‹ Les Prétendus (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · LB8 PRÉTI1VD1IS. SOS · texte numérisé non relu

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sienne , descendit près de Sommerive , qu'elle trouva confondu de la découverte qu'il venait de faire. Victor n'était pas encore parti : un coup d'oeil de madame Ménier lui ordonna de se retirer. Mais avant de s'éloigner il s'approcha de sa tante et lui dit du ton le plus pénétré :

— Oh ! maintenant je sais ce que vous avez dû souffrir , maintenant je vous admire et je me repens d'avoir osé vous juger.

Mais cet acte de soumission ne toucha point madame Ménier, qui retira avec vivacité sa main , que Victor avait essayé de prendre.

— Ah ! dit-elle dès qu'il fut sorti , il a brisé là dernière illusion qui me faisait croire aux sincères affections. Il m'aurait moins blessée s'il eût été mon fils , car un fils peut s'abuser en attribuant au devoir seul ce qu'inspire l'affection maternelle ; mais lui , l'ingrat » à qui je ne devais rien , il a oublié que j'avais été plus qu'une mère pour lui !

Quelques larmes accompagnèrent ces paroles, et il y eut un moment de silence. Quand ma-* dame Ménier eut laissé encore à la douleur que lui causait l'ingratitude de Victor le temps de se calmer, elle reprit :

— Maintenant , veuillez m'éconter , monsieur. La loi n'a pas fait de certains malheurs un droit à slaffranchir de liens véritablement

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odidox. Si les mauvais traitements n*acoon|it* gnent pas les mauvaises actions , une femme doit tout su[qporter sans avoir le droit de se plaindre. Ainsi, monsieur , depuis dix ans, je souffre , je souffre beaucoup. Après ce que vous venez de voir , ce mot n*a pas besoin de commentaires. Mais ce que le droit n'accorde pas au malheur, on le reconnaît à Toutrage reçu. Cet outrage , je Tai supporté longtemps avec résignation , tant qu'il n'a pas été public ; mais maintenant que chacun a pu en être témoin , je ne me sens plus le courage de porter à la fois le malheur et la honte ; et je ne vous le cache pas , monsieur , je demanderai à la loi la faible protection qu*elle accorde à une femme qu'on a outragée jusque dans ses foyers : je demanderai une séparation.

M. de Sommerlve écoutait madame Ménier avec l'embarras d'un homme qui s'est arrangé depuis longtemps pour ne prendre de la vie que les choses faciles et sans éclat. Il aimait ses amis , il rendait volontiers service de sa bourse, il était capable de faire de nombreuses visites à un ministre pour obtenir une faveur pour un de ses protégés ; mais se mêler activement à des débats de famille , se trouver appelé comme témoin ou comme conseil dans un procès où la qualité des individus , la bixarrerie des faits,

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amèneraient un certain scandale , se voir interpellé par des avocats qui en pareille cause prennent un malin plaisir à dramatiser les plus simples témoignages , être enfin en discussion, cela lui était odieux , insupportable , et ii se répétait tout bas que du Luc était bien heureux de s'être tiré à si bon marché de ce dédale ou il se trouvait lui-même empêtré. Cependant, lorsqu'un homme est sollicité d'une façon si directe , et que cet homme a des ménagements à garder vis-à-vis de lui-même , il faut bien qu'il réponde et qu'il prenne le parti de la femme qui se confie ainsi à luii M. de Sommerive essaya toutefois d'amoindrir la part qu'il pouvait prendre à cette affaire , et il dit à madame'Hénier :

— Je conçois , madame , tout votre désespoir, je conçois votre résolution ; mais il vaudrait peut-être mieux lui donner un caractère moins public que vous ne le voulez. Ainsi , je suis bien convaincu que si vous faisiez proposer à M. Ménier une séparation amiable...

— Une séparation amiable ! reprit madame Ménier, dont le visage gracieux prit en ce moment une expression de dépit et de méchanceté indéfinissable , une séparation amiable ! Hais 9 monsieur , il y a uiï obstacle invincible à un pareil projet. U faut que celui avec qui on

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peut traiter puisse vous comprendre, et le premier mot qui serait porté à M. Ménier pourrait lui être fatal.

— En ce cas , madame , reprit M. de Sommerive , une sommation judiciaire serait d'un effet bien plus cruel.

Madame Ménier fit un geste de colère et s'écria :

— 11 faut donc que je meure à la peine, moi !

L'exclamation fut dite avec un accent si extraordinaire que M. de Sommerive en frissonna. Il hésitait encore à répondre lorsqu'un assez grand bruit de voix se fit .entendre dans la cour du château : on y reconnaissait celle de Victor qui s'opposait avec violence à ce que quelqu'un pénétrât dans la maison ; puis on entendit la voix de. du Luc , qui s'interposait et voulait faire entendre raison à Victor ; enfin la voix de M. de Cancel , qui dominait toutes les autres.

— Il fautque je la voie, monsieur, il faut que je la voie! s'écriait M. de Gancel d'un ton impératif. C'est assez d'une victime à cette implacable vengeance.

Madame Ménier pâlit à cette voix et surtout à cette dernière parole.

Et presque aussitôt M. de Gancel, repoussant Victor, entra appuyé sur le bras du vicomte du Luc. A peine avait-il Mi quelques pas dans l'appartement, que la porte du salon où se

SIO LES PHÉTSNOCS.

trouvait M, Ménier s'ouvrit, et Catherine en sortit en poussant des cris affreux.

— Mort! s'écria-t-elle. Il est mort! Soyez contente, madame, vous Favez tué, car il vous entendait.

Madame Ménier devint pâle, mais demeura impassible. Était-<;e l'horreur de la nouvelle ou de l'accusation qui l'épouvanta à ce point? Nous ne pouvons le dire. Mais aussitôt elle jeta sur M. de Gancel un de ces regards de joie féroce qui n'appartiennent qu'aux démons. Sans pitié pour la douleur des autres, sans regret pour le malheureux qui venait d'expirer, sans remords pour le mal qu'elle avait fait, elle semblait s'écrier dans ce premier regard triom* phant échappé comme une lueur fatale et rêvé* latrice des ténèbres de son âme :

— Je suis libre, entendez-vous, je suis libre ! M. de Cancel comprit sans doute cet horrible

appel à des engagements mystérieux, car il s'écria dans un premier mouvement :

— Jamais ! jamais ! jamais !

Ces paroles, comme le regard de madame Ménier, furent inintelligibles pour Victor et M. de Sommerive, mais du Luc en devina le sens et prenant la main de M. de Cancel, il lui dit :

--r Bien ! Cancel, bien !

Madame Mèaier les regarda tous les deux

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avec une haine égale ; mais il y eut en elle un retour subit : ce visage d'ordinaire si gracieux, mais que la passion et les plus funestes pensées venaient d'altérer, prit tout à coup une exprès* sion de dignité désolée, et elle dit avec un geste qui achevait le sens de ses paroles :

— Messieurs, la douleur d'une veuve a besoin de solitude.

M. de Sommerive, M. du Luc et H. de Canoel firent un mouvement pour se retirer.

— Ma tante ! s'écria Victor.

— Vous, lui dit-elle, j'ai le droit de vous chasser comme cette fille... Sortez !...

Victor suivit ses amis ; mais Catherine dit à sa maîtresse en sortant :

— Maintenant, madame, je puis dire la vé»^ rite.

Cette menace parut épouvanter madame Mé* nier, car elle jeta un regard sur le salon, où était abandonné le cadavre de son mari, et une nouvelle expression de triomphe brilla dans ses yeux. Immédiatement après, elle monta chez madame d'Houdailles. Celle-ci était couchée sur son lit. Lise était à côté d'elle et lui parlait avec des larmes. La marquise, le regard fixe, la figure bouleversée, ne paraissait pas l'entendre. On eût dit qu'elle écoutait une voix intérieure dont elle ne saisissait pas bien la parole. Ce

S12 LIS PBtTBIDVS.

fut à peine si elle s'aperçut de Tarrivée de madame Ménier ; mais lorsque celle-ci dit d'un ton impératif à la fidèle Aavergnatie :

— Sortez, Lise.

Madame d'Houdailles, cette belle et noble femme, si riche, si hautement posée, si supé^ Heure, se jeta en pleurant dans les bras de sa servante en lui disant avec l'accent d'un enfont qui a peur :

— Ne me quitte pas. Lise... protége-moi...

ne me quitte pas.

— Oh! reprit ^Lise en s'adressant à madame Ménier avec fureur, allez-vous-en, madame, allez-vous-en !

Madame Ménier ne fit pas attention à ces paroles. Elle contemplait madame d'Houdailles. Elle se la rappelait telle qu'elle l'avait vue deux jours avant, superbe, magnifique, traînant tous les regards, toutes les admirations à sa suite, sereine, radieuse, invulnérable au malheur, à ce qu'on eût pu croire, avec tant de beauté, de jeunesse, de fortune et de force, et maintenant repliée sur elle-même, pâle, anéantie, presque idiote.

Le regard de madame Ménier semblait -fasciner l'infortunée , qui se tenait serrée contre Lise, tandis que celle-ci répétait avec un accent de plus en plus énergique :

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— AUez-vous-en , madame ! allez-yous-en !

— Taisez-vous ! lui dit madame Ménier d^une voix sèche et impérative. Taisez-vous, vous allez rendre votre maîtresse tout à fait folle.

Un transport de colère indicible s'empara de Lise. Elle se leva, marcha sur madame Ménier et lui dit la main levée sur elle :

— Sortez d'ici, madame, sortez, ou bien je vous tue l

Madame Ménier lui jeta un regard calme et méprisant et tira un cordon de sonnette avec violence et à plusieurs reprises. Lise fut dominée à la fois et par le calme imiriacable de madame Ménier et par ce geste qui, pour ainsi dire, rétablissait la distance de la maîtresse à la servante ; et, se jetant aussitôt aux genoux de madame Ménier , elle reprit avec des larmes et des sanglots :

— Vous voyez bien que votre présence la tue... sortez, je vous en supplie.

Deux domestiques, deux hommes, entrèrent en ce moment. La marquise était assise sur son lit dans le désordre le plus grand ; à l'aspect de ces deux hommes, elle se jeta vivement sous les couvertures et s'en enveloppa avec terreur, dominée par ce sentiment de pudeur qui vit encore quand la volonté est éteinte»

— Qu'on aiUe chercher le maire, dit ma-

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dame Hénier d'un air froid, et que cette fille ne puisse s'échapper ; elle m'a menacée de me tuer.

Lise voulut parler, mais dans Findignation qu'elle éprouvait, ses premières paroles furent des injures pour madame Ménier, de façon que les domestiques en l'entendant crurent suns doute obéir à un ordre juste.

Lorsque madame Ménier fut seule, elle s'approcha du lit où était blottie madame d'Houdailles, tremblante et toujours eflEarée.

— Madame la marquise d'Houdailles , lui dit-elle d'une voix basse et moqueuse, j'ai une nouvelle a vous apprendre.

La marquise ne répondit pas. Madame Ménier se pencha vers elle et entendit qu'elle parlait tout bas.

— Clara, reprit madame Ménier d'une voix presque insinuante, j'ai quelque chose à vous dire.

Ce nouvel appel fut aussi inutile que le premier. Madame Ménier se pencha de nouveau et glissa doucement ces ^mots dans l'oreille de la marquise :

— Chère sœur, entendez-moi.

Rien ne répondit encore, et madame Ménier, cédant à un accès de rage frénétique, arracha les couvertures que madame d'Houdailles te-

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Bftit fortement serrées dans ses mains, en lui disant :

— Ah ! tu m'entendras !... malheureuse... tu > m'entendras!...

Madame d'Houdailles ne résista pas; elle paraissait encore écouter une Toix autre que celle qui lui parlait.

— Elle est folle, murmura tout bas madame Ménter. Eh bien! ce sera là ma vengeanee. •

Mais c^ n'était pas là sans doute ce que vou** lait madame Ménier, car elle reprit sa plus douce voix et appela de nouveau :

— Clara, chère Clara. . . entendez-moi, Clara. . .

Madame Ménier jeta un regard inquisiteur autour d'elle, et baissant tout à fait la voix, elle reprit :

•^ Clara, j'ai à vous parler d'Edouard, de votre frère (Clara resta immobile); j'ai à vous parier d'Arthur...

A ce nom, pour la première fois, madame d'Houdailles regarda sa belle-sœur d'un œil attentif : ^

— Ob! murmura celle-ci avec rage, ce nom, ce nom seul lui est resté dans le cœur !

Puis elle reprit tout haut :

— Arthur veut vous voir... Arthur vous attend.

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Madame d'Hondailles continua à regarder madame Ménier, et répondit doucement :

— Je l'entends; il est en bas... écoutez...

£n effet, on parlait au pied de la fenêtre,

mais d*une façon discrète, et madame Ménier put reconnaître, en y prêtant attention, la voix de M. de Gancel.

Les transports de cette femme avaient, au milieu de leur cruauté, un calcul épouyantable. Le fait de la présence de M. de Gancel, qu'elle croyait parti, Texaspéra ; mais, au lieu de s'emporter en cris, elle conçut immédiatement une idée infâme qu'elle mit aussitôt à exécution.

— Oui, dit-elle tout bas à madame d'Houdailles, c'est lui : sans doute, il veut venir vous voir comme la nuit dernière. Ouvrez votre fenêtre et appelez-le.

Madame d'Houdailles fit un signe de consentement, se leva doucement, et sans s'apercevoir de l'état de désordre où elle se trouvait, elle ouvrit doucement la croisée, tandis que madame Ménier se retirait au fond de la chambre, et se penchant sur le balcon, elle appela :

— Arthur 1 Arthur ! venez !

U y eut un mouvement d'effroi à l'aspect de madame d'Houdailles dans ce déplorable état de folie, parmi ceux qui étaient au pied de ce

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balcon. €anoel poussa un cri, et malgré sa blessure,' il monta dans la maison. Madame Mé* nier l'entendit venir et ouvrit la porte. M. de Gancel arrivait et déjà*la marquise quittait le balcon pour aller au-devant de lui, lorsque madame Hénier, arrêtant tout à coup M. de Gancel, lui dit en lui montrant Clara :

— Maintenant je te la livre..; Aime-la à ton aise... aime-la... folle... oh! non pas folle... la folie a encore de la noblesse... aime-la... épileptique...

Après ces paroles madame Ménier allait quitter la chambre lorsque tout à coup une voix terrible lui dit :

— Restez! Et vous, messieurs, entrez, je vous en prie.

C'était Catherine, qui avait brutalement repoussé madame Ménier dans l'intérieur de la chambre. Du Luc, Victor et M. de Sommerive la suivaient.

— On m'outragera donc impunément chez moi! s'écria madame Ménier.

— N'y a-t-11 pas un homme ici, reprit Catherine, qui veuille empêcher cette femme d'assassiner la sœur après avoir assassiné le frère? Voulez -vous que cette pauvre dame tombe morte à vos pieds comme M. Ménier est tombé mort, parce que cette femme se dit chez elle?

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— £h bien ! messieurs, dit madame tténier, vons étes-TOus faits les joodensde cetic servante?

Du Lue reprit font haut :

— Madame, on tue par la vic^ence morale comme par la violence matérielle. Vous, aivcz fait bie» du mal.

— Est-ce à vous que j'en dois totûfi^, dans tous les cas? dit madame Ménier. il y a des magistrats , et vous pouvez leur porter vos accusations.

— C'est à moi que vous en devez eompte, à moi que vous avez perdue, reprit Calbeime, vous le savez, madame!

— Assez! s'écria madame Mentor. Livresmoi passage, malheureuse !

— Vous restefrez, dit Catherine, et vons m'entendrez. Messieurs, je vous le dédare ici, si cette femme quitte cette chambre avant foe madame d'Houdaiiles soit hors de ses atteiiiÉes, elle la tuera, elle la tuera d'une façon on d'au» tre. Je ne sais comment, mais elle la tuera.

Pendant que cette discussion avait, lien. Lise avait pénétré dans l'appartement et avait jeté un manteau sur les épaules de sa maltresse, qu'elle avait lait asseoir dans un fiatuteuil. Maos celle^ paraissait toujours étrangère à ce qvi se passait autour d'elle. Elle murmurait seule* ment ces mots :

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— ÉdouJvd , mon frère... mort... il est mort^...

— Faudra4-il, reprit madame Ménier, que j'appelie mes gens pour me détivrer? Est^e une tatle à coups de poing que M. le comte de Sommerive et M. le vicomte du Luc veulent voir vider devant eux entre moi et cette femme ? Ont-ils fait des paris à ce sajet pour l'une et poor l'autre? Vous pouvez retirer vos enjeux, messieurs, la lutte n'aura pas lieu.

Un seul homme semblait pouvoir mettre un frein à l'impudence de cette femme ; cet homme que sa passion pour madame d'Hoodailles eût pu excuser et à qui ses relations avec madame Ménier donnaient un avantage que n'avaient pas les antres , M. de Gancel eniin ne disait rien ; à genoux devant madame d'Houdailles, il l'appelait doucement, il la conjurait avec des larmes, et semblait étranger à la discussion de Catherine et de madame Ménier.

Celle-ci, d'abord' absorbée par cette discussion, n'avait pas remarqué les soins que M. deCancel prodiguait à la marquise. Tout à coup ses yeux se portèrent sur eax : dix ans d'astuce, de passion, d'égarements, de menaces employés à détacher cet homme de cette femme, n'avaient réussi è rien ; il était à ses genoux; si misérable, si dégradée qu'elle fût par une terrible

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atteinte, il n'avait de pensée, d'amour, de larmes que pour elle. Madame Ménier en frémit, et certes elle eût à ce moment frappé avec joie du même coup celui qui l'abandonnait ainsi et celle qui ne l'entendait pas. Mais il y avait des témoins, et madame Ménier reprit encore :

— Suis-je maîtresse chez moi ou non, monsieur? Emmenez cette folle, si cela vous plaît; mais sortez tous trois et à l'instant de chez moi!

La position était difficile.

— Soit, dît M. de Sommerive, nous allons nous retirer, madame; mais vous nous per* mettrez d'emmener de ce château madame d'Houdaîlles.

— Vous pouvez la transporter chez M. de Gancel ; sa maison est à deux pas, reprit madame Ménier.

Celui-ci se releva alors, et, comme fatigué d'une si insultante bravade, il lui dit tout haut:

— £n ce cas, madame, et pour abréger le chemin, remettez-moi la clef qui ouvre la porte secrète de mon parc, et par laquelle vous veniez me visiter quand je ne venais pas assez tôt.

— Monsieur , dit madame Ménier , cette insulte sera punie!...

XES PRÉTENDUS. SSl

Elle se tourna avec une sorte de désespoir vers ceux mêmes qu'elle venait d'insulter, et leur dît :

— Et personne pour me venger !

— Vous avez tué votre mari, madame, lui dit M. de Cancel, et vous avez chassé votre neveu.

— Victor! s'écria madame Ménier; Victor!

toi aussi, tu me laisses insulter à ce point !.••

Victor baissa la tête en pleurant, mais il s'approcha de M. de Cancel et lui dit avec des larmes :

— Je vous en supplie, épargnez-la! épargnez-la !

— Non, lui dit M. de Cancel, il faut que justice soit faite, et cette justice, ce ne sont pas les tribunaux qui pourront la rendre. Il n'y a que la flétrissure du monde qui puisseinfliger à cette femme le châtiment qu'elle mérite. Elle entendra tous ses crimes devant vous tous.

L'audace de madame Ménier était dépassée par la fureur de M. de Cancel ; elle se prit à trembler et lui dit d'une voix véritablement suppliante :

, — Arthur, taisez-vous, vous êtes fou...

— Oh ! vous avez envie de me faire perdre aussi la raison par cette apostrophe, comme vous l'avez fait pour elle. Ron..^^ non... vous entendrez la vérité.

SâS UB8 PBtTBffDOa.

— Ah ! fit madame Ménier en poussant des cris; c'esl aifreux, c'est un assassinat!... Â moi!... Au secours!... A moi!...

— Comédie ! vaine et sotte comédie ! s'écria M. de Gancd, et je La connais ; c'est ainsi qu'elle m'a cent fois arrêté quand je voulais rentrer dans la route du devoir.

A c^esouvelle accusation, madame Ménier se releva comme une vipère, l'œil en feu et les lèvres trem2)lant66.

— Vous êtes un lâche de parler comme vous faites, et vous tous des lâches de ne pas oser lui imposer silence. Eh bien ! moi ! pauvre femme qu'aucun ici n'ose et ne veut protéger, je me protégerai moi-même ; je me protégerai contre vos insultes et vos violences. Vous me menacez de vos injures, M. de Cancel? Venez me les dire ; venez les entendre , messieurs ; venez donc.

Aussitôt elle s'élança avec rapidité du côté de la fenêtre ouverte. Le mouvement avait été si violent et si inattendu que personne n*avait pu l'arrêter, et déjà on croyait la voir se précipiter dans le parc, lorsqu'elle s'arrêta tout à coup en poussant un cri horrible et en reculant.

— Là!... là !... disait-elle en désignant quel^ que chose du doigt. Tout le monde se précipita

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vers la croisée, et Ton vit en face M. Ménier, deboait, apfMiyé contre lui arbre et regardant cette chambre.

La stupéfaction générale fut grande. En effet, deux mots et un cri de Catherine avaient suffi pour faire croire i cette mort. Les singu* lianes et terribles apparences que prend la maladie cruelle dont était atteint M« Ménier avaient trompé la pauvre Catherine, et dans la rapidité et Tagitation des événements qui s'étaient succédé, personne n'avait pensé à aller s'assurer de l'état de ce malheureux, abandonné dans un salon. Revenu peu à peu à lui, il s'était traîné jusqu'à l'arbre contre lequel il s'était appuyé, regardant sans voir et écoutant sans comprendre. Cette apparition inattendue eut un double effet : à l'instant même où elle brisait pour ainsi dire Faudace jusque-là impunie de madame Ménier, elle parut rappeler à elle-même la malheureuse Clara. Comme les autres, elle s'était levée ; comme les autres, elle avait vu ce spectre redoutable : mais tandis que madame Ménier reculait et que tous les autres restaient immobiles, madame d'Houdailles s'avançait vers lui en iui tendant les bras, et criait :

— Frère! frère! à mon secours! à mon ^ours!

— J'y vais, répondit M. Ménier d'une voix sourde.

ââ4 LES PRiT£lfDU8.

Ce mot fit tressaillir M. de Sommerive d'une façon singulière, et il s'écria tout aussitôt :

— Sortez, Cancel, sortez!...

— Il a raison : votre présence peut renouveler le mal que lui a déjà causé le bruit seul de votre voix, dit du Luc.

Cancel sortit, emmené par M. de Sommerive, et Victor entraîna sa tante en lui disant :

— Oh! prenez garde. Venez, venez!...

Presque aussitôt M. Ménier entra dans la

chambre. Son premier mot fut pour Catherine, qu'il vit d'abord :

— Toi aussi, lui dit-il, Catherine, tu m'as abandonné !

— Non, monsieur, non, mais vous étiez tranquille et madame d'Houdailles s'est trouvée indisposée.

— Pauvre sœur!... dit M. Ménier. Ce ne sera rien, reprit-il : un peu d'émotion...

Madame 'd'Houdailles, revenue à elle-même, eut effroi de voir son frère s'approcher ; mais il s'arrêta à l'aspect de du Luc et lui dit :

— Ah ! c'est vous, du Luc : avez-voùs fait ma commission ?

Du Luc éleva la voix de façon à être entendu pour ainsi dire de dehors :

— M. de Cancel quittera la Normandie dans deux heures et la France dans trois jours.

LES PRtTBIlDCS» 2Stf

— J'aurais mieux aimé en finir... dit M. Ménier.

— Ne parlons pas de cela en ce moment, dit du Luc en l'interrompant; madame d'Houdailles est très-fatignée, elle a besoin de repos. Si TOUS le voulez, nous causerons de cela dans le parc.

Catherine l'approuva du regard, et du Luc entratna doucement M. Ménier. Par les soins de du Luc, un médecin avait été appelé, et il prescrivit d'abord un absolu repos. M. Ménier était retiré dans son appartement, et madame Ménier, cachée chez elle, n'avait pas reparu. Le soir même il y eut un long entretien entre du Luc, Victor, M. de Sommerive, le médedn et Catherine. Quand ils se séparèrent, le docteur leur dit:

— Ce moyen seul est souverain pour calmer cette incessante et affreuse appréhension : la vérité tout entière, la vérité sur toutes choses et sur toutes personnes.

— C'est difficile à dire, et de pareils secrets, dit Sommerive, ne peuvent être répétés que par des personnes qui appartiennent à la famille.

— Ne comptez pas sur moi, dit Victor. Je plains madame d'Houdailles, mais il ne m'appartient pas de porter devant elle de pareilles accusations contre ma tante.

296 hw ntnirDus.

— Eh bien, messleiirsy dft du Luc, j'essayerai. Cependant, la mission que je pnsnds est trop grave, son issue est trop douteuse peur que je l'entrqnvnne sans -crainte et pour que je fue yeuiile pas une gacaiitic coatre ce qui peut en arriver. Iftçnsîeur le docteur, vous avez dit que vous vous tiendriez pendant ce récit près de la chambre de madame d'Houdailles pour pouvoir accourir au premier appel. Je désir erats' plus, ie désirerais que vous puissiez entendre ce que je dirai ; je souhaiterais que Victor et M. de Sommerive puisseat l'entetidre comme vous. Songez que vous avez reconnu que ce récit peut amener la mort ou la folie aussi bien que le salut^ et que j'ai besoin de témoignages -qui répondent et justifient mes intentions si elles avaient un résultat fatal.

— C'est juste, dit le docteur, je me charge d'obtenir de madame d'Houdailies l'entretien nécessaire : d'ailleurs, pour en atténuer i'c^et, la fille qui est au service de madame d'Houdailies et dont le dévouement nous répond de la fidélité. Lise peut assister à l'explication de M. du Luc, pour lui enlever l'air de mystérieuse solennité qui pourrait l'alarmer, tandis que nous serons dans une pièce voisine, d'où nous pourrons tout entendre et tout voir.

Ce plan ayant été arrêté pour le lendemain

matin, chacun se sépara. C'était une chose triste que Faspect de ce château, retentissant quelques jours avant du bruit d'une fête, et dont tous les habitants attendaient maintenant que leur destinée fût fixée, car elle dépendait du résultat de cet entretien. Que madame d'Houdailles y succombât, et c'en était fait de madame Ménier. Son mari ne lui eût point pardonné, et sans doute sa vengeance s'en serait prise à lui-même après l'avoir punie. Victor voyait son avenir compromis par ces cruels débats de famille ; M. de Sommerive s'apercevait qu'il avait joué un pauvre rôle dans tout cela; Femand était triste, inquiet; il passa la nuit hors du château, chez M. de Gancel, et ne revint que le lendemain matin.

D'après ce qui avait été convenu la veille , Fernand fit demander un entretien à madame d'Houdailles; le docteur, selon sa promesse, l'avait prévenue et avait exigé d'elle qu'elle reçût du Luc. Dans le premier moment , elle s'y était refusée avec terreur , puis elle avait accepté avec un empressement remarquable.

Le médecin avertit du Luc de cette apparente contradiction.

— D'abord, lui dit-il, elle a eu peur et honte de se montrer; ensuite, elle a voulu tenter

250 LES PRÉTEfIDUS.

l'épreuve et voir si son aspect ne vous étonnerait pas. Soyez donc calme et dominez toute émotion , et surtout toute curiosité.

Cependant le docteur, M. de Sommerive, Victor et M. de Gancel se retirèrent dans la chambre d'où ils devaient écouter l'entretien de du Luc avec madame d'Houdailles. Catherine avait exigé de M. Ménier de ne pas quitter sa chambre, et madame Ménier, enfermée chez elle, semblait avoir abandonné toute participation à l'existence de sa maison et à ce qui pouvait s'y passer.

Enfin Lise vint avertir du Luc que madame d'Houdailles était prête à le recevoir. Lorsqu'il entra, elle était à moitié couchée sur une chaise longue. Lise se plaça derrière. Fernand alla jusqu'à la marquise et s'assit près d'elle après l'avoir saduée avec une familiarité affectueuse.

— Je viens vous ennuyer bien matin, fit-il, mais j'ai un monde de choses à vous dire.

La marquise avait cherché vainemei^ une expressîoB d'embarra» ou de pitié sur le visage de Fernand , il était entré comme il fût entré deux jours avant. Elle baissa les yeux, respira profondément et rép(mdit :

— Qu'avez-vous donc à me dire?

— Youâ allez voir , dit du Luc en souriant :

d'abord il faut , madame , que je vous raconte

LES puinniDus. 251

aY6C ies détails les plus minutieux comment s'est passée mon entrevue avec M. de Ganoel.

J'espère que lorsque vous en saurez le résultat, vous me saurez bon gré de n'en avoir omis aucun. Sur votre invitation je me suis rendu chez le comte; je le connais depuis longtemps, et sans avoir eu avec lui des relations très-intimes, je le savais assez homme d'honneur pour être assuré qu'il ne résisterait pas à des remontrances qui venaient de vous. Mais ces remontrances passaient par ma bouche , madame , et elles furent d'abord assez mal accueillies et interprétées, comme l'avait été la provocation de Victor. Ne voulant pas engager une discussion personnelle entre M. de Gancel et moi , je lui racontai les faits tels qu'ils js'étaient passés : l'histoire de la tache de sang, celle de la ballade, la singulière disparition de M. Uénier, la découverte, lEaite par un valet curieux, de sa visite nocturne, votre projet de départ, et enfin la mission que vous m'aviez donnée de prévenir un combat entre lui et M. Ménier. A cela j'ai ajouté que vous aviez d'autant plus de raison de redouter cette rencontre que M. Héoier était venu me prier d'en être le témoin.

— Je ne m'étais donc pas trompée , dit ma* dame dlIoudaiUes qui fit un effort sur ellemême pour répondre d'une voix calme : mais

232 LIS FHftTBRDOS.

quel motif mon frère vous a-t*il donné pour justifier ce combat près de tous?

— L'insulte que vous avait faite M. de Caneel en s*introduisant la nuit chez vous; l'insulte personnelle qu^il lui avait faite en ne respectant ni sa sœur ni sa maison.

— Pauvre frère, dit Clara, s'il savait que j'ai trahi son secret !

— J'ai accepté vis-à-vis de M. Ménier les motifs qu'il voulait donner à sa conduite, et je les ai fait connaître à M. de Caneel. Mes conseils n'avaient d'abord trouvé qu'irritation, mon récit amena un morne et long silence , et c'est après ce silence que, comme vous, madame, il me demanda les motifs que M. Ménier donnait à sa provocation. Je les lui dis tels que M. Ménier me les avait énoncés, et je vous demande pardon, madame, de répéter ici les propres mots dont s'est servi M. de Caneel ; leur familiarité n'a rien d'offensant. Lorsque j'eus dit au comte les raisons de ce combat , il montra une impatience douloureuse et s'écria avec colère :

— Pauvre Clara , il lui faudra donc toujours payer pour les fautes de cette femme !

— D a dit cela ! fit madame d'Houdailles dont les yeux se trempèrent de larmes.

— Oui, madame, et je ne croîs pas avoir été au delà de mon rôle d'ami en me croyant auto-

LES PEÉTE1VDII8. 235

tîsé par cette parole à aborder franchement le côté grave de cette situation. Ce que je pus dire à M. de Gancel, sur le trouble qu'il pouvait jeter dans votre famille ^ sur les malheurs qui en pouvaient résulter , sur le sacrifice qu'il vous devait de ses relations avec madame Ménier, sacrifice que je n'ai présenté que comme un devoir exigé par l'honneur, tout cela n'a pas besoin de vous être répété , mais je dois vous redire textuellement la réponse de M. de Gancel.

— M. du Luc, me dit-il, cette rupture qu'on me demande, ce n'est pas un sacrifice ni à l'amour ni à l'honneur que j'accomplirais ; ce serait la délivrance bien désirée de la chaîne la plus odieuse que jamais homme ait portée.

Mais ce que je n'ai pu faire depuis longues années pour mon repos, pour mon honneur, pour ma dignité, le pourrai-je pour elle? Oh ! si vous saviez ce que c'est que madame Ménier ! Si vous pouviez savoir comment elle m'a entraîné, dans quels pièges je suis tombé, où elle m'a conduit et par quels liens elle me retient , vous seriez épouvanté de ce qui peut arriver, et vous n'oseriez croire à une duplicité si patiente et si implacable !

Je crus pouvoir faire observer à H. de Cancel que souvent on jugeait mal de sa propre position ; je sollicitai, je l'avoue, une confidence, et

254 U» FRtTUfDCB, '

la manière, dont le comte me Ta faite me proqve qu'il n'y a pas vu une curiosité indiscrète, mais un désir véritable d'être utile à une famille que j'honore. Cette confidence , madame , il est nécessaire que je vous la redise*

— Le croyez-vous indispensable?

-^ U le faut , madame , r^rit Fernand qui remarquait déjà que l'attention de madame d'Houdailles était assez attirée* sur un sujet qui la touchait de près, pour l'éloigner des affreuses terreurs qu'elle avait éprouvées ; il le faut, reprit-il. La seule grâce que je vous demande, madame , c'est de me permettre d'être un nar^ rateur fidèle et par conséquent un peu libre peut-être dans mes expressions. Vous vous étonnerez, je le crains, du style dont quelquefois les hommes parlent entre eux , mais il y a dans cette affaire des choses et une pensée que vous devez connaître tout entières et que je ne veux pas affaiblir par des ménagements que je m'imposerais vis-à-vis d'une autre femme moins forte et moins supérieure que vous.

Cet éloge alla peut-être trop loin, car la physionomie de madame d'Houdailles s'altéra. Hais du Luc alarmé reprit immédiatement :

— H. de Cancel est un noUe et galant homme; M, de Cancel vous aime» madame.

Jugez-en par le récit qu'il m'a fait , récit dont

hES PRÉTENDUS. 25SS

j'altesteraig la sincérité sur Tbonneur, $i de fâcheuses préventions pouvaient vous en faire douter.

Du Luc s'approcba de madame d*HoudailIes, et, après Tayoir considérée d'un regard qui prit une expression de mélancolie caressante, il lui dit en souriant :

— Il faut que je retourne jusqu'à vos plus jeunes souvenirs, madame ; il faut que je vous redise à vous-même votre propre histoire pour que vous puissiez bien comprendre la justification d'Arthur,

— Sa justification I dit la lonarquise avec amertume.

— Oui , madame , sa complète justification ; car vous saurez tenir compte de Fentrainement des circonstances , des faiblesses du désespoir, de tout ce qui demande enfin un esprit juste et généreux pour être bien apprécié. Vous vous souvenez , madame , de l'époque où mademoiselle Claire de Perdignan épousa M. Edouard JILénier, votre frère. C'était en 1826 ; vous étiez encore une enfant; mais (du Luc hésita, puis il reprit en souriant : ) encore une fois laissezmoi parler çonune s'il ne s'agissait pas de vous, sans cela je n'arriverai jamais.

— Faites, monsieur, dit madame d'Houdailles.

S56 LES PBÊTENDV8.

— Vous étiez donc encore une enfant , mais on n'arrive pas à une beauté comme la vôtre sans commencer de bonne heure.

La marquise, pour la première fois, sourit en haussant doucement les épaules.

— On vous fit sortir de votre pensionnat pour vous faire assister à cette noce ; c'est là que j'eus l'honneur de vous voir et de vous admirer pour la première fois. Vous vous rappelés sans doute que pendant la cérémonie un cri sourd se fit entendre dans un des bas côtés de l'église , qu'il se fit un mouvement général , et qu'on parla d'un jeune homme qui venait de s'évanouir.

— Je me rappelle parfaitement tout cela, dit madame d'Houdailles avec un sourire un peu forcé ; je n'ai pas perdu la mémoire encore , mais cet incident est tout à fait étranger...

— Pardon, dit du Luc en l'interrompant d*nn ton grave. Cet incident appartient à ce que vous avez toujours ignoré de la conduite de madame Ménier ; cet incident, je ne vous le rappelle pas pour savoir si votre mémoire est restée fidèle , mais pour vous apprendre que ce jeune homme qui venait de s'évaqouir était M. Arthur de Gancel.

— Lui ? s'écria vivement madame d'Houdailles.

LES PBtniVDVS. â57

— Lui. Fils d'un gentilhomme ami de M. de Perdignan , Arthur était chez le vieux vicomte comme un second fils, comme un frère de mademoiselle Glaire. Ils étaient du même âge , ils s'aimèrent.

— Ah ! fit madame d'Houdailles en serrant les lèvres et en fronçant les sourcils, ils s'aimèrent.

— Je me trompe, madame, Arthur aima ma> demoiselle de Perdignan avec toute la noblesse généreuse de son cœur ; elle l'aima , elle , avec le calcul égoïste et impitoyable qui a présidé à toutes ses actions. Ne vous étonnez pas de l'indulgence de mes paroles pour l'un et de leur sévérité pour l'autre ; il m'en coûte peut-être plus que vous ne croyez d'être vrai, mais je vous l'ai promis et je le serai. Ce premier amour , madame , eut en apparence son cours et son dénoùment bien vulgaires. M. de Perdignan le devina , et représenta à Arthur que si sa fille était en âge de se marier, il était, lui, beaucoup trop jeune pour y panser (elle avait dix-neuf ans et lui dix-huit à peine). M. de Perdignan lui remontra sa pauvreté , et lui dit que ne pouvant rien donner à sa fille , ce serait préparer à mademoiselle Glaire un avenir fort pénible; et il lui demanda de cesser toutes poursuites. M. de Gancel le promit , et comme

238 IMS PâiTBIflHIS.

tant d'âiitre$ , il rêva qu'il était facile, avec de Thonaeur et du travail , de conquérir une far*tune. Il demanda à mademoiselle de Perdignan de lui garder un an seulement la parole qu'elle lui avait donnée mille fois de n'être jamais qu'à lui , et cette année n'était pas écoulée qu'il annonçait par une lettre datée de la P^ouvelle* Orléans, qu'il revenait en France avec cinquante mille écus de fortune. L'arrivée de cette lettre fut l'occasion d'une scène qui serait d'un vrai comique s'il n'y avait eu un fond de cupidité odieuse.

— Ah ! s'écria Claire lorsque son père lui lut cette lettre, cent cinquante mille francs de rente, et M. Kéuier n'en a que cent mille !

— Elle a dit cela ! fit madame d'Houdailles.

— Oui , madame , elle a dit cela , et M. de Perdignan ne fit attention à cette exclamatiou que parce qu'elle lui apprit que monsieur votre frère était amoureux de mademoiselle Claire , et lui avait sans doute offert sa main et sa fortune.

— Comment , lui dit M. de Perdignan , ce petit Edouard aurait l'impertinence de prêteradreàtamain?

-- Oui , mon père, il a fait plus de bruit de ses cent mille francs de rente que je ne puis vous le dire.

£18 pttvmiiirs. 939

— A-tpil 6Q eflFet cent mille francs de rente en maoridge ? dit H. de Ferdignân.

— Qu'est^e que c*esl que cela auprès des cinquante mille écus d'Arthur ! Ah ! j'étais sûre de son cœur, et je ne me trompais pas lorsque je Im gardais le mien en secret , et que je feignais d'écouter ce M. Edouard pour mieux cacher mon attente à tous les yeux. Oh ! vous ne repCMisserez plus Arthur, et ce M. Ménier mérite bien que tous le chassiez de votre présence.

— Son père est un très-galant homme , repartit le vieux vicomte, et il m*a rendu de trop grands services pciur que je traite son fils, tout présomptueux qu'il est^ avec cette rigueur.

— £h ! mon IHeu, mon père, je sais très-bien que vous devez de l'argent au vieux M. Ménier, son fils me l'a assez dit, mais on le lui rendra et on le remettra à sa place.

— Et avec quoi le lui rendra-t-on?

— Avec la fortune d'Arthur.

— Ses cinquante mille écus n'y pourraient suffire.

— Ce sera , s'il le faut , deux années de son rerenu, dit Glaire.

— Hais ce sera toute sa fortune et le double même.

— Gomment, s'éeria Glaire, que voulez-vous dire?

240 uts n^st^vnm,

— Que depuis ciûq minutes nous ikurlons sans nous eutendre. H. de €ancel m'annonce qu'il rapporte cinquante mille éous de fortune et non pa$ • cent cinquante mille livres de rente.

— C'est impossible , s'écria mademoiselle de Perdignan.

— Écoutez la suite de sa lettre, dit son père. « Certes , c'est une bien modeste fortune, mais on peut vivre avec sept ou huit mille livres de rente, et l'avenir m'appartient encore... m

~ Pour une autre que pour vous , madame , l'exclamation qui suivit la découverte de cette erreur de calcul serait sans doute fort plaisante : « L'indigne ! comme il m'a trompée ! » s'écria mademoiselle Claire de Perdignan.

La marquise ne put retenir un sourire dont la gaieté tempéra le mépris, et du Luc reprit:

— Dieu vous a accordé d'être les plus nobles créatures du monde, quand vous êtes bonnes; mais vous pouvez aussi être ce qull y a de pire, dans les mauvaises passions , et mademoiselle de Perdignan y était en proie. Avide , jalouse de tout succès, amoureuse de l'éclat, des fêtes, du plaisir, elle fit presque un crime à M. de Cancel de la promesse qu'elle lui avait donnée et qui la tenait en suspens depuis près d'un an.

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et s'aimant de l'avea que lui avait fait H. de Perdignan de ses obligations vis-à-vis de M. Ménier, elle précipita son mariage avec M. Edouard , comme une fille qui se sacrifie pour sauver l'honneur de son père. Gancel arriva quelques jours avant ce mariage ; il ne put croire à un pareil abandon; il vit M. de Perdignan , il vit sa fille ; il demanda un nouveau délai pour dou- Mer cette fortune insuffisante ; mais il n'obtint rien. Il fut assez fou pour s'imaginer que sa présence arrêterait l'infidèle au pied de l'autel : il y alla, et ce fut au moment où elle prononça le serment indissoluble qu'il s'évanouit.

Madame d'Houdailles avait écouté d'un air plus sérieux cette dernière partie du récit de Femand et elle lui dit alors :

— Vous avez raison , monsieur. J'ignorais tout à fait les antécédents de ce mariage , et quoiqu'il vous plaise de donner à la détermina* tion de Claire un motif de cupidité, il se peut que ce soit un pur dévouement qui lui a dicté sa conduite. Mais... il y a une chose que j'ignore encore et qui peut être une terrible accusation... ou une excuse puissaiïte pour madame Mentor... ( vous me comprenez, je suppose) ; ne pouvez-vous m'éclairer à ce sujet ? ^

La voix de madame d'Houdailles était émue et un léger tremblement nerveux l'agitait pen-

SI

34S LB8 rattBIDIIS*

daikt qu'elle parlait ainsi. Fernand ne parai pas j prendre garde et repartit :

— J'ai Yûultt d'abord tous expliquer les eauses de l'ineident de l'église pour que tous me compreniez mieux , et maintenant je Tais aborder cette question , qui vous épouTantera, j'en suis sàr , tant il y eut de crime , c'est le mot, dans les pensées de madame Ménier. Votre père , madame , sollicité par son fils de donner son consentement à son mariage avec mademoiselle Glaire, eût cru manquer à l'honneur s'il n'eût prévenu M. de Perdignan de l'aflfec* tion, fort légère alors, dont était atteint votre frère, et qui, étant le résultat d'un accident, devait disparaître, et avait pour ainsi dire complètement disparu.

Madame d'Houdailles tremblait toujours. Mais Fernand, prenant un air irrité et élevant la voix avec force, continua sans ménagements pour cet effroi insensé.

— La délicatesse de M. Ménier fut appréciée par M. de Perdignan ; mais elle fut un horrible malheur pour votre frère. Écoutez-moi Ihcd, car ce que je vais vous dire est horrible. M. de Perdignan avertit sa fille qui demanda vingtquatre heures pour répondre. Ces vingt^uatre heures , elle les employa à consulter plusieurs médecins sur la gravité de cette affection, non

pour savoir si elle était guérissable, car, à vrai dire, elle n'existait plus déjà, mais pour savoir si elle était mort^le.

— Qu'allez^ous dire? s'écria madame d'Houdailles avec une épouvante indicible.

— Ce que votre belle-sœur a dit elle-même à M. de Gancel : u La mort manque rarement de suivre l'une de ces violentes attaques, et un jour prochain peut venir où je serai libre, riche , et nous serons heureux* »

— Ohi vous mentez , monsieur ^ vous mentez, ce n'est pas possible !••• Tant de cruauté, un si horrible calcul , une si effroyable prévision ne peuvent entrer que dans le cœur et l'esprit d'un monstre.

— C'est que madame Ménier est un monstre, madame ; c'est que , forte de cette espérance , elle accepta ce mariage ; c'est que, dès le lendemain , elle marcha avec une froideur féroce au dénoùment qu'elle avait prévu. Vous êtes une honnête femme, madame ; il y a des idées que vous ne comprenez pas, que vous ne pouvez comprendre , que le respect que vous inspirez empêche de vous expliquer ; mais madame Ménier, encore jeune fille, savait que les émotions violentes, les passions surexcitées appelaient des crises aussi dangereuses que les colères et les chagrins, et M. Ménier, amoureux, confiant

244 LB8 P&ftr£lfDU8.

et bon, ne comprit pas qu'une femma pût cacher un si horrible espoir sous le masque d'une si vive tendresse. Il se crut heureux, et déjà il était sauvé , car il pouvait penser que madame Ménier ignorait quelle aflfection avait tourmenté sa jeunesse , et elle n'avait pas en effet encore reparu.

Madame d'Houdailles paraissait confondue; l'horreur de l'accusation portée contre madame Hénîer avait détourné un moment sa pensée de l'appréhension funeste qui l'avait jusque-là dominée; mais presque aussitôt elle parut faire un retour sur elle-même. Fernand continua rapidement :

— Tant d'amour prodigué, continua M. du Luc, avait fait croire à votre frère au bonheur de tout son avenir, lorsque M. de Cancel reparut.

Madame d'Houdailles tressaillit et releva la tète en regardant du Luc avec anxiété.

— H était reparti quelques jours après le mariage de madame Ménier, reprit du Luc, à l'heure même où elle lui avait confié son horrible espoir, et il revenait tranquille sur la foi de ce bonheur mutuel, dont le monde faisait

mille récits , tranquille sar lui-même , qui croyait avoir effacé de son cœur le souvenir de sa propre passion, et n'osant croire à la réalité des espérances de madame Ménier, qu'il avait attribuées à un moment de folle exaltation. .

Cette arrivée chagrina votre frère, car il savait les anciens projets de Gancel, et madame Ménier crut comprendre que la jalousie, l'inquiétude , le désespoir amèneraient peut-être le résultat qu'elle attendait. Avec unis infernale coquetterie elle réveilla dans ce cœur mal guéri un amour qui ne demandait qu'à s'éteindre dans une sincère amitié et un respect fraternel, et du même coup elle excitait l'inquiète nature de M. Ménier qui avait toujours gardé une crainte, un remords au fond de son bonheur. Votre belle-sœur devina rapidement son (louble succès, et^nfin un jour arriva, où Gancel, malgré tous ses eiforts, montra si vivement sa passion, et où madame Ménier en parut si heureuse et si troublée, que M. Ménier n'eut que le temps de s'epfuir. Sa femme le suivit, elle fut le témoin unique mais impassible des douleurs de votre frère, et lorsqu'il revint à lui et que les yeux en larmes il se mit à genoux pour lui demander pardon, elle lui' répondît :

— Vous êtes un infâme et vous m^vez trompée!

LES PltTlIfBVS. 247

Hadama d'Houdailles tressaillit encore, mai$ cette fot9 avec une terreur véritable.

Elle murmura d'une voix sourde :

— Oui , et cela revint avec le malheur.

— Gomme cela avait disparu, dit Fernand, avec le repos, comme cela n'eût jamais reparu^ car jl a fallu toute la barbare persévérance de madame Ménier pour renouveler ces funestes accideiits. Ne prenez pas pitié de cette femme^ s'écria Fernand avec une feinte colère dans le geste et dans la voix, afin de rappeler à lui l'attention de la marquise qui s'irait encore. Ne la prenez pas en pitié, car c'est, armée de ce qu'elle appelait son infortune, qu'elle sédui^ sit la noble résistance de Gancel. Un homme de eamr , madame , peut ne pas troubler la vie d'une femeie heureuse , alors même qu'il éprouve pour elle un violent amour, mais lorsqu'elle lui demande une consolation, lorsque c'eet avec des pleurs et des sanglots déchirants qu'elle parle de son existence sacrifiée, perdue, il lui faut une vertu que le monde trouverait presque ridicule pour rérister à la passion qu'il éprouve, à celle qu'il inspire, et à cet attrait inaaï de rendre à celle qu'on aime des joies qu'elle avait à jamais bannies de son cœur. La façon dont je parle est singulière , madame , mais a bien étudier le sens caché de cette fa-

S48 tu PRÉTBNttVS.

4;ale liaison, ce fut M. de Cancel qui sucoomba. Madame d'Houdailles sourit et repartit d'un toti plus doux et plus calme :

— Vous êtes un bon avocat, monsieur.

— Je suis un juste appréciateur d'une passion dont je n'ai pas le droit de condamner les faiblesses; et maintenant, madame, yeuillez m'écouter avec plus 4'indulgence encore et plus d'attention, car il s'agit de vous, et je me permettrai de dire tout ce que je dois sans égard pour votre si^ceptibilité.

Cette coupable liaison durait depuis un an, madame, lorsque votre père, qui était sous le charme de cette fausse douceur avec laquelle madame Ménier a trompé tant de gens, vous fit quitter votre pensionnat. Vous êtes toujours belle, et aux yeux de quelques hommes, cette beauté a grandi avec les années qui se sont écoulées depuis votre apparition dans le monde, mais j'ai eu l'honneur d'avoir été invité diez M. votre père, au premier bal qu'il donna pour vous présenter à ses amis, et je me rappelle, madame, que ce fut une admiration charmante et chaste qui s'éleva autour de vous. Cancel y était comme moi, et quoique bien jeune alors, je compris à la muette extase qu'il éprouva en vous voyant que vous étiez pour lui l'astre radieux qui venait d'éclairer son cœur, et de lui

LS8 PRÉTBNDVfl. 249

montrer ce qtie c'est que Famottr. H était jeune, il était beau, il souffrait horriblement de la chaîne qu'il portait, il osa vous dire qu'il tous aimait,* et sans vous informer de quoi il était malheureux, vous l'avez aimé. Dès le premier jour, madame Ménier le soupçonna. Comprenez- TOUS, madame, la rage de ce cœur brûlé d'am'bition, d'envie et de jalousie? Vous, plus belle qu'elle, aussi riche, d'une naissance bourgeoise efpouvant par un mot devenir la femme d'un homme jeune , beau , d'un grand nom ! Quel triomphe ! Elle n'eût pas été la maîtresse de cet homme, qu'elle n'eût pas accepté ce partage pour TOUS. Et c'était son amant ! c'était M. de Cancel que tous lui enlcTiez ! Cette femme est une misérable ! mais je comprends qu'elle n'ait pas accepté cette humiliante défaite de tous ses sentiments. Vous tous étonniez cependant des hésitations de M. de Cancel ; lorsqu'il tous sem^ blait que Totre père l'accueillait aTec faveur et qu'il pouvait librement vous parler, vous restiez glacée par sa froideur en votre présence, et TOUS lisiez aTCC surprise ces lettres furtives où TOUS trouviez un amour insensé, et qui allait jusqu'au délire. Sûre de l'approbation de votre père, vous vous laissâtes entraîner à répondre quelques heures après à ces lettres, écrites en chiffres et dont le mystère vous paraissait si

&tfO M8 FltTIlflHIS.

exiyavagaol ( puû un jour , quand Taveu de vo{f0 jMaovr vous eut échappé. M* de Caucel disparut , et Fou vous présenta le marquis d'Houdailles ; et, pour vous déterminera épouser cet honorable vieillard, on vous fit peur de votre amour : on vous dit, je le sais, que H. de Cancel était marié, marié en seeret, vous en souvientwl? Enfant qui sortiez du pensionnat, ignorante du monde, plus ignorante des lois, on vous le fit croire, on vous fît douter de tout en vous faisant douter de celui que vous aimiez, et vous vous laissâtes marier sans savoir qupl lien vous acceptiez.

Fernand attachait sur madame d'Houdailles des regards pleins de pitié, et la marquise» troublée et baissant les yeux, lui répondit d'une voix étouffée :

— Je vous remercie, monsieur du Luc, de me parler ainsi de mon passé ; j'ai été faible, crédule, mais Dieu ne m'en a pas punie.

~- Je le sais, madame, dit Fernande ce lien n*a pas été malheureux ; M. d'Houdailles était un de ces nobles et bons vieillards qui avaient gardé intactes les plus belles qualités de la vieille noblesse française; c'était un homme dont nous é^iops fiers, madame, et pour lequel moi et tous ceux qui l'ont aimé, nous voua réamorcions du bonheur que vous avez répandu

sur la fia de sa vie. Il fallait pour eeia la grandeur que vous ayez dam le eoèur ; il fallait vénérer cet homme vénérable^ Une autre u'eàt peni^ètre tu que le tieillard solitaire, maladif, retiré dans san vieux ehàteau, quelquefois dans ses vieilles idées; vous avea^ mieux fait, vous l'avez accepté pour ce qu'il avait de bon, vous rave:^ entouré d'un respect si tendre qu'il a pu croire cpie les vertus et les nobles qualités tenaient lien de jeunesse et de beauté, et il est mort en vous bénissant. C'est bien, cela, madame, c'est bien.

Les éloges de Fernand avaient quelque chose de si ému et de si enthousiaste que, par un mouvement plus puissant que sa volonté, madame d'Boudailles éclata en larmes et lui tendit la main en lui disant :

— Merci, monsieur, merci ; mais je n'ai pas été aussi à l'abri de tout reproche que vous pourriez le croire.

— Je sais tout, madame, reprit Fernand, et je sais faire la part de cl^ieun. Vous devez savoir aujourd'hui quelle main avait éloigné M. de Cancd, quelle langue envenimée avait répandu contre lui le bruit de ce mariage secret, mais ce que von$ ne savez pas, madame, c'est par quels moyens on le força à vous quitter. Ce ne furent pas des pleurs, des sepi^ications, cfé

âtfâ U» FEtT£lfOll8.

fut la menatee qu'on employa , et quelle me- .n^ce! vous allez ea juger : «c Si vous restez, Arthur, je dirai la vérité à mon mari, je la lui dirai à elle, je la dirai à l'univers et je dirai partout que vous, m'avez perdue; et si le monde m'accuse, je révélerai au monde à quel être misérable et maudit on m'a liée ; et si le monde l'apprend, cet homme en mourra de honte ou se tuera de désespoir, m

— C'est vrai, dit madame d'Houdailles d'une voix basse et altérée, il en mourra ou il se tuera.

Fernand toucha légèrement du bout de la main le bras de madame d'Houdailles, et reprit avec une vivacité exagérée :

— Arthur pouvait-il espérer vous obtenir après une pareille menace? Vous-même, s'il l'eût bravée , eussiez-vous osé accepter sa main après l'aveu de la faute de la femme de votre frère? Et cet aveu elle l'eût fait. Il partit donc; et si plus tard il vous écrivit pour vous apprendre qu'on l'avait calomnié en disant qu'il était marié, c'est qu'un galant homme doit accepter son malheur, mais non pas une infamie. Vous lui avez répondu, madame ; ce fut là ce qui le perdit tout à fait*

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Vos lettres acceptaient une justification, vos lettres regrettaient un amour perdu ^ ces

LES PRtTEIlDl'S. S53

lettres imprudentes et que tous avez écrites dans les premiers moments de votre mariage; ont été depuis dix ans constamment suspendues sur votre tète. Elles furent surprises, volées, oui, volées. De fausses clefs firent pénétrer madame Ménîer dans l'appartement de H. de Cancel, lui ouvrirent ses meubles, et c'est armée de ces preuves de votre amour, qu'elle 1^ retenu. Huit ans entiers, madame, huit ans pour votre repos, sinon pour votre honneur, il a accepté cet esclavage.

— Et pensez-vous, monsieur, que s'il l'eût sincèrement détesté il l'eût subi si longtemps? dit madame d'Houdailles.

Femand parut embarrassé et répondit après un moment de silence :

— Sur mon honneur, madame, je crois et j'ose jurer que c'est pour vous qu'il l'a accepté. Ce sacrifice une fois fait, je ne sais... je ne puis vous dire...; mais peut-on en vouloir à celui qui soufFre la prison et les fers pour sauver une peine à un frère, à un ami,, de s'arranger le mieux qu'il peut dans sa prison, d'alléger le poids de sa chatne? Et tenez,' madame, sans métaphore, dans combien de ménages n'ar-.

rive-t-il pas qu'on se pardonne des torts cruels, qu'on s'étudie à les oublier, qu'on vit cpmme s'ils n'existaient pas pour ne pas rendre plus

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