‹ Les Prétendus (volume 2)Chapitre 7 sur 7 · I.RS PRÉTKTinirS · texte numérisé non relu

I.RS PRÉTKTinirS

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insupportable un lien que la loi rend indissoluble? M. de Gancel était peut-être plus* enebatné qu*nn mari ; pour quitter madame Ménier, il fallait vous perdre, il fallait perdre aussi votre frère, car c'était encore hier comme il y a huit ans : « Je dirai la vérité au monde entier, je la dirai à mon mari, et je ferai connaître sa 'misérable eiistence, et il en mourra de honte. » Voilà l'éternelle parole' de madame Ménier. M. de Gancel en avait peur, et vous ne pouvez savoir jusqu'à quel point peuvent se dégrader la volonté et l'énergie d'un homme quand il a laissé prendre sur lui Tempire de la menace par une femme perverse.

— Je voudrais vous croire, monsieur, dit madame d'Houdailles ; mais ces menaces il ne pouvait pas les redouter, car il n'ignorait pas que mon malheureux frère fermait les yeux sur l'inconduite de sa femme.

-—A la condition sans doute qu'elle se tairait sur l'afFreuse maladie dont il e$t frappé, à la condition aussi que jamais le monde ne aoup- ^nnerait ni le désordre ni la tolérance. Je le crois, et sans doute Gancel le! savait ; mais eemme «n sait de pareilles choses, comme elles arrivent , comme elles s'arrangent. C'est le ré^ sultat d'un de ces accords tacites où rien n'est dit et où tout est compris . Mais jamais, et vous en

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avez peut-éire la preuve , jamais M. Ménier n'a eu et n'a pu avoir d'explication formelle à ce sujet avec madame Ménier, encore moins avec M. d6 €anceL Et vous-même, malgré la sainte affection que vous avez pour votre frère, malgré cette tendresse passionnée qu'il a pour vous, avez-vous jamais osé aborder avec lui ce iatal sujet? N'y a-t-il pas des choses auxquelles personne n'ose toucher, et seriez-vous étonnée s'il était resté quelquefois des doutes à M. Ménier?

^- Des doutes ! fit madame d'Houdailles, ce n'est pas possible.

— Une espérance, peut-être, sinon un doute, une espérance que cet abandon coupable cesserait, qu'on reviendrait un jour vers un cœur aussi plein de pardon que le sien. Eh ! mon Dieu ! madame , lorsque votre frère couvrait Victor de sa protection, de ses bienfaits ; lorsque, par un testament bien volontaire, il lui léguait la meilleure part de son immense fortune, à qui faisait-il tout ce bien? A qui eùt-il voulu que cela inspirât delà reconnaissance?

Vous devez le comprendre. Certes, Victor est an bon et loyal enfsint, meilleur que vous ne le croyez peut^tre ; mais il était un prétexte à flatter un cœur qu'on voulait ravoir, qu'on espérait ramener; M. Ménier se croyait trop cou-

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pable de son malheur pour ne pas être indulgent , et il avait trop d'indulgence pour ne pas espérer en trouver à son tour. Oui, madame, il y avait des heures oyà il doutait de la vérité ; et rappelez-vous le moment où il a pu croire que c^était pour vous seule qu'était venu M. de Gancel, le moment où il a espéré que vous pourriez l'épouser... le moment où madame Ménier est venue vous porter cette formelle demande de mariage ; ce n'est pas seulement son honneur sauvé, ce n'est pas la visite imprudente de Gancel, expliquée de façon à ce que madame Ménier fût à l'abri de tout soupçon ; ce n'est pas un sentiment de pure vanité qui l'a ému, c'était l'espoir du repos, de l'ordre rentré dans sa famille* qu'il entrevoyait et qu'il eût accueillis comme s'ils ne l'eussent jamais quittée. Mais, madame, ce n'était pas le but de madame Ménîçr.

Dans la dernière partie de ce récit, Fernand avait affecté une certaine rapidité de langage et une déclamation vive ; il mêlait à sa phrase un geste animé et une sorte d'importance oratoire. Madame d'Houdailles le remarqua, et ne se douta guère qu'il y eût une intention cachée dans cette façon de dire. Cependant Fernand avait réussi, il avait abordé le moment où madame d'Houdailles avait été frappée de cette

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crise nerveuse si cruellement traduite par madame Ménier, et elle n*y avait pas pris garde; son attention, qu'il avait excitée en révélant et commentant les calculs et la duplicité de cette femme, le suivait sans que Thorrible préoccupation qui l'avait dominée jusque-là cherchât dans chaque mot une application au mal auquel elle se croyait vouée; elle répondit donc :

— Je crois, monsieur, que mon mariage avec M. de Gancel n'entrait pas dans les idées de madame Ménier. Mais je voudrais savoir comment il est arrivé que M. de Gancel ait pu lui faire porter la lettre qu'elle a annoncée au moment...

Ce que les paroles de du Luc n'avaient. point fait, son propre souvenir le lui ramena : madame d'Houdailles pâlit à ce mot qui devait être suivi du mot par lequel il lui fallait dénommer la faiblesse qui Tavait saisie. Au moment... au moment... répéta-t-elle.

— Oh ! madame, s'écria du Luc avec vivacité, au moment où vous vous êtes évanouie, madame Ménier venait d'accomplir avec une dextérité merveilleuse la ruse la plus habile, comme elle a su tendre sous les pas d'une pauvre femme le piège le plus indigne ; car il y a une personne dont je n'ai pas encore parlé et dont

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l'action s'est étrangement mêlée à cette histoire et à son dénoûment. Cette personne^ <^est Catherine ; Catherine , quelque chose d'héroïque et de bon, quelque chose que vous devez comprendre et estimer, vous.

Ainsi, du Luc exagérait à la fois le mouvement et l'expression de son rédt, pour ne pas laisser à madame d'Houdailles le temps de poser sur une de ces idées fatales qui sont comme enveloppées d'un abtme profond et qui donnent le vertige.

— Oui, répondit la marquise distraite^ j« sais que Catherine a été pour mon frère une ser-* vante fidèle et dévouée.

— Ce que vous dites là n'est pas juste, madame, Catherine n'a pas été seulement une servante fidèle et dévouée, elle a été grande aussi, elle a eu, âmes yeux du moins,, un courage et une pitié admirables. C'est bien difficile à vous expliquer, madame, et il vous aurait fallu entendre cette femme , qui n'est qu'une servante sans éducation, vous dire avec la rudesse de son langage et la délicatesse de ses sentiments, comment elle a été amenée là où elle est arrivée.

— Je suis persuadée de tout ce que vous me dites, monsieur, reprit madame d'Houdailles, mais je ne conçois pas en quoi ce récit peut être

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pour moi d'une importance telle que vous sem^ bliez le croire.

— Il est possible que je me trompe^ madame^ reprit Femand, mais si j'abuse aujourd'hui de votre patience, c'est un tort qu'il ne me sera plus permis d'avoir bientôt, car...

— Car vous partez, n'est-ce pas, monsieur?

lui dit la marquise en attâchani sur lui un re* gard inquiet et curieux.

Par un sentiment qui s'expliquera plus tard, Fernand baissa les yeux et ftit embarrassé; mais il craignit que cet embarras ne fût interprété par la marquise d'une façon fâcheuse pour elle, et il reprit aussitôt i

— Puissé-je ne pas partir , madame ; qu'il arrive un incident, un mot, un geste qui me dise de ne pas partir et je serais le plus fier et le plus heureux des hommes. Mais, madame, j'ai accepté la tâche de vous raconter, de vous dire le mystère de ce qui s'est passé ici depuis quelques jours, et je dois d'abord l'accomplir tout entière. Croyez que si j'y mets des formes qui vous paraissent avoir l'apprêt d'un récit convenu, c'est qu'il faut que vous sachiez tout ce qui a précédé les scènes des deux derniers jours, pour les juger comme elles doivent l'être et pour prendre le parti le plus convenable.

— Je vous écoute , monsieur, repartit ma-

dame d'floudailles, le front sombre^ tandis que Lise lui tenait les mains et les baisait d'un air suppliant.

— Ce n'est qu'il y a trois ans, reprit du Luc, que M. Ménier s'est décidé à rétablir ce château, qui a' appartenu à la famille des Perdignan, et c'a été de sa part une de ces nombreuses concessions faites aux caprices de madame Ménier, toujours avec l'espoir d'obtenir un peu de reconnaissance pour tant de bonté. Monsieur votre père, comme vou^ le savez, l'avait laissé se dégrader, et M. de Perdignan avait refusé de venir l'habiter et s'était renfermé dans la petite maiéon voisine du parc, la même qui est maintenant habitée par M. de Gancel. Le souvenir de M. de Perdignan était adoré dans le pays, et quoiqu'il n'y possédât presque plus rien, il y était encore considéré comme le maitre et le seigneur du canton. Les fei:miers, habitués au désordre qui règne toujours dans les affaires d'un homme endetté, se flattaient de l'espoir de lui voir reprendre ses biens ; ils le lui disaient, et parmi ceux que la régularité de M. Ménier gênait et qui trouvaient inique qu'un acquéreur de biens nationaux exigeât des comptes mieux établis quel'exseigneur du lieu, on distinguait Vauvannier, le père de Catherine. Voici comment elle m'a

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dit elle-même ce qui s'est passé à cette occasîou : tt Mon père vivait au cabaret, et nous étions deux enfants, moi grande et forte, et une pauvre petite qui a été nourrie avec M. Victor, pour faire aller la maison ; elle serait morte à la peine, il y a deux ans, la pauvre enfant, sans celui qui nous a tous sauvés ; car elle avait du cœur, et elle ne se fut pas humiliée comme moi à être servante après avoir eu du bien à nous. Tant que le vieux M. de Perdignan a vécu, c'a été assez bien ; il glissait de temps en temps quelques pièces de cent sous à mon père, qui n'allait qu'un peu plus au cabaret, mais qui ne venait pas nous prendre le peu que nous amassions pour payer les fermages. Oui, monsieur, c'en était là qu'il nous fallait cacher notre argent dans les trous du mur, l'enterrer dans des coins de jardin pour qu'il ne le trouvât pas, et quand il le découvrait et que nous lui faisions un reproche de nous l'avoir enlevé : Bah ! c'est sûr, disait-il, on rendra les biens aux nobles, ça ne va pas tarder; et alors le compte des arriérés sera bientôt fini avec le vrai propriétaire. M. de Perdignan me donnera quittance, et une fois que ce sera lui, je travaillerai, parce que... lui, je le reconnais pour mon maître. C'est pendant ce temps que j'ai connu madame Ménier, qui était alors mademoiselle Glaire, et M. Vie-

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tor, qui avait été nourri par ma mère. Tout ce que nous avons sou£Fert de l'inoonduite de mon père est inutile à vous raconter, mais ça ne fit que devenir plus terrible à la mort de M. de Perdignan, et il y a trois ans, quand M. Ménier se décida à venir habiter le château, nous étions en arrière de douze mille francs de fermages. Jusque-là on ne nous avait pas trop tourmentés, et toutes les fois que Fhomme d'affaires écrivait pour nous menacer, je m'adressais à madame Ménier pour la prier de nous défendre auprès de son mari, et comme les menaces cessaient et que les poursuites ne conunençaient pas , je croyais que c'était elle qui nous protégeait. Aussi, quand j'appris qu'elle venait au château, mon premier soin fut d'aller la remercier de ses bontés. »

— Mais à quelle occasion, monsieur, dit madame d'Houdailles, Catherine vous a-t-elle fait ce récit?

— Oh! je vous en supplie, madame, permettez-moi de continuer : un peu de patience et vous verrez que rien de ce que je vous dis n'est inutile ; laissez-moi vous répéter le récit de Catherine comme elle^l'a fait.

— Oui, madame, reprit Lise qui jusque-là ne s'était pas mêlée à cet entretien , écoutez M. du Luc.

Ihi Lue reprit aussitôt, en continuant à faire parier Catherine comme il avait déjà fait :

« Elle me reçut d'abord assez aigrement et parut surprise de ma reconnaissance ; mais elle se ravisa, me questionna longuement et avec attention, et finit par me dire qu'elle aurait soin de moi et qu'elle trouverait moyen d'arranger cette mauvaise affaii'e définitivement. Deux jours après, elle me fit revenir et elle me dit d'un air triste , car vous ne pouvez pas vous imaginer comme cette femme est fausse et corn-

bien de temps , combien de choses il m*a fallu avant d'y voir clair dans sa méchanceté ; elle me dit donc d'un air désolé :

<c — Ma pauvre enfant, M. Ménier est revenu dans ce pays pour y faire marcher ses affaires,qui étaient tout à fait en désordre. Je lui ai parlé pour ton père, mais j'ai eu beau faire, il n'a pas voulu entendre un mot à ce sujet ; il a dit qu'il a assez attendu comme ça, et que non-seulement il va vous chasser de votre ferme , saisir tout ce que vous possédez , mais qu'il fera renfermer ton père et qu'il le laissera mourir en prison si lui ou toi et ta sœur vous ne le payez pas.

« — Et comment, lui dis-je, voulez-vous que nous le payions ?

«( — Ma pauvre Catherine, ce sera dur, mais tu le peux : «( Qu'elle entre comme servante à la maison, m'a dit mon mari, et je lui tiendrai compte de ses gages à mille francs par an pour me rembourser. >i Mille francs de gages, Catherine , dit madame Ménier , c'est beaucoup , et M. Ménier est généreux. '

<c Ça me fendit le cœur de mè voir réduite à être servante , mais il n'y avait gue ce parti à prendre, et d'ailleurs madame Ménier m'avait déjà mise, pour ainsi dire, dans l'impossibilité . de le refuser. «< Ma pauvre enfant, m'avait-eile dit, chacun a ses peines, et toute riche que je

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suis, j'aimerais peut^-être mieux être à ta place qu'à la mienne. » Vous ne savez pas ce que c'est que ce sentiment-là , mais quand on, a été appris à respecter une famille et à en entendre maudire une autre , on croit tout bon d'un côté et tout mauvais dans le côté contraire. Ainsi , quand madame Ménier m'eut raconté ce qu'était son mari, lorsqu'elle m'eut demandé de Faider à cacher son malheur et qu'elle m'eut promis en retour la libération de mon père et le fermage pour le fiancQ de ma pauvre sœur, je n'hésitai plus et j'entrai au service de la maison. Je fus longtemps à comprendre la vérité, mais bientôt la présence assidue de M. de Gancel, l'abandon dans lequel on laissait M. Ménier, m'apprirent que ce malheur auquel je m'étais dévouée n'était pas du côté que je croyais.

u M. Ménier avait accepté mes soins, il m'en était reconnaissant, et il arriva qu'un jour il me parla de mon père et de ma sœur. Tout en le voyant malheureux, je croyais encore que c'était lui qui m'avait forcée à entrer comme servante dans la maison, et comme, à dire vrai, le bienfait dépassait encore l'obligation, je le remerciai en lui disant ce qui s'était passé entre moi et madame Ménier. Il fut bien un bon quart d'heure avant de me répondre ; je voyais bien qu'il y avait quelque chose qui le tourmentait,

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et de peur que ça ne lai retombât sur le oœiir, car il y avait comme des larmes dans ses yeux, je le priai de s'expliquer, et c'est alors qu'il finit par me dire :

« — Écoute, ma pauvre fille, tu es trop bonne pour moi pour que je ne veuille pas te montrer que je le mérite un peu. De toutes les lettres que tu as écrites à ma femme, elle n'a lu que la première , qu'elle m'a remise en me disant : « Voici une affaire qui vous concerne, mais si vous voulez mon avis là-dessus, je vous dirai que ce Vauvannier est un mauvais gar> nement qui se dérangera d'autant plus qu'on se relâchera envers lui. »

« — Il suffit , lui répondis*je , je verrai. » Je lus ta lettre, Catherine ; elle était d'une honnête fille, et je fis cesser les poursuites. Toutes les fois que tu as écrit depuis, on n'a pas même ouvert tes lettres et on me les a envoyées.

« — Est-ce bien possible ! m'écriai-je. C'est donc ça que, lorsque je vins remercier madame Ménier, elle a paru si étonnée.

« —Ce n'est pas tout, reprit M. Hénier ; lorsqu'elle vint me raconter ce que tu lui avais appris, je lui dis alors que j'avais voulu que , si jamais elle revenait dans ce pays, elle y trouvât une réputation de bienfaisance et de bonté ; je lui dis que puisqu'elle y était venue, je voulais

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qu*on eût à la bénir, et surtout parmi ceux qui avaient appartenu à sa famille, et je lui remis sans condition, entends-tu, la quittance des arriérés de ton père et le nouveau fermage pour toi et ta sœur.

« — Vous n'avez pas exigé que j*entre à votre service? lui dis*je.

H — Non, c'est elle qui m*a dit que tu voulais laisser la ferme à ta sœur, qui allait se marier, que tu ne voulais pas habiter la maison de ton beau-frère, qui serait le maître, et que tu préférais entrer comme domestique au château.

« —Mais , mon Dieu , pourquoi a-t*elle fait ça?lui dis-je.

tt — C'est , reprit-il d'un air sombre , qu'elle n'eût peut-être pas osé confier à un autre qu'à toi, qui croyais lui devoir le salut de ton père et le bonheur de ta sœur, le terrible secret de ma vie.

« — Et , lui dis-je , il ne lui était .pas nécessaire de mentir pour cela, elle n'avait pas besoin de Caire un marché de ce que j'aurais accepté comme un devoir.

«c — Peut-être, Catherine, me dit-il, peut-étr^; qui sait si elle n'a pas eu raison! Qui sait si tu aurais consenti , sans cette peur, à enchaîner aux côtés d'un malheureux ta jeunesse et ta beauté? car tu es jeune et belle, Catherine.

« A ce moment II me r^arda avec une sin-

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guliëre attention et avec une espèce de terreur.

« — Catherine , Catherine , me dit-il. (Vous remarquerez , madame , que je vous redis les paroles de Catherine, que je fais son récit comme elle l'a fait, dit Fernand en s'interrompant.) Catherine,, me dit M. Ménier, dans ces terribles moments ne- restes-tu pas enfermée seule avec moi?

« — Oui, monsieur.

« — De longues heures ?

« — Des nuits entières.

u — Oh ! s'écria-t-il , pauvre fille , sais-tu ce qu'on dira, ce qu'on dit peut-être?

« La pensée qui me vint me fit horreur.

« — Oh ! ce serait trop affreux ! m'écriai-je. C'est si impossible !

u Ce mot fut d'un effet effroyable.

— « C'est si impossible , n'est-ce pas? me disait le pauvre homme ; c'est si impossible qu'elle n*est donc pas si coupable de m'avoir toujours repoussé, d'avoir cherché une consolation ! C'est si impossible qu'on puisse m'aimer !

«( Hélas ! ajouta Catherine en pleurant , que Dieu me pardonne cette dureté, je l'ai cruellement payée.

«c A partir de ce jour, mes soins étaient presque insupportables à M,. Ménier, et cepen-

dant chaque jour il devenait plus malheureux ; c'est à peine si on le comptait pour une personne dans la maison. Ah ! le monde est ingrat ! plus il faisait de bien , plus on se moquait de lui ; ce n'était pas bonté , disait-on , c'était faiblesse ; je me repentis de le voir si isolé , si triste ; je fis si bien que peu à peu il me souffrit encore près de lui , mais ce mal lui revenait.

« — C'est si impossible ! me redisait-il quelquefois avec un rire qui me glaçait.

<( Je ne sais comment cela se fit , mais un jour qu'il avait visité ses pistolets , un jour que je l'avais vu rêver longtemps et qu'il me redit encore le soir ce mot de désespoir : C'est si impossible ! j'eus tellement peur et pitié de lui, que je lui dis en pleurant :

u — Mais si moi, qui ne suis qu'une pauvre $ervante, je vous aimais?

« — Toi ! s'écria-t-ii.

<t Mon Dieu ! je le vis si heureux que s'il avait pu croire que je m'étais jouée de lui ,. que ce n'était qu'un mot de pitié , je l'eusse tué. J'en suis sûre, je l'eusse tué. »

— A ce moment de son récit , dit Fernand d'une voix émue, Catherine a éclaté en larmes et s'est écriée :

u Allez, monsieur, j'ai chèrement payé

les bienfaits de cette famille pour la mienne. « Noble fille ! reprit Fernaod. Oh ! pardon* nez-moi , faïadame, de me servir de ce mot pour la qualifier! L'austérité de votre verta peut s'en alarmer ; mais je suis un homme , je ne porte peut-être pas dans mes jugements la sévérité que vous avez le droit d'avoir ; mais j'admire cette faiblesse comme une action héroïque.

— Vous mè jugez mal, M. du Luc, dît la marquise d'un ton affectueux , si vous pensez que je juge trop sévèrement Catherine.

Je sais apprécier le sentiment qui a pu l'entraîner; mais il est affreax de penser que mon frère n'ait trouvé que dans cette affection la consolation que lui devait une autre femme.

— C'est que vous ne savez pas que c'est là que madame Ménîer voulait pousser son mari , et Catherine le comprit aux insinuations de madame Ménier, à ses questions , à ses promesses, à l'ambition de faire fortune qu'elle lai suggérait. C'jest alors que , prenant en haine votre belle-sœur, elle l'espionna , et ne voulant pas rester sans défense contre die , elle porta l'aadace jusqu'à la surprendre chez M. de Cancel , et madame Ménier fut forcée à redoiiler ceHe qu'elle avait voulu perdre pour ses indignes projets.

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Fernand s'arrêta , respiira péniblement et reprit :

— la liberté par la mort , je sais dur, madame , mais je suis forcé d'être vrai ; la liberté par la mort , c'est-à-dire le veuvage, ne venan| pas assez vite au gré de madame Ménier, elle avait espéré s'armer ainsi d'une disposition dé la loi pour obtenir une séparation. Mais Catherine menaçait, Catherine avait en main des preuves de la conduite de madame Ménier, et il fallait attendre ; d'ailleurs M. Ménier avait plus que jamais abdiqué toute autorité ; il s'était résigné à n'être plus que le specta^ teur désintéressé de ce qui se passait dans sa maison , lorsqu'on apprit la mort de H. d'Houdailles.

A partir de ce jour, madame , ce fut de la part de madame Ménier un calcul constant pour vous éloigner ; votre volonté de ne pas quitter l'Auvergne avant la fin de votre deuil la servit , et il n'a pas tenu à elle que vous n'y fussiez toujours demeurée. Mais à cette occasion , M. Ménier reprit cette autorité qu'il n'avait jamais revendiquée ; il fallut s'attendre à vous revoir, et on s'arrangea en conséquence. D'après les calculs de madame Ménier, vous deviez arriver le jour du départ de H. de Cancel.

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Elle avait exigé ce départ , 11 l'avait promis , il n'eut pas la force de tenir parole ; un mol imprudent apprit à madame Ménier qu'il était encore dans le pays. Ce fut la cause de son refus de venir à la Ruine , ce fut pour l'appeler et exiger son départ immédiat qu'elle demeura au château , et, ce que personne de nous n'a su , c'est que M. Ménier avait aperçu dans la forêt M. de Gancel, qui ne se doutait pas qu'on irait chasser et qui s'y promenait. M. Ménier ne put donc pas douter qu'on le trompait , car il en doutait encore. Madame , un mot d'Arthur prononcé hier devant vous, quand il demanda cette clef qui servait à madame Ménier pour passer de son parc dans celui de M. de Gancel, a pu vous dire qu'ils y mettaient un .mystère qui avait trompé tout le monde. D'aillejirs, madame , M. Ménier en eût-il eu la conviction, ce qu'il n'est permis à personne d'afGrmer ou de nier, ce qui était pour lui , ce qui est pour beaucoup d'hommes un véritable outrage, c'est la publicité ; et ce fait du départ de M. de Gancel, publiquement annoncé et qui n'avait pas eu lieu, ne pouvait s'attribuer qu'à madame Ménier ou à vous.

G'est surtout la pensée que sa femme pouvait vouloir couvrir ses intrigues de votre nom , qui l'a irrité comme vous l'avez pu voir ; c'est celte

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maladresse que Victor et voas-méme avez mise à ne pas vouloir chanter cette ballade ou il est parlé d'un mari pareillement trompé, qui lui apprit que vous craigniez qu'il ne s'en fît l'application , et qui lui prouva que vous et Victor saviez tout. Or, pouvait-il croire que ce secret ne serait pas également pénétré par beaucoup d'autres? Et c'est ce qui a amené l'accident d'avanthier soir.

On se rappelle sans doute sous quelle appréhension Fernand avait commencé ce récit; il l'avait à dessein prolongé sur des événements anciens , sur les perfides combinaisons, sur les crimes de madame Ménier ; il y avait alors mêlé de temps à autre un mot ou deux relatifs à la maladie de son mari , et malgré tous ses soins pour appeler et fixer les idées de la marquise sur cette série de combinaisons coupables, de calculs honteux, il avait vu madame d'Houdailles tressaillir toutes les fois qu'il avait abordé le sujet fatal. A cette dernière phrase qu'il venait de prononcer, elle se troubla visiblement et répéta :

— . L'accident d'avant-hier... C'a été affreux, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en regardant du Luc avec ces yeux de malade qui cherche sa destinée dans la physionomie de celui qui lui parle.

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Du Luc 9 arrivé à oe point de son récit , sem* b)a avoir entrepris une tâche au-dessus de ses forces. Mais la pensée d'abandonner cette femme si belle à ses folles terreurs lui donna un nouveau courage, et il lui dit en prenant un air presque riant :

— En vérité , madame , la tactique de madame Hénier a été si admirable qu'il a fallu un concours de circonstances bien extraordinaires pour l'empêcher de réussir. Elle 2hrait cru éloigner M. de Gancel , et elle avait appelé une armée d'épouseurs dont Sommerive, Victor et moi nous étions le bataillon sacré ou la vieille garde. Vous ne vous doutez pas que ce bal et cette chasse vous ont mise en montre à plus de trente beaux garçons à marier dont la visite vous menace. C'était là le gros de l'attaque. Hais nous autres nous étions des épouseurs de choix , et madame Ménier avait compté que M. de Gancel, absent, ne tiendrait pas quinze jours contre la distinction et là position considérée et considérable de Sommerive , ou bien contre la jeune ardeur, la brûlante passion et la charmante loyauté de Victor, ou bien enfin, puisqu'il faut me nd!mmer, contre l'adresse que je pourrais mettre à conquérir un cœur de deux cent mille livres de rente.

La visite nocturne de M. de Gancel a dérangé

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toas ces projets , et, à ce propos , il fant que je vous explique, madame , pourquoi Arthur a quitté votre appartement comme il Fa fait :

c'est qu'à peine il était monté qu'il y avait quel qu'un au pied de votre fenêtre.

— Votre valet de chambre, je crois? dit ma*dame d'Houdailles.

— Oui , madame , repartit Fernand, mon va* let de chambre posé là en sentinelle par une femme qui appartient à madame Ménier, et qui lui a donné deux louis pour cela. Il parait qu'on l'avait jugé assez bavard à l'ofBce, pour que madame Ménier, informée de cette qualité , l'ait préféré à tout autre pour cette commission.

Arthur sortit donc avec bruit, bien décidé ^ s'il était rencontré, à dire qu'il sortait de chez moi, et il me savait homme à lui laisser dire en pareil cas tout ce qu'il aurait voulu , sauf explication postérieure. Cependant, madame, vous savez tout ce qui s'est passé dans cette matinée d'hier, jusqu'au moment où vous m'avez chargé d'aller près de M. Cancel pour prévenir une rencontre à laquelle H. Hénier était résolu; c'est ici , madame, que je vous prie de me prêter une sérieuse attention , détachée de toute préoccupation, car le récit que je vous fais a un but plus grave que vous ne le pensez. De la façon dont vous l'accueillerez dépendra peut-être

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le châtiment de madame Hénier, peut-être la mort de votre frère ; c'est pour lui surtout que je vous prie de bien peser mes paroles, de n'en pas laisser passer une , si elle ne vous semble pas convenable ou suffisamment claire, sans m'en demander l'explication.

— Vous m'effrayez , monsieur, dit madame d'Houdàilles.

— Je ne vous cache pas , dit celui-ci , que la position est grave; que M. Ménier est exaspéré; qu'il ne veut plus enteujdre parler de pardon , et que si vous n'interveniez pas , il résulterait de tout ceci des scandales fâcheux pour votre famille, mais que votre frère est décidé à braver, plutôt que de souffrir longtemps qu'on ose l'outrager et surtout qu'on ose mêler votre nom à une intrigue pour le déshonorer.

— Je vous écoute, monsieur, dit madame d'Houdàilles.

— Permettez-moi de me retirer un instant pour vous laisser prendre un moment de repos, et je reviens dans quelques minutes, dit Fernand avec un léger sourire, et il quitta madame d'Houdàilles.

A voir sortir du Luc de la chambre de madame d'Houdailles, l'air tranquille et reposé, on eût dit quMLveQait dé se livrer à une conversation aimable. Mais à peine fut-il dans un salon plus'éloigné qu'il se laissa tomber sur un fauteuil et qu'il s'écria pendant que Sommerive, le docteur, Gancel et Victor l'entouraient :

— Oh ! sur mon àme, je ne sais si je pourrai aller jusqu'au bout.

— Que dites-vous? s'écria le docteur, vous avez réussi mieux et plus que je ne l'espérais ; nous vous écoutions tous avec une anxiété qui

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s*est bientôt calmée en entendant les réponses et les observations de madame d'Houdailles.

— C'est possible, mais vous ne la voyiez pas, dit Femand, vous ne voyiez pas ce visage qai s'altérait par intervalles, ce regard qui me dévorait avec une curiosité épouvantée. Tenez, messieurs, je me rappelle avoir couru en ma vie quelques dangers réels, j'étais en amateur à côté de Lamorîcière quand Ton nous a fait sauter à la porte de Cpnstantine ; j'ai vu mieux que cela , j'ai été emporté en tilbury par un cheval enragé qui me menait droit à une carrière de cinquante pieds de profondeur où je devais nécessairement me tuer, et me tuer comme un imbécile, sans profit pour personne, aussi bêtement qu'un homme puisse se iuer, ce qui rend la mort plus déplaisante; eh bien, jamais je n'ai ressenti une terreur, un tourment de cœur pareil à celui qui s'est emparé dû moi quand j'ai senti approcher le moment où j'ai dû raconter à lûadame d'HoudaUIes la scène qai s'est passée chez Gancel, l'horrible cri qu'a jeté madame Ménier quand la marquise s'est évanouie. La voix est toujours prête à me manquer lorsque je pense que je puis , par une parole imprudente, mal calculée, donner à cette appréhension qui la tourmente le «caractère d'uD mal réel, et qu'une seconde faiblesse amenée

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par moi serait la condamnation de cette mal»

heureuse et charmante femme. Docteur, pensez* vous que cela soit nécessaire ?

— Oui, reprit le médecin, il faut que madame d*Houdailles comprenne bien quil y a eu une horrible machination contre elle, une accumulation de menaces , d'événements pour amener une colère, une faiblesse, une révolution telle quelle, afin de pouvoir la flétrir de cette imputation avec laquelle madame Ménier perdait sa rivale bien plus sûrement que s4l s'agissait d'une faute , bien plus sûrement que si elle avait pu l'accuser d'un crime. Courage, M. du Luc, vous avez bien commencé et vous ne pouvez abandonner votre entreprise.

Fernand ne répondit pas, tant il paraissait abattu ; puis il dit enfin :

— Voyons, docteur, vous est-il jamais arrivé de faire une amputation dangereuse, et n'avezvous pas tremblé en prenant vos aciers ?

— Quand j'étais convaincu que la mort était certaine si l'opération n'avait pas lieu, et que je me donnais une chance, si légère qu'elle fût, de sauver un malade en la pratiquant , je n'ai jamais hésité.

— Mais vous savez votre métier , docteur , vous êtes un opérateur habile; au lieu que moi, je ne sais où je toucherai, je ne puis pré-

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voir ce qui peat épouvanter madame d'Hoadailles et ce qui peut la rassurer. Convaincu par vous que ce que je vais lui dire est nécessaire à son salut, je ne suis pas assuré de le lui bien dire.

n se tut , tandis que Sommervie et Victor se regardaient avec en^arras. >

— J'ai peur,xeprit-il tout à coup... J'ai peur.

— Mais, maintenant, aucun de nous ne peut continuer ce récit, et si vous faiblissez...

— Messieurs, dît tout à coup Fernand en se levant, je le continuerai etj'irai jusqu'au bout avec courage, je vous le jure, mais à une condition.

— Laquelle?

— Si je réussis, messieurs, si madame dHoudailles, bien convaincue de la folie de ses terreurs, redevient la femme si parfaite que vous aimez, je vous laisse à tous le droit de rechercher sa main comme je le' ferai moi-même. Si au contraire je lie réussis pas, si en voulant éclairer cet esprit frappé, je l'aveuglais tout à fait, si je la perdais enfin ! je veux pouvoir seul lui demander sa main, je veux pouvoir l'épouser, je veux adopter son malheur et le veiller, comme vous, docteur, avez adopté l'enfant d'un homme que vous avez tué par une négligence.

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— Si ce malheur arrivait, dit Cancel, je réclamerais ce droit.

— Vous, loi dit Fernand, vous, Cancel, vous ne pouvez être le mari de madame d'Houdailles ; vous m'avez entendu, vous m'écouterez encore, et vous jugerez si je vous accuse ou si je combats une de vos espérances; vous jugerez, messieurs, si je cherche à prendre avantage contre Fun de vous de la mission que j*ai acceptée ; mais je suis trop loyal pour ne pas vous dire, Cancel, que si l'amour de madame d'HoudalUes vous choisissait, ce serait un malheur pour elle.

— Du Luc, dit M. de Cancel, prétendez-vous que je sois indigne de ce choix?

— Non, mon cher Arthur, mais il y a entre vous et elle, trop de souvenirs cruels. Votre part serait belle mais la sienne, croyez-moi, serait affreuse. La veuve de M. le marquis d'Houdailles ne vous apporte pas un passé dont vous ayez à vous plaindre, ou à rougir ; mais vous resteriez pour elle celui qui a été, sans le vouloir, Fobjet de cette rivalité qui a voulu la perdre, et, soyez-en sûr, ce serait toujours entre vous et elle un abime que tout votre amour ne pourrait combler.

— C'est ce que Clara décidera, repartit M/ de Cancel avec hauteur.

— Et si elle ne se décide pas en votre faveur,

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croyez queee n*est pas moi qui l'en dissuaderai. Mais n'oubliez pas que je me garde le droit def répouser si je me trompe.

M. de 3ommerive était fort mécontent et du r61e qu'il avait joué et de la petite part qui lui avait été faite dans le récit de du Luc, et au nutoçnt où celui-ci allait quitter le sakm , il murmura à Foreille de Victor :

— Après tout, une femme de deux cent mille livres de rente est bonne à prendre, en quelque état qu'elle soit, pour un lion endetté.

Ce mot n'avait été dit que pour Victor, mais il arriva à l'oreille de du Luc.

Il se retourna vers Sommerive , pâle de colère et d'indignation. Il le mesura d'un regard furieux et lui dit d'une voix tremUante :

— Ce que vous venez de dire là, Sommerive, est unelâeheté.

— Monsieur ! cria le comte, vous me rendrez raison de ce mot.

— Plus bas,lui dit Fernand ; c'est pire qu*me lâcheté contre moi, c'est une lâcheté contre madame d'Houdailles.* Sommerive! je vous tuerai, sur mon âme , je vous tuerai ! mais je ne rentrerai pas dans cette chambre.

— Que dites^vous ? s'écria le docteur.

— £h ! ne voyez-vous pas que si le malheur voulait que je ne réussisse pas, M. de Sommerive

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dirait que j'ai peut*étre aidé i la /olie de cette pauirre feinme pour assurer mes droits à sa for^ tune?

— Fernand, reprit M. de Sommerive, si vous avez pu le comprendre ainsi, je vous demande pardon* Bu Luc, je vous fais des excuses. Du Luc, nous nous battrons quand vous voudrez, comme vous voudrez. Mais entrez dans cette chambre, sauvezmadame dHoudailles. Je vous en supplie, je vous en prierai à genoux, s'il le faut.

Fernand hésitait.

— Du Luc, reprit Yictoi^, vous n'êtes pas un homme à qui on puisse offrir la fortune pour le décider; sans cela, je le ferais. Vous n'êtes pas un homme à qui l'on puisse faire peur ; sans cela je vous dirais que je vous assassinerais. Mais tenez, si vous n'entrez pas chez madame d'Houdaiiles par une fausse délicatesse, je. me battrai avec vous et vous me tuerez aussi. Sauvez-la, Fernand, ajouta*t-il en pleurant, 9auvez-la.

Du Luc tendit les deux mains à Sommerive et à Victor et sortit en disant :

— A la grâce de Dieu, messieurs.

Ils restèrent tout quatre immobiles et entendirent sangloter à une porte du salon : c'était Catherine (^ui était tombée à genoux et qui priait avec des larmes...

S84 LES PRftTElIDDS.

Notre siècle, nos mœurs, nos malheureux doutes ne pouvaient permettre à ces quatre hommes réunis d*imiter cet exemple, de prendre cette humble posture, mais il fut facile de deviner, sous leur silence recueilli, que leur pensée s'était tournée vers cette justice suprême à laquelle Fernand venait de faire appel, à laquelle Catherine s'adressait si humblement.

Lorsque Fernand rentra, il trouva madame d'HoudalUes assise et la main dans la main de la fidèle Lise ; elle avait le visage vivement ému et elle parla la première à du Luc.

— Je vous attendais, monsieur, non que je sois' très-curieuse de la fin de votre confidence, mais c'est que j'ai moi-même quelque chose a vous apprendre.

— Je suis à vos ordres , madame , je vous écoute.

— Non, monsieur, non, quand vous aurez fini, lui dit la marquise,.

— £h bien! madame, dit celui-ci, que Tair agité de la marquise épouvantait, M. de Cancel, chez qui j'étais allé par votre ordre, achevait de me faire le récit que je vous ai répété, lorsque madame Ménier y arriva, poussée par la jalousie, car elle avait appris la visite de M. de Cancel et le duel de Victor, qu'elle avait attribué à son amour pour vous. Ma présence chez

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M. de Cancel la confondit; mais avec une rare habileté elle donna à sa visite un prétexte qui me trompa moi-même.

« Je sais, lui dit-elle, que mon mari est furieux contre vous. Après ce qui é'est passé cette nuit, il n'y a qu'une démarche solennelle de votre part qui puisse réparer l'inconvenance de votre conduite. Vous vous devez, vous devez à l'honneur de ma sœur de demander sa main, et je suis venue solliciter de vous cette demande formelle, car j'ai entendu M. Ménier demander des chevaux , et dans une heure il sera peut-être ici. Vous accorderez aux larmesd'une femme, monsieur, ce que vous refuseriez peut-être aux injonctions d'un homme. J'attends de vous cette lettre de demande. M. du Luc comprendra, je suppose, combien est honorable le motif de ma visite dans cette maison, n

n faut excuser Cancel, madame, reprit Fernand ; je ne me crois pas tout à fait un pauvre niais crédule, mais je fus fasciné par cette raison, je crus voir un repentir sincère dans cette prière adressée à Cancel ; cela sauvait tout, cela sauvait surtout madame Ménier ; je me rangeai de son côté , je poussai Cancel à écrire , je le blâmai de sa résistance, je lui rappelai qu'il venait de m'avouer encore tout son amour pour vous; il écrivit, et madame Ménier nous quitta.

â88 LES PRtTBÎIDUS.

À peine fut-elle sortie que Cancel voulut se lever.

— L'avez-vous vue? s'écria-t-îl.

~ Oui, lui dis-je, il m'a semblé, dans cette glace, voir un geste de menace.

— Et son regard de démon ! J'avais raison de résister , elle fera un usage fatal de cette lettre !

— Hais lequel?

~* Je ne sais, mais... J'ai peur... Si vous saviez, et vous venez de le voir, avec quelle ra* pîdité elle trouve dans un incident le germe d'une perfidie I Elle arrivait ici la rage dans le co^ur, . , elle vous a vu , et cette scène de comédie qui vous a trompé, est venue à point pour la sauver« Ob ! me dit-il, courez, courez au château, prévenez madame d'Houdailles ; cette demande de sa main après ce qui s'est passé cette nuit, cette demande lui arrivant par madame Ménier lui paraîtra une nouvelle insulte , elle peut croire que je me suis entendu avec Glaire pour la jeter comme un manteau sur ses désordres passés.

Fernand parlait avec une sorte d'exaltation fébrile , l'œil fixé sur madame d'Houdailles. D continua d'une voix tremblante :

-- Malheureusement je ne l'ai pas cru... et il est arrivé...

LES (RtTBKDVft. 287

Femand hésita.

Madame d'Houdailles sourit«

Fèrnand eut peur*

Clara lui tendit la main et lui dit :

— £t il est arrivé que je me suis évanouie comme une sotte, que madame Hénier en a profité avec cette horrible habileté que connaît si bien H« de Cancel, et que moi j'ai eu la faiblesse de me laisser envahir par des terreurs que vous vous êtes chargé de did^per.

— Ah ! madame, s*éeria dû Luc, comment savez-vous?

— J'aurais honte de vôUd avouer que je vous ai suivi là) tout à l'heure^ que je vous ai écouté, entendu ; j'en rougirais si je n'avais pas encore été folle , mais vous me le pardonnerez , Fèrnand , quand je vous aurai dit : J'ai toute ma raison, je suis guérie, et je vous demande si vous voulez être mon mari.

— Bravo ! cria uneVoix éclatante, tandis que Feraand, le beau Fernand, le lion Fernand, s'était mis à genouit devant madame d'Houdailles*

C'était Victor qui entrait ; M. de Sommerive et le docteur le suivirent.

— Et vous lui défendrez de me tuer, dit Sommerive en baisant la main à madame d'Hoodailles.'

Fernand était si heureux qu'il serrait la main

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à tous ses amis, mais son regard^ cherchait quelqu'un, lorsque tout à coup une détonation se fit entendre, puis une seconde. Madame d*Houdailles se jeta avec une terreur affreuse dans les bras de Fernand qui remporta jusqu'au fond de la chambre. Victor, le docteur, Sommerive coururent vers le corridor obscur par lequel M. de Gancel s'était échappé en entendant la déclaration fait&à du Luc par madame d'Hondailles. Us trouvèrent Gancel la tète fracassée d'un coup de feu et madame Ménier blessée au cœur.

— Ah ! s'écria Victor, mon oncle s'est vengé.

— Non, dit madame Ménier en se soulevant, c'est moi.

£lle tenait encore les armes fatales.

Un an après, le vicomte du Luc disait à sa fenmie :

— «Clara, je viens de recevoir une lettre de votre t>dle-sœur Catherine ; elle nous demande d'aller lui faire une visite à la Viguerie avant de partir pour l'Italie.

— Nous irons, Fernand. Mais, que nous ditelle de son mari?

— Votre frère est heureux : il est guéri.

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