‹ Les prétendusChapitre 21 sur 30 · FOLIE · texte numérisé non relu

FOLIE

— 11 faut que je la voie , monsieur, il faut que je ïa voie î s'écriail M. de Cancel d'un ton irapéralif. C'est assez d'une victime à celte implacable vengeance.

Madame Ménier pâlit à cette voix et surtout à cette dernière parole.

Kt presque aussitôt M. de Cancel, repoussant Victor, entra appuyé sur le bras du vicomte du Luc. A peine avait-il fait quelques pas dans l'appartement , que la porte du salon où se trouvait M. Ménier s'ouvrit, et Catherine en sortit en poussant des cris affreux.

— Mort ! s'écria-t-elie. Il est mort ! Soyez contente, madame, vous l'avez tué, car il vous entendait.

Madame Mcnier devint pâle, mais demeura impassible. Etait-ce Ihorreur de la nouvelle ou celle de l'accusation qui l'épouvanta à ce point? Nous ne pouvons le dire. Mais aussitôt elle jeta sur M. de Cancel un de ces regards de joie féroce qui n'appartiennent qu'aux démons. Sans pitié pour \:\ douleur des autres^ sans regret pour le malheureux qui venait d'expirer, sans remords pour le mal qu'elle avait fait, elle semblait s'écrier, dans ce premier regard triomphant échappé comme une lueur fatale et révélatrice des ténèbres de son âme : Je suis libre, en tendez- vous, je suis libre!

M. de Cancel comprit sans doute cet appel à des engagements mystérieux, car il s'écria dans un premier mouvement :

— Jamais ! jamais ! jamais !

Ces paroles, comme le regard de madame Ménier, furent inintelligibles pour Victor et M. de Somraerive, mais du Luc eu devina ie sens, et prenant la main de M. de Canco', il ii;i dit :

— Bien, Cancel, bien!

Madame Ménier les regarda tous les deux avec une haine égale; mais il y eut en elle un retour subit : ce visage d'ordinaire si gracieux, mais que la passion et les plus funestes pensées venaient d'altérer, prit tout à coup une exprcisiort de dignité désolée, et elle dit avec un gcite qui achevait is sens de ses paroles :

114 LES Pii:iïi:Niji:s.

— Messieurs, la douleur d'une veuve a besoin de solitude.

M. de Sommerive, M. du Luc et M. de Gancel firent un mouvemeul pour se retirer.

■ — Ma tante ! ?'écria Victor.

-- Vous, lui dit-elle, j'ai le droit de vous chasser cojEîme ■cette fille .. Sortez!...

Victor suivit ses amis ; mais Catherine dit à sa maîtressa en sortant :

— Maintenant, madame, je puis dire la vérité.

Celte menace parut épouvanter madame Ménior, car elle jeta un regard sur le salon, où était abandonné le cadavre <:Q son mari, et une nouvelle expression de triomphe brilla •îans ses yeux. Immédiatement après elle monta chez maiiame d'Houddlles.

Celle-ci était couchée sur son lit. Lise était à côté d'elle et lui parlait avec des larmes. La marquise, le regard fixe, la figure bouleversée, ne paraissait pas l'entendre On eût dit qu'elle écoutait une voix intérieure dont elle ne saisissait pas bien la parole. Ce fut à peine si elle s'aperçut de l'arrivée de madam,e Ménier ; mais lorsque celle-ci dit d'un ton impératif à la fidèle Auvergnate :

— Sortez, Lise,

Madame d'Houdailles, cette belle et noble femme, si riche, SI hautement posée, si supérieure,.se jela en pleurant dans les bras de sa servante en lui disant avec l'accenl d'un enfant qui a peur :

— Ne me quitte pas, Lise.... protége-moi.... ne me quitta pas.

— Oh! reprit Lise, en s'adressant à madame Ménier avec fureur, allez-vous-en, madame, allez-vous-en !

Madame Ménier ne lit pas attention a ces paroles. Elle contemplait madame d'Houdailles. Elle se la rappelait telle qu'elle l'avait vue deux jours avant, superbe, magnifique, traînant tous les regards, toutes les admirations à sa suite, .-^ereine, radieuse, invulnérable au mallieur, à ce qu'on eût pu croire, avec tant de beauté, de jeunesse, de fortune et de force, et mamtenaut repliée sur elle-même, pâle, anéantie, presque iliole.

Le regard de madame Ménier semblait fasciner rinfortu*

LES PI'.ÉTEKIÎUS. H5

née, qni se tenait serrée contre Lise, lr.r\']b que celle-ci répétait avec un accent de plus en plus ènerL'ique :

— Allez-vou.--eD, madame! allez-vous-en !

— Taisez-vous! Ini dit madame Mi'uier d''me voix sèche et impéraiive. Taisez-vous, vous allez rendre votre maîtresse tout à fait folle.

Un transport de colère indicible s'empara de Lise. E!l8 se leva, marcha sur madame Ménier et lui dit la main levte sur elle :

— Sortez d'ici, madame, sortez, ou bien je vous tue ! Madame Ménier lui jeta un regard calme et méprisant et

tira un cordon de sonnette avec violence et à pluoienr? reprises. Lise fut dominée à la fois par le calme miplacaijic de madame Ménier et par ce geste qui, pour ainsi dire, rétablissait la distance de la maiiresse à la servante ; "t se jetant aussitôt aux genoux de madame Ménier, elle reprit avec des larmes et des sanglots :

— Vous voyez bien que votre présence la tue... sortez, je vfus en supplie.

Deux domestiques, deux hommes, entrèrent en ce moment. La marquise était assise sur son lit dans le désordre ie plus grand; à l'aspect de ces deux hommes, elle se jeta vivement sous les couvertures et s'en enveloppa avec terreur, dominée par ce sentiment de pudeur qui vit encore quand la volonté est éteinte.

— Qu'on aille chercher le maire, dit madame Ménier d'un air froid, et que cette fille ne puisse s'échapper; elle m'a menacée de me tner.

Lise voulait parler, mais dans l'indignation qu'elle éprour vail, ses premières paroles furent des injures pour madame Ménier, de façon que les domestiques en Tenteudant crurent sans doute obéir à un ordre juste.

Lorsque madame Ménier fut seule, elle s'approcha du Ut. où était blottie madame d'Houdailles, tremblante et toujours tiffirée.

— Madame la marquise d'Houdailles. lui dit-elle d'une vo:x busse et moqueuse, j'ai une nouvelle à vous apjjrendre.

La marqui?e ne répondit pas. Madame îilénier se pencha vcjs elle et eulendit qu'elle parlait tout bas.

116 I. i-S PRKÏEXDUS.

— Clara, reprit matlame Ménier d'une voix presque insinuante, j'ai quelque chose à vous dire.

Ce nouvel appel fut aussi inutile que le premier. Madame Ménier se pencha de nouveau et ghssa doucement ces mots dans l'oreille de la marquise :

— Chère sœur, entendez-moi.

Rien ne répondit encore, et madame Ménier, cédant à un accès de raae frénétique, arracha les couvertures que madame d'Houdailles tenait fortement serrées dans ses mains, en lui disant :

— Ali! tu m'entendras!... malheureuse... tu m'entendras!,..

— Madame Houdailles ne résista pas; elle paraissait encore écouter une voix autre que celle qui lui parlait.

— Elle est folle, murmura tout bas madame Ménier. Eh bien, ce sera là ma vengeance.

Mais ce n'était pas là sans doute ce que voulait madame Ménier, car elle reprit sa plus douce voix et appela de noureau.

— Clara, chère Clara... entends-moi, Clara...

Madame Ménier jeta un regard inquisiteur autour d'elle, et baissant tout à fait la voix, elle reprit :

— Clara, j'ai à vous parler d'Edouard, de votre frèr& (Clara resta immobile) ; j'ai à vous parler d'Arthur...

A ce nom, pour la première fois, madame d'Houdailles regarda sa belle-sœur d'un œil attentif.

— Oh ! murmura celle-ci avec rage, ce nom, ce nom seul lui est resté dans le cœur!

Puis elle reprit tout haut :

— Arthur veut vous voir... Arthur vous attend. Madame d Houdailles continua à regarder madame Ménier,

et répondit doucement :

<•— Je l'entends: il est en bas... écoutez.. .-

En effet, on parlait au pied de la fenêtre, mais d'une façon discrète, et madame Ménier put reconnaître, en y prêtant attention, la voix de M. de Cancel.

Les transports de cette fcnmie avaient, au milieu de leur cruauté, un calcul épouvantable. Le fait de la présence de M. de Cancel qu'elle croyait parti l'exaspéra: mais, au heu

de s'emporter en cris, elle conçut immédiatement une id(?e infâme qu'elle mit aussitôt à exécution.

— Oui, dit-elle tout bas à madame d'Houdaillcs, c'est îui: sans d( u;e, il veut venir vous voir comme la nuit derniài e. Ouvres votre fenêtre et appelez-le...

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