‹ Les prétendusChapitre 13 sur 30 · ON ESPRIT DE QUARANTE ANS · texte numérisé non relu

ON ESPRIT DE QUARANTE ANS

Madame d'Houdailles était restée un moment anéantie devant tant d'audace. Enfin elle se décida à prendre un moment de repos; mais l'inquiélude que lui causait l'état de son frère, la position étrange où elle se trouvait, éloignèrent longtemps le sommeil. Ce ne fut que dans la matinée que la fat'.gue l'emporta, et la journée était déjà assez avancée .■T.ûqu'elle s'éveilla. La marquise sonna.

La haine de la servante a d'admirables instincts pour se ?enger de ses maîtres. En effet, à peine la chambrière futf'ie entrée, qu'elle s'empressa de demander des nouvelles de madame. Madame paraissait bien fatiguée ; madame avait donc iDussé une bien mauvaise nuit? Ce n'était pas étonnani, car on ne pouvait pas dormir dans ce château, oii l'on entendait toute la nuit des allées et venues.

Ce commérage allait son train et menaçait de continuel

avec une effrayante rapidité, lorsque madame d'Houdailles dit à la leste chambrière :

*— Ce n'est pas vous, ce me semble, qui entrez chez moi le matin quand je sonne ; c'est Lise,

Lise était la grosse et fidèle Auvergnate qu'on a déjà vue au commencement de cette histoire.

— C'est vrai, dit la femme de chambre parisienne ; mais j'avais pensé que madame voulait se faire coiffer et habiller sur-le-champ, car il est si tard.

— Quand j'aurai besoin de vos services, je tous le ferai dire, reprit madame d'Houdailles. Envoyez-moi Lise.

La chambrière se retira et Lise arriva bientôt, et la mari quise fut on ne peut plus surprise des gros yeux fâchés qu'elle promena autour de la chambre en entrant.

— Eh bien, qu'as-tu? lui dit sa maîtresse.

— Je n'ai rien, tit celle-ci d'un ton bourru.

— Ah çà , dit madame d'Houdailles, explique-toi; qu'y at-il? que se passe- t-il?

— Est-ce que je sais ce qui se passe, moi? dit Lise; je croyais que la nuit était faite pour dormir, et je dormais pendant que...

— Pendant que... répéta madame d'Houdailles en se levant avec colère... t'expliqueras-tu?...

— Dame, madame, fît Lise, c'est le valet de chambre de M. du Luc qu'a dit ça... qu'un monsieur était sorti de votre chambre à ce matin.

—Horreur 1 s'écria madame d'Houdailles : je suis tombée dans de pareils propos! Envoyez chercher des chevaux, je pars dans une heure, à l'histant même je quitte cette maison.

— Mais, madame...

,., — Pas un mot de réponse : je veux partir. "' IM^ sortit et madame d'Houdailles demeura seule ; alors seulement elle se laissa aller à pleurer, maudissant M. de Lancel et surtout sa belle-sœur, désespérée d'abandonner son frère, prévoyant un dénoùment tragique aux intrigues coupables de Claire, mais ne se sentant pas le courage de s'y mêler pour les faire cesser au prix de son honneyr et de son repos. Elle était véritablement désespérée, car eUe ne voyait pas que sa fuite fût une justification, et l'idée lui vint tout à coup que s'il plaisait à M. de Cancel de partir

comme elle, sa fuite deviendrait un motif d'accusation de plus- Dans une telle conjoncture, madame d'Houdailles ne voulut pas '[uiller le château sans laisser à quelqu'un l'explicalion de sa conduite. A son frère? c'était impossible; à sa belle-sœur? c'était inutile; à Victor? pouvait-elle se mettre sous la protection d'un enfant? à M. du Luc? il était trop habile à tirer parti du moindre avantage qu'on pourrait lui laisser prendre ; et une femme comme madame d Houdailles, se confiant à lui, ferait bien plus que se compromettre : elle s'engagerait. Restait M. de Sommerive homme d'un âge déjà mùr, dans une position grave, élevée, d'un caractère estimé, d'un esprit sage, réunissant enlin toutes les qualités probables d'un confident. Madame d'Houdailles le choisit, et le fit prier de monter chez elle.

Lorsque M. de Sommerive arriva, il était embarrassé et avait un air de retenue pincée qui dés l'abord donna à la marquise le regret d'avoir fait cette démarche. Mais le premier pas était fait, et reculer eût été plus maladroit que de se confier à M. de Sommerive; madame d'Houdailles aborda donc franchement la question.

— Vous savez sans doute ce qui se passe ici, monsieur?

— Non, madame, non; je l'ignore absolument.

— Vous n'avez rien entendu dire sur mon compte, monsieur? reprit la marquise avec autorité.

— Je fais très-peu d'attention aux propos '^uise tiennent autour de moi, madame.

La marquise regarda M. de Sommerive , qui se tenait précieusement enfermé dans un air mystique et glacé. Cet air voulait dire absolument : Madame, je puis rester poli vis-à-vis de vous en ayant l'air de ne rien savoir; mais mon opinion est faite, et je ne suis pas homme à me laisser duper par de fausses protestations, si habilement qu'elles soient faites.

Madame d'Houdailles le comprenait ainsi, car elle s'iniina lentement en disant :

— Veuillez m'excuser, monsieur, je me suis trompée, i'.joevez aussi mes adieux.

— Quoi! vous partez, madame! s'écria M. de Sommerive.

— J'attends des chevaux, monsieur, et dans une heure je De serai plus ici.

M. de Sommerive parut si frappé de cette soudaine détermination, elle l'étonnait à un tel point qu'il concilierait madanoe dHoudailles comme quelqu'un qui a perdu l'esprit. Enfio il lui dit :

— Permettez-moi de vous demander si vous avez iien réfléchi à un pareil départ, si vous ne cédez pas à l'entraînement d'un sentiment trop vif.

La marqui&e se méprit au sens de ce dernier mot et répondit :

— La colère est une mauvaise conseillère, je le sais, monsieur. Mais ce premier mouvement passé me laisse encore dans la résolution de quitter ce château.

La figure de M. de Sommerive changea de surprise et il répondit :

— C'est la colère qui vous fait partir?

Madame d'Houdailles le regarda de la tête aux pieds, et après un moment de silence elle lui dit :

— Oui, monsieur, la colère ou, si vous l'aimez mieux, l'indignation, ou si vous le voulez encore, la honte que j'éprouve de ce qui se fait, de ce qui se dit et peut-être aussi de ce qui se passe.

Cette déclaration fit tout aussitôt l'effet nécessaire en pareille circonstance. Le sévère M. de Sommerive, qui semblait ne pas vouloir de la confidence de madame dHoudailles, fut pris du plus violent désir de l'entendre ; et au lieu de se retirer comme lui ordoimaient le geste et la parole de la marquise, il répondit :

— Cependant, madame, cet entretien avait un but?

— Auquel, monsieur, je ne crois pas pouvoir arriver, et par conséquent cet entretien est inutile.

— Mais, madame, reprit M. de Sommerive, qui peut vous faire croire à cette inutilité- Vous ne doutez pas, je l'espère, de mon empressement à faire tout ce qui peut vous être agréable.

Madame d'Houdailles sourit d'un air ironique et repartit :

— Eh bien, monsieur, puisque vous désirez faire quelque chose qui me soit agréable, soyez assez bon pour présenter mes adieux à madame Ménier, et m' excuser auprès d'elle de mon départ précipité.

— Mai?, madame, dit de Sommerive, madame Ménier sera désolée, et j'ose vous conseiller de ne pas partir.

— Nous ne nous comprenons pas, à ce je que vois, monsieur; une seconde fois, veuillez m 'excuser de vous avoir dérangé.

— Tout à coup la porte de l'appartement s'ouvrit vivement, et madame Ménier parut.

Page 1