‹ Les Prétendus (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · I.B8 FAtfBIlfieS · texte numérisé non relu

I.B8 FAtfBIlfieS

— lédimt? dit madaioe d'floudailles d'un air surpris.

— Oui , madame , dit du Lue d'un air d'kun^ité, Sommerive veut dire que je suis tombé de cheval dans une mare infecte, el qu'on m'en a retiré tout couvert de boue et de ridienle.

— Et à moitié mort, dit M* Ménier»

— C'est à quoi Sommerive a pensé alors, attendu qu'il n'était que simple spectateiff, ce qjui lui p^mettait d'avoir un peu de pitié de moi, tandis que mes concurrents me passèrent eoo^ rageusement sur le corps.

— Quelle horreur! s'écria madame d'Hou* dailles.

— C'est la nécessité de toutes ces luttes , dit du Lue d'un air goguenard, et vous voyez que Sommerive, qui dans cette circonstance où il n'était pas e» jeu , m'a relevé , porté , soigné 4 sauvé, est maintenant sans pitié pour moi parce que la partie est lengagée entre nous.

— Quelle partie? dit assez tndifîéremment madame d'Houdailles.

— Une partie d<Mit vous serez juge, madame, dit le vicomte.

^— En vérité , je ne vous comprends pas, fit madame d^oodaîUes.

— J'en suis honteux pour Sommerive et pour moi, reprit du Luc.

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— Que diable veut-il dire î s'écria M» Ménier en regardant M. deSommerive qui tournait son chapeau dans ses mains d'un air dépité. Quelle partie avez-vous donc engagée ensemble , d(mt Clara puisse être le juge?

— Ah ! je sais , dit le comte , mais c'est plus que de la présomption, que de prétendre occuper madame d'HoudaiUes d'une pareille niaiserie. Imaginez-vous que nous nous sommes disputés avec du Luc à qui dansait le mieux de nous deux.

— Je croyais que monsieur ne dansait pas , dit Clara d'un air moqueur.-^

— Vous voyez comme il m'accable , dit du Luc ; mais je le sais au fond homme d'hOnnear, et il me tiendra la parole qu'il m'a donnée d'implorer le pardon de ma faute, de ma gaucherie de ce matin, et d'obtenir de vous que vous voudrez bien m'inscrire au nombre de vos danseurs.

— n est trop tard, dit Ménier avec gaieté en voyant l'embarras de madame d'HoudaiUes, j'ai fait une liste des absents , et j'ai retenu toutes les places.

— J'ai peur que vous n'ayez pas bien pris vos précautions , dit du Luc, car j'espère que celle de Victor sera libre. Voilà le pauvre garçon qui vient tout éclopé.

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En effél^ Victor arrivait toujours sautant à cloche -pied et tendant le mouchoir. Il était rouge, haletant, essoufflé. Madame d'Houdailles fit quelques pas au-devant de lui et lui reprit le mouchoir, pendant qu'il s'appuyait sur la main qu'elle avait tendue.

— Que vous êtes enfant, de vous fatiguer ainsi, lui dit-elle.

— Sentez... sentez, dit Victor en prenant la main de la marquise et en l'appuyant sur sa poitrine... sentez comme le cœur me bat... mais je l'avais dit et je l'ai fait.

n y avait une familiarité si naturelle dans la façon d'être de Victor, que madame d'Houdailles lui avait laissé sa main , qu'il tenait encore sur sa poitrine lorsque madame Ménier parut et dit vivement en voyant cette singulière position :

— £h bien l qu'est-ce qu'il y a ?

— U y a, dit Victor en se mettant à chantonner, que

Mon cœur bat; il s^élanoe, il palpite.

Je le sens doucement qui fl*agite...

— £t tu ne peux deviner pourquoi ? continua madame Ménier d'un air à faire entendre mille choses à son neveu.

}S0 LBS PltTIVDVS.

— Pardîeu si, reprit lestement eelu^eî : c*èst parce que j'ai fait le tour dn parc à cloche-pied.

Aussitôt Victor rentra dans le salon, prit sa botte et monta en disant à sa tante, qui le sui- Tait en llnterrogeant:

— Ce n'est rien ; je vaia me jeter sur mon lit use heure on deux<, et ce soir je sorai'' léger comme un zéphyr. Ah! mon onde^ z^hyr est joli : véritable empire! Ça répare le dixseptième dessous.

Pendant œ temps, M. Hénier s'était appro* ché de sa sœur, qui lui disait en riant :

. — Il est bien étourdi, ton neven.

— Vn autre plus adroit eût saisi l'a -propos que lui offrait ma femme.

— Je lui sais bon gré de n'y avoir pas pensé.

— M. de Sommerive ne l'eàt pas manqué.

— Oui , dit Clara ; mais M. de Sommerive n'ira pas courir pour me rapporter ce mouchoir.

— Ni ce billet , dit M. Ménier en ramassant une lettre qui venait de s'échapper du mouchoir et qu'il présenta à sa sœur, qui parut fort surprise en voyant une lettre cachetée dont l'écriture lui était inconnue, avec la suscription : A madame la marquise d'Houdailles.

— Qu'est<;e donc? dit M. Ménier.

— Je ne sais vraiment , dit Clara d'un ton

sérieux en examinant la lettre qu'elle allait rendre à son frère , lorsqu'en regardant le cachet elle se troubla tout à coup, serra vivement la lettre et dit avec une émotion qu'elle ne put dominer :

— Ah! je me rappelle maintenant... J'avais pris cette lettre pour la lire.'Je l'ai oubliée... Je la lirai plus tard.

M. Hénier leva les yeux au ciel avec une tristesse profonde, mais il ne fit pas une observation et retourna prés de M. de Sommerive, qni avait repris sa partie avec Arthur.

Dès qu'elle fut seule , madame d'Houdailles gagna une allée couverte et rompit le cachet. La lettre était écrite en chiffres , et cependant elle la lut couramment. Elle avait donc le secret de ces chiffres, et le cachet lui en était bien conou. De qui venait cette lettre et que renfermait-elle ? Nos lecteurs l'apprendront sans doute plus tard. Tout ce que nous pouvons leur dire, «'est que lorsque madame d'Houdailles rentra dans la maison , elle était inquiète , agitée , et cependant on eût pu découvrir qu'il y avait une sorte de joie au fond de sa tristesse.

Cependant que la conversation était redevenue générale dans le salon, où madame Ménier était restée, il nous faut raconter une scène qui se passait à l'autre bout du château.

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En traversant le vestibule, Victor avait dit à un domestique d'aller lui chercher de l'eau tiède pour se laver le pied et du taffetas d'Angleterre pour le panser. Le domestique, fort affairé pour les préparatifs du soir, avait été en courant demander de l'eau à la cuisine, et Catherine , en apprenant que M. Victor était blessé, avait jeté des holà et avait voulu monter elle-même panser son frère de lait. En effet Victor avait été nourri par la mère de Catherine , et quoique celle-ci n'eût pas été nourrie avec lui , puisqu'elle avait au moins dix ans de plus que lui, elle lui donnait cependant ce nom.

Lorsqu'elle entra, Victor venait d'ôter son bas et examinait son pied , qui était profondément écorché.

— Ah f c'est toi , lui dit Victor ; tu es. bien gentille d'être venue toi-même.

— Il faut bien que je vienne puisque vous n'avez pas même daigné venir me dire bonjour. Voilà pourtant près d'un an que je ne vous ai vu.

— C'est vrai. Et il paraît que tu m'en veux beaucoup de ma négligence, puisque tu «e m'embrasses pas.

— Que si ! que si ! dit Catherine en embrassant Victor, qui se laissa faire sans penser le moins du monde que les deux baisers qu'il venait de recevoir lui avaient été donnés par une

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bouche fraîche comme une rose et par une des plus belles filles de la Normandie.

— Maintenant qae c'est fait, dit -il alors, donne-moi cejtte eau , que j'arrange mon pied.

— Je me charge de ça, dit Catherine. Voyons, asseyez-vous et mettez votre pied sur mon genou.

Catherine se mit en train de iaver l'écorchure tandis que Victor lui disait :

— £h bien, es-tu toujours heureuse ici ?

— Oui... oui , dit Catherine avec un soupir, M. Ménier est si bon.

— Et ma tante donc! dit Victor; voilà la bonté incarnée , voilà une femme comme tout homme voudrait en trouver une.

Catherine releva la tête , regarda Victor ; et voyant qu'il parlait avec un enthousiasme sincère , elle ne répondit pas et se mit en devoir d'envelopper le pied malade avec une bande de linge.

— Qu'est-ce que tu fais là, Catherine? lui dit Victor ; tu vas me faire une patte d'ours. Com-^ ment veux-tu que je me chausse pour danser ce soir?

— Vous comptez donc danser avec cette blessure?

— Tiens ! dit Victor, depuis la première jusqu'à la dernière ; et la première avec madame d'Houdailles.

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— Ah! dit Catherine d'an air satisfait, tant mieux. £t est-elie aussi belle que me l'a dit Pierre, qui servait à table ?

— Belle? dit Victor, comme si on l'interrogeait sur un souvenir presque effacé, Oui...

oui... elle est assez belle !

— Et si elle est aussi boniie que son frère M. Ménier, ce serait là une femme comme il vous en faudrait une.

— Que non ! que non î dit Victor. Belle , bonne, parfaite si tu veux, mais merci de cette beauté et de cette perfection. J'en ai déjà une fameuse histoire sur son compte.

— Une histoire? dit Catherine, quelque méchanceté de votre tante.

Heureusement pour Catherine que Victor ne faisant guère attention qu'à ce qu'il disait , et point à ce qu'on lui répondait , rac<»fôation de Catherine contre sa maîtresse passa inaperçue ; Victor n'en entendit que le dernier mot, et se prit à dire :

— J'ai (mblié de le dire à ma tante, mais je vais lui raconter cela tout à Theure, ça lui servira un peu à rabattre rorgueil de cette belle mijaurée.

— Ah ! monsieur Victor, lui dit Catherine , vous , un jeune homme du monde , trahir une femme, accuser une femme ; ce n'est pas bien,

ça, monsieur Victor ; est-ce qu'elle vous a fait du mal pour que vous lui fassiez du chagrin ?

Victor réfléchit et reprit :

— Au fait , tu as raison ; ça ne me regarde pas ; je garderai ma découverte.

— A la bonne heure , dît Catherine d*uA ton ému , j'en suis bien aise pour vous et pour elle, la pauvre dame !

— Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu prends on grand intérêt i madame d'Houdaiiles.

— C'est la sœur de M. Hénier, le plus bon'nète homme et le meilleur homme de la terre.

— Ah çà ! dit Vietor en riant, est- ce que tu es amoureuse de mon oncle, que tu en fais toujours l'éloge?

— Taisez-vous , s'écria vivement Catherine , ne dites pas un mot comme ça , car il me ren^ verrait.

— C'est-à-dire que si quelqn*un te renvoyait, ce serait ma tante.

— Oh! dit Catherine avec impatience, votre tante ne demanderait pas mieux que ça fût comme vous dites.

— Hein ! dit Victor, qu'est-ce que ça signifie?

— Rien , rien du tout , dit Catherine , mais , voyez-vous, M. Victor, tenez... vous n'êtes plus un enfant et je suis venue un peu pour vous

^ LES PRÉTSRDDS^

dire ça. Si vous voyez dans la maison qaeique chose qui ne va pas tout droit , si enfin vous étiez étonné de certaines manières de votre onde avec votre tante , ne vous en mêlez pas , voyez-vous. Laissez faire chacun comme il Tentend.

— Ah çà ! dît Victor, qu'est-il donc arrivé depuis l'année dernière?

— 11 n'est rien arrivé ; seulement l'année dernière et les années d'avant vous n'étiez pas ici pour y demeurer un été entier. Huit jours étaient bientôt passés.

— Est-ce que ma tante ne serait pas heureuse? dit Victor d'un air menaçant.

— Je n'en sais rien, dit sèchement Catherine, mais monsieur ne l'est pas. Ne me faites pas parler, M. Victor ; mais nous sommes au service de votre famille depuis cent ans de père en fils... eh bien! aimez M. Ménier, soyez bon et complaisant pour lui, voyez-vous... c'est un père que vous avez là... Vous savez que j6 suis une honnête fille et que je ne vous donnerais pas un mauvais conseil... £h bien, faites ce que je vous dis , et vous vous en trouverez bien.

Victor devint sérieux et parut comprendre avec dépit ce que signifiaient les recommandations de Catherine , qui l'observait et semblait se demander si elle ne devait pas lui en dire

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davantage. Elle eut peur sans doute de céder à la tentation, car elle quitta la chambre , mais après avoir dit cependant avec un bon sourire :

— Et puis, dansez beaucoup avec madame d*Houdailles ; ça ne vous fera pas de mal.

Les réflexions que suggéra à Victor son entretien avec Catherine Toccupèrent assez longtemps pour le tenir éveillé sur son lit plus qu*il n'eût voulu, si bien qu'il commençait à peine à s'endormir lorsqile la cloche du château annonça le dlaer. Il s'habilla en toute hâte ; mais il s'aperçut que le repos avait fait gonfler son pied ; il arriva donc tout boitant à la salle à manger, où se trouvaient tous les invités. Madame d'Houdailles avait nécessairement affiché une mise d'une simplicité désespérante ; une simple robe de mousseline des Indes , une ceinture bleue à rubans flottants , et dans les cheveux quelques touffes de ruscotinus, ce marabout des jardins, faisaient toute sa parure. Avec cela elle était merveilleusement belle. Pourquoi? Eh! mon Dieu ! tout simplement parce qu'elle était merveilleusement belle.

Cependant elle était demeurée triste et préoccupée, et Victor s'en aperçut. Lui-même se préoccupa si fort de ce changement qu'il fut très-silencieux et que son oncle lui fit la guerre sur sa tristesse. Victor se contenta de répondre

SS8 LE8 PRÊTSWDUS.

qu'il souffrait, et ledtner s'acheva au milieu de cette gaieté factice de gens qui sont réunis pour s'amuser, qui en font le semblant le mieux qu'ils peuvent et qui gardent une pensée inquiète au fond du cœur.

Le bal qui suivit le dessert fut au contraire d'une franche gaieté. Ce fut le résultat de cet empire que le nombre exerce sur les individus. A table, ils étaient douze, dont six fort occupés de leurs projets ; au bal, ils étaient deux cents qui se laissaient aller à leur plaisir sans arrièrepensée , si bien que dans le cours de la soirée ils entraînèrent les plus réservés. Du Luc avait fini par être tout à' fait aimable, parce qu'il n'en faisait pas son affaire, M. de Sommerive dansait avec la ferveur d'un débutant , et madame d'Houdaîlles elle-même, entourée de toutes parts, flattée, sollicitée , finit par se laisser aller à son triomphe. Cependant , Victor avait tenu à la première contredanse et avait fait de tels efforts pour dissimuler sa douleur, qu'il eut à peine la force de reconduire madame d'Houdailles à sa place. Il faillit presque s'évanouir, tant avait été violente la contrainte qu'il s'était imposée ; il le sentit, et des larmes de colère lui vinrent aux yeux.

— Vous souffrez horriblement, lui dit Clara avec un doux intérêt.

LIS ntrsivDv». ^

— Itoi, niadan^, non.

— Mais vous pâlissez... Asseyez* vous.

— Je vous remercie.

Madame d'Houdailles aperçut madame Ménier à quelques pas et voulut lui faire signe pour loi dire de reeommander le repos à sou nevea.

— Oh r je vous en prie , madame , n'appeleaf pas ma tante; elle ferait de ce petit accident un éclat qui me rendrait fort ridicule , ce qui n'est rient^ mais qui fâcherait mon onde contre elle, ce dont je. serais désolé. B'ailleurs, qu'jr ferait-eHe, que de me prier de ne plus danser, et la douleur me l'ordonne d'une manière bien aatrement impérative. Mais n'est '- ce pas honteux qu'un homme ne puisse vaincre une misérable souffrance comme celle-là ! J'^i ai pleuré de rage , ajoutait-il avec amertume , car vous avez remarqué que j'ai pleurèel vousavez peirtêtre cm que c'était de douleur.

— Je n'ai rien remarqué de tout cela , dit madame d'ffoudailles, et je m'en veux de votre souffrance, car sans ce maudit mouchoir. . .

A ce mot , madame d'Houdailtes s'arrêta en Toyant le sourire malicieux qui vint sur les lèvres de Victor.

— Je voudrais, lui dit*il, que tout mon mal vint de là, vous penseriez peut-être alors que je ne suis pas si écolier que vous vous l'imaginez.

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Madame d'Houdailles ne pat se méprendre au sens de ces paroles. Victor avait senti le billet enveloppé dans le mouchoir ; mais l'explication qu'elle avait donnée à son frère pouvait suffire à tout le monde , et elle se rassura. Bientôt, cependant , M. de Sonunerive vint réclamer son tour, et profita de la position pour faire valoir ses avantages, n était homme d'esprit, et à propos de quelques questions il sut amener assez adroitement un exposé complet de sa fortune et de sa position.

Ainsi tantôt l'un des personnages sur lesquels l'interrogeait Clara , était un des plus infatigables solliciteurs du monde, et M. de Sommerive, par considération pour H. Ménier qui le lui avait recommandé, avait été forcé de le traîner pendant huit jours chez tous les ministres, ses amis intimes. Un autre était un de ces braves gens qui croient rendre un éminent service à la Fratace en poursuivant tous les abus de pouvoir qu'ils s'imaginent découvrir dans la conduite d'un fonctionnaire. Les anecdotes à ce sujet ne manquaient pas de piquant , mais elles avaient pour but définitif de dire que M. de Sommerive avait entraîné au conseil d'État les opinions de tous ses collègues. Une assez belle personne lui fournit l'occasion de raconter comme quoi on l'avait circonvenu pour la lui

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foire épouser à cause de son titreî de comte, de ses cent mille écus de revenu, et de son château de Sommerive, véritable demeure princiére.

Tout cela fut assez bien dit, assez bien entremêlé de réflexions spirituelles pour que madame d'Houdaiiles ne s'aperçût pas du person^ mlisme de la conversation et ne pût se rendre compte de ce que M» de Sommerive n'avait parlé que de lui-même ; mais elle n'emporta rien de cette conversation qui lui eût fait le moindre plaisir ou causé la plus légère émotion. L'effet avait été nul. Dès qu'elle eut rempli son engagement vis-à-vis de lui , madame d'Houdailles fut la proie de tous les fils de famille â qui l'amitié fie M. Ménier avait réservé place pour que personne ne fût mécontent. L'effet que produisit Clara fut énorme ; on la regardait, on l'admirait, on chuchotait, on se la montrait, et'cependant , quoique accoutumée , à ce qu'il parait , à de pareils succès , elle était fort embarrassée ; les danseurs qui se succédaient ne savaient s'occuper ni d'eux ni d'elle-même, et quoique l'éclat de la fête, la vivacité de la danse, l'entraînement de la musique agissent sur elle et la disposassent au plaisir, elle ne s'y livrait pas avec un véritable abandon ; elle était mal à l'aise.

Depuis quelque temps, du Luc, assis sur un

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divan, à côté de Sonmteriye el de Victor, regardait danser toàdame d'Hondaitles. Le jeune Perdignan souffrait toujours» horriblement , et il avait assez à faire de ne pas mer. Sommerive était plongé dans une extase silencieuse ou il se voyait dans Fhôtel du ministère de Ifntérieur, donnant la plus éblouissante fête gouvernementale, dépensant avec faste l'immense fortune que devait créer son alliance avec madame d'Houdailles, jouissant par avance dé* Témotion que causerait à la cour et partout l'apparition de cette souveraine beauté, lorsque tout à coup il fut éveillé de ce beau rêve par un mot échappé à do Luc qui murmurait tout bas :

— Décidément , j'aime cette femme.

Sommerive tressaillit ; mais il se remit aussitôt, et reprît :

— Vous croyez?

— J'en ai peur.

— Et pourquoi l'aimez- vous ?

— Parce qu'elle est jeune.

— Jeune, une femme de vingt-sept ans? Je croyais que passé dix-huit ans, vous autres lions, vous les trouviez vieilles.

— Vous êtes absurde, Sommerive ; on dirait que vous prenez votre esprit dans les cabinets de lecture ou dans les livres qui nous représentent comme des animaux stupides. Cette

/emme a'est pas jeune seulement paroe qu'elle g vingt-^sept ans ; mais voyez comme elle s*a* JUttse , ou plutôt comme elle a envie de s'amuser ; comme le bruit, le tumulte, le mouvement rimpressîonnent et la dominent : je veux venir à son aide. .

£a parlant ainsi , il se leva et alla vers madame d'Houdailles.

— £h bieo, madame , lui dit-il , étes-vous infleiible et n'obtieodrai-je pas un pardon ?

— Je ne vous dirai pas comme mon frère , monsieur : 11 est trop tard. Mais : Il est trop tôt. J'ai promis à six personnes e&core.

— C'est effroyable, dit Fernand en riant, puis il ajouta en baissant la voix : Hais j'espère que vous avez trop pitié de vos pieds pour avoir promis autre chose que des contredanses? Vous n'oseriez vous risquer à une valse ou à un galop avec ces vigoureux danseurs.

— Je ne me risque avec personne , dit madame d'Houdailles; on ne galope pas encore en Auvergne et on n'y valse plus.

— Je viens pourtant vous demander une valse ou un galop ; et ne me refusez pas, je vous en supplie. Vous ne seriez pas alors tout ce qu'on m'a dit que vous étiez.

— Et que vous a-t-on dit, monsieur ? fit Clara d'un air presque sérieux.

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— Que vous n'aviez jamais abusé de la sottise de qui que ce soit pour l'en punir cruellement.

— Voilà un mot... dit madame d'Houdailles assez embarrassée.

— Un mot... ditFernand, qui qualifie admirablement ma conduite de ce matin. Il est juste, et toute votre bienveillance n'en saurait trouver un plus doux.

— Mais je ne vous accuse de rien, monsieur.

— Bien ! fit en riant Fernand ; cela prouve que vous me croyez capable de tout. Tenez , madame , voulez-vous me permettre de vous dire que si vous me refusiez, vous agiriez comme ferait une autre femme.

— Je n'ai pas la prétention d'agir autrement.

— Cependant^ madame, dit du Luc en amoindrissant rénormité de la fadeur qu'il allait débiter, par un sourire tout à fait gai, cependant, madame , quand on vient du ciel on doit dire comme le Christ : » Je ne suis pas venu pour sauver les justes, mais les pécheurs. »

— Oh , monsieur ! dit madame d'HoudaiUes en riant , vous me faites peur, nous ne lisons pas de romans en Auvergne , et ceci ressemble bien plus à une phrase de littérature fantastique qu'à...

— Allons, lui dit Fernand en l'interrompant, je vois que vous voulez que la vérité soît comme

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VOUS, simple et naturelle. £h bien donc, madame, sans périphrase, je vous demande pardon de ma grossièreté, et je ne croirai à ce pardon que si vous m'accordez une valse.

— Mais si je ne valsais avec personne.

— Alors je deviendrais fier lorsque vous auriez valsé avec mol.

— Mais je n*ai aucune envie de vous rendre fier.

— Et si je l'étais déjà !

— De quoi ?

— De ce que vous daignez si longtemps m'écoater.

— £h bien, monsieur, lui dit madame d'Houdallles, je vous promets une valse.

Et elle se leva pour danser. Fernand lui dit alors :

— Remarquez bien que j'aurais le droit de vous remercier, et que je n'en use pas.

U la salua et s'en alla attendre le moment voulu.

Madame d'HoudaîlIes fut piquée d'avoir cédé, et son opinion sur Femand ne fut pas plus favorable ; mais elle avait beau s'en vouloir et lui en vouloir, elle éprouvait une intime satisfaction. Certes, M. de Sommerive avait été beaucoup plus convenable, mais du Luc avait eu l'art de dire à Clara qu'elle était belle , bonne , charmante ; il le lui avait dit à brùle-ponrpoint et avec un singulier aplomb, mais il le lui avait dit; il l'avait occupée d'elle et personne -ne Favail fait encore. Et puis Fernand élait un de ces hommes qui tiennent toujours l'attention

des femmes en éveil ; rien n'est sérieux , mais rien n'est faux dans leur parole ; ils disent brusquement et railleusement des choses d'une flatterie délicate. Somme toute, madame d'Houdailles fut très-mécontente de Fernand et d'elle-même, mais elle trouva que c'était le seul homme qui, pendant deux minutes, l'eût intéressée à la conversation. Enfin, le moment de la valse arriva et Fernand se présenta avec un re^ect qui semblait demander pardon à la belle danseuse de la liberté qu'autorise la valse. En effet, la main presse la main, le bras entoure la taille, et madame d'Houdailles s'aperçut que ce n'était pas une valse qu'elle eût dû accorder au plus élégant et au plus beau jeune homme de cette soirée; Cependant, la musique se fit entendre, et grâce à la défense des mamans, le parquet ne fut occupé que par quelques personnes. Fernand laissa passer les premiers tours , et fit remarquer à madame d'Houdailles M. de Sommerive valsant avec une femme d'une taille magnifique, d'une toilette enrichie de diamants et valsant avec une légèreté et une grâce qui excitaient l'admiration de tout le monde. Cette dame n'avait pas dansé de la soirée et l'on voyait qu'elle s'était réservée pour cette valse, afin d'écraser d'un coup toutes celles qui avaient été remarquées.

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— Diable! dltFernand en riant, voilà Sommerive et madame du Hauty qui triomphent.

— Sans doute, dit madame d'Houdailles qui les suivait attentivement, des yeux, et j'ai bien envie de marcher avec ma robe de mousseline.

— Non pas , non pas , dit Fernand en enlevant rapidement la marquise, il faut vaincre on périr.

il fallut quelque temps pour que Fattentlon attachée sur M. de Sommerive et sa belle valseuse revint à madame d'Houdailles et à Fernand, mais celui-ci dépassa si vivement et à plusieurs reprises ses antagonistes , qu'on s'en aperçut, et bientôt ce fut un murmure général d'admiration partagé entre les deux couples.

Les autres valseurs s'arrêtèrent comme d'un commun accord pour faire place à cette espèce de tournoi , et la valse devint un moment un spectacle. Cependant l'avantage restait indécis. Madame d'Houdailles sentit que c'était une lutte, et toute parfaite qu'elle fût, rien ne lui commandait de se laisser battre ; elle s'abandonna donc avec plus de mollesse et de légèreté. Sommerive et madame du Hauty redoublèrent d'efforts ; il y eut de petits bravos murmurés au rapide passage des valseurs. jKais personne ne l'emportait encore, lorsque la musique s'anima

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doucement, accéléra le meuTetlietit tt lui imprioia une nouyelle rapidité. Fernand ramassa toutes ses force» et anima madame d'Hoodailles qui volait à la surface du parquet ; sa légère robe de mousseliBC, fouettée par la rapidité dece tournoiement, dessinait la cambrure magnifique de sa belle taille ; ses pieds menus, attachés à une jambe d'une pureté coquette, posaient à peine sur le parquet ; ses cheveux s'éparpiiiaieat et la ooùronnaieiitd'uQe auréole inspirée ; c'était un attrait irrésistible qui attachait tous les ye»x sur elle et sur Fernand qui ne s'occupait pour ainsi dire qu'à la montrer dans toute sa beauté. Cependant M. de Sommerive et sa partenaire avaient gracieusement accepté le combat, et pour sa part madame duHauty le soutenait sans désavantage ; elle s'était si bien réservée que nulle fatigue, nulle lassitude ne se montrait en elle. Clara voulut triompher : dans ce moment elle était toute à la valse, mais elle avait voyagé une partie de la nuit, elle avait beaucoup dansé, Fernand la sentit s'appuyer sur son bras«

— Courage, lui dit-il tout bas.

— Je suis morte, je n'en puis plus, réponditelle.

— Encore quelques minutes, j*entends Sommerive qui souffle ; appuyez-vous sur moi, ne craignez rien.

LIS ?ltTI«Dir8. 71

Et il précipita lui-même la Taise en passamt devant le piano et en criant an musieien : Vite ! vite ! D emportait madame d'Houdailies sur son bfas de fer; et, soit délire, soit fotigue, elle s'atendeiinait avee une grâee enimrante. Le»

bravos éclatèrent, on battit des mains : Som* merive et sa danseuse venaient de s'arrêter.

Femand acheva le tour pour constater le triomphe, et déposa madame d'Hondailles %ut un divan, haletante, les cheveux efiarés, soariant, et répondant par mots entrecouj^és aux mille compliments que lui faisait tout le monde et smrtoat son frère, qui était radieux^ qui était ravi, non pas tant de son triomphe que de v^'r qu^elle s'y était si joyeusement intéressée. Madame Ménier elle-même futpleine d'empresséaient et finit par dire avec cette bienveillance qui ne donne à l'un que pour êter à l'autre :

— n y a bien aussi une part de succès pour le danseur*

— £t la plus belle, dit gaiement madame d'Ioudailles. Sans lui je m'arrêtais il y a un quart d'heure.

Quel mot ! quel aveu ! pourquoi donc avaitelle continué malgré sa fatigue? Fernand la regardait avec une suave admiration en se disant intérieurement :

« A ta bonne heu re, elle est femme, elle veut

73 LIS PBtTBIIDV8«

être la plus belle et elle s'en donne la peine. J'en ai donc trouvé une qui sait être naturelle. »

A ce moment une petite voix câline se fit entendre, et Victor, appuyé sur le bras d*im jeune homme, s'avança en disant :

— Et moi, est-ce que je n'aurai rien?

— Vous ne voulez pas valser, je pense, dit madame d'Houdailles.

— Non, mais quand Fernand a dit que vous valsiez, je n'ai pas voulu laisser le piano à un autre. Je vous ai joué les plus jolies valses de mon répertoire, et le musicien est bien pour quelque chose dans le succès des danseurs, surtout en f^it de valses.

— C'est vrai, c'est vrai, dit-on de tous côtés, tandis que madame d'Houdailles le remerciait le plus gracieusement du monde.

— £t voyez comme je suis bon, ajouta Victor plus bas, j'avais tellement à cœur de bien jouer, que je n'ai pas quitté le clavier des yeux et que je ne vous ai regardée qu'une ou deux fois à la dérobée. Voilà bien ce qu'on appelle se sacrifier, j'espère.

La voix de Victor, en parlant ainsi, avait quelque ch<yse de grave et de triste qui empêcha madame d^Houdailles de répondre par une plaisanterie à ce compliment; elle se cofntenta

LES PBfiTSniHTS. 7S

de sourire et revint à un texte plus commode : ^ Vous souffrez toujours, lui dit-elle.

— Presque plus, dit Victor; je ne sais pas, mais jamais je n'ai été si content d'une soirée que de celle-ci, où je n'ai fait que regarder.

— Tant mieux, dit madame d'fioudailles d'un air presque froid, car elle sentait sous les paroles de Victor l'intention que lui-même n'y soupçonnait pas ; et, s'étant levée, elle pria son frère de la conduire un moment dans un salon iDoins étouffé, et d'obtenir pour elle qu'on lui accordât un délai pour deux contredanses qu'elle avait encore promises. £n traversant le salon, elle rencontra M. de Sommerive qui se rangeja d'un air précieux et vit madame du Hautyqui se laissait encenser, et qui, riant avec une furieuse ostentation de mystère, criait tout bas :

— Ce pauvre M. de Sommerive ! il n'en pouvait plus! Je m'en suis débarraissée pour longtemps.

Le pauvre homme expiait la défaite de ma^ dame du Hauty, c'était dans l'ordre.

Le monde remarqua que ces deux dames ne s'étaient pas même regardées; et, cependant, elles s'étaient vues, examinées et appréciées de la tête aux pieds. A quel moment et par quel moyen, c'est ce qu'une femme seule pourrait vous dire, c'est le mystère de ces regards voilés

LBs FH^TBnnrs. 7

74 u» raÉTtvmjs.

connue ia nuit et rapides comme F^lair , qui voient tout ce qui est visible, et devinent tout ce qui est caché;.

Cependant cette fameuse valse avait jeté an nouvel entrain dans le bal ; la barrière des pas compassés était rompue ; on dansait véritablement, on riait, on prenait du punch, on s'arrachait gaiement les glaces, on se familiarisait avec le plaisir. G*était tout à fait une joyeuse et briUante assemblée; et madame d'HoudailIes avait un sentiment secret qu'elle avaK donné à tous cette facile et vive impulsion. Remarquez que, jusqu'à ce moment, on ne l'avait trouvée que belle, et que, depuis la fameuse valse, chacun, ravi du plaisir qu'il goûtait, la trouvait charmante, bonne, parfaite. C'est encore là un mystère , c'est celui des astres qui emportent tout ce qui les entoure dans le tourbillon où ils marchent, c'est ce pouvoir insaisissable que le ciel a accordé à quelques personnes et auquel on a donné le nom de charme qui lui convient dans son acception la plus magique.

Lorsque madame d'HoudailIes futrentrée dans la salle de danse, elle la parcourut du regard et ne vit ni Fernand, ni M. de Sommerive, ni Victor.

— Ah ! lui dît son frère en riant, ils ne sont plus là.

LIS PBtTBlffDflS. 75

— Qai donc? fit madame d*Hoadailles.

— Oh ! Qara ! Claora f qn de peu franchise va si bien au bonhear.

— Bh bien, oui, dit^elle, je suis heureuse, heureuse d*ètre avec toi, ici, revenue de nos préventions et de nos craintes de ce matin ! Décidément, M. de Sommerive est un homme q[>iritnel et bon ; M. du Luc est fat, je le crois ; mais à son Age et avec sa tournure c'est permis , et je pense qu'au fond il est un galant homme, et, en tons cas, il dmt être charmant quand il veut.

— Et, dit M. Ménier en imitant la ycix plaintive de Victor, n'y a-t-il rien pour mon neveu?

— Je crois, dit madame d'Houdailles d'un t(m eodMirrassé, qu'il y a une vieille locution qui le peint à merveille : « Mauvaise tète et bon cœur. »

— NoMe cœur , très-noble cœur , dit sérieusement M. Ménier, et tète folle plutôt que mauvaise.

Madame Ménier les rejoignit en cet instant.

— Je viens de coucher ce pauvre Victor, leur dît-elle ; il m'a fallu tontes les peines du monde à le décider, et je lui ai dit que Clara ne voulait plus valser.

— Gomment cela? dit madame d'Houdailles.

M — Je veux la voir valser à mon aise » ,

me disait-il toujours ; et j'ai été forcé de lui

76 LIS rBiTBlIBIJS.

dire que Vous aviez refusé de valser de nouveau.

— Et vous avez eu raison, dit madame d'Houdailles ; car si je n'avais encore une promesse à remplir , je vous demanderais la permission de me retirer.

— : Mais où sont donc MM. de Sommérlve et du Luc? dit madame Ménier.

. — Us ne dansent plus, lui répondit son mari.

— Ah! dit madame Ménier, M. de Sommerive n'a pas voulu aggraver sa chute et le vi« comte a craint de compromettre son triomphe.

Quant à vous, Clara, si vous êtes vraiment fatiguée, vous pouvez vous retirer, je me chaire de vous excuser auprès de votre danseur. (C'est le petit du Hauty , dit-elle à son mari, et je ferai plaisir à sa helle-sœur, qui l'a déjà querellé d'avoir invité Clara.) D'ailleurs, vous savez que demain ces messieurs font une partie de chasse et que nous allons tous les rejoindre , à deux heures, aux ruines de Saint-Métral, où ils nous offrent un splendide déjeuner ; puis nous revenons souper au château.

— A la bonne heure, dit M. Ménier, il n'y a pas de bonne fête sans lendemain.

— C'est que j'ai bien des choses à faire demain, dit Clara.

— Bah, bah, fit M. Ménier, nous arrangerons tout cela. Je vais te conduire chez toi.

UtS PpitTJBlfDOS, 77

Pour gagner son appartement, il &Uait que madame d*Houdailles traversât le salon où Ton jouait. Elle vit H. de Sommerlve à une table avec du Lue. M, de Sommerlve était en face d*eux et du Luc leur tournait le dos. M» Ménier entraîna doucement sa sœur vers la table et dit i du Luc :

— £h bien! que faites-vous?

— Ma foi, répondit celui-ci sans se retourner,, je perds avec un bonheur insolent.

— Un bonheur insolent? répéta H. Ménier.

— £h oui ! dit Fernand en baissant la vois et en se penchant un peu en arriére , je suis conune Sommerlve, je crois aux vieux proverbes : Malheureux au jeu^ heureux...

Ace moment, il aperçut madame d'Houdailles au bras de M. Ménier. Elle regardait d'un autre côté. Personne ne vint au secours du vicomte^ pas même M. Ménier, qui lui répondit d'un air moqueur :

— Je vous en fais mon compliment* Fernand regarda successivement M. Ménier,

M. de Sommerlve et Clara, toujours fort occupée à examiner un rideau, et prenant son parti avec la suprême impertinence d'un homme qui a fait une gaucherie irréparable, il dit tout haut.

— Ma foi ! puisque je viens de perdre ma soirée sur un mot, je vais tâcher de rattraper

7B Las ratmrvra.^

mon argeÔBt sur un dé. Le destin maisleiiant doit être pour moi.

— Alors, lui dit M. Hénier, le proverbe parlera pour SommeriTe.

— Informez-votts-en près de madame du Hauty, dit Fernand ; à l'heure qu'il est, elle le met au-dessous de tout.

— Peu m'importe, dit H. de Sommerive, si je n'ai pas perdu dans l'estime d'autres personnes.

Ceci fut dit si sentimentalement, que du Luc se retourna tout à fait vers M. Ménier et sa sœur. Il les regarda, et saluant Sommerive de l'air le plus gai du monde :

— Sommerive ! je vous rends les armes , s'écria-t-il.

— Faites donc attention, vous ne jouez pas vos dames comme il faut.

— Ah çà, mon cher, vous êtes mon ennemi mortel, lui dit Fernand ; vous avez manqué me faire faire un stupide calembour avec votre phrase sur les dames, que je joue mal.

— Faites toujours, dit Ménier, qui retenait sa sœur, quoique celle-ci lui pressât le bras pour l'avertir de s'éloigner.

— Non pas, dit Fernand, c'est assez de deux stupidités en un jour.

— Vous, du Luc, dit M. de Sommerive, vous

us ntiriHDi». 79

recoimaisseE avoir &it deax stupidités; ja* mais je ne vous ai entendu faire de pareils aveux.

— Cest qu'il y a des juges qu'on ne trompe pas» mon cher, repartit Fernaad, et avee qui le repentir est profitable*

Le jeu continuait pendant ce. temps, et M. de Sommèrive s'écria tout à coup :

— Six points d'école, mon cher !

— Dites donc que cela ne m'arrive jamais!

nsprit Femand.

— C'est vrai, dit M. de Sommèrive, et il fout que vons soyez bien troublé.

Fernand se tourna vers madame d'Houdailles, qui regardait le trictrac et qui ne put détour^ ner les yeux assez vite*

— Voyez comme Sommèrive est bon, dit-ii, il parle pour moi ; il a compris combien j'étais troublé.

— Ah çà ! dit Sommèrive avec impatience, voulez-vous jouer ^

— Comment donc ! je joue plus gros jeu que vous ne pensez. Tenez, je mets toute ma partie sur ce dé ; je joue pour un qulne.

— Le voilà ! s'écria in volontairement madame d'Houdailles; surprise de ce hasard.

— Vous avez gagné, dit froidement H. de Sommèrive.

80 U» PRtTBNDIJS.

— Je vois, dit Fernand, que j*ai perdu ; le bonheur du jeu me revient : les proverbes sont vrais, madame.

— Je vous jure que non, monsieur, lui dit malicieusement madame d'Houdailles; votre mallieur ne prouvait rien.

• -r En ce cas, lui dit Fernand, mon bonheur ne prouvera pas davantage ; cela me console.

^— Viens, viens, dit al4M>s M. Ménier ; jamais tu n'auras le dernier avec M. du Luc.

Clara suivit son frère, après avoir froidement salué ces messieurs.

— Eh bien ! lui dit M. Ménier , qu'en penses-tu ?

— Ah ! dit Clara , qui avait repris toute sa gaieté, il est bien impertinent maïs il valse à ravir.

Elle se retira, et le bal continua.

Le lendemain de ce jour, c'est-à-dire le lundi, vers huit heures du matin seulement , M. du Luc , M. de Sommerive , M. Ménier et quelques jeunes gens qui étaient venus les rejoindre, quittèrent le château pour commencer la chasse organisée la veille par Victor. Celui-ci était levé, mais, malgré sa bonne volonté, il ne put se joindre à ses amis. Si ce n'eût été qu'une imprudence qui eût dû aggraver son mal, il est probable qu'il l'aurait commise, mais il y avait impossibilité véritable, et il fallut bien qu'il se

82 LES PRtTElflHJ». ^

résignât. Cependant il le fit de la plas mauvaise grâce du monde , d'autant plus fâché qu'il ne pouvait se fâcher contre personne. Enfiii on arrangea les choses d'une façon qui eût certes admirablement convenu à du Luc ou à M. de Sommerive, surtout s'ils avaient pu prévoir ce qui devait arriver. Jl fut décidé que Victor viendrait à la Ruine en calèche avec sa tante et madame d'Houdailles. Madame Ménîer fut la première à souscrire a cet arrangement, et son mari répondit que madame d'Houdailles , qui n'était pas encore levée , trouverait toujours parfait ce qui arrangeait si bien les autres. On partit, et Victor demeura seul dans le salon à attendre que midi fût sonné ; c'était l'heure fixée pour le départ, le rendez- vous étant à une heure précise à Saint-Metral , et les dames des antres châteaux devant s'y rendre chacune de son côté.

Ces quatre heures d'attente forent un bien grand supplice pour Victor , mais elles forent un tourment bien antrement insupportable pour les gens de la maison. Malgré la difficulté qo'il éprouvait à marcher , Victor alla dix fois aox écuries voir si les chevaux étaient prêts ; il envoyait à tous moments savoir si madame d'Houdailles allait descendre , et il querellait sérieusement sa tante qu'il rencontrait allant et venant

LES nlTBlVBlIS. 83

dans la maison , sans pens^ au départ* ^fin midi sonna , et madame d'Houdailles parât ; Victor ne r^;arda ni sa toilette ni sa personne ; il vit qn'eUe était prête et il l'en remereia , ou- Uiant qu'il avait passé deux benres à Taecuser et k dire qu'on ne partirait pas avant trois heures de l'après-midi , afin de se faire attendre et de INTodoire un effet. Il était si impatient qu'il ré* pondit à peine à la marquise qui s'informait de sa blessure, et il se mit à appeler sa tante, qui parut aus8it6t, mais dans le plus simple désba* bille et sans que rien montrât qu'elle se fdt le moins du monde occupée de sa toilette. Nous de* mandons la permission de raconter à nos lecteurs la petite scène qui se passa à ce moment; elle montrera mieux que nous ne pourrions le faire dans un examen très-cireonstancié , la tactique des uns et la positioin des autres. La scène avait lieu dans la salle à manger, devant la porte de laquelle Victor avait fait avancer la calèche. A l'aspect de sa tante, Victor se mit à jeter les hauts cris :

— Bien ! bien ! Tout à l'heure je croyais que nous arriverions trop tard , et maintenant je suis sur que nous n'arriverons pas du tout.

— Cinq minutes pour donner quelques ordres et cinq minutes pour m'habiller , dit madame Ménier, et je suis à vous.

84 1C9 rafttCffDVS.

— Bon! murmura Victor; nous savons ce que c'est que des minutes de toilette; nous voilà encore ici pour cinq quarts d'heure.

Madame Ménier ne fit pas semblant d'entendre Victor, et donna Tordre au domestique, qnî attendait pour ouvrir la portière, d'appeler Catherine, puis elle alla embrasser Clara, lui faisant mille compliments sur son exactitude et sa parure , et mille autres excuses sur ce qu'ellemême n'était pas encore prête. Clara, que l'impatience de Victor amusait, s'empressa de déclarer qu'elle n'était point du tout pressée.

— Bon , bon , grommelait toujours celui-ci , pourvu que les compliments et les faux semblants d'amitié s'en mêlent, nous arriverons juste au moment où les autres repartiront pour le château.

Cependant Catherine parut et madame Ménier s'empressa de dire à sa belle-sœur :

— Vous m'excuserez ; vous savez ou vous saurez un jour que le lendemain d'un bal tout est sens dessus dessous dans une maison, et que quand on a vingt-cinq personnes à diner on a fort à faire pour que rien ne manque.

— Faites , dit madame d'Houdailles en se retirant dans le salon avec d'autant plus de résignation, qu'il lui était fort indifférent d'arriver

us PftÉTBUDIJS. 8)S

on de ne pas arriver au rendez-vous à heure fixe, du moment où il serait prouvé que ce n'é* tait pas elle qui aurait manqué d'exactitude, s*en rapportant tout à fait à la colère de Victor pour faire retomber le crime sur qui de droit. Victor furieux la suivit pour avoir quelqu'un à qui se plaindre ; mais voyant madame d'Houdailles ôter son chapeau , prendre, un livre et s'établir dans un fauteuil pour lire , il se jeta sur un divan, en disant :

— Je crois que j'ai le temps de me rattraper de mon insomnie de cette nuit.

— Vous avez donc beaucoup souffert? lui dit madame d'Houdailles.

— Pas précisément, mais j'ai peu dormi, quoique- j'aie beaucoup rêvé.

Madame d'Houdailles ne répondit pas et se mit à lire ; mais ce mot qu'il venait de pronon* cer sembla tout à coup distraire les idées de Victor de son impatience présente. A son réveil, son premier souvenir avait été pour ses projets de la veille; depuis ce moment il ne s'était pas occupé d'autre chose , mais un mot le ramena par hasard à la pensée des rêves qui avaient si fort agité son sommeil ; et il se rappela alors qu'il lui semblait avoir vu toute la nuit les figures les plus fantasques tourbillonner

autour de lui, toujours dominées par une image

86 LIS PliTBHDIIS.

délicieuse, tantôt an ange, tantôt une fée , toajours une fignre éblouissante de beauté traînant après soi un parfum enivrant , et vers laquelle Victor avait couru sans cesse sans jamais pouvoir l'atteindre. Cette figure, il l'avait maintenant sous les yeux; il venait pour ainsi dire de la reconnaitre, et il la contemplait avec une curiosité siagnlière, la comparant avec son rêve et ne sachant si elle était plus belle ainsi qu'il l'avait vue dans son imagination, ou telle qn'il la voyait à cet instant.

Cependant il se passait à ce moment dans la salle à mangor une petite scène &ite sans doute pour arriver jusqu'à madame d'Houdailles, car madame Hénier élevait la voix d^une manière qui n'était pas dans ses habitudes de bonne compagnie. Elle interrogeait Catherine sur les apprièts qu'elle avait faits pour le dîner et entrait dans des détails d'une minutie qui étonnait la marquise. Madame Màiier voulait^Ue établir qu'elle était une femme qui s'occupait de son ménage? Madame d'Houdailles le crut d'abord , quoiqu'elle trouvât que la preuve fût d'un genre peu élevé ; mais en entendant madame Ménier déclarer cinq ou six fois de suite que rien ne marcherait, malgré les affirmations très-précises de Catherine, elle commença à comprendre que cette explication à haute voix

lis mtTBNras. 87

avait un aotre but. Ea effet, i une dernière question, Catberine s*étant trouvée prise an dépourvu, madame Ménier, sans éeouter la cul« sinière qui lui déclarait qu'elle aurait tout le temps de se procurer ce qu'on lui demandait^ se mit à dire :

— Fea étais sûre, si -j'ai le malheur de quitter le château,. rien ne sera prêt. £n&i, il faut se résigner.

Et tout aussitôt elle entra dans le salon en disant à sa belle-sœur :

— Ah I ma chère, quel ennui qu'une maison ; voyez ma position, je ne sais comment m'ezcnser, mais il est impossible que je sorte de chez moi , rien n'est fait et rien ne se ferait si je n'étais présente.

— Mon Dieu , ma chère Clara, lui dit tout à coup madame d'Houdailles, je ne tiens pas beau* coup i^os que vous à aller à ce déjeuner, et nous resterons si vous voulez.

La figure de madame Ménier, qui était toujours armée, de son même sourire doucereux et caressant , prit tout à coup une expression de dépit très-prononcé ; mais elle se remit presque aussitôt en disant :

— Ce n'est pas ainsi que je l'entends ; partez avec Victor et vous expliquerez à mon mari la cause bien naturelle qui m'a retenue.

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