'au milieu (Tune telle atmosphère, et dans un cadre où les images esthétiques avaient une pareille

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intensité, leurs progrès aient été rapides et qu'ils aient dégagé leur formule plus soudainement que les autres. Jls eurent aussi plus d'unité ; et si jamais l'expression à! Ecole, employée pour désigner un groupement de peintres soumis aux mêmes influences, lut exacte, c'est à Venise qu'il faut l'employer... Le milieu précis dans lequel ils vécurent fut l'éducateur de leur âme et l'inspirateur de leur talent. Qu'ils soient nés à Venise même, ou bien dans un de ces petits centres, Padoue, Yicencc ou tel autre, qui rayonnaient autour de la glorieuse cité, c'est de Venise qu'ils subirent l'influence : ce fut elle qui leur révéla la Beauté, et surtout leur donna cette unité de conscience par où ils s'imposent à nous. Lorsque nous disons : école espagnole par exemple, ou bien encore école allemande, nous entendons tels groupements d'artistes qui se développèrent en des paysages relativement divers et d'une unité bien moins précise. Quand nous disons : école vénitienne, c'est aux seuls maîtres de la lagune (pie nous nous restreignons.

Leur ville fut tout pour eux : entendez qu'ils lui furent redevables de leur grandeur, grâce à la précision de l'enseignement qu'elle leur dispensa. Car sans doute jamais la théorie du milieu créateur de l'âme artiste ne rencontra plus éloquente démonstration. Elle fut tout pour eux, puisqu'elle modela leur génie à l'image de sa resplendissante beauté, et leur composa cette âme que nous allons retrouver identique en ses principaux éléments de vie extérieure et décorative, sauf à noter, comme nous le devrons faire, la distance qui sépare tels et tels, si l'on se place au point de vue de la vie intérieure et des émotions intimes. Sans doute à cet égard il y aura de curieuses et importantes distinctions à établir entre tel maître restant un pur décorateur, uniquement impressionné par les spectacles de la vie extérieure, et tel autre, au contraire, qui atteignit à l'émotion la plus vive et la plus contagieuse pour nos âmes modernes. Il n'en demeure pas moins (pie pour tous, la res-

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plendissante beauté de la patrie vénitienne fut l'inspiratrice souveraine et l'excitant principal.

Ce qu'elle leur prêta d'ailleurs ils surent le lui rendre amplement et surabondamment, ces beaux maîtres de la lagune qui donnèrent à leur ville deux cents années de gloire et d'éclat artistique. En ce sens, et plus encore qu'en aucun autre1 lieu d'Italie, Fart fut la glorification de la cité et l'efllorescence décisive de la vie sociale. Depuis ses origines jusqu'à sa décadence, il raconta la splendeur de la patrie et s'y employa avec une telle activité que nous ne saurions trouver dans l'histoire de la peinture un second exemple aussi parfaitement significatif. Et je n'entends pas parler seulement des maîtres qui de façon effective, et par le choix du sujet, appliquèrent leurs efforts à la restitution de la vie vénitienne du temps : voilà qui est trop évident. Ne soyons pas dupes des apparences et pénétrons plus avant que ce qui frappe nos yeux ! L'unité parfaite du tempérament vénitien nous apparaîtra dans les œuvres les plus diverses, et dans les sujets en apparence les plus contraires il nous faudra discerner la même âme.

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