‹ Les prétendusChapitre 15 sur 30 · UN CŒUR DE TRENTE ANS · texte numérisé non relu

UN CŒUR DE TRENTE ANS

La marquise sortit, et descendaot rapidement au salon, elle arriva prés du vicomte au moment où le domestique lui transmettait le désir de M. Ménier.

M. de Sommerive et Victor étaient dans le salon, mais madame dHoudailles ne fit que leur rendre rapidement le salut froid et cérémonieux qu'ils lui adressèrent; elle s'avança vers du Luc et lui dit tout bas :

— J'ai un service à vous demander, monsieur ; seriezvous assez bon pour me suivre?

— Je suis à vos ordres, madame, lui dit du Luc avec empressement. Et tout aussitôt il entra dans le parc avec elle.

— Monsieur, lui dit vivement madame d'Houdailles, vous avez trop vécu dans le monde, vous en savez trop bien pénétrer les secrets pour que je sois obligée de vous expliquer longuement le motif de l'intervenlion que j'attends de vous; d'ailleurs je n'en aurais pas le temps. Mon frère vous a fait demander un moment d'entretien. Je crois, je suis sûre même qu'il s'agit de réclamer votre assistance pour une rencontre avec M. de Gancel, et je viens vous prier de prévenir ce combat.

— Ce combat ne peut avoir lieu, madame, du moins pour le moment, repartit froidement M. du Luc.

— M. de Gancel serait-il parti?

— Non, madame. M. de Gancel est blessé.

*— Comment cela? dit rapidement madame d'Houdailles*

— C'est une blessure légère, madame; la colère de Victor l'a empêché de tirer avec sa justesse ordinaire.

— Mais quel a été le sujet de cette rencontre, monsieur?

— Ah! mon Dieu! répondit du Luc, la moindre chose, comme il arrive toujours quand les jeunes gens ont envie de faire leurs preuves. Victor prétendait que M. de Gancel ne s'était pas hier sulTisamment excusé de sa maladresse quand il a tué cette malheureuse perdrix au-dessus de votre tête :

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il prétendait aussi que M. de Cancel avait paru ne pas vouloir le saluer; nous sommes allés il n'y a pas deux heures trouver M. de Caiicel dans la petite maisonnette où il se cache; ses réponses n'ont pas convenu à Victor, et comme nous avions apporté des pistolets, l'affaire s'est immédiatement terminée.

— Et c'est sur 1211 prétexte aussi frivole qu'un homme comme vous a prêté sa présence à une pareille affaire? Vous me trompez, monsieur.

— Sur l'honneur, madame, il n'y a pas eu d'autres explications ni d'autres raisons apparentes de cette rencontre.

— C'est me dire qu'il y en avait de cachées.

— Je le pense comme vous, madame.

— Vous ne les connaissez pas?

— Vous faisiez tout à l'heure uu si complet éloge de ma perspicacité que j'aurais mauvaise grâce à vous dire que je ne les soupçonne pas. La jeunesse nadmet pas les droits des autres, si anciens qu'ils puissent être.

— Vous aussi, monsieur? lui dit la marquise en interrompant Fernand. N'importe, monsieur, reprit-elle; veuillez me dire ce que vous répondrez à mon frère s'il vous adresse la demande que je suppose.

— Mais je ne sache rien de mieux à dire que la vérité telle que je vous l'avais dite.

— Alors, il fera comme moi, il vous demandera les raisons réelles de cette rencontre, et comme moi, il n'acceptera pas celles qui ne sont qu'apparentes et voudra savoir toute la vérité,

— Et je la lui dirai, madame.

— Vous oseriez?

— Cette vérité n'a rien qui puisse l'offenser, ce me semhle!

— Monsieur du Luc, reprit madame d'Houdailles avec cet accent droit, qui ne permet pas les restrictions mentales, parlons-nous franchement; s'il ne s'agissait que de moi, je vous laisserais l'opinion que vous avez et que je comprends; mais il s'agit de mon frère, il s'agit d'un combat... peutêtre (i'un suicide! '

■'— t)ne dites-vous? reprit du Luc très-sérieusement.

— J'ai essayé de M. de Somm«rive, c'est un pauvre homîne; Victor est un enfant, un noble enfant cependant, et

ce qu'il a fait ce matin en est la preuve la plus manifeste. Vous êtes un homme, vous, à qui Ton peut contier le secret, l'honneur, le repos d'une famille tout eniicie; je le crois sincèrement et sincèrement je m'adresse à vous.

— Et aussi siucèrement, madame, repartit du Luc avec une émotion qui l'étonna lui-même, vous pouvez compter ZUT moi. Mais avant tout je pose mes conditions.

— Vos conditions?

— Oui, madame, reprit-il vivement ; je suis venu ici pour essayer d'obtenir votre main ; je vous ai vue, et ce qui n'avait été qu'une spéculation sur votre fortune est devenu un désir de mon cœur. Dirai-je tout? C'a été encore plus, c'a été le rêve de mon orgueil. J'ai pensé que si je vous obtenais, je serais peut-être plus fier qu'heureux. Eh bien, madame, ce rêve s'est enfui aussi vite qu'il était venu, car je TOUS ai crue coupable. Maintenant, à l'heure qu'il est, à ce moment enfin, je suis sûr de votre innocence sans qu'il soit besoin que vous me la prouviez,

— Et vous avez repris votre rêve ? dit la marquise avec un air réservé.

— Non, madame, non; c'est parce que vous avez dii deviner mes sentiments que je m'explique ainsi avec vous. Du moment que vous me demandez un service, permettez-moi de séparer l'homme d'hier de celui d'aujourd'hui. Parlezmoi comme si vous parliez à votre frère, et ne vous alarmez pas de l'avantage que mon amour pourrait en tirer de vous. Je vous estime assez, madame, pour qu'un peu d'amitié, si je parviens à la mériter, me récompense de tout mon dévouement.

— J'accepte votre générowté, monsieur, lui dit madame d'Houdailles en souriant, et je puis vous dire avec la même franchise que si j'étais fort disposée à douter de la sincérité de vos sentiments amoureux, je n'ai jamais douté de votre ".oyauté en toute autre chose.

Du Luc s'inclina et répondit seulement :

— Maintenant, madame, je vous écoute.

Si la confidence de madame d'Houdailles était venue immédiatement après le mouvement rapide qui l'avait entraînée dans le jardin, elle l'eût abordée avec une parfaite liberté, comme on franchit sans y songer, dans une course

rapide, une porte devant laquelle on hésite lorsqu'il faut pour ainsi dire la franchir solennellement. U y eut un moment tie silence pendant lequel du Luc chercha à lire sur la physionomie de madame d'Houdailles ce qu'elle voulait et n'osait pas dire; enfin elle finit par laisser tomber avec embarras les paroles suivantes :

— Il faut que j'accuse quelqu'un, monsieur, et c'est douloureux...

Ils étaient arrivés, en parlant ainsi, au détour d'une allée qui menait à la petite porte du parc. A ce momeutune femme traversa rapidement l'allée et sortit dans le bois. Madame d'Houdailles s'arrêta, du Luc ouvrit de grands yeux comme un homme surpris de n'avoir rien compris à une chose parfaitement claire.

— Madame Ménier ! s'écria-t-il.

— Je n'osais pas vous le dire.

— J'en sais assez, dit le vicomte, pour prévenir la rencontre que vous redoutez. Je crois entendre la voix de M. Ménier au salon ; séparons-nous ; il ne faut pas qu'il soup çonne que vous ayez pu m'avertir.

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