UNE GOL'TTE DE SANT
Tous -lenx restèrent alors dans un silence absolu jusqu'au moment où ils arrivèrent à la Ruine, où se trouvaient dtjà un grand nombre de chasseurs, et, parmi les premiers, MM. Ménier, du Luc et Sommerive. Madame d'Houdailles était à peine remise des émotions que lui avaient causées la rencontre de M. de Cancel et l'entretien de Victor, qu'à l'instant même où elle mit le pied sur le marchepied de la calèche, l'épreuve recommença. Du Luc otfrait la main à la marquise d'un côté et M. Ménier de l'autre.
— Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup celui-ci, est-ce que tu t'es blessée? Qu'est-ce que ces taches de sang sur ta robe?
C'était la perdrix blessée par M. de Cancel et tombée sur les genoux de madame d'Houdailles qui avait laissé ces traces sanglantes. L'interpellation fut si soudaine, si inattendue, si précise, que madame d'Houdailles se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Je ne sais, dit-elle d'un ton embarrassé; je ne comprends pas.
— Eli ! mon Dieu! s'écria Victor en descendant après elle, c'est moi qui me suis piqué à un ardillon el qui aurai fait celte maladresse.
— Ah ! dit du Luc d'un ton railleur, et tandis que madame dlJondaillcs s'éloignait, ce n'est pas une si grande maladresse. Voîre main blessée posait donc sur les genoux de la n;arquise?
— <rest une indignité que vous dites là, reprit Victor à \oix lasse, et si j'en avais le droit, je vous en demanderais raison.
— C'est un droit que je reconnais à quiconque n'est pas satisfait de mes paroles, dit du Luc d'un ton hautain.
— Mais c'est un droit que je ne me reconnais pas de mêler à une pareille affaire le nom d'une femme qui se trouverai compromise parce qu'elle veut peut-être en sauver une t;u-
tre. Mais s'il vous convient de ne pas être de mon avis dans la première discussion venue...
— Je suis d'abord du vôtre, dit du Luc en souriant, sur l'inconvenance de mon observation ; mais, ajouta-t-il en retenant les mains de Victor, vous serez du mien en convenant que ce n'est pas une égratignure de votre fait qui a amené celte tache de sang, car vos mains sont intactes.
• — Vous avez raison, dit Victor d'un air triste; mais, au nom du ciel, allez au secours de madame d'Houdailles et délivrez-la des questions de mon oncle, qui veut absolument savoir pourquoi ma tante n'est pas venue.
— Ah ! c'est cela, fit du Luc... bien...
En effet, la dernière prière de Victor, rapprochée de la phrase où il disait que madame d'Houdailles se sacrifiait pour une autre, expliqua à Fernand une partie de la vérité. Il s'approcha de M- Ménier et de Clara; avec cette aisance, cette liberté avec laquelle il osait et savait s'introduire dans un entretien, il demanda à madame d'Houdailles des nouvelles de sa route, eut soin de répondre pour elle quand elle n'était pas prête à la question, et fit si bien que M. Ménier ne put placer un mot. Clara le comprit, et quoique contrariée d'avoir un secours quelconque de M. du Luc, elle accepîa le sien avec tant d'empressement, que M. Ménier les laissa tète à tête en murmurant en lui-même : — Ah ! elles sont donc toutes les mêmes! la suffisance, l'éclat d'un nom, le dédain même les dominent et les soumettent.
En se retirant, il aperçut M. de Sommerive qui examinait du Luc et la marquise d'un regard jaloux, et il lui dit d'un ton caustique qui ne lui était pas habituel :
— On vous devance aujourd'hui, Sommerive, comme on vous a battu hier.
ri.— Que voulez-vous, mon cher? lui répondit celui-ci d'un ton chagrin ; c'est la destinée des hommes qui ont passé la quarantaine : ils sont toujours dupes quand ils veulent lutter avec les jeunes gens.
Nos lecteurs ont dû comprendre assez bien le secret qu avait préoccupé Victor et madame d'Houdailles pour concevoir que ces paroles pussent paraître une allusion insultante pour M. Ménier; mais M. de Sommerive lui semblait si ab- .îiorbé par son propre désappointement, qu'il ne crui pas
LES PnKTr.NlilS. Cf
pouvoir lui prêter une intention malveillante et qu'il s'éloigna. Cependant la tache de sang imprimée au genou de la robe de madame d'Houdailles était demeurée inexpliquée pour tout le monde, malgré les paroles de Victor. Madame du Hauty, qui était du nombre des invitées, ne l'avait pas traduite dans les mêmes termes matériels que M. du Luc, mais elle avait abordé le côté moral de la question et faisait les plaisanteries les plus directes sur le voyage en tête à tête de M. Victor et de madame d'Houdailles, avec toutes sortes d'exclamations sur les bontés de madame Ménier, qui avait laissé le champ libre aux déclarations de son neveu. • — C'est maintenant le tour de M. du Luc, disait-elle ; celui-là n'a. besoin ni de la permission ni de la protection de personne pour se mettre en avant ; cependant l'écolier a Tair tranquille comme un triomphateur. Mais voyez la fureur de Sommerive : il tourne autour du tête-à-tête comme un carUn empâté qui voit un beau et vigoureux lévrier s'emparer du morceau qu'il convoite ; il voudrait bien en avoir sa part, mais il n'ose approcher de peur d'un coup de dent. Il est ravissant de ridicule, le brave homme!
Madame du Hauty, appelant M. de Sommerive brave homme et le comparant à un gros carlin, devait avoir un terrible ressentiment de sa défaite de la veille. Les quatre ou cinq beaux des emirous qui l'écoutaient riaient à toute gorge des plaisanteries de la belle dame, de façon à ce que cette gaité attirât tous les regards. Du Luc devina ce qui se passait, et quittant aussitôt madame d'Houdailles, il s'avança vers le groupe du Hauty de l'air dégagé d'un homme qui veut prendre sa part de ce festin de joie. Mais il n'avait pas fait la moitié du chemin qui le séparait des rieurs, que madame d'Houdailles avait adressé un salut à Sommerive, qui s'était empressé d'accourir, malgré sa mauvaise humeur, si bien que madame du Hauty eut le temps de s'écrier à voix basse : '<
—■ Voici le tour du carlin.
— Mais que sera donc Victor, dit quelqu'un, dans ce beau trio?
— Mais... le roquet...
— Admirable ! dit-on de tous côtés avec de nouveaux, éclats de rire.
Du Luc arriva en ce moment et dit à madame du Hauty avec la plus impertinente fatuité :
'- De qui se moque-t-on ic: ?
— De vous, monsieur, lui rb:)ondit tout droit madame du Hauty en pinçant les lèvres et en t-ouriant.
— C'est une permission qui vous est acquise, madame, et que je ne veux pas disputer à ces messieurs, car je suis assuré qu'il leur a été impossible de ne pas rire des gracieuses plaisanteries que vous avez faites sur mon compte.
— Quand le sujet prête, monsieur, la plaisanterie eet facile.
— Pardon, reprit du Luc, vous vous trompez; c'est quand le sujet s'y prèle, que vous voulez dire.
— Peut-être ne tiendrai-je pas compte de sa mauvaise volonté.
— Voilà qui est mieux, madame, reprit le marquis ; car vous avez dit : peut-èlre. C'est déjà un doute.
Madame du Hauty se mordit les lèvres et répliqua avec dépit :
— C'ept un doute si léger que je vous conseille de ne pas vous y fier.
— Ah 1 lit du Luc de l'air le plus fat, je ne me fie à rien ; c'est pour cela que je vien? vous demander grâce.
— De quoi, s'il vous plait ?
— De la manière de valser de Sommerive.
Un éclair de fureur parut sur !e visage de madame du Hauty. On écoutait, on la regardait. Elle s'approcha de du Luc et lui dit tout bas en le prenant à part.
— Ne pouvez-vous causer avec uue femme sans être grossier?
— Ne pouvcz-vous en rencontrer une sans médire d'elle?
— Quel intérêt avez-vous à la défendre?
— Je veux l'épouser, dit froidement du Luc.
— Ah ! fit madame du Hauty en devenant sérieuse saBS paraître fâchée, ce serait une belle affaire. Mon mari le sait-il ?
— Je vous prie de le lui dire. Vous me comprenez parfaitement?
— A merveille. Mais voilà Sommerive qui a l'air radieux. -- Entre nous, ce n'est pas lui que je crains.
-- Serait-ce par lia?ard le petit ?...
— Oui, le petit. Et vous seriez la plus aimable des femme» de l'occuper.
— A'ous me donnez là une jolie commission.
— Si la commission était de dix pour cent, lit du Luc.
— Sur liidol?
— Non, sur la dette.
— Nous disons des niaiseries. Failes vos alTaires.
— Ce sont un peu les vôlres. G est à vous personnellement et non à du Hauly que je dois cent mille cens. C'est ce que nous appelons (les propres, puisque c'est une. créance qui vous vient de votre i>ère, et du Hauty y compte si peu qu'il vous a promis de vous en laisser l'usage absolu. Cela vaut h\Qn un peu d'aide.
Cette dernière phrase, qui expliquait un côté des relation» de du Luc et de madame du Hauty, fit réfléchir celle-ci et tlie répondit :
— Comment ! vous croyez que ce je.me homme...
— Je crois qu'il y a un secret entre lui et madame d'Houdailles.
— A quel propos"?
— Ah! dit l'un des chasseurs en 8'approchant : voici le .•secret de la tache de sang. Le cocher de madame d'IIoudailles l'a conté à mon piqueur, qui me le redisait comme un hasard bizarre.
Et il se mit aussitôt à dire la rencontre de M. Guncel, qu'on (iisivit être à Paris, et qui se trouvait être demeuré incogsiito.
— Pour qui donc? dit madame du Hauty.
— H me semble, dit le chasseur, que la discrétion de madame d'Houdailiesen dit assez. D'ailleurs, il a du Tépousor autrefois.
Du Luc devint triste et mécontent, tandis que madame du liiuity lui disait à l'oreilia :
— J'ai giaad'peur i;0'dr mes cent raille ccus.
— C'est ce que uous verrons, dit le maii:uis.
LA CALLAUE.-
En ce moment on annonça que le déjeuner attendait. On entra dans la Ruine et on arriva à une antique salle d'armes où on trouva une table magniliquement servie. Malgré les diverses préoccupations de quelques-uns des convives, le repas fut d'une gaité bruyante qui entraîna Victor lui-même. Quant à M. de Sommerive, il paraissait sincèrement aux anges. Du Luc était trop habile pour ne pas montrer une gaité extrême, et l'humeur calme et railleuse de M. Ménier fut ce qu'elle était toujours. Madame d'Houdailles seule était triste et préoccupée, et semblait impatiente de voir finir cette fête. Cependant on parlait déjà de se retirer, lorsque l'un des amphitryons se leva, prit la parole et dit d'un ton d'orateur :
— Mesdames, ce serait manquer à toutes les coutumes du pays que de nous séparer sans que quelqu'un de nous eût chanté la ballade du château de Saint-Martial.
— Bah! bah! s'écria tout à coup Victor. Cette ballade est absurde, et nous la savons tous par cœur.
— Je ne l'ai jamais entendue, dit du Luc, qui n'était pas fâché de contrarier Victor; je crois que madame d'Houdailles est aussi ignorante que moi, et ne fût-ce que pour elle...
— Je suis fort peu curieuse de lugubres histoires, dit vivement madame d'Houdailles : pour ma part, je ne désire nullement l'entendre.
En disant cela, elle fit un mouvement comme pour se lever ; mais personne ne suivit l'impulsion, et quelques voix crièrent : La ballade! la ballade!
— Allons, dit l'orateur à Victor, c'est vous, Perdignan, à qui revient ce droit; exécutez-vous de bonne grâce.
Par un mouvement instinctif d'effroi, madame d'Houdailles, qui était assise auprès de lui, le poussa doucement du genou et lui dit de refuser ;
Du Luc vit le mouvement de ses lèvres et reprit }
— Eh bien! Victor, nous attendons.
— Je ne suis pas en voix, dit celui-ci, et pour n'avoir pas
l'air de me faire prier, je vous déclare très-expressément que je ne la chanterai pas.
Ceci fut dit d'un air si sec, que tout le monde se regarda d'un air surpris.
— Eh, mon Dieu ! fit M. Ménier de l'air le plus bonhomme dii monde, tuuous l'as chantée vingt fois. Qu'est-ce qui t'arrive donc''
— Il souffre beaucoup, dit madame d'Houdailles, pendant v,je Victor se tournait d'un air dépité de voir arriver contre lui l'intervention de son oncle.
— Eh bien ! dit M. Méoier d"un air si étrange que madame d'Houdailles en tressailUt, je remplacerai mon neveu, et je chanterai la ballade, si on veut bien m'accepter.
Ce furent des remerciements unanimes, des bravos prolongés. Madame d'Houdailles et Victor seuls parurent consternés. Clara jeta autour de la table un regard alarmé comme si elle demandait appui à quelqu'un, et rencontra les yeux de du Luc attachés sur elle. Elle ne lui envoya qu'un rayon à demi voilé de son regard, et du Luc sembla la comprendre.
— Un moment ! s'écria-t-il ; la ballade doit être nécessairement le bouquet de la fête ; la chanter tout de suite serait commencer par la fin, et par conséquent nous enlever le droit de prier ces dames de chanter. Madame du Hauty, madame d'Houdailles ont, je le sais, un talent supérieur...
— Ah ! l'horreur, dit madame du Hauty en riant, voilà M. du Luc qui nous demande des chansons de table.
— Je ne vous demande rien que de vous entendre, dit du Luc.
— En plein air, sans accompagnement !
— Je suis sur que madame d'Houdailles y mettra moins d'obstacles, dit du Luc.
— Oh ! mon Dieu,*ie ferai ce qu'il vous plaira, dit ceUe-ci d'une voix altérée. Mais je ne sais que dire...
— Mous attendrons que vous ayez trouvé, dit du Luc, et pour vous donner le temps, je vais, moi, vous chanter une valse avec paroles.
— Qu'est-ce que c'est? dit-on de tous côtés.
— C'est une ballade aussi, avec un tra la la de valse, qui demande à être exécutée à trois voix. Victor se chargera du
dessus, Sommerive fera la basse, et vous , messieurs, attention : il faut que vous ayez fait juste le tour de la table en valsant, avec ces dames, à la fin de chaque couplet.
La proposition fut acceptée et quelques dames consentirent à faire un tour de valse sur cet orchestre de voix : d'autres suinrentau second couplet, et tout le mcnde éla.' en valse au quatrième. ^
Gela avait déjà désorganisé l'ordre de la table : les honmes s'étaient levés, les femmes ne s'étaient pas assises, cl lorsque après le dernier couplet on entendit tout à coup éclater sous les fenêtres les fanfares de tous les piqueurs réunis, tout le monde courut aux fenêtres tandis que du Luc s'approchait de madame dHouJailles et lui disait :
— Je leur ai fait dire de corner pendant uue demi-heure et je vous jure qu'ils nous écorcheront assez durement les oreilles pour qu'il ne soit plus parlé de ballade après ce féroce concert. D'ailleurs voilà qu'on sort déjà, la victoire esl à nous!
Madame dHuudailles, obligée de reconnaître que c'était au marquis qu'elle devait cet important service, fut blessée de l'avantage qu'il en prenait et répondit froidement :
-- C'est un ennui que vous m'avez sauvé, voilà tout.
— Ce n'est guère, dit du Luc, et j'ai bien envie de faire taire nos piqueurs et de rappeler à l'assemblée que vous avez promis de chanter : cela rétablira immédiatement un ordre et un silence qui permettront à M. Ménier de réclamer son tour.
La marquise laissa échapper un geste d'impatience et lui dit d'un ton plus amical :
— Gomment se fait-il que vous gâtez toujours une chose bien faite?
— farce que je ne suis pas dans vos secrets, lui dit Feruand.
— Mes secrets, lui dit madame d'Houdailles avec un air de hauteur souveraine. Vous allez trop loin, monsieur le marquis, je n'ai pas de secrets à vous confier.
— J'attendrai que vous ayez besoin de moi.
Et il se retira avant que madame d Houdaiiles l'ùt pu roïwndre à cette nouveile impertinence.
— Qu'as- tu doue? lui dit M. Ménier en l'abordant.
LES PUETENDUS. 67
— Ah ! dit-elle avec imp-aticnce, ce M. du Luc est d'une fatuité!
— 11 est complaisant du moins, fit M. Ménier d'un ton sombre; il a empêché de chanter la ballade qui te déplaît tant.
— Pourquoi me déplairait-elle, puisque je ne la coauiiis pas? dit madame dlloudailles.
— Soit, dit M. Ménier, dont le visage avait une expressio.i sinistre -Je la chanterai une autre fois. Puis il murmura tout bas ; Et je Unirai peut-èlre par la jouer.
L'air de son frère parut déterminer madame d'Houdailluà aune grande résolution; elle se dit à son tour r
— C'est le seul moyen de prévenir un malheur.
C'est une admirable faculté de la plus parfaite créature de Dieu que celle qui lui donne le pouvoir de cacher ses sentiments. C'est le principe de toute sociubililé, et chose horrible à penser et plus horrible encore à dire, mais il faui bienlerecounaitre, le mensonge est l'ingrédient le plus nécessaire au maintien des relations sociales. Que chacun csàt proclamer hautement ce qu'il pense de lui-même et ce qu'il pense des autres, et ce serait la dispersion générale de toute réunion, à supposer même que l'on ne mit en jeu que les vanités. Jugez donc de ce qui arriverait s'il fallait mettre au jour tous les mauvais désirs, toutes les mOchantes actions : soyez-en àùr,la société humaine ne ré.^istcrait pa> à une confession générale, et nous nous en retoiu-aerions tous dans les bois, chacun avec sa tanière et tout au plus sa femme.
Mais ce sujet archiphilosophique ne peut recevoir tous les développements qu'il exige, il me suftira seulement pour faire comprendre à mes lecteurs que, maigre tous les nombreux petits incidents que nous avons racontés plus haul, le retour au château et le commencement du souper furent d'une gaité et d'un entrain délicieux. Quant à madauîo Ménier, jamais elle n'avait été si rayonnante. Elle fUait belle à force de bonheur, et comme il arrive toujours uuand la maltresse de la maison le veut et le sait faire, elle donne à ses convives l'allure et le ton qu'il lui plaîu Sommerive ne se doutait de rien, Victor oubliait vite, du Luc savait être ce qu'il voulait paraître, et madame d'Houdailles jouait aussi
son T\)\e avec assez de bùiilieur. Mais parmi les plus gais il fallait citer M. Ménier; il interpellait tout le monde, provoquait les toasts, animait le repas au point que sa femme lui en fit des compliments, et attribua l'excès de celte joyeuse humeur à la présence de madame d'Houdailles.
Cependant la bruyante gaîté de son frère alarmait la marquise, et elle essaya plusieurs fois de la calmer comme si elle eût découvert un effort qui pouvait lui coûter cher. M. Ménier n'en tint compte, et, comme s'il eût craint que sa raiïOn ne se laissât atteindre par les doux avis de madame d'Houdailles, il se mit à rire au point que peu à peu ses rires couvrirent toutes les voix. Quelques hommes ayant suivi l'exemple de M. Ménier, le bruit se changea bientôt en tumulte, les paroles en cris. Quel que fût l'entraînement d'une pareille scène, les femmes, qui d'abord avaient accepté celte folle qjgie, parurent assez embarrassées, et quelques-unes avaient déjà fait signe à madame Ménier de so lever; mais eUe avait paru ne pas les entendre. Madame d'Houdailles , de son côté , considérait son frère avec une sorte d'effroi et semblait incapable de prendre une pareille résolution, lorsque tout à coup il se passa une chose fort extraordinaire et qui dénoua cette scène d'une façon trèsinattendue. A un moment où les paroles déjà incohérentes et les rires devenus sinistres de M. Ménier avaient amené un silence presque générai, Catherine, la cuisinière, parut au milieu de la salle du banquet, et, appuyant avec plus d'autorité encore que de familiarité sa main sur l'épaule de M. Ménier, elle lui dit d'une voix impérative :
— Monsieur, il est temps de se coucher.
Gomme si cet homme eût été frappé par une baguette magique, cette gaîté forcenée s'apaisa tout à coup, il regarda Catherine dun air hébété, et murmura comme unenfant mutin :
— Je veux rester.
— 11 est temps de me suivre, monsieur, dit Catherine avec un accent presque menaçant.
— J'y vais! j'y vais! dit M. Ménier en se levant, la tête basse, et suivant Catherine qui l'emmena aussitôt.
On doit penser quel effet produisit cet incident sur tous ■ ceux qui en furent témoins. Un étonnement profond se ma-
LES PRETF.NDrS. CM
Tiiffsla dans toute l'assemblée, et madame Mônier laissa échapper un geste de rage. Mais ses etforts furent vains pour organiser quelques contredanses, on prétexta les fatigues de la veille et de la journée, et au bout d'une demiheure tout le monde était parti et les habitants du château eux-mêmes étaient rentrés chacun dans son appartement.
VISITES NOCTUliXES.
Une nuit passée en danse, une journée passée en chasse, une autre nuit passée en festin, vainquirent les plus vives préoccupations, et un quart d'heure après quils furent chez eux, Sommerive, Victor et du Luc dormaient du plus profond sommeil. Mais les femmes ont, en fait de veilles, une faculté qui semble infatigable. Quelques minutes après que le château fut redevenu calme et muet, Clara sortit de sa chambre, se glissa doucement le long du corridor qui le traversait dans toute sa longueur, monta un escalier dérobé et frappa à une porte matelassée. On fut quelque temps sans venir lui ouvrir, elle refrappa avec force, et bientôt elle entendit une voix grondeuse qui lui demanda à travers la porte qui était là.
— Moi, Clara, madame d Houdailles.
La porte s'ouvrit et elle vit Catherine, Catherine, les yeux rouges et tout en larmes, dont les vêtements en désordre attestaient une lutte violente.
— Bonne Catherine, lui dit madame d'Houdailles en lui tendant la main, que fait-il maintenant?
— il est apaisé, il dort, dit Catherine en contenant ses larmes.
— Vous êtes arrivée à temps, Catherine; un moment plus tard, il avait une attaque devant tout le monde.
— C'est ce que madame eut bien voulu, reprit Catherine d'un ton brusque.
— Catherine ! dit doucement madame d'Houdailles, mais avec un accent de reproche.
— Eh! madame, Cl la belle fille avec sa rude franchise et sa parole vulgaire, un mari qui tombe du haut mal est
une si bonne excuse pour qu'on vous panlûniie un amant. Tout le secret de cette histoire venait d'être formulé en C2S quatre mots brutaux, mais devant lesquels il n'y avait pas à chercher de subterfuge. Madame d'Houdailles tressaiUit eu baissant les yeux et ne répondit pas. . — Je voudrais voir mon frère, reprit la marquise.
— jN 'en Irez pas, dit Gatherin-3 avec vivacité : c'est inutile pour lui et trop pénible pour vous.
— Iléias! dit madame d'Houdailles, je croyais que cette terrible miiladie était passée, car je n'osais en parler dans mes lettres, vous devez le comprendre. C'est donc uu mal iucurable?
— On ! dit Catherine, non, madame ce n'est pas un mal incurable; mais ce n'est pas des remèdes d'apothicaire qu'il lui fallait. Le bonheur eût pu le guérir. Il ne la pas trouvé, et maintenant c'est une affaire tinie.
ï\ladame d'Houdailles ne put s'empêcher de remarquer celte, rudesse d'expression. Alors elle lui dit, en la regardaut avec attention :
— Et dans les paroles incohérentes qu'il prononce quelquefois dans son dé'ir^, n'a-t-il fait aucune allusion à ce qui s'est passé aujourd'hui?
— Je ne puis pas vous dire s'il avait une idée à propos d'aujo'îrd'hui, mm il a plus de vingt fois répété la fin cl"uu couplet de !a Ballade de Saint-Métral :
L'une est ma sœur,
L'autre est ma femme; ! aqueile di s deux est l'infâme?
Laquelle des deux doit mourir?
— Oli ! s'écria madame d'Houdailles en pâUssant, il a dit cela?
— Oui, madame, reprit Catherine; et, tenez, croyez-moi, un jour d'attaque ça finira mal; il arrivera un malheur. Mon Dieu! reprit-elle avec des sanglots, si je n'étais parvenue à ie calmer aujourd'hui, il eut été la tuer au milieu de tout le monde. Madame est folle, voyez-vous, de le braver comme ça. Elle n a pas voulu aller avec vous , c'est tout simple ; elle attendait M. Arthur.
LES PBÉTENDUS. 71
— M. de Cancei est venu ici aujourd'hui? dit vivement la n:!injuite.
— Croyez- vous, n^pliqua brutalement Catherine, que cf soit pour le plaisir de visiter mon pot-au-feu qu'elle soit restée?
Le ton, l'expression de celte réponse blessèrent vivemenl madame d'IIoud.iiilcs ; comme femme du monde autant peutêtre que comme bclle-sœur'de madame Minier, il lui était affreux d'entendre parler ainsi de la femme de son frère par sa propre servanle. Mais cette tilie s'était dévouée à servi;- M. Ménier, à le protéger contre l'effrayante infirmité dont il était frappé; elle seule au monde avait sur lui une autorité qui rendait ses attaques moins terribles, et qui surtout, comme nous l'avons vu, les dérobait aux yeux du monde, 11 fallait donc accepter sans se récrier tout ce qu'elle se croyait le droit de dire. Ce qui rendait encore cette nécessité plus impérieuse, c'est que Catherine n'avait jamais voulu être payée de ce cruel sacrilice, et que c'était de sa part un véritable dévouement. Ouel en était le secret? voilà ce que madame d'Houdailles ignorait, mais ce qu'elle n'osait pas lui demander. Elle n'avait pas répondu à ce que Catherine lui avait dit, alors celle-ci reprit :
— Vous, madame, ne pourriez-vous lui faire entendre raison? car, enfin, ce n'est déjà plus une jeune femme, madame Ménier; il y a un âge pour tout, et si elle ne veut pas que ça finisse mal, elle devrait y prendre garde.
— Eh bien, Catherine, dit madame d'Houdailles, je verrai, j'essaierai.
— Il faut dire aussi qu'elle ne Vous aime guère , Madame, et que ce n'est pas sur qu'elle veuille vous écouter.
— Ce n'est pas à elle à qui je m'adresserai, et si M. Gancel n'est pas un misérable...
Catherine leva les yeux au ciel, comme si elle disait « Dieu fasse que vous réussissiez ! » Pais elle s'écria tout à coup :
— Allez-Yous-en, madame, le voilà qui s'éveille.
On entendit la voix de M. Ménier appeler doucement Catherine.
— 11 paraît tranquille, dit madame d'Houdailles.
— Allez-vous-en! allez-vous-en! dit Catherine en entrant
iaxïs la chambre et en fermant la porte avec violence. Cette seconde porte était soigneusement matelassée comme ia première, et madame d'Houdailles ne put rien entendre. Elle sortit do. cet appartement pour rentrer chez elle et se glissa légèrement, comme elle avait fait le long du couloir, et arriva jusqu'à sa porte. Mais au moment d'entrer il lui sembla entendre du bruit dans sa propre chambre , elle s'arrêta épouvantée. Certainement on y marchait à tâtons ''I en même temps on parlait à voix basse.
- Ne vous cachez pas, Clara, disait cette voix... n'ayez pits peur... c'est moi... Arthur.
Puis on s'arrêtait comme pour attendre une réponse, et, comme elle ne venait pas, on recommençait la perquisition. Madame d'Houdailles, qui d'abord avait éprouvé une véritable terreur, ressentit en ce moment une vive indignation contre l'insolente audace de cet homme. Elle avait envie d'appeler ; mais à qui demander protection dans cette maison? à son frère plongé dans un état d'anéantissement effroyable, et que la vue d'Arthur de Gancel pouvait tuer ou pousser à un crime? A sa belle-sœur, complice de cet homme? A des domestiques, pour ajouter un scandale de plus aux scandales dont ils étaient sans doute témoins? Le seul parti à prendre était de se retirer dans quelque appartement éloigné, et d'attendre que cet homme, fatigué d'une recherche inutile , se retirât aussi. Mais dans cette saison de l'année le jour arrive vite, et déjà les premières lueurs commençaient à éclairer les fenêtres du couloir où se trouvait madame d'Houdailles. Or, il pouvait plaire à cet homme d'attendre assez pour qu'un jardinier le vit sortir par la fenêtre peu élevée de cet app&î:3ment, et c'était encore pis que d'avertir. Au milieu de ces cruelles alternatives, madame d'Houdailles entendit le bruit d'un briquet, puis elle entendit le grincement d'un flambeau sur le marbre; on venait d'allumer une bougie. Cet excès d'audace iit sur madame d'Houdailles une telle impression, que, sans calculer ni hésiter davantage, elle ouvrit brusquement la porte et se trouva en face de M. de Cancel. La colère lui avait donné une telle expression que celui-ci, qui s'était vivement avancé vers elle, recula en la voyant.
— Sortez, lui dit à haute voix madame d'Houdailles, sor-
îez, ou j'appelle pour vous laire chasser comme un laquai/ ou arrêter comme un malfaiteur.
M. de Caucel prit un air digne et sérieux, et lui répondit froidement.
— Je suis ici de vovïd aveu, madame.
— De mon aveu !
— Vous avez reçu la lettre que je vous ai écrilc. \ous l'avez reçue, ajoula-t-il, et vous l'avez lue, car je vois ouvert sur cette table le volume qui sert à expliquer le chiflro. Je vous disais dans cette lettre que si à l'heure où tout le monde serait retiré je voyais s'éteindre votre bougie sans que votre croisée se fermât, je prendrais ce signal pour un consentement de me recevoir.
— C'est vrai, monsieur, dit madame d'Houdailles, et il a fallu un cruel concours de circonstances pour que rentrée chez moi et pressée d'en sortir, j'aie oublié de fermer celte fenêtre en emportant ma bougie. Mais mon absence doit prouver que je ne voulais pas ce qui est arrivé. Retirezvous donc, je vous l'ordonne.
— !N 'avez- vous donc rien à me dire, Clara? reprit M. de Cancel d'un ton triste et suppliant.
Madame d'Houdailles parut hésiter devant cet accent désespéré qui démentait complètement l'inconvenante audace de sa démarche. Puis elle ajouta avec une noble franchise :
— Pardon, monsieur, j'aurais voulu vous parler, mai.^ pas ici et pas à cette heure.
— Ailleurs, c'est difficile, dit Cancel; à une autre heure c'est impossible, car tous vos pas sont épiés, et une absence d'une demi-heure serait comprise et devinée.
— Qui donc, s'écria madame d'Houdailles avec hauteur, ose s'attribuer un pareil droit?
Arthur baissa la tête sans répondre, et madame d'Houdailles continua
— Je devine, monsieur : cette jalousie qui m'a déjà sacrifiée existe encore toute-puissante.
— C'est plus que de la jalousie, Clara, c'est une vengeance, car elle sait, elle comprend que je vous aime toujours.
— Vous, son amant! s'écria madame d'Houdailles dont le
cœur se souleva d'une indignation oii l'amour blessé parlait encore plus que la dignité du caractère.
— Sa haine pour vous en est la meilleure preuve,
— il m'importe peu de savoir ce que s'imagiue la folle jalousie de Claire, dit madame d'Houdailles ; mais, si vous êtes un homme d'honneur, vous briserez des liens qui portent le désordre dans une famille et qui tueront, c'est le mot, mon malheureux frère.
— Je ne le puis, dit Arthur d'un air sombre, à moins que vous-même ne vous sentiez capable du plus héroïque sacrilice.
— Pour sauver mon frère je pourrai tout.
— Vous êtes veuve, Clara-, vous êtes hbre. J'ai un nom honoré dans le monde...
— Sortez, monsieur, sortez! s'écria vivement la marquise. -- Ecoulez-moi.
— Sortez, répondit madame d'Houdailles avec une telle colère que M. de Cancel, l'ayant saluée sans répondre, passa rapidement devant elle et quitta la chambre en sortant par la porte. Et elle entendit peu à peu le bruit de ses pas se perdre dans le château.