‹ Les prétendusChapitre 16 sur 30 · POSITION CRITIQUE · texte numérisé non relu

POSITION CRITIQUE

II était temps qu'ils se séparassent. A peine madame d"Hûudailles se fut-elle glissée dans une allée prolongée par une haute et épaisse charmille, qu'elle vit son frère s'avancer rapidement vers M. du Luc. Elle eût désiré pouvoir entendre ce que M. Ménier a^ait à dire au Aricomte, mais un senthnent de discrétion, plus encore que la crainte d'être découverte, la fit s'éloigner. Peu d'instants après, elle reconnut que Fernaud avait tenu sa promesse, en voyant revenir M. Ménier seul et tellement absorbé dans ses pensées, qu'il ne semblait pas l'apercevoir, quoiqu'elle eût marché à sa rencontre.

— Je te remercie, lui dit-elle en l'abordant, de ne \,de être sorti sans me parler.

— Je ne sors pas, dit tristement M. Ménier ; ou plutôt j'attendrai le retour de M. du Luc avant de sortir.

— N'as tu rien à médire, Edouard, n'ai-je plus ta confiance ? reprit la marquise en le regardant avec une sorte de pitié craintive.

M. Ménier la regarda plus tristement encore.

— Ne sais-tu pas tcut ce que je pourrais te dire? repondit-il.

— On ne confie pas seulement ses chagrins à ceux qu'on aime, on leur dit aussi ses projets et ses résolutions.

— C'est inutile quand ces projets sont irrévocablement arrêtés. Ton approbation n'ajouterait rien à ma force, ton blâme ne ferait que me chagriner sans m'empêcher de les accomplir.

— Edouard ! Edouard ! reprit madame d'Houdailles les larmes aux yeux, ce sera donc mon arrivée qui sera le signal d'une terrible catastrophe!... Pourquoi m'avoir fait venir! Avant ces jours passés, avant que ma présence... eût éveillé des souvenirs éteints... vous viviez calmes... vous étiez heureux...

— Heureux ! répéta M. Ménier avec un accent qui glaça le sang de madame d'Houdailles; heureux!

Clara frémissait et de parler et de se taire , car elle redoutait qu'un mot imprudent de sa part ne vînt rendre à son malheureux frère une de ces commotions eflrayantes qui le brisaient, et elle craignait de l'abandonner à des idées qui semblaient vouloir prendre une direction funeste. Dans cette horrible appréhension, elle le mena doucement du côté de la maison, persuadée que l'obligation de soutenir un entretien avec M. de Sommerive et avec Victor distrairait ses pensées du point tixe auquel elles paraissaient tendre. Mais ils ne trouvèrent au salon que M. de Sommerive, l'air singulièrement mécontent et blessé de la façon dont on recevait dans cette maison. Que le maître ou la maîtresse de la maison ne fussent pas dés le matin à la disposition de leurs hôtes, que madame d'Houdailles se dispensât de s'occuper d'eui.,* cela pouvait s'admettre avec beaucoup de complaisance; mais que M. Victor, le neveu, soriv dès le matin, rentré à peine depuis une heure , s'échapfiàt tout à coup comme un fou, pour s'élancer à travers le parc, sans s'excuser, et en le laissant tout seul, c'est ce qui venait d'arriver, et c'est ce qui paraissait tout au moins fort leste à

M. de Sommerive. Lhonoiable quarantenaire ne s'avouait pas à lui-même que son humeur eût été beaucoup moins vive si dt'jà madame d'Houdaillcs ne lui avait enlevé le vicomte du Luc, et s'il n'avait pu suivre de l'œil cette promenade tète à têle qu'on lui faisait passer sous ks yeux sans la moinJre retenue et le plus petit égard.

Madame dHoudailles avait une telle conscience du malheur de son frère, qu'il lui semblait que tout le monde devait le comnrendre, et qu'elle s'imagiua trouver dans M. de Sommerive un homme qui mettrait comme elle iuus ses soins à arracher M. Ménier à ses cruelles préucouj^alions. Celle ci en entrant dit à l'honorable déjjuté :

— Comment! vous êtes seul, Sommerive?

— Vous voyez, dit celui-ci d'un ton piqué.

— Où donc est Victor ?

— Votre neveu aurait les deux pieds foulés, repartit M. de Sommerive, que je ne me hasarderais pas plus qu'avanthier à lutter avec lui. A sept heures il était déjà en campagne, à midi il était de retour; et à l'instant même il vient de se remettre à courir je ne sais où avant d'avoir pensé à déjeuner.

— Comment! dit M. Ménier d'un ton mécontent, on na pas encore déjeuné?

— fas encore, que je sache, dit M. de Sommerive.

M. Ménier sonna vivement, et dit avec une sévérité rare chez lui :

— Servez à l'instant et priez madame de descendre.

M. Ménier fit un tour dans le salon pendant que madame d'Houdailles faisait à M. de Sommerive des signes que celui-ci s'obstinait à ne pas comprendre, soit inintelligence, £oil humeur.

— C'est aussi un peu ma faute, dit tout à coup M. Ménier. J'ai si maladroitement été malade hier soir !

Ceci parut faire quelque effet sur M. de Sommerive, qui dit rapidement :

— Mou cher Ménier, vous êtes tout excusé et je vous avoue même que je n'espèmis pas aujourd'hui votre compagnie, ni celle de madame Ménier, fort excusable de ne pas vous quitter en de pareils moments.

Si une femme comme madame d'Houdailles eût pu tra-

(luire sa colère par des pensées brutales ou des mots grossiers, certes l'idée de donner des soufflets à M. de Soramerive lui serait venue en ce moment, et elle l'eût appelé des noms de butor, d'imbécile et de rustre. M. Ménier ne répondit pas, mais Clara remarqua, à son grand étonnement, que cette réplique de M. de Somraerive, au lieu d'irriter son frère, avait été bien accueillie par lui, car il repartit aussitôt :

— Cette pauvre Claire, au fait, est bien fatiguée, et j'aurais mieux fait de ne pas la faire prier de descendre.

— Vous avez raison ! s'écria vivement madame d'Houdailles, qui tremblait de ce qui allait arriver ; je vais l'avertir que nous déjeunerons sans elle.

La marquise n'avait pas achevé cette phrase que la fatale nouvelle qu'elle voulait prévenir arriva : le domestique qu'avait sonné M. Ménier reparut et dit aussitôt :

— Le déjeuner est servi, mais on n'a pas trouvé madame cbez elle.

Madame d'Houdailles fut sur le point de faire à ce domestique des signes pour le fairo taire ; mais elle craignait à la fois les regards de son frère et ceux de M. de Sommerive, et se hâta de dire :

— En vérité je deviens folle ; j'oublie que je l'ai priée de faire pour moi quelque chose qui l'a obUgée à sortir un moment.

M. .Ménier était complètement redevenu maître de lui, il parut accepter l'explication sans aucun soupçon, et dit d'un air tout à fait naturel :

— Eh bien! Sommerive aura l'obligeance de se contenter de notre compagnie.

Malgré les efforts des trois convives, le déjeuner fut gêné, et cependant madame d'Houdailles et M. Minier semblaient le prolonger à plaisir. En effet, chacun d'eux était dans l'attente d'un événement, et le fait d'être assis autour d'une table était une sorte d'occupation qui les empêchait d'être jbUgés de faire autre chose. Madame d'Houdailles surtout, qui craignait de voir son frère lui échapper, ne cessait de trouver de nouveaux prétextes pour ne pas quitter la table; elle espérait, durant les minutes qu'elle gagnait ainsi péniblement, que madame Ménier rentrerait au château, que du y.uc serait de retour. Mais M. de Sommerive n'y mettait pas

la moindre complaisance. Il n'était qu'à moitié assis sur sa chaise et ne voyait pas faire un mouvement à madame (IHoudailles sans avoir l'air d'être prêt à se lever. Toute ITiabilelé ()e la marquise était à bout lorsque tout à coup Victor reparut et entra dans la salle à manger.

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