CHAPITRE PREMIER
Rien ne saurait mieux démontrer les origines de l'art vénitien qu'une visite attentive à l'ile de Toreello. Fragment de ce groupe qui entoure la lagune sur laquelle fut édifiée la cité vénitienne, ou, si Ion veut, fragment de cette lagune même, elle apparaît bien comme un morceau détaché de tout cet ensemble géologique si particulier, si exceptionnel, si véritablement unique, qui fait de tout ce coin d'Italie un spectacle sans équivalent.
Au soir, quand l'éclat triomphant de la lumière épand sa lueur de glorieux incendie sur les dômes de Santa-Maria délia Sainte, il faut tourner ses regards de la ville resplendissante vers l'Adriatique aux flots changeants comme la plus lustrée des moires. Du haut d'un campanile, celui de Saint-Marc, ou mieux encore, celui de Saint-Georges Majeur, il faut embrasser d'un seul coup d'œil cette ceinture brillante d'ilôts qui surgissent de la mer et sont comme des coquilles de nacre aux tons complexes et bigarrés.
Abordons à l'une de ces îles, pareilles à des sœurs jumelles, et de préférence choisissons Toreello. La mer qui l'entoure est calme et peu profonde, si peu que le bateau est tenu de suivre un chemin fixe, sous peine de toucher le fond. Les bancs de sable émergent de toutes parts et parfois un oiseau s'y vient poser en poussant des cris. Les voiles rouges des pécheurs de Chioggia surgissent à l'horizon, enflammées par les rayons du soir, et semblent
dans le lointain comme de grandes ailes d'oiseaux s'ouvrant pour prendre leur vol. Quelques pauvres arbres, maigres et rabougris, sortent de ce sol infertile, autour duquel la mer est souveraine maîtresse. Le bateau s'arrête, et tout un peuple de loqueteux se précipite à la rencontre de l'étranger.
Une vieille église, en partie ruinée, et (pic l'on répare avec une lenteur tout italienne, nous appelle et nous retient ici. Au fond du chœur, emplissant la coupole, sur un cintre d'or éclatant, la grande vierge byzantine du xiie siècle est debout, immense et seule avec l'enfant qu'elle tient appuyé sur son bras !
La voilà, la véritable mère de tout l'art que nous allons étudier, la mère de toutes les Madone col Bambino, qui plus tard seront la gloire de l'école, et différemment interprétées selon le génie des maîtres qui s'y appliquèrent, nous dévoileront l'inépuisable fécondité de cet instinct religieux qui est le trait commun à l'évolution tout entière des premières écoles italiennes! Thème unique et toujours suggestif, dont les variations innombrables seront redites et modulées à l'infini! Miracle aussi, ne faut-il pas l'avouer, qu'une telle monotonie d'inspiration n'engendre jamais la lassitude, et maintienne bien au contraire l'unité d'intérêt qui s'attache au développement de ces beaux maîtres! Nous verrons plus tard qu'on doit l'attribuer à des raisons proprement picturales, plus encore qu'à l'invention même et aux facultés imaginatives... Elle est là toute droite, la grande Vierge byzantine, avec son corps long et mince, ce corps sans sexe, enveloppé et comme enroulé dans ses draperies, avec ses mains aux doigts effilés tout ouvertes, avec sa petite tète grêle aux yeux fixes et dilatés, à la bouche indiquée par une simple ligne droite. L'enfant repose sur son bras gauche tendant la main connue pour bénir : et c'est un petit être informe encore, presque grimaçant, où la conscience de l'artiste n'apparaît qu'a l'état embryonnaire, bien qu'il y ait là en germe les traits essentiels
de ce qui deviendra l'œuvre d'art : premier effort aussi de l'instinct plastique pour s'exprimer, qui aboutit à cette création étrange, non point belle, vous entendez bien, mais si impressionnante par son étrangeté même!...
La Viekge et li:s Apôtres (Mosaïque du xir9 siècle.) Ile de Torccllc
La voilà donc la véritable œuvre primitive, avec tout l'ensemble des caractères qu'il convient d'attribuer à ce mot. « Primitifs, disions-nous à propos d'un maître qui nous fournira mainte comparaison pour cette étude, c'est le nom de la catégorie où notre
manie ordonnatrice s'obstine à classer l'auteur d'oeuvres si intenses et si expressives! » Et puisque nous aurons plus tard à nous expliquer sur le sens véritable et la portée d'un terme dont on a tant abusé, disons dès maintenant qu'à nos yeux celles-là seules seront des œuvres primitives qui reproduiront en leur ensemble cette attitude et ce caractère hiératiques, par où dès l'abord nous frappe la vierge byzantine !
La grande vierge du xne siècle n'est pas seule significative en cette île de Torcello. En face d'elle, au-dessus du portail de l'église, toute une série de scènes naïves, se rattachant aux légendes chrétiennes, nous devient d'un aussi précieux enseignement : c'est le premier essai de groupement qui vient frapper nos regards.
Gauche et timide essai sans doute, mais si parfaitement sincère, de l'instinct plastique, pour grouper des attitudes expressives : vous nous devenez, à nous qui par-dessus tout sommes curieux des mouvements d'âme, et par delà le signe visible tâchons de pénétrer l'intimité mystérieuse de la vie ; oui, vous nous devenez aussi révélateurs que ces premiers balbutiements par où les lèvres enfantines s'appliquent à assembler des sons liés! De toutes vos forces vous tendiez à être expressifs, et sans doute n'atteignez-vous qu'à nous donner une première et insuflisante formule de ce génie plastique qui devait, plusieurs siècles durant, entraîner vos descendants et leur inspirer des chefsd'œuvre ! Si parfaitement, si évidemment sincères, vos maladresses mêmes nous sont révélatrices de cette ardeur à s'exprimer, de ce désir de peindre, qui demeurent après tout la forme supérieure de l'amour, et auxquels nous voulons appliquer nos efforts. C'est en ce sens que le mot sincérité, que nous notions plus haut pour marquer la part naïve et ingénue d'un tel art, s'applique merveilleusement à l'œuvre de ces premiers maîtres, et atteint, quand
on parle deux, à la plénitude de sa valeur. En ce sens pareillement l'employait le grand essayiste anglais, quand il disait : — (( Pas d'homme capable de faire une chose quelconque, s'il ne commence par la prendre vraiment au sérieux, par être ce que j'appelle un homme sincère. Je dirai que la sincérité, une profonde, grande, ingénue sincérité, est le premier caractère de tous hommes qui sont d'une façon quelconque héroïques. Non la sincérité qui s'appelle elle-même sincère ; ah non : celle-là est une très pauvre chose en vérité ; la sincérité du grand homme est de telle sorte qu'il n'en peut parler, qu'il n'en a pas conscience. »
Aussi bien cette inconscience nous apparaît-elle le second trait distinctif d'une telle œuvre, et nous y goûtons comme une saveur nouvelle que nulle autre ne peut nous rendre, dont tout effort artificiel surtout ne saurait nous donner qu'une répulsive et exaspérante contrefaçon. Mais de ceux qui sentirent et s'exprimèrent ainsi, parce que telle était l'impérieuse nécessité de leur âme, il nous faut interroger l'œuvre avec sympathie et curiosité. Ce ne sont pas là choses négligeables, comme autrefois on s'appliquait à le dire. Notre point de vue contemporain s'est avec raison modifié, et nous y attachons un intérêt qui n'est plus seulement esthétique, mais à vrai dire et très justement psychologique. Et ce nous est une manière de pénétrer plus avant que l'œuvre même, jusqu'à la nature et aux facultés essentielles de la race dont elle sortit. Par delà telles maladresses en effet qui peuvent nous faire sourire, nous tachons de nous représenter la foi qui les soutenait, qui les dirigeait, et d'un irrésistible élan les poussait à donner une forme visible aux images de sainte adoration flottantes en leur cerveau.
Parmi ces scènes des légendes chrétiennes figurées en l'église de Torcello, il est des traits aussi naïfs que ceux de la Madona deU'Arena de Padoue, où Giotto, représentant le baptême du Sauveur, nous montre les eaux s'arrondissant autour du corps de