MELINE, CANS ET COMPAGNIE
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Le château de la Yiguerie est situé à deux ou trois lieues au-dessous de Rouen, à mi-côte de cette longue chaîne de collines qui borde la Seine d'une ligne parallèle au fleuve. Le plus souvent, le versant de cette longue chaîne descend doucement jusqu'à la rive en s'ondulant comme un vaste falbalas de verdure. Quelquefois, cependant, la colline se dirige vivement vers la Seine comme pour l'arrêter, mais elle se brise tout à coup à son bord, droite comme un
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â LES PRtTENDUS.
mur et façonnée par le temps en mille figures diverses. Beaucoup de ces grandes anfractuosités affectent des formes bizarres. Les unes ressemblent à des ruines de vieux châteaux ; d'autres, rongées par la base et amenuisées presque jusqu'à leur sommet, sont comme des figures de géant coiffées d'un vaste turban ; d'autres encore se dressent comme des tours rondes et colossales.
Au plein soleil du midi, ces roches blanches ont un reflet triste et monotone, mais quand le crépuscule et la brume du soir les enveloppent, elles prennent Taspect de monuments formidables et magnifiques. On dirait que c'est une de ces villes monstrueuses des rêves fantastiques de Martin. Le château dont je parle 'est sur là rive droite, au sommet d'un de ces profonds et vastes plis dont le fond est tapissé de riches prairies et abrité par de grands bois qui s'élèvent sur ses hanches arrondies. Le parc s'étend du château jusqu'au fleuve et n'en est séparé que par la chaussée qui court le long de sa rive. Un saut de loup sert de dôture en cet endroit, et le parc communique à la route d'abord par une petite porte en pont-levis, qu'on 06 peut abaisser que de l'intérieur et qui est posée i un angle du parc, et en outre par une magnifique grille ouvrante sur un pont en
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pierre assez large pour que les voitures puissent y passer.
C'était un dimanche de l'été 1840, il était à peu près huit heures du matin, lorsqu'un homme, de quarante -cinq ans environ, quitta le bord de la Seine et se dirigea vers le petit pont-levis, qui était baissé à ce moment. Cet honmie était chargé de tout l'attirail d'un pécheur à la ligne, et le sac en filet ^u'il tenait à la main prouvait qu'il n'avait pas perdu son temps. Il avait déjà traversé la route et allait poser le pied sur le pont pour rentrer dans le parc, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture menée grand train par quatre chevaux de poste. Notre individu, par cet instinct machinal de curiosité qui dans la solitude de la campagne devient beaucoup plus actif, et qui s'attache à la moindre rencontre, voulut voir qui voyageait avec cette magnifique rapidité; mais avant d'arriver jusqu'à lui, la voiture s'arrêta devant la grille, où les claquements du fouet du postillon amenèrent bientôt un jardinier qui ouvrit, et la voiture entra dans le parc et se dirigea vers le château. L'individu qui était resté à examiner cette pompeuse arrivée, était encore sur le pont-levis à se gratter le front pour tâcher de deviner à qui pouvait appartenir le riche équipage qui entrait chez lui, lorsqu'une seconde
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voiture de poste moins brillante que la première parut encore à rextrémité de la chaussée^ arriva de même jusqu'à la grille et pénétra immédiatement dans le parc. Un petit mouvement d'humeur se manifesta sur le visage du pécheur, et il venait de fermer avec une certaine vivacité le petit pont-levis qui lui avait servi d'issue, lorsqu'une troisième voiture qu'il n'avait point aperçue au loin dans les flots de poussière soulevés par les deux autres, entra encore dans la grande allée et passa devant lui avec une foudroyante rapidité. Celle-ci n'était qu'un tilbury conduit par un jeune homme de dix-huit à vingt ans, et accompagné par un groom fort peu à la mode, car c'était un homme qui n'avait pas moins de cinq pieds huit pouces, et qui paraissait âgé d'une cinquantaine d'années.
La grille s'était refermée, et le jardinier retournait à son ouvrage, lorsque notre pécheur passa devant lui :
— Salut, monsieur, lui dit Guillaume (c'était le nom du jardinier) ; il parait que la pèche a été bonne ce matin?
— Ah çà! pourquoi dévastes -tu ainsi mes rhododendrons et mes calmias ?dit le pécheur ; voilà une charretée de fleurs que tu as déjà coupées depuis ce matin.
— Dame, monsieur, fit le jardinier avec ce
LES PaÉTEIfDVS. 5
sourire moqueur d'un homme qui est le maître dans son ménage et qui parle à un homme qui n'est que le très-humhle serviteur dans le éien ; dame, madame m'a ordonné hier de garnir tous les vases et de renouveler toutes les jardinières, car il parait qu'il y aura grand monde aujourd'hui au château : monsieur doit bien le savoir.
Le monsieur doit bien le savoir voulait dire très-clairement : Quoique monsieur n'en sache rien; et la réponse de M. Ménier ne fit que confirmer cette signification, car il répliqua :
— Oui, oui, le dimanche j'aime à voir quelques personnes ; quoique je trouve très-inutile de dévaster ainsi les parterres pour fleurir le salon ; le salon d'une campagne, c'est le jardin. Hais ma femme aime cela, et pour un jour il n'y paraîtra pas.
— Dame, monsieur, reprit le jardinier, madame m'a ordonné dcrenouveler les fleurs tous les matins pendant plusieurs jours, et il ne faudra pas que ça dure une semaine pour que tout y passe.
M. Ménier ne répondit pas, et, après avoir jeté un regard de regret sur la brouette de fleurs coupées, et avoir levé ce regard jusqu'au ciel, comme pour le prendre à témoin de sa non-com< plicité dans ce gaspillage barbare, il regagna
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lentement le château, tandis que le jardinier murmurait entre ses dents :
— S'il prenait fantaisie à madame de lui faire couper un doigt pour le mettre dans un vase du Japon, je crois qu'il se laisserait faire sans mot dire.
M. Ménier arriva tout pensif jusqu'aux abords des communs ; il examina, en les traversant, les voitures nouvellement arrivées, et qu'on remisait après les avoir déchargées d'assez nom* breux paquets, pour lui prouver que ceux à qui elles appartenaient comptaient faire chez lui un long séjour. Cependant cet examen parut lui apporter quelque consolation. Il sourit d'un air de satisfaction à l'aspect de la calèche modeste sur le panneau de laquelle était peinte une couronne de comte avec cette devise : J'y vais.
— Bien, bien, murmura tout bas M. Ménier.
Le tilbury n'avait aucun signe distinctif ,
mais le châtelain reconnut le vieux groom qui le dételait, car il lui dit d'un air de bonhomie :
— Ah! Victor est ici, tant mieux; j'en suis charmé.
Ce ne fut que lorsqu'il arriva devant le splen^ dide coupé, qui était entré le premier dans le château, que M. Ménier prit un air mécontent, tandis que le domestique qui s'occupait de cette
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voilure, trompé par la blouse de toile grise et les souliers ferrés du châtelain, lui criait en le regardant par-dessus l'épaule :
— Hé f Jean de la Ligne, aidez-moi donc un peu à descendre cette malle.
M. Ménier se retourna vers un palefrenier qui lui appartenait, et lui dit le plus froidement du monde:
— Jean de l'Étrille, va-t*en prévenir M. le marquis du Luc que son valet de chambre a besoin de quelqu'un pour porter ses paquets.
Le palefrenier s'était avancé la casquette à la main, et cette marque de respect avait averti suffisamment le valet de chambre de sa gaucherie. Celui-ci se confondit en excuses vis-à-vis de M. Ménier; mais le coup avait porté, et noire pécheur, qui n'était point du tout disposé eu faveur de M* le marquis du Luc, se promit de contrecarrer ses projets, parce que le valet de chambre du marquis lui avait trouvé la tournure d'un malotru.
Pour bien faire connattre M. Ménier à nos lecteurs, nous allons le suivre pas i pas dans ses diverses visites.
n quitta la cour et entra dans la cuisine l'air assez mécontent ; il jeta son filet sur la table en disant :
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— Tiens, Catherine, voilà tout ce que j*ai pu attraper aujourd'hui.
Catherine était une grande fille d'une trentaine d'années, riche en vermillon, en beaux cheveux noirs et en dents blanches, large d'épaules, bien campée sur ses hanches, et qui adorait M. Ménier comme on aime, quand on est fort, les faibles qui sont tyrannisés. Quoique cuisinière, elle était luisante et propre comme une femme de chambre ; mais sa vertu était encore plus robuste que ses appas, et avait résisté, non-seulement aux séductions des plus beaux cochers delà maison ou des visiteurs^ mais encore aux propositions légitimes d'un fermier du Voisinage. Comme je l'ai dit, cette fille avait une tendresse particulière pour M. Ménier (et nous prions nos lecteurs de ne pas se tromper à la signification de ce mot tendresse).
Catherine devina le chagrin qui tourmentait son maître, et grâce à l'adresse qu'ont toutes les femmes pour consoler le cœur lorsqu'elles le veulent, elle lui dit avec un franc et joyeux sou« rire :
— Ah ! mon Dieu, monsieur, que vous êtes aimable de m'apporterce poisson; sans vous je n'aurais su comment faire déjeuner tout ce monde qui nous arrive ; voilà deux superbes carpes, une anguille magnifique, des lottes d'une
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chair superbe ; ça va nous faire un fameux commencement.
A cette énumération des richesses qu'il apportait, le visage de M. Ménier s'épanouit peu à peu, et il repartit en riant tout à fait :
— £t bien là, Catherine, arrange-nous cela d'une façon un peu mirobolante pour leur apprendre à faire fi du bon poisson de Seine.
— N'ayez pas peur, monsieur, vous serez content de moi, dit Catherine.
Et le bonhomme se retira tout joyeux en se frottant les mains, car il venait de rencontrer quelqu'un qui le trouvait bon à quelque chose. Mais ce petit mouvement de joie ne fut pas de longue durée, car, au moment où il traversait le vestibule pour remonter chez lui, une chambrière abominablement grêlée, maigre et jaune, lui dit d'une voix d'huissier :
— Monsieur, madame désire vous parler tout de suite.
L'avertissement fut très-désagréable à M. Ménier ; cependant, il crut devoir y obtempérer immédiatement, car il redescendit les quelques marches qu'il avait montées, et se rendit, en traversant plusieurs salons, dans l'appartement de sa femme qui occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon à une extrémité tout à fait opposée à celle que M. Ménier occupait au second
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étage de son château. Le digne propriétaire remarqua en passant que les housses de tous les meubles avaient été enlevées, et les lustres dégagés de leurs enveloppes de gaze verte.
— Allons, dît-il en grommelant, il parait que nous allons tenir cour plénière. '
Cela dit, il entra dans la chambre de madame Ménier, qu'il trouva habillée de pied en cap avec une recherche exquise. A en croire le commencement de ce récit, il semblerait que madame Ménier dût être une grande femme sèche, haute, impérieuse, et parlant à son mari avec un ton de commandement ; point du tout : c'était une petite femme rondelette, fraîche, Fœil vif, les dents sur les lèvres, courte et gracieuse de toute sa personne.
— Mon Dieu, mon bon ami, lui dltrclle de Tair le plus caressant, comme vous voilà fait à l'heure qu'il est! Vous savez bien que nous avons du monde aujourd'hui et qu'on doit arriver de très-bonne heure.
M. Ménier regarda sa femme comme charmé de sa bonne grâce, et lui dit en cherchant à l'embrasser :
— Et vous, vous voilà toujours jolie et déjà parée de bien bonne heure.
Madame Ménier repoussa son mari avec nne douceur infinie, mais elle le repoussa et repartit :
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— Voas allez vous habiller, n'est-oe pas, mon ami ? Voussavez bien que nous déjeunerons à dix heures précises dès que voire sœur sera arrivée.
— Je sais que ma sœur doit arriver ce matin i dix heures, répondit froidement le mari, mais f ignorais que nous aurions avant M. de Sommerive, que j'aime fort et que je suis charmé de retrouver; vbtre charmant neveu, Victor de Perdignan, dont la visite m'est fort agréable, et surtout M. du Luc, qui vient ici je ne sais à propos de quoi.
Madame Ménier fit une charmante petite moue à son mari, et reprit :
— Vous le savez parfaitement bien, mon cher ami ; n'avez*vous pas dit à qui a voulu l'entendre que votre sœur, la belle marquise d'Houdailles, arrivait aujourd'hui même, et vous étonnez-vous que des voisins de campagne se soient empressés de se trouver à l'arrivée d'une veuve jeune, belle, riche, et probablement disposée à se remarier?
— Je comprends cela, dit H. Ménier, pour H. de Sommerive, qui demeure à quelques lieues d'ici ; quant à votre neveu, il devait venir, et, qu'il soit arrivé aujourd'hui'ou un autre jour, cela est de fort peu de conséquence ; mais comment M. le marquis du Luc a-t-il été si bien renseigné?
1â LES PaÉTlNDIlS.
— Je n'en sais pas plus qne vous à ce sujet, dit madame Ménier d'un air gracieux et riant, à moins que votre sœur n'ait commis quelque indiscrétion pendant son séjour à Paris.
— Clara, dit M. Ménier, n'est restée que deux jours chez matante Bournichon, dans le fond du Marais, et je ne pense pas que ce soit là gue M. du Luc ait appris qu'elle venait s'établir ici, si toutefois c'est pour elle qu'il vient.
— C'est pour elle, et pour elle seule, jaloux que vous êtes, dit madame Mépier avec une mine encore plus gracieuse et'plusmignarde, et puisqu'on ne peut rien vous cacher, je vous dirai que c'est moi qui ai invité M. de Sommerive et M. du Luc, parce que j'ai de grands projets.
— Et quels sont ces projets, je vous prie? dit M. Ménier.
— Vraiment, repartit sa femme, vous y mettez de la mauvaise volonté ; vous ne voulez pas absolument me comprendre. Quels peuvent être mes projets vis-à-vis d'une jeune veuve, belle et riche, si ce n'est de la marier, lorsque j'invite M. de Sommerive et M. du Luc, tous deux garçons, tous deux riches, et tous deux bien posés dans le monde, et dignes de s'allier à notre famiUe?
— Ajoutez votre neveu Victor de Perdîgnan
à ces messieurs, dit en riant M. Ménier, etvous aurez admirablement pourvu à toutes les éventualités et à toutes les exigences du goût le plus capricieux. M. de Sommerive, quarante ans, député, conseiller d'État, aimable et grave, tournure encore élégante, quoique un peu grasse, premier type de mari pour une femme raisonnable ; M. le marquis du Luc, trente ans, dans toute la beauté de sa jeunesse, roi de la mode, intrépide coureur au clocber, lion à tout crin, voilà le maçLqu'il faut à une femme qui aimerait par has£m les fêtes et le plaisir ; quant aux dettes qu'il peut avoir, je sais qu'elles écorneraient à peine les deux cent mille livres de rente de ma sœur, si cette union pouvait lui plaire ; enfin, votre neveu : vingt ans, point ou peu de fortune, mais un cbarmant visage, tournure délicieuse, un cœur qui sans doute a toutes les rêveries ardentes du premier amour ; voilà pour la femme mélancolique et passionnée, si par hasard ma sœur est de ce caractère; aussi je doute fort qu'elle puisse échapper à son destin, et je suis sûr qu'elle sortira d'ici mariée et parfaitement mariée, grâce à votre intelligente prévoyance.
— Vous êtes charmant quand vous le voulez, dit madame Ménier, et vous venez de résumer admirablement la question, comme vous lefe-
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rez à la chambre, quand vous aurez eonsenti à vous laisser nommer député.
— Non pas, non pas, dit M. Ménier d'un air qui pouvait se traduire comme une épigramme cachée ou comme une franche plaisanterie, il y a cent à parier contre un que j'y serais seul de mon parti, et que je trouverais à redire aux projets les mieux combinés, comme aux vôtres, par exemple. Votre collection de prétendus ne me parait pas complète, et cela m*étonne d'autant plus, que pour qu'il n'y maqquàt rien, II vous suffisait de retenir M. GanceP, qui est parti précisément hier soir.
— Oh I dit madame Ménier, M. Gancel est Fhomme le plus maussade du monde ; il est en toutes choses au rebours des opinions des autres , et il n'a pas plutôt appris l'arrivée de madame d'Houdailles, qu'il m'a signifié son départ malgré toutes mes instances pour le garder.
— C'est fâcheux, dit M. Ménier en reprenant le ton sardonique qu'il avait employé pour parler des autres prétendus; trente-cinq ans, beau, riche, honnête homme et, si je me le rappelle bien, fort désolé il y a dix ans du mariage de^ Clara avec M. d'Houdailles, mariage qui, du reste, fut votre ouvrage.
Un nuage d'humeur troubla un moment la
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grâce incessante de madame Ménier, mais elle se remit aussitôt et répondit :
— C'est un homme fort bizarre, qui, je le crois, rendrait une femme très-malheureuse; du reste, essayez de le rappeler, je ne m'y oppose nullement.
— Je vais lui écrire à ce sujet, dît M. Ménier.
— Vous me ferez grand plaisir.
Le bruit d'une nouvelle voiture qui entrait dans la cour du château interrompit cet entretien, et, malgré les réclamations de sa femme sur sa déplorable tenue, M. Ménier s'élança audevant de sa sœur madame la marquise d'Houdailles.
Après avoir fait connaître à nos lecteurs les personnages destinés à jouer un rôle dans ce récit, il est nécessaire pour son intelligence que nous racontions la position des divers membres de cette famille vis-à-vis les uns des autres.
M. Ménier était le fils. d'un ancien intendant du vicomte de Perdignan, l'un des plus pauvres gentilshommes de l'Auvergne. Voici comme quoi M. Ménier père était l'intendant de ce M. de Perdignan. Le noble et pauvre vicomte avait gardé de la fortune de ses ancêtres une maison située à peu de distance de son château. Cette maison était depuis plus de cent ans la
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demeure des intendants des Perdîgnan, et les Ménier étaient depuis un siècle les intendants de père en fils. Le dernier Ménier intendant y était né, et n'avait reçu de son père que quelques milliers d'écus et la gestion d'une fortune délabrée et que sa probité n'avait pu défendre contre les folles dépenses de son maître. En cette circonstance, l'héritier de l'intendant fidèle proposa à l'héritier ruiné des Perdignan, de lui louer sa maison et de rester chargé de ses affaires, qu'il promettait de rétablir. Ledit Perdignan y consentit, et avec une douzaine de mille livres de rente et un seul domestique, il conserva de cette façon un intendant comme s'il eût possédé une fortune princière.
Sur ces entrefaites la révolution arriva, et le vicomte de Perdignan émigra ; ce qui lui restait de biens fut vendu et racheté par Ménier, l'intendant gratis. Mais celui-ci était un homme intelligent; il se jeta dans les entreprises, amassa quelques capitaux ; en 179K il épousa une fille de manufacturier, avec la dot de laquelle il étendit ses opérations, qu'il dirigea si bien qu'en 1814 il possédait une des plus grosses fortunes de la France. Il avait alors un fils qui est le Ménier pécheur que nous avons présenté à nos lecteurs au conunencement de ce chapitre, et qui était alors un gros garçon de
dix-hait ans, d'un esprit doux et réservé, incapable d'augmenter la fortune de son père par d'habiles entreprises, mais également incapable delà diminuer par de folles dépenses; en outre de ce fils M. Ménier devint père, en 1815, d'une fille qui devint la marquise d'Houdailles, qui est aussi un des personnages de ce récit. Voici comment cela arriva.
M. de Perdîgnan rentra de l'émigration avec an fils et une fille, et pour toute ressource une charge de gentilhomme de la chambre. M. Ménier voulut restituer à son ancien maître les terres qu'il avait achetées ; mais le noble vicomte refusa, et par une singulière contradiction il consentit à emprunter de l'argent à M. Ménier en attendant, pour le lui rendre, la grande réparation que le roi devait nécessairement accorder aux gentilshommes qui s'étaient ruinés pour lui. Cette réparation arriva. Ce fut le fameux milliard d'indemnité ; mais la part de M. de Perdignan y fut malheureusement restreinte à ses droits réels, si bien qu'il devait plus qu'il ne recevait. Cependant, Edouard Ménier était devenu un homme de trente ans, et mademoiselle Claire Perdignan avait atteint sa vingtième année. £lle se persuada qu'il était convenable et noble de payer de sa personne les dettes paternelles; elle laissa comprendre à Edouard
Ménier que sa bonhomie, son esprit, sa probité la feraient passer sans trop de déplaisir par*dessus son air lourd, sa tournure gauche et surtout son horrible nom de Ménier. Edouard le crut, et le fils de l'intendant apporta cent mille francs de rente à la fille de son ancien maître. Cela se passait en 1826.
Nous avons dit cependant que M. de Perdignan était rentré avec un fils et une fille. Ce fils, de beaucoup plus âgé que sa sœur, était entré dans les gardes du corps et s'était marié en 1819 avec une bonne et aimable femme, pauvre comme lui, mais fière et noble comme lui ; au moment de partir pour la guerre d'Espagne, notre officier devint père d'un fils qu'il ne devait plus revoir, car ce Perdignan fut assassiné du fond d'une haie dans cette promenade militaire où personne ne fut tué. La mère de Victor, car cet enfant est le Victor qui venait d'arriver en tiU bury chez son oncle Ménier, ne survécut pas longtemps à son mari, et l'enfant demeura entre les mains du vieux vicomte de Perdignan, qui lui laissa en 1828 son titre de pair de France et ses douze mille francs de rente. Ces douze mille francs, administrés par son oncle Ménier, avaient produit un revenu de vingt-cinq milte francs en 1840, sans que le jeune homme se doutât de la générosité d'un homme qu'il n'aimait que
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de cette affection nécessaire que les pupilles ont pour les tuteurs.
Le jeune Victor était Perdignan jusqu'à la moelle des os; il trouvait sa jolie tante horri* blement malheureuse de s'appeler madame Ménier, et comme elle le* considérait comme rhéritier probable de Fimmense fortune de son mari et qu'elle le gâtait en conséquence, Victor avait pour sa tante un culte qui le rendait moins aimable pour son oncle et son bienfaiteur. Mais cette espèce d'ingratitude n'avait jamais pu las^ ser la bonté patiente de M* Ménier. Le bon* homme avait découvert les excellentes qualités de ce jeune homme sous la mauvaise écorce d'une éducation mal dirigée, et il attendait sans le presser, mais en le surveUlant, l'instant où son contact avec la vie réelle apprendrait à Victor où sont la véritable grandeur et la sincère noblesse. Mais nous avons encore une bistoire à raconter, c'est celle de la marquise d'Uoudailles : c'était la petite fille qui venait de naître à l'époque de la rentrée des Bourbons ; elle avait été élevée dans un pensionnat^t y demeura jusqu'en 1880, époque où son père, qui vivait encore, et dont sa belle-fille Claire Ménier était devenue l'idole et qui lui faisait faire toutes ses volontés, la donna en mariage, après deux mois de séjour dans la maison, à M. le
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marquis d'Houdailles, vieillard fort riche, fort noble et très-bon, qui emmena la jeune épousée en Auvergne, où il mourut en 1839. Madame d'Houdailles voulut passer le temps de son deuil en province, et ne consentit à venir s'établir chez son frère que lorsque le deuil eut épuisé toutes les teintes, depuis le noir absolu jusqu'au gris le plus clair.
Voici doiïc tous nos personnages connus, quant à leur position et à leurs titres, les voilà tels que le monde les racontait, mais on pourrait peut-être mieux les connaître encore en se demandant pourquoi Aiadame Ménier s'était en 18S0 si activement occupée à pourvoir sa bellesœur, et pourquoi cette matrimoniomanie la reprenait avec une nouvelle activité du jour que Clara reparaissait chez elle.
Si nos lecteurs ont bien voulu nous suivre dans le vestibule où M. Ménier embrassait sa sœur avec deux gros baisers bruyants et pleins de bonne affection , froissant sa jolie capote de soie fauve, serrant ses fines mains dans ses mains rades et lui criant à tue-téte :
— Oh ! que tu es toujours belle !
Si , dis-je , nos lecteurs ont bien voulu nous accompagner, peut-être comprendront-ils l'empressement de madame Ménier à se défaire d'une pareille belle-sœur. Madame d'Houdaillesen effet
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était une de ces natures rares , qui ont ensemble la beauté et la grâce , la naïveté et la grandeur , la bonté et la distinction , l'intelligence et Findulgencë. Son regard semblait velouté , mais on sentait qu'il y avait une flamme derrière l'ombre qu'y répandaient ses longs cils noirsl Son front était calme et pur , mais devait penser beaucoup , et dans le souple développement de sa taille élevée, il y avait l'élégance qui plaît à l'amour et l'ampleur qui sied à la maternité. C'était une noble et belle créature. Sans coquetterie, sans apprêt, elle jeta sa capote , qui gênait les grosses embrassades de son frère , et le fit si vivement qu'elle enleva le peigne qui retenait une masse de cheveux bruns , soyeux et transparents qui se déroulèrent sur ses épaules, si bien que lorque madame Ménier parut , elle poussa un cri en disant :
— Ah, mon Dieu, chère Clara! que vous estil donc arrivé? Vous voilà toutéchevelée comme une orpheline!
— C'est moi qui me suis maladroitement décoiffée , dit la marquise en embrassant sa bellesœur, qui lui tendit froidement les deux joues ; et Clara allait ramasser son peigne et se rajuster , lorsqu'à diverses portes du vestibule elle aperçut trois figures qui la regardaient curieusement. C'étaient MM. du Luc , de Sommerive
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et Victor , qui venaient de descendre de leurs appartements. Madame d'Houdailles rougit d'être ainsi regardée , et ayant salué rapidement ces messieurs , elle prit de même le grand escalier avec son frère , qui lui criait :
— Je vais te montrer moi-même ton appartement.
TaÎRis que madame Ménier lui disait de la voix la plus câline :
— Edouard, laissons à €lara le temps de se remettre. D'ailleurs , j'ai à vous parler.
— Je redescends à l'instant, dit M. Ménier en rejoignant sa sœur et en l'embrassant encore une fois.
— L'entrée a été dramatique , dit madame Ménier avec un air railleur et en rendant à ses hôtes leur salut révérencieux. Qu'en dites-vous, monsieur de Sommerive ?
— Elle est admirablement belle , dit l'homme de quarante ans.
— Vous trouvez? Et vous, monsieur du Luc?
— Elle le serait ailleurs que près de vous , madame , dit celui-ci en baisant respectueusement la main de madame Ménier , qui sourit gracieusement.
— Ah çà , ma tante , dit Victor , tu ne veux donc pas m'embrasser ?
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— 31) mon enfant, lui dit-elle avec une vraie tendresse.
Et elle embrassa son neveu comme Edouard avait embrassé sa sœur. Elle l'aimait presque d'un amour de mère, et elle le montra bien, car elle lui dit en le regardant avec cette admiration heureuse à laquelle on ne peut pas se tromper :
— A la bonne heure ! tu es bien ! tu es trèsbien ! Tu es beau comme ton père !
Une larme vint aux yeux de madame Ménier, et cette larme disait : « Si c'était mon fils, ce sesait autrement pour moi sans doute. » Mais elle secoua tout à coup ce regret ou ce remords et se mit à causer avec ses hôtes. Un moment après , M. Ménier arriva et annonça que Clara allait descendre pour le déjeuner. Sa femme le prit à part et lui dit du ton le plus doux :
— J'espère que vous n'avez pas dit un mot de mes projets à votre sœur?
— Je m'en serais bien gardé, car elle ne m'en a pas parlé.
— Qu'est-ce que cela veut dire ?
— C'est qu'elle les a devinés au premier coup d'œil , et que , puisqu'elle ne s'en est pas expliquée , c'est qu'il lui va sans doute d'avoir l'air de les ignorer.
— Ah ! fit madame Ménier. Et à quoi avezvous deviné qu'elle les eût devinés?
LIS PRtTBlfDIIS. 25
— A ce qu'elle m'a dit qu'elle ne resterait ici que très-peu de jours. Mais vous et moi, je l'espère , nous la ferons changer de résolution. J'y compte.
Ce fy compte avait un accent qui voulait dire sans doute bien des cfaoses , car lorsque Clara reparut , sa belle-sœur la combla de caresses , d'éloges , de démonstrations d'amitié si vives , si empressées, que Victor en haussa les épaules en disant :
— Ma tante est trop bonne en vérité , car cette madame d'Houdailles reçoit tout cela ayec un air de froideur vraiment impertinent.
C'est que l'accueil qu'on lui avait fait dans le vestibule était le seul vrai , et Clara le comprenait à merveille.
Madame Ménier commençait cependant à se fatiguer des avances qu'elle faisait à madame d'Houdailles, et que celle-ci recevait avec la plus exquise politesse , mais en même temps avec la froideur la plus significative, lorsque l'annonce du déjeuner vint rompre cette situation pénible pour l'une et pour l'autre, et en généralisant la conversation arracha d'une part la marquise à la gène d'entendre des protestations qu'elle savait ne pas être franches, et de l'autre, madame Ménier à l'obligation qu'elle s'imposait d'obéir à son mari ; car nos lecteurs ont dû remarquer
26 LB8 PEtTIHDCS.
qae cet affectueux empressement avait immédiatement suivi le désir exprimé par M. Ménier de garder sa sœur , et l'espérance qu'il avait montrée que sa femme contribuerait à obtenir ce résultat. Pour ceux qui ne voyaient que le dehors des choses , M. Ménier était le mari , non pas le plus esclave, mais le plus nul du monde. Rien ne se faisait chez lui que par les ordres de madame Ménier. Elle disposait en souveraine de la maison , des gens , des chevaux ; elle recevait , invitait , repoussait en apparence qui lui plaisait; mais pour quelqu'un qui eût pu entendre le peu de paroles qui s'étaient dites entre M. Ménier et sa femme , au sujet de Clara, il serait demeuré incontestable que le mari avait gardé sur certaines choses une autorité qui n'admettait ni résistahce ni contestation.
Ceci une fois posé , nous allons continuer notre récit.
On comprend sans doute que des préparatifs comme ceux dont la maison semblait occupée, n'avaient pas été faits seulement pour recevoir M. de Sommerive et M. du Luc , car Victor ne comptait pas, en sa qualité de neveu. Tout cela était donc pour Clara , et madame Ménier se chargea de le lui apprendre durant le déjeuner.
— Votre arrivée , chère sceur , lui dit-elle ,
LSS FRiTEIlODS. 27
est an jour de fête pour nous ; aussi ai-je voulu qu'il fût célébré par une fête. Je vous préviens donc que nous aurons ce soir grand diner et grand bal.
Clara regarda son frère d'un air surpris , et M. Ménier, baissant la tète d'un air d'assentiment , répéta en souriant :
— Oui , ma sœur, grand dinér et grand bal.
Clara se laissa prendre à l'air satisfait de son
frère et accepta alors comme une bonne grâce amicale ce qu'un instant avant elle eût trouvé une manifestation de mauvais goût , et repartit en souriant :
— Mais c'est une véritable trahison ! Je suis arrivée ici comme une veuve qui a à peine quitté son deuil ; comme une Auvergnate qui n'a vu personne depuis six ans ; je n'ai rien de présentable pour assister à de si brillantes réunions , et si je pardonne à mon frère d'avoir abusé de ma bonne foi, caries hommes ne pensent guère à ces choses-là, j'ai le droit de vous en vouloir, Clara , de ne pas m'avoir prévenue , car vous qui êtes femme , vous savez bien que nous n'aimons guère être prises ainsi à Timproviste !
— Moi qui suis femme, chère sœur, repartit madame Ménier avec un sourire gai, je sais que, quoi qu'on en dise , on ne prend jamais une femme à l'improviste; elle a toujours dans un
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carton oublié quelque robe bien négligée qui lui sied à ravir , quelque coi£fure bien simple qui la rend plus belle , et je sais aussi des personnes qui n'ont pas besoin de tout cela pour être toujours les reines d'un salon, comme yous le serez ce soir.
— Je refuse toute la dernière partie de la supposition , ma chère sœur , dit Clara. Quant au reste, je sais comme vous que ce n'est pas toujours les plus riches toilettes qui parent le mieux une femme ; mais le monde a des exigences qu'il faut qu'on respecte, et l'on trouvera assurément quelque raison, qui ne me sera pas favorable , à la simplicité de ma toilette.
— Madame a raison , dit M. de Sommerive ; au crime qu'on vous fera d'être plus belle que personne, on ajoutera celui de l'être autrement. On dira...
— Que dira-t-on?ditMénier.
— Tiens , ce qu'on dira , dit Victor en dévorant une aile de perdreau ; ce n'est pas difficile à deviner.
— Voyons , grand appréciateur du monde , dit Ménier.
— D'abord , les dames de Ghamprée , qui mangent chez elles des pommes de terre frites pour acheter des fleurs de Nattier qui les font paraître encore plus rousses qu'elles ne sont ,
LES PRÉTZIfDUS. 29
(liront que c'est par avarice ; ensuite , les demoiselles Lacon , qui se harnachent comme des chapellesde Fête-Dieu, prétendront que madame s'est crue assez belle pour se passer de toilette, et les Lebœuf en masse, père, mère et enfants, prétendront que la marquise d'Houdailles a dé< daigné de s'habiller pour un bal de provinciaux et de roturiers.
— n n'en a pas manqué une , dit M. Ménier en riant , et pas une ne manquera ce soir.
— Et je sortirai de ce bal avec la triple accusation d'avarice, de vanité et d'impertinence. D y a de quoi reculer, et j'ai bien envie de rester chez moi , reprit madame d'Houdailles.
— Bah , dit Victor du ton d*un véritable enfant gâté qui parle à tort et à travers , il n'y a que les femmes qui le diront , et ça ne signifie rien.
— Plait-it^dit madame Ménier d'an ton presque sévère. Vous savez , Victor , que je n'aime pas à vous entendre parler des femmes avec cette légèreté , avec ccy ton.
— Est-ce que ça vous regarde , chère tante ?
dit Victor avec une petite moue joyeuse ; vous n'êtes pas une femme vous , vous êtes un ange de bonté, et c'est pour cela que je vous demande la permission de vous quitter tout de suite. Je vais chez Bertrand, le garde-chasse, voir si nous
50 LBS PRÉTENDUS.
ne pourrons pas demain matin faire une petite battue dans les bois.
Sans attendre cette permission , le jeune homme se leva , «t il allait quitter la salle à manger , lorsque sur un regard significatif de sa tante , il s'approcha de Clara et lui dit d'un air fort insouciant :
-^ Madame la marquise voudra-t-elle accepter ma main pour une contredanse quelconque ?
— Pour la première, monsieur, si cela vous convient , lui répondit Clara en riant.
- — £n ce cas, je réclame la seconde, dit M. de Sommerive.
Clara répondit par une inclination de consentement , tandis que Victor disait :
— Et vous , du Luc , vous ne prenez pas votre tour d'inscription?
— Je n'ose imposer à madame de si nombreux engagements après un voyage qui a dû sans doute la fatiguer , dit le vicomte d'un ton de respect impertinent.
— Ôh ! dit M. Ménier, n'ayez pas de cescrain- (es-là ; ma sœur ne se laisse rien imposer , et elle est femme à vous refuser, si elle ne pensait pas pouvoir tenir ce qu'elle vous promettra.
— C'est la crainte d'un pareil refus qui m'arrête , reprit le vicomte du Luc en s'inclinant et en gardant les yeux baissés sur son assiette, de
LES PRÉTETVBUS. 31
manière à montrer clairement qu'il n'avait rien à ajouter à ces paroles. Jlladame d'Houdailles en profita pour l'examiner d'un regard sérieux et froid , tandis que M. Ménier souriait d'un air moqueur. L'impolitesse était manifeste, et la fin du déjeuner fut très-gênée , quoi que pût dire M. Ménier pour faire oublier cet incident. Mais malgré ses provocations, malgré l'humilité avec laquelle il appela les plaisanteries qui ne manquaient jamais d'arriver sur toute friture provenant de sa pèche à la ligne , il ne put rien obtenir, si bien qu'à la fin du déjeuner, madamt; Ménier ayant réclamé le privilège de ses devoirs de maîtresse de maison pour se retirer , afin , disait-elle, de donner des ordres^ madame d'Houdailles demanda à son frère de lui montrer son parc , de manière à faire voir qu'elle désirait être seule avec lui. M. de Sommerive fit preuve de sa discrétion en s'excusant près de M. Ménier et de madame d'Houdailles de ne pouvoir les accompagner, parce qu'il avait des lettres a écrire. Quant à M. Fernand du Luc , il prit un journal et se mit à lire, de façon à laisser croire que c'était parce qu'il ne voulait pas aller avec eux , qu'il n'y allait pas , mais non parce qu'il avait compris qu'ils voulaient être seuls.
Dés que M.. Ménier et sa sœur furent dans le parc , celle-ci lui dit :
32 LES PBÉTElfDUS.
— £st-ce impertinence ou manque de savoirvivre?
M. Ménier se mit à rire. Il réfléchit, puis il répondit :
— C'est tactique...
— Gomment?
— M. de Sommerive s'est montré ébloui , et ses regards le prouvaient encore mieux que ses paroles ; en cette circonstance , M. du Luc a voulu se poser en indifférent , et ce n'est que la folle interpellation de Victor qui l'a poussé à se foire dédaigneux.
— Ah ! fit Clara en reprenant tout à coup sa gaieté , c'est la vieille tactique des romans de l'empire. Une femme fait toujours attention à l'homme qui ne fait pas attention à elle.
— Excellente tactique, reprit Ménier, car , elle a réussi ; ta première parole a été pour fin--
former de lui.
Clara se mordit les lèvres et repartit d'un air sérieux :
— Ce qui m'a fait te parler de M. du Luc tient à ce que je pouvais supposer à sa conduite des motifs plus graves qu'une sotte prétention à se faire remarquer.
— Et quels motifs? dit M. Ménier, qui prit un air alarmé et surpris.
Madame d'Houdailles parut être embarrassée
LES PBÉTENDVS. 53
de répondre ; et tandis que son frère l'examinait comme un homme qui craint de découvrir quelque chose qui n'est pas innocent , elle devint rouge et baissa les yeux.
— Ma sœur , ma pauvre sœur , lui dit-il , ne crains pas de te confier à moi.
Madame d'Houdailles embrassa son frère et lui dit d'une voix où l'on sentait des larmes :
— Je n'ai rien à te dire, Edouard ; je n'ai pas de confidence à te faire. J'ai dit un mot sans portée , sans valeur , qui n'a aucun sens. Il me suffit d'être rassurée sur les intentions de la conduite de M. du Luc.
— Ses intentions sont , je crois , de te plaire et de t'épouser. Il s'y prend d'une façon, M. de Sonunerive s'y prend d'une autre..
— Et aucune d'elles ne réussira.
— Alors ce sera peut-être celle de Victor.
— Qui, lui aussi, avec ses vingt ans? dit d'un air chagrin madame d'Houdailles; déjà amoureux de mes deux cent mille livres de rente !
— Lui ! le pauvre garçon , il ne s'en doute pas, mais si le hasard voulait qu'il te plût, je sais quelqu'un qui pourrait bien alors lui donner des avis pour arriver au mariage.
— Claire me croit-elle assez folle pour cela ?
— Elle ne le croit pas , mais elle n'en serait pas fâchée.
54 LES PRÊTBIIDUS.
— Et elle n'a peut-être pas si grand tort, dit Clara en riant, car c'est véritablemeift celuMà qui n'a fait nulle attention à moi et qui a préféré tout naïvement aller chez le garde champêtre plutôt que de rester avec nous, et qui m-a fort bien expliqué ce qu'on dirait de moi, sans me faire ni le moindre compliment ni la plus petite impertinence. Mais laissons tout cela. Je suis femme à me défendre contre ces attaques volontaires et involontaires , et décidé-^ ment montre-moi ton parc et les belles collections da fleurs dont tu me parles dans toutes tes lettres.
Laissons M. Ménier faire sa promenade avec Clara, et retournons au salon, où le vicomte du Luc et M. de Sommerive faisaient ensemble une partie de trictrac.
— Bah ! disait le beau Fernand en jetant négligemment ses dés, ce doit être une société fort maussade que la sienne , et lorsqu'il s'agit de prendre femme , comme disaient nos pères , ce n'est pas à une beauté très-éclatante sans doute, mais fort bourgeoise , qu'il faut s'arrêter.
Nous ne laisserons point passer cette phrase sans en commenter quelques mots, qui expliqueront à nos lecteurs la position respective des deux interlocuteurs.
Ainsi ce mot : comme disaient nos pères ,
LIS PfttTllfDUB. 5S
n'avait pas été prononcé sans quelque intention. En effet, H. du Luc était le dernier descendant d'une illustre et trés-noble famille , tandis que M. de Sommerive devait son titre de comte à une ordonnance en date de 1824, qui avait anobli son père, président de cour royale , en l'appelant à la chambre des pairs. Il était donc destiné à être le collègue du jeune Victor d'Houdailles ; mais son père n'étant mort qu'après la révolution de 1880, il s'était trouvé déshérité de son titre. On prétendait que c'était pour le reconquérir que M. de Sommerive avait brigué la députation et s'était rallié à la nouvelle dynastie. Donc le vicomte du Luc, demeuré fidèle aux opinions légitimistes de sa famille, traitait avec un certain dédain son ami M. de Sommerive , l"" parce qu'il était un parvenu , ^ parce qu'il était un transfuge. Or, ce mot : ainsi que disaient nos pères , n'avait été jeté dans la conversation , avec un léger clignement d'yeux , que pour rappeler à M. de Sommerive l'immensité qui séparait la noblesse du vicomte du Luc et celle du comte de Sommerive. Gelui-ci le comprit admirablement et repartit en casant avec une extrême attention comme s'il était tout à son jeu :
—Certes, je suisfortdevotreavis,et, comme le disent toutes les vulgaires sentences de sa-
56 tS8 PBtTBHDVS.
gesse, la beauté est un don périssable, etc., etc. Vous me dispenserez , je suppose, de soutenir la nouveauté de votre opinion à ce sujet par les déclarations d'usage. Mais supposer que madame d'Hoùdailles s.oit d'une société fort maussade , vous avez oublié que ce défaut peut se compenser par les deux cent mille livres de rente qu'elle possède. Oh ! c'est une considération à laquelle pensaient beaucoup nos pères , conune vous dites , ceux surtout dont le blason était plus incontestable que la fortune.
— Dieu me damne , dit Fernand , on ne se douterait point que vous siégez au plein centre de la chambre ; vous devenez hargneux comme un député de l'opposition , et au moindre mot dans lequel vous croyez voir une intention d'attenter à l'illustration de votre comté, vous arrivez à des personnalités désespérantes. Je sais très-bien qu'il n'y a rien de plus vulgaire que mon opinion sur le peu de cas qu'il faut (aire en se mariant de la beauté des femmes ; mais les considérations relatives à la fortune ne me paraissent pas d'un ordre beaucoup plus élevé. Vous me dispenserez , je suppose , de vous approuver par des aphorismes de l'espèce de ceuxci : La fortune ne fait pas le bonheur, mais elle y contribue ; quand la pauvreté entre par la porte, l'amour s'en va par la fenêtre, etc. Mais
LIS VfttTSlVDOS. 37
entre nous soit dit , j*ai trop reçu pour n*en être pas arrivé à la modeste philosophie de nos pères, nobles bourgeois (voyons, ne froncez pas les sourcils) , laquelle philosophie nous enseigne que le bonheur est dans la convenance d'humeur, de caractère et déposition. Or, pour trancher tout net la question , voici les &its dans leur matérialité, comme vous dites vous antres économistes législateurs. Je suis un tant soit peu amoureux du bruit du monde et de la liberté ; or , madame d'Houdailles me fait l'effet d'une prude à la manière anglaise , c'est-àdire de ce qu'il y a de plus sot , de plus égoïste et de plus impitoyaUe au monde ; voilà pour l'hnmeur. Je suis assez volontaire et très-emporté , elle me semble froide et entêtée ; voilà pour le caractère. Elle est immensément riche et je suis furieusement endetté ; elle doit calculer comme Barème et je jette l'argent sans comp^ ter... Amalgamons, combinons, pilons, tamisons, alambiquons tous ces éléments ensemble, et s'il n'en sort pas une union détestable, avec querelles, reproches, séparation et peut-être pis, je veux être pair de la nomination de Louis- Philippe.
— Vous êtes un trop excellent appréciateur de la position pour ne pas vous être dit que c'est positivement à cause de tout cela
ttft PRBTKIfDVS.
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qae vous devez épouser madame d'HoudatUes.
— Expliquez-mot cela , je vous prie.
— Oh ! je vous prie de me dispenser des théories et de me permettre de m'en tenir à la matérisdité des faits , comme vous avez dit. Dans que) but, dites^moi, avez-vous été si... sL.. faut-il dire le moty si impoli envers une femme sur laquelle vous n'auriez aucune prétention ? Allons , Femand , ne jouons pas au fin , vous savez vivre, vous êtes même une exception paraii nos beaux, par votre politesse^ par votre complaisance ; d'oà vient donc ce refus glacial fsiit à la sœur de votre hôte, à une femme d'une beauté trés-éclatante , toute bourgeoise qu'elle puisse être? Vous avez voulu porter coup.
— G^est possible , dit Femand d'un air tout à fait indolent, ^ si je n'ai pas réussi vi&-à-vis d'elle , je puis être fier de mon succès près de vous, car vous me tournez dans tous les sens , comme un enfant fait de son joujou, pour deviner le secret de mes mouvements ; eda vous in* téresse donc excessivement?
— Moi ! cela m'intéresse pour vous.
— Ah ! ah ! ah ! fit Fernand avec une grimace de douleur, ceci est par trop... par trop... faut il (tire le mot? partrop bête. Pour moi, Adrien, c'est pour moi que vous vous alarmez de ma con-
LIS PRtTKNBlIS. 39
dnile? Voilà une tendresse qui vous a poussé bien subitement.
— Je croyais que nous étions amis, Femand, dit sérieusement M. de Sommertve.
— Sans doute , et je m'en vante ; et à ce moment même, j'aurais une fâcheuse affaire sur les bras , affaire d'argent ou affaire politique , qae je vous dirais tout net : Sommerive, j'ai besoin de vous , il iiaut me sauver ; et vous feries de même à mon égard , j'en suis sûr. Mais ici , si les intentions que vous me supposez sont véritables, nous sommes rivaux, H si l'un de nous a manqué de franchise, c'est vous qui me questionnez comme un juge d'instructi(»i«
Un silence assez long suivit ces paroles de da Luc , tandis que les dés roulaient rapidement. Tout à coup M. de Sommerive s'écria :
— Je trouve madame d'Houdailles adorable!
— Je crois bien , repartit Fernand.
— En vérité , je crois que je i'mmerais, la... d*un véritable amour.
— Je crois bien , répéta du Luc.
— Et je l'aimerais , fût-elle pauvre , fût-elle égoïste, opiniâtre.
— Je crois bien , ajouta encore le vicomte.
— Bah! fît M. de Sommerive d'un air stupéfait.
— C'est que cette femme est tout bonnement
40 LIS PBtTBNDDS.
la merveille des menreJUes , la beauté, l'esprit, la grâce, l'éloquence, tout ce qu'on rêve quand on a vingt anst , tout ce qu'on pleure de n'avoir pas trouvé quand on en a quarante.
— Et ce qu'on obtient quand on en a trente , voulez-vous dire, fit M. de Sommerive en continuant la phrase enthousiaste du vicomte.
— Vous me faites plus fat que je ne suis. Ce que je viens de vous dire sur madame d'Houdailles , je le crois , je le sens , mais c'est précisément à cause de cela que je ne l'aime pas; tant de supériorité me déplaît; et trés-sincérement, j'ai suivi l'impulsion de mon cœur en me montrant presque impoli vis-à-vis d'elle ; son frère la mangeait des yeux , madame Ménîer la flattait avec une terreur indicible , vous étiez dans une extase inouïe, j'ai voulu que quelqu'un protestât contre ce suprême triomphe , je me suis chargé de le faire; voilà tout.
— Tant pis pour moi , dit M. de Sommerive.
— Pourquoi cela ? Je vous ai fait la partie belle.
— C'est que vousaimez madame d'Houdailles.
^Moi!
— Vous l'aimez si bien que vous vous êtes révolté contre la peur qu'elle vous fait.
Fernand se tut et s'accouda sur le trictrac en ayant l'air de rêver et de se consulter.
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Puis il ajouta :
— Ma parole d'honneur , je ne l'aime pas...
et même, je ne sais, je trouverais quelque plaisir à lui faire un peu de chagrin.
— Une méchanceté est toujours facile à inventer.
— Oh! ditFernand, une méchanceté vis-àvis d'une femme bonne, noble , irréprochable ! ah ! vous m'estimez bien peu. Quand je dis que je voudrais lui faire un peu de chagrin , j'entends que je désirerais la voir un peu moins sûre d'elle-même... que je voudrais...
— Que vous voudriez lui inspirer un goût décidé pour vous et puis faire le fier pour humilier un peu cette perfection qui vous fait peur.
, D'où je conclus que vous l'aimez sans vous en douter , ce qui est le plus dangereux de tous les amours.
— Silence ! dit tout à coup du Luc , voici venir Victor. '
Du Luc et M. de Sommerive ayant vu rentrer Victor, tous les deux se mirent à parler de leur jeu tandis que celui-ci jetait sur une chaise son habit, son gilet et sa cravate eu s*écriani :
-^ Ouf!... je n'en peux plus! Il m'a fallu faire deux lieues dans le bois pour retrouver cet. animal de Bertrand, parce qu'il prétend que les paysans choisissent toujours le dimanche et rheure de la messe pour braconner. Du reste, j*ai organisé une chasse pour demain ; vous en serez, du Luc?
44 LES PBfiTBNDUS.
— Certainement.
— Et vous, monsieur de Sommerive ?
— Avec plaisir.
— Je veux vous enfoncer tous les deux ; vous verrez.
— L'expression est heureuse , dit M. Ménier en paraissant avec sa sœur sur la porte du salon.
M. du Luc et M. de Sommerive se levèrent, mais Victor resta étendu sur son fauteuil en disant :
— Ah ! mon oncle, mon cher oncle , ne m'asticôtez pas , je vous en prie , sur mes expressions. Enfoncer est très à la mode , demandez plutôt à du Luc. Je le répète, je les enfoncerai dans le dix-septième dessous.
— Qu'est-ce que c'est que ça, le dix-septième dessous? dit M. Ménier en riant pendant que Clara faisait signe aux tieux joueurs de ne pas se déranger et de reprendre leur partie.
— Ah t c'est une figure de rhétorique Musard, dit Victor en s'étendant le mieux possible.
— Passe pour la rhétorique Musard, dit M. Ménier, à condition que ce soir tu ne fei*as pas de danse Musard.
— Hé ! hé ! dit Victor en riant, la danse Musard a bien son agrément.
— Pour toi , c'est possible; mais j'espère...
us PBtTIHDCS. 45
— Ah ! dit Victor, parce que Tannée dernière, en petit comité, j'ai voulu vous faire apprécier cette sublime innovation, vous allez supposer que ce soir, et surtout dans un bal de provinciales... Vous êtes injuste envers mol, mon oncle, je sais vivre.
Et en disant cela , il poussa du bout du pied le talon d*une de ses bottes , et la tirant tout à fait, il dit :
— Je me suis fait plus de mal que je ne croyais en sautant par -dessus le mur du parc.
L'action de Victor jurait si étrangement avec sa prétention de savoir-vivre , que M. Ménier allait lui en faire l'observation , mais il s'arrêta en voyant le bas ensanglanté.
— Gomment t'es-tu blessé à ce point ?
— £h bien, je vous l'ai dit : je suis sorti du bois là-bas, au coin de la grotte. Je serais bien rentré par la grille du bois, mais... Il s'arrêta, puis reprit : Il m'aurait fallu faire tout le tour des murs, et je suis bien mopté d'un côté, mais j'ai mal descendu de l'autre. Voilà tout.
Madame d'Houdailles ne trouvait rien de bien intéressant à la blessure de M. Victor, et se dirigea vers la porte en disant :
— Je crois que j'ai laissé mon mouchoir làhas sur le banc où nous nous sommes assis.
46 LIS PMtTtHOtJB.
— Ne vous donnes pas la peine , dit H. de Sommerive, je vais aller le cfaer cher.
— Est -il galant! s'écria Victor en voyant H. de Sommerive tourner dans le salon. Je l'aurais déjà rapporté pendant qu'il cherche son chapeau pour s'abriter du soleil.
— Cela vous serait difficile, à moins de vous blesser encore plus, dit Clara.
— A moins qu'il n'y aille à cloche-pied, dit du Luc en riant, et je crois que Sommerive arriverait encore le premier.
— Va comme il est dit ! s'écria Victor. Y étesvous, M. de Sommerive? Une! deux ! trois !
£t sans attendre de réponse, il sauta par une croisée ouverte et se mit à traverser le parc en sautant à cloche-pied et sans écouter son onele qui lui criait :
— Veux-tu bien t'arréjer ! Tu ne pourras pas danser ce soir.
Mais Victor avait déjà disparu.
— Vous n'avez pas accepté le défi , Sommerive, dit le vicomte d'un air railleur.
— J'avoue , dit celui-ci , que je ne suis pas plus amateur des courses à pied que des courses au clocher.
Ceci avait rapport à une célèbre chute qu'avait subie le vicomte un mois avant.
— Oh ! vous êtes méchant, dit H. Hénier.