‹ Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernesChapitre 7 sur 10 · LA VALEUR DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

LA VALEUR DE LA SCIENCE

bon sens; mais elle ne seiulile plus compatible avec les nouvelles théories électriques; (pages Hfit-\ç^]) enlin il n'y a pas jusqu'à la permanence île la matière qui ne soit devenue douteuse; les masses seraient influencées par le fait d'une translation, (page i9<)) Ainsi, il faudrait renoncer aux principes c'est-à-dire aux thèses sur la nature des choses; mais les lois, déduites de l'emjjloi intelligent des expériences et du calcul, conserveraient touj«)urs leur utilité et [)(>urraient fournir des approximations toujours croissantes, grâce à l'introduction incessante d'éléments correctifs.

Pour pouvoir se maintenir sur le terrain des principes, il faudrait procéder d'une manière désespérée : il faudrait introduire des hypothèses capables d'échapper à tout contrôle expérimental, par exemple, celle d'une « énergie nouvelle et inconnue » qui sillonnerait l'espace et qui serait dotée de propriétés ca[)ables de rendre compte des faits observés sur le radium : «Quelle explication avantageuse et combien elle est commode! D'abord elle est invérifiable et par là même irréfutable. Ensuite elle peut servir à répondre à toutes les objections que les expérimentateurs futurs pourraient accumuler. Cette énergie nouvelle et inconnue pourra servir à tout. » (page 208) Cela revient à dire qu'elle ne constitue qu'un moyen de dissimuler la vérité par des artifices mathématiques et qu'elle réduit à l'absurde les prétentions qu'avafl la science de connaître la réalité.

Je ne suis pas tout à fait certain que la crise de la physique soit aussi neuve que le pense M. Poincaré; il a toujours existé sur les frontières de la science une large province de faits paradoxaux qui finissent à la longue par prendre une autre allure, non seulement parce que la science progresse, mais aussi parce que cette marche pleine de paradoxes arrive à être mieux connue. Si l'on prenait les mémoires de chimie publiés il y a soixante-dix ans, on verrait combien il a été dillicile de se reconnaître au milieu de tant de contradictions. Je suis persuadé que la science doit être distinguée des savants et que ceux-ci se trompent au moins une fois sur trois quand ils abordent des terres nouvelles; quand ils ne se trompent pas complètement, ils \ (nent les choses sous un,aspect qui ne sera pas celui qu'on

Georges Sorel

leur reconnaîtra plus tard ; toute exploration a débuté par une description de monstres que n'ont pas retrouvés les voyageurs ultérieurs. Je crois donc qu'il serait bon de faire porter le scepticisme un peu plus sur les découvertes des savants et un peu moins sur la science.

Je trouve dans la troisième partie une observation qui me paraît excellente : « Si je me félicite du développement industriel, ce n'est pas seulement parce qu'il fournit uii argument facile aux avocats de la science; c'est surtout parce qu'il donne au savant la foi en lui-même et aussi parce qu'il lui offre un champ d'expérience immense où il se heurte à des forces troj) colossales pour qu'il y ait moyen de donner un coup de pouce. Sans ce lest, qui sait s'il ne quitterait pas la terre, séduit par le mirage de quelque scolastique nouvelle, ou s'il ne désespérerait pas en croyant qu'il n'a fait qu'un rêve? » (pages 220-221) C'est là je crois le principe que l'on doit poser à la base de toute critique de la connaissance scientifique. Je suis singulièrement heureux de le trouver exprimé, d'une manière si parfaite, par le plus illustre représentant de la physique mathématique; j'avais essayé, il y a dix ans, d'appeler l'attention sur ce principe, mais je n'avais pas l'autorité nécessaire (i) : à mon sens, la science n'est pas tant dans le laboratoire que dans les arts usuels et il n'y a vraiment science que de ce qui est utilisé journellement par l'industrie.

Il me semble qpie M. Poincaré et M. Le Roy pourraient se mettre d'accord sur un point : le discours parfait que la science emploie gène les \nies sur la nature et il est un obstacle pour l'introduction des progrès scientifiques j c'est parce (jne l'on a voulu réduire la science à des applications de principes (qpii sont des discours parfaits^ que l'on a tant de peine à s'orienter aujourd'hui. Mais n'y a-t-il point quelque chose qui n'est ni la nature, ni le discours parfait, quelque chose qui est l'objet même de la science et l'organe de la recherche scientifique ? Ce quelque chose est le méca-

(i) Dans un article intitulé : Ancienne et Nowoelle Métaphysique. (Ere nouvellr, mars, avril, mai, juin, 1894)

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