DANS LA MAYENNE
Nous avons un proverbe gui dit : Nul n'est prophète dans -on pays; eh bien! n'en est-il pas un peu des choses comme des hommes, et du moment qu'une existence, quelle qu'elle soit, animée ou inanimée, se trouve à notre portée, ne nous devient-elle pas indifférente ? Il ne faut pas répondre à ceci, que c'est l'habitude de voir qui détruit le charme de l'aspect. J'en connais qui font le voyage d'Italie pour voir les catacombes de Rome, et qui jamais n'ont pensé à visiter les admirables souterrains qui s'étendent sous une partie de Paris. L'histoire des deux pigeons est peut-être l'histoire de la poésie, aussi bien que celle du cœur.
Certes ce que je dis là n'est point neuf, mais il me fallait oe préambule au récit que je vais faire, il me fallait une excuse au titre de cet article : Visite fiscale dans la Mayenne. En effet, qu'est-ce que le département de la Mayenne et le fisc ont aftaire ici? Si vous voulez vous rappeler ce que je di ais dans quelques pages précédentes de ces mœurs pittoresques et originales qu'on rencontre dans nos provinces, vous comprendrez pourquoi vient ici le département de la Mayenne. Quant au titre de risite fiscale, il est l'expression d'un fait vrai : ce fut comme contrôleur des contributions que je visitai le département de la Mayenne. Cette circonstance, loin de nuire au but de cet article, qui est de montrer combien notre pays est plein de curieux aspects, de pré-
deux souvenirs, me semble prouver au contraire que ces aspects, ces souvenirs, doivent être bien saisissants, puisqu'ils frappèrent un tout jeune homme à travers des occupations fort arithmétiques, et pendant une course entreprise sans but d'observation et sans examen d'artiste.
Un mot sur la manière dont je fus chargé de ce travail expliquera comment j'eus à parcourir les points les plus opposés de ce dép irtement, et me fera pardonner sans doute le manque d'unité des scènes que j'ai à rapporter; il sera peut-être aussi un commencement de preuve de mon opinion sur la province, et montrera qu'elle n'est pas si déshéritée qu'on le croit généralement de toute poésie.
J'étais un tout jeune homme, j'avais vingt-un ans, et je travaillais dans les bureaux de mon f ère en qualité de surnuméraire; l'administration dontil était le chef comptait, parmi les employés qui la composaient, un inspecteur-jésuite soutenu par la congrégation, ancien gentilhomme poudré et qui ne savait pas forlhugraphe. }\otre bonheur à nous autres sur-, numéraires, était de lui raconter une foule de sottises, qu'il répétait ensuite avec une si sincère bonne foi que nous étions arrivés à le faire beaucoup plus bête qu'il n'avait pu naître ; entre autres stupidités de gamins, nous étions parvenus à lui persuader que la Méditerrai:ée commençait à Brest, et que la Cyropédie était l'art de faire des sirops.
Après cet inspecteur, nous avions, dans radministration, un contrôleur, M. L..., qui était député, et un autre contrôleur, appelé M. de B..., qui était assurément le plus aimable garçon de France, mais le plus détestable employé. J'ai connu peu dhommes réunissant à un degré plus éminent, l'originalité, l'incapacité et l'honnêteté de l'artiste ; il prenait une peine elTroyable pour faire des travaux, que le dernier manant de bureau eût expédiés en vingt minutes. Je me rappelle toujours lorsqu'il arrivait de sa résidence appelé par quelque lettre bien sévère sur sa négligence; il accourait chargé de papiers monstrueux, sur lesquels il avait griffonné ving brouillons de dix pages, pour un rapport qui demandait dix lignes; le pauvre garçon pleurait presque lorsqu'il lui était démontré qu'il ne comprenait pas et qu'il ne comprendrait jamais le travail dontil était chargé : c'était un sincère désespoir ; il se désolait si naïvement de son ininteUigence,
qu'un jour où la mercuriale avait été plus forte qu'à l'ordinaire, il tourna lentement la tête vers l'inspecteur, le regarda les larmes aux yeux et lui tendit la main en lui disant, d'un air désespéré : — Décidément, monsieur l'inspecteur, nous sommes de la même force.
Mais lorsque l'heure du bureau était passée, et que M. B... redevenait Ihôte de mon père, qui d'ordinaire retenait ses employés à diner dans sa maison, on eut dit que la tête de l'artiste comprimée entre les règles de l'arithmétique s'épanouissait. C'était alors un délire de bons mots, de poésie, d'art; alors il récitait Homère, il récitait la Bible, il les commentait avec une prodigieuse fécondité de découvertes inattendues dans leur texte. Musicien plein de verve et chanteur admirable, il nous ravissait par la verdeur de ses compositions, dont je lui fournissais les paroles de moitié avec monco-surnuméraire ; car le vers m'a toujours plus ou moins démangé. Alors l'homme supérieur (je parle de B.... ) prenait si bien sa place, qu'on n'osait plus penser au mauvais contrôleur. Ce fut par cet empire qu'il exerçait sur tout ce qui l'écoutait, qu'il évita souvent sa destitution. J'en fus témoin une fois, à l'époque où les inspecteurs généraux de Paris viennent d'ordinaire examiner les travaux des administrations départementales.
L'inspecteur général de notre division était un homme d'une exactitude administrative qui ne pardonnait pas l'oubh des devoirs : B... le savait, et tant qu'avait duré le travail de l'inspection, il était resté Ais-à-vis de son juge, dans la position d'un enfant devant son maître, d'autaut plus incapable qu'il était plus intimidé. L'inspecteur général, fort mécontent, lui avait déclaré qu'il ne pouvait s'empêcher de provoquer sa destitution; B... en avait paru foudroyé; cependant, sur l'invitation très-pressante de mon père, il demeura au grand diner administratif qui devait avoir lieu.
Assurément, tout homme coutumier de ces idées générales dont on habille les administrateurs, et qui les représentent comme des espèces de barèmes en habit noir, parlant par chiffres, eût été fort étonné d'assister à ce diner. Les bureaux fermés, les affaires restèrent derrière la porte, et la conversation devint du monde, légère, rieuse, et par une pente insensible arriva à la littérature.
28G vrSITR FISCALE DANS LA MAYENNE,
— Pardieu ! s'écria B..., monsieur l'inspecteur général, vous avez un frère ou un cousin ou un homonyme, qui est un homme d'un vrai talent, c'est celui qui vient de traduire les Lnsiades.
— Est-ce que vous avez lu ce livre?
■ — Je i'ai lu avec une grande attention, je l'ai comparé au texte, et j'en suis fort content; si je rencontre jamais ce monsieur Millié, je lui en ferai mon sincère compliment
— Je le reçois, dit l'inspecteur général.
— Quoi ! vous êtes le traducteur de Camoëns ?
— Oui, monsieur.
B... demeura ébahi, il considérait M. Millié comme une merveille; B... était de ceux qui ne comprennent pas qu'on sente la poésie et qu'on sache que deux et deux font quatre. M. Millié, de son côté, ne s'imaginait pas qu'on pût avoir l'intelligence des arts et être incapable de poursuivre les détails d'une affaire. Cet étonnement passé, il s'établit dans cette assemblée de financiers une discussion littéraire qui parcourut presque toutes les phases de la poésie et des arts ; les réputations contemporaines y furent discutées avec une supériorité que la critique de métier ne m'a jamais paru posséder. On parla en faveur des modernes contre les anciens; B... s'était fait l'orateur de ceux-ci. Dans sa chaleur rradmiration, il nous récitait des lambeaux d'Eschyle, d'Homère; enfin le nom de la Bible étant tombé dans la conversation, il s'empara de ce hvre, et emporté par sa fougue, il voulut nous démontrer que personue n'avait jamais lu ni entendu la Bible comme il fallait la lire et l'entendre. Ce n'est point de la poésie, disait-il, qui puisse se lire avec les yeux, qui doive se réciter avec la parole, c'est un h^inne auquel il faut la voix chantante de l'homme déployée dans toute sa puissance, soutenue de l'harmonie des instruments. Écoutez! s'écria-t-il tout à coup en décrochant un violon de la muraille, écoutez!., ■avez- vous jamais compris ce passage des psaumes ;
Exaadi, Deus, orationem meam et ne dcspexeris deprecaiioDeni
(meain; Intende mibi et exaodi me.
GontristatUB suna in exercitatiorie mea : et conturbatns sam ?
Et s'accompa£;naDt du violon, dont il jouait avec une grande supériorité, il nous chanta cette plainte désolée d'une façon bI puissante, si forte, sur un chant tellement large et élevé, que nous demeurâmes tous immobiles à le regarder, que les domestiques s'arrêtèrent stupéfaits et sérieux; et eufin à ce passage : Timor et tremor cenerunt super me, et contexerunt me ienebrae, il y eut un mouvement spontané m tout le monde se leva, pris au cœur de cette terreur souveraine exprimée avec une magnifique énergie.
•\)e ceci, il arriva que M. Millié, l'inspecteur général qui traduisait Camoëns, n'eut pas la force de proposer la destitution d'un contrôleur qui disait si bien les psaumes de Daàd, et de cette indulgence poétique il résulta par contre qu'un travail extraordinaire ayant été ordonné un mois après, les surnuméraires furent obligés de le faire.
L'incapacité congréganiste de l'inspecteur du département, l'absence du contrôleur-député et l'amour poétique de M. B. .. nous valurent cefte besogne; j'en eus ma part, et voici ce qu'elle me mit à même de voir.
Peut-être sera-t-on étonné de rencontrer dans des bourgs dont le nom est inconnu, des personnages, des mœurs, des sentiments qui fourniraient si aisément les acteurs, les caractères et l'intérêt d'un roman pittoresque.
Notre travail consistait à faire le relevé de la population et des portes et des fenêtres de chaque maison. Il exigeait donc que nous entrassions dans toutes celles de la commune que nous avions à expertiser. On me désigna d'abord V..., gros bourg dans les terres, éloigné de toute grande route et entouré de landes fort considérables. Une diligence me conduisit jusqu'au Ribay, un cheval de labour, sur lequel on avait ]eté une selle de gendarme, devait me mener jusqu'au bourg.
Ce fut à partir de cet endroit que je m'enfonçai dans les chemins creux du pays, tous bordés à droite et à gauche de haies impénétrables. Quoique nous fussions au mois de juillet, mon cheval avait de la boue jusqu'au jarret, et à chaque pas nous rencontrions des trous à enfouir un homme. Je commençais à comprendre, en parcourant ces espèces de fossés fangeux, la nécessité des équipages adoptés par les [.aysans de ce département, 11 n'en est pas un, lorsqu'il mène
au ma rché quelques sacs de blé que le moindre bidet traînerait aisément, qui n'attelle à sa charrette deux paires de bœufs et quatre chevaux : en outre, les traits sont d'une Î0Dgu(3ur démesurée, et n'ont pas moins de dix ou douze pieds. Le mauvais état des chemins jetant souvent les charrettes dans des fondrières assez larges pour embourber la charrette et une paire au moins de bœufs qui la traînent, ce sont les chevaux qui sont en tête et qui ont plus aisément franchi cet obstacle qui arrachent à la fois la voiture et l'attelage de la fange où ils sont enfoncés. Outre la nécessité, la mod(; maintient cette manière de voyager du fermier-, c'est son luxe quand il va à la ville. Les plus fastueux ont jusqu'à six bœufs et six chevaux à leur charrette, les pauvres n'ont pas moins de deux couples de chaque espèce.
J'ai beaucoup voyagé seul, à pied, à travers les campagnes, et j'ai reconnu avec désolation que bien peu des bons sentiments que TOpéra-Gomique attribue au village s'y sont retirés. Tout en cheminant sur ma rosse, et méditant lesinstru(;tion3 peu administratives que m'avait données un inspecteur de l'enregistrement sur l'une des 'personnes à qui j'allais avoir à faire, je rencontrais beaucoup de ces charrettes conduites par leurs maîtres^ vêtus de la cape en peau de bique et coiffés du bonnet rouge. Plusieurs fois il m'arriva de leur demander ma route, et toujours je reconnus à leurs réponses, faites d'un ton méchamment sauvage, qu'ils ne demandaient pas mieux que de m'égarer daus ce labyrinthe de chemins creux.
Assurément, je ne m'en serais jamais tiré si je n'avais rencontré la foUe. Je connaissais la folle : c'était alors une fille de trente cinq ans, qui avait dû être fort belle, mais que la misère et la maladie avaient maigrie et perdue. Je la vis, assise au coin d'une haie, telle que je l'avais rencontrée à Laval. Elle portait une robe rouge et était coilTée d'un chapeau de paille à grands bords, tout orné de vieilles fleurs artilicielles. On m'avait souvent conté son histoire simple et touchante. Marie allait se marier avec un jeune gars de Vitré : le jeune gars était beau comme Apollon ; sous l'empire, la beauté d'Apollon ressortait si bien sous un uniforme de grena lier, que l'on eût cru faire injustice au jeune gars eo le privant de ce moyen de faire valoir ses avantages. La
conscription s'en empaia, et au bout de la conscrii)lion il bo trouva pour lui une balle qui le tua sans miséricorde pouisa beauté ; sa tiancée Marie l'apprit, sa fiancôt; M rie en devint folle, et depuis quinze ans elle court le département ex préparant une couronne de fleurs à son amant, en se parant pour lui, qui doit toujours revenir demain. ^ Qi»e de fois je me suis demandé depuis si toute passion u'a pa? son lendemain comme cette folie, si toute espérance qu» «ous traîne de jour en jour, en regardant demain comme iê «Mamet du rocber où doit reposer notre pierre de SisypHe, p'est pas une erreur aussi insensée que celle de la pau ■ vrc Mâï-iel
J'aperçus la folle, je marchai à sa rencontre; elle m'aborda, comme c'était sa coutume, en me disant : — Embrassemoi, car je suis heureuse, il reviendra demain.
— Marie, lui dis-je, veux-tu me conduire à Yillaines, je t& donnerai un sou.
Une circonstance de la folie de Marie, c'est qu'elle ne connaissait pas d'autre monnaie que le sou, qu'elle ne comprenait d'autre nombre que le nombre un ; pour elle, la vie était d'un jour, l'espérance d'un jour. Je ne lui ai jamais entendu demander asile que pour une nuit, assistance que d'un sou. Quand elle en avait plusieurs, elle les perçait avec un poinçon, s'en faisait un collier, et n'en gardait qu'un pour l'offrir dans l'auberge où elle se présentait.
Marie me regarda et me dit paisiblement :
— Je le connais, tu es bon ; tu m'as écrit une lettre pour lui. Je vais te conduire. Je ne croyais pas la folie susceptible de mémoire et surtout de mémoire reconnaissante ; que de fois on calomnie ainsi la folie au profit de la raison! Mais à vingt ans il est permis de s'y tromper.
Véritablement un jour qu'elle était venue dans nos bureaux, car Marie avait droit d'entrée partout, elle me dicta une lettre que j'écrivis. Je ne me rappelle plus ce qu'elle contenait, mais l'adresse m'en est restée dans la mémoire.
« A mon ami, à l'armée. » v
* Je voulus la lui faire changer pour apprendre le nom de ce soldai si aimé. Elle me regarda avec une lierté dédaigneuse et me répondit : « Si on ne trouve pas, on demandera ù l'empereur, il le connait, mon ami. » ..,
ÎCO vrsiTF. FISCALE D.VNS LA M A YI-.NN'E.
Cependant Marie marchait devant noi, el quoiqu'elle me fit prendre une route toute ùiflereute de celle qui m'avait Oté indiquée, je la suivais avec confiance. Bientôt nous sortînoes de tous ces chemins emboîtés entre des remparts touffus, et nous abordâmes une vasle lande toute hérissée de petites bruyères. S; petit qu'il fût, c'était un véritai)le désert sans trace d'iiubitution ni vestiges de chemin. ^ ^
Ncus marchions sous un soleil brûlant, et nous hàliaus Dotre mar( he, car un orage se préparait en tournoyant à l horizon. Malgré la rapidité de notre course, nous ne pûmes l'éviter ; le tonnerre gronda bientôt et une pluie furieuse nous assaillit. Selon l'ordinaire de tous les êtres chez qui la pensée morte laisse une granJe perceptibilité à la nature physique, l'orage avait singulièrement ag.té la folle. Elle aliait devant moi en gesticulant, en poussant de grands cris de joie, en chantant des vers extravagants*
Le tonnerre, c'est mon amif Moi, je foià la pluie.
Le lounene et la plaie se laaiieat; J'épouserai mon ami.
Nous ne rencontrions plus de charrettes, mais par-ci par-là quelques i aysans couverts, de leur bicque avec un capuchon de grosse lame. Je demandai à plusieurs s'il n'y avait pas un abri dans les environs, lis répondirent avec un grossier ricanement :
— Garez-vous à la loge à V enfant.
Et il- me montrèrent une hutte à un quart de lieue. Je dirigeai mon cheval de ce côté, et j'arrivai bientôt à une masure en ruine où je ne pus guère me garer, car le toit en était défonce. Cependant je me tapis dans un coin où un reste de poutre soutenait un reste de chaume, en invitant Marie à venir prendre place à mes côtés. Mais elle ne tint compte de mon invitation, et, me regardant avec une sorte de piiié effrayée, elle me lit signe qu'elle allait veiller sur moi. Ausriiôt elle se mil à genoux dans la masiire, et commença une prière que je ne pus interrompre. <»
Du coin où j'étais, j'apercevais au loin la lande qui m'envirunuait. Quelques paysans la traversaient rapidement. Je
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remarquais que presque tous fais licnt le signe de la croix quand ils passaient à la iianleur do la hutte où jï-lais, et quelqies-'jns ayant fini par m'apercevoir, s'arroricnt d'abord^it s'enfuirent aussitôt dun air épuuvanté. Je les suivis des yeux, et je les vis avertissant d'a;iires [aysans que quelque" chose d'extraordinaire se passait aans la loge : ils Id désignaient avec dos gestes furieux. Je savais que j'étais dans un pays où les lonps-garous sont encore en honneur; j'étais loin de toute hiibilalion humaine, je craignis qu'il De se mêlât quelque crainte superstitieuse à iVlonneuient des gars, et je résolus de gagner le bourg au plus vite. J appelai Marie. Mais elle ne répondit pas. Je la pris par la main, elle demeura immobile. Un groupe de paysans s'était formé à quelque distance ; je sortis de la masure. Aussilôt Marie se leva et vint près de moi, comme si sa tâche n'eût été accom^ plie que du moment que mes pieds ne louchaient plus le sol de la loge. Je pris mon cheval par la bride et je continuai ma route à pied.
Les paysans nous suivaient à quelque dislance; deux ou trois Orent mine de courir après nous, mais ils fuie:il r.-tenus par les autres. Bientôt j'aperçus le bourg de V...;je l'atteignis en quelques minutes, et je me lis conduire au cabaret qui servait d'auberge. Je ne sais quelle mauvaise réputation m'avait précédé dans le village, mais l'accueil qu'où m'y fit me parut peu hos[iitalier. A mesure que je passais dans la seule rue tortueuse et boueuse qu'U possède, les habitants se mettaient sur leur porte et me regardaient d'un air de menace et de crainte a la fois; les femmes cachaient les petits enfants derrière elles. J'arrivai cependant à laubei ge où l'on médit fort brutalement qu'il n'y avait point de chambre. Je ne comptais pas demeurer dans ce taudis, car en ma qualité d'agent du gouveriienieut, j'étais assuré de 1 hospitalité administrative des grands de la commune; cependant la réponse me parut si imperlniente que j'insi>tai. Je n'obtins qu'un refus plus craintif, mais également obstiné.
Pour des r.dsousde jeune homme, et eu vertu des instructions secrètes de mou ami de l'enregistremenl, j'.ivais fait choix d'un logement. Ma première visite lui duu" pour le percepteur, au heu de m'adresser au maire. On ne m'avait pas trompé : la perceptrice était une feranîe de viugl-cinq
gqo VISITE FISCAI.K DANS LA MAYKNNF,.
.ias, fort jolie, lort éveillée, trés-étégante de propreté, de chaussure étroite, des mains soirées; lorsque j'en'rai chez elle, son mari était absent; elle m'insperia d'abord avec uue assurance- très-connaisseuse, et me demanda ce que je vouiaib. (Lorsque je lui eus détaillé les motifs de ma visite , ^Jle parut réfléchir, puis m'offrit, en baissant les yeux, d'accepter une chambre chez elle. Cette offre de loger dans sa maison me parut une simple politesse, et cependant je l'acceptai, mais je crus devoir excuser mon empressement en racontant à ma belle hôtesse l'accueil qu'on m'avait l'ail au village; elle me lit dire les circonstances qui l'avaient précédé, et alors elle s'écria avec un véritable étonnement : __
— Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous fait là? Gomment, pendant l'orage, vous avez été vous cacher dans la loge à l'enfant ?
— Qu'est-ce donc que la loge à l'enfant?
— Mais, me répondit la perceptrice, c'est la maison des sorcières.
Je me pris à rire.
— Ne riez pas, me dit-elle, c'est là qu'elles font leur maléfices; la dernière fois que cela est arrivé, c'est pour découvrir un trésor qu'on disait enfoui dans une closerie de M. de Talleyrand. (M. de Talleyrand possède dans cette partie du département une quantité de petites fermes nommées closeries dans le pays). Ces femmes ont volé un enfant nouveauné, avant qu'il ne fût baptisé, et elles l'ont emporté dans leur repaire; il leur faut pour leur charme un garçon non baptisé ou une jeune fille vierge; et de peur de se tromper, elles préfèrent les petits enfants.
Cette épigramme fut dite avec une sainte naïveté ; ma perceptrice continua :
— Elles ont ouvert la poitrine au pauvre petit, et lui ont arraché le cœur après l'avoir mutilé.
— Comment?
— De manière à le rendre bien malheureux, s'il eût survécu!
Elle rougit ; Je compris.
— Enfin, ajoula-t-elle, elles ont fait ensuite bouillir toft cela dans une chaudière, et, leur opération achevée, elles ont dispersé les lambeauit 'J« iniii^vKQ toui autour de la loge.
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— Voilà, répondis-je, une bien belle histoire, qui certes n'a pas moins rte deux cents ans de date, j'en suis sur.
— Comment , deux cents ans ! voilà deux ans que cela s'est passé, et il y a quinze mois à peine qu'on est venu exécuter les deux sorcières dans la commune pour épouvanter les horribles femmes qui sont encore vendues au diable.
L'anecdoteavec deux cents a nsdedate m'avait paru drôle : en se rapprochant à une dislance de quelque» mois, elle me sembla horrilile -, toute chose a sa perspoctive.
— Mais, ajouta ma jolie perceptrice, éliez-vous seul dans c€lte masure?
— J'étais, lui répondis-jc, avec Marie la folle qui me servait de guide et qui n'a fait que prier tant qu.: nous y sommes restés.
— Je comprends alors ce qui vous a empêché d'être foudroyé...
— Comment! foudroyé?
— Oui, foudroyé : il arrive toujours malheur à ceux qui oseut aborder la loge à l'enfant, lorsque le tonnerre donne. 11 y a cinq mois un fermier fanfaron y étant entré pendant l'orage, a été tué par la foudre, qui a enfoncé le toit.
Je compris comment cette hutte étant le seul point un peu élevé, au milieu d'une vasle lande, avait pu être précisément frappée de la foudre, avant tout autre, et je compris aussi comment l'ignorance avait attribué à ce lieu une sorte de malédiction. Je ne comprenais pas également b;eo comnaent ma jolie hôtesse, que je savais être au-dessus de beaucoup de préjugés du grand monde, élait soumise aux préjugés du peuple; c'est que probablement pour s'affranchir des premiers, il est inutile de savoir la physique. Comme j'allais m'en expliquer avec elle, on frappa à la porte de la maison ; elle regarda par la fenêtre et s'en retirant vivement, elle s'écria avec un mouvement d" humeur :
— Ah ! voilà ces messieurs !
Elle alla ouvrir, et je vis entrer deux hommes, dont un 'monsieur ; ce monsieur jeta autour de lui un reg.srd rapide et soupçonneux, l'autre le regarda avec un sourire de singe.
Le premier mot de la conversation m'apprit que le monsieur était le maire de la commune, et son compagnon le
mari de la percepirice -, le maire me salua et me dit avec une sorte de politesse impéralive:
— Monsieur, j'étais prévenu de votre arrivée par M. le préfet, je vous ai reconnu au signalement, que m'a fait de vous le muilre du cabaret où vous êtes desc^-ndu, et comme vous Feriez liorrildement mal dans ce bouchon, j'ai lait prendre votre poile-manteau, et je vous ai fait préparer une cbaœbre chez moi.
— Chez vous, dit la perceptrice en s'inclinant, et eu me considérant comme un homme qui devait être d'une grande importance ; j'avais osé olfrir une chambre à monsieur.
— Vous! reprit le maire d un air courroucé.
— Je renonce à cet honneur puisipie M. le maire le réclame; d'ailleurs, ajoula-t-elle, monsieur sera plus en sûreté.
Elle lui expliqua ce qui m'était arrivé.
— Monsit ur, me dit le maire, toujours avec son langage bref, vous venez ici exécuter une lui qui est odieuse à la l^iopulation; mais il vaut mieux encore lui apprendre tout de suite qui vous êtes, que de vous laisser soupçonner de sorcellerie.
11 ordonna au percepteur d'aller chercher le bedeau et le garde-champêtre, et celui-ci ayant convoqué toute la commune au bruit de son tambour, devant la maison où nous étions, le maire en écharpe me présenta à ses administrés, comme chargé de recenser la population et les portes et fenêtres par où elle respirait; j'é ais entie le bedeau et le percepteur, j'avais l'air d'un Colin d'opéra-comique, qui va épouser une rosière et que le bailli ollre en exemple aux villageois. Un long cri d'étounement répondit à la déclaration du maire. — Ahl c'est \ereccnsou! dû-ait-on de tous côtés. gare le recensou, gare! Ceci ne me parut pas tiop rassurant.
Le maire reprit :
— Songez que je vous surveille, et que le premier qui insultera un agent du gouvernement sera immédiatement enlevé et mcarcéré.
Le style du maire me semblait en général si âcrement impératif, que je demandai à la perceptrice queUe espèce d'homme c'était.
visfr»- î'TsrAî.K riAV? l\ may.-.nn'k. 295
— Mai'' c'friL r.i. i-.. .
— Comiueul M. P...,? M. P..., l'ancien chef do la police inipérialo.
— Liii-inômo, qui doi)tiis 18!5 ost retiré dans notre bourg; (lu reste vous ariivi z ù propos, il y a cti z lui dans ce inoiiieut-ci sou ancien collègue M. Desmaresl.
Je ne m'étonnai plus d'avoir été si lacilcmcnt reconnu à r.îon signalement; M. P..., gouvernant le bourg de V..., me ht l'cfTet de Denys !e Tyran devenu maître d'écule.
Comme ma perceiitrice achevait celte coulideiice, le maire nous invita tous à diiier pour le jour nièuie, et me pioposii d'aller me reposer chez lui. Son insistance me déplut, je voulus résister, la perceplrice passa près de moi et me dit à l'oreille :
— Faites atten'ion; il est trè.-jaloux.
C'était donc M. le muiie qui était jaloux de la perceptriceî Que faisait donc le percepteur? Il était dans un coin regardant nos trois flgiires u'un air de chat sauvage. Quand sue legard rencontra le mien, il eut Tair de me dire; — C'est comme ça. Les mœurs du village me semblèrent un peu plus avancées que sa civilisation.
Dès que je fus chez M. le maire, l'homme poli fit place à l'amant jaloux, et je fus fort étonné de rencontrer dans un bourg de trois cents habitants, enterré parmi des landes sans chemins p'iaticab es, deux hommes qui savaient les secrets de la France et de ses personnages les plus éminents; j'essayai de les Caire causer, mais je ne me trouvais avoir ui assez de bélise pour qu'ils parlassent sans précaution devant moi, ni assez d'esprit pour les faire parler à leur insu , je n'y recueillis que beaucoup d'anecdotes sur le théâtre. M. P... avait éié l'amant de la Raucourt. De toutes celles qu'il me raconta, je demande la pellnis^ion d''^a extraire une seule; c'est la plus honnête de toutes; je lai .^aelque fois dite eu coulilence à mes amis, avec les noms propres, je les prie de les oiib ier.
M. de ti..., Iicimne immensément riche, voit dans un ihéi;- Ire de Pans une comédienne fort célèbre. M. de D... ne crainl pas de se mettre en rivalité avec les princes qui occui)aient la belle actrice, et sans autre préambule, il ctivoie le lendemam, à l'hôtel de cette d;ime, une k'tire ('i'inviiation fjoui.
Snr, VISITE FISCALE DANS LA MAYENNE.
fiiner chez lui, et enveloppe en même temps dans la lettre Bn paquet de billets de banque, il y en avait vingt, de mille francs chacun. Le jour de l'invitation venu, la belle comédienne arrive chez M. de B... dans un état de toilette à donr.er des désirs aux plus froids, à faire espérer les plus timides; cette toilette voulait dire : Marché conclu. •
La belle conviée fut d'abord introduite dans un vaste salon éclairé de bougies, comme si une grande fête devait avoir lieu; un moment après, M. de B .. entra en costume d'étiquette, culotte courte et bas de soie (ceci était sous l'empire de Napoléon et de la culotte) ; il salua sa belle invitée avec ce respect qu'ont volontiers les grands seigneurs pour ceux qui Si nt au-dessous deux. Après un quart d'heure de conversation toute littéraire et dramatique, un grand laquais vint avertir que M. de B .. était servi. Si le salon illuminé avait étonné l'actrice, la salle à manger la stuiiéfia tout à fait. Une table immense était servie magnifiquement, mais deux couverts seulement y étaient p'acés en face l'un de ' l'autre. Le tête-à-tête parut singulier à la dame; cinq ou six laquais en grande livrée servaient dans un silence profond : quant à M. de B..., il parlait toujours de Molière, de Corneille, de Bacine; le dîner achevé, l'actrice se leva en poussant un gros soupir qui voulait dire assurément : Sans doute nous allons en tinir; elle l'espéra, car au lieu de rentrer daun le salon, M. de B... lui présenta la main et la conduisit par une autre porte que celle du salon dans une chambre à coucher d'une rare coquetterie. L'hab le comédienne commença à baisser les yeux et à rougir, en se disant tout bas : Enfin! Sa main même tremblait dans celle de M. de B... Si j'osais vous dire son nom, vous verriez que c'était une femme d'un grand talent. Mais au lieu de s'arrêter dans la chambre il coucher, M. de B... ouvre une autre jiorte, et la belle tremblante aperçoit le boudoir le mieux apprêté, lumières voilées, douce chaleur, parfums enivrants... Ce n'est plus la main qui trenble, c'est la poitrine qui bondit, c'est la voix qui devient entrecoupée... il faut bien un peu résister.
— Non vraiment, monsieur le marquis, retournons au salon; pourquoi entrer là? que voulez- vous taire? M. de B... insiste un peu, bien peu, on cède... mais au lieu
VISITE FISr.AI,E DANS LA MAYENNE. 29?
de s'arrêter dans le boudoir, M. de B... ouvre encore une autre porte.
— Où me menez- vous?... c'est mal... vous abusez... dit la charmante actrice, en détournant la tête pour ne pas voir le paradis où sans doute elle va devenir un ange de bonté.
— Laissez- moi... où me conduisez-vous?
— A votre voiture qui vous attend.
Elle regarde, elle était dans l'antichambre, un laquais lui présente son cachemire, et M. de B... la salue avec la plus exquise pohtesse, et se retire en lui disant:
— Je vous olTre mes respects.
D'abord l'actrice demeure interdite; enfln elle relève la tète, et d'un ton d'impératrice ordonne au laquais de monter derrière sa voiture, il obéit; à peine arrivée chez elle, la comédienne monte dans son appartement, et un instant après elle remet un biUet au laquais en lui disant :
— Ceci est pour votre maître, et en même temps elle lui donne un petit paquet et ajoute :
— Et voici votre pourboire... sortez.
Le billet n'enfermait que ce peu de mots : « Monsieur,
» Vous êtes un insolent. '»
Le pourboire était les vingt mille francs reçus la veille.
Le lendemain de mon arrivée je commi-nçai mes travaux, ft j'eus occasion de pénétrer dans cette misérable vie dont on s'imagine que riilan.le et les contrées sans civilisation sont les seuls théâtres; le progrès des lumières me parut une dérision cruelle quand je connus le pays. Je puis attester que sur cent fermes où j'entrais par jour, j'en trouvais une à peine où il y eût, dans la marmite qui cuisait le dîner de la famille, autre chose (|uedes légumes, des choux, des pommes de terre et des haricots verts, qu'on appelle dans le pays pois de rome^ par corruption de p is de rame. Je n'ai jamais trouvé de viande chez aucun paysan; les légumes et la gaktte à l'eau, la plus indigeste nourriture du monde, faisaient e menu de tons leurs repas.
Une des mauvaises dispositions de la loi que nous exécutions, était de compter comme fenêtre toute ouverture faite au mur et close par un c!iàs?is quelconque, lût-il dormant, lut-il eu toile ou en papier; la loi frappait d'un égal impôt
cette misérable liicarne et la feoètre haute et large du. château voisin ; elle mettait sur la même ligne la barre de bois qui empêchait les bestiaux d'entrer dans l'intérieur des fermes entourées de haies, et les i)ortes cocbères qui ouvraient l'entrée d'une cour d'honneur. Les réclaraal:or='i3 toutes les administrations de d-^partement avaient signaL^c-es abus, le ministrfc, n'en avait tenu compte; il fallait exécuter la loi. Nous fûmes plus humains que le ministre; nous ne vîmes pas la moitié des trous par oîi l'air arrivait à ces malheureux. Toutefois, au milieu de leur misère, ils avaient encore de ces sentiments d'hospitalité parfaitement inconnus aux villes. Partout où nous entrions, on nous olTrait une place à table si c'était l'heure du dîner, ou un peu de cidre et d'eau-de-vie de pommes de terre, si le moment du repas était passé où n'était pas venu ; notre plus grande peine était de refuser ces bonnes gens : mais cent petits verres d'eau-de-vie par jour étaient au-dessus de mes lorces ; le garde champêtre qii nous accompagnait arriva seul à ne manquer de politesse envers personne. Durant les onze jours que dura notre course à travers les campagnes, je comptai |>ar curiosité qu'il but quatorze cent sept petits verres d'eau- de-vie. Que la fierté des buveurs parisiens s'humilie devant cette prodigieuse capacité.
La réponse des habitants à ma première question, avait une singulière expression poétique. Lorsque je leur disais :
— Combien y a-t-il d'habitants dans cette ferme? Ils me répondaient selon le nombre :
— Trois chapeaux et trois têtes blanches. Cela voulait dire trois hommes et trois femmes. Toutefois, cette misère que je remarquais dans les fermes
n'était rien, comparée à celle qui désolait ce qu'on appelle les loges dans le pays. ^
La rigueur de la loi était telle, que du moment qu'un abri percé dun trou existait, ce trou devait être imposé. Je me rendis aux loges; c'était un amas de cinquante ou soixante huttes construites avec des espèces de perches non équarries, dont les interstices étaient remplis d'un torchis fait de foin pétri avec de la boue. Jamais tableau de misère ne fut plus hideux : des femmes lié tries, avec des jupons en lamiieaux, soutenus par des espèces de bretelles en ficelle, d c
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liommes hâves cachés sous des liaillons sans fuîmes, des enîanis qus ou enveloppés d'un morceau de vieille loile ; touU^^-îelte population dévorée de scrofules eirroyable?, cadavres vivaiili? rongés sur leur paille du ver qi.i les achèvera dans la toivibe. Autour de ces huttes, quelques carrés maigrement eneemencés où poussent un peu de blé noir et quelques lommesde terre, leur fournissaient la seule nourriture qu'ils connaissent. Pour comble de malheur, cette population esl l'rapiiée d'une hoirible fécondité; chacun des accGup'enients de ces êtres miséralles , je dis accouplements, car la loi civile ni la loi religieuse ne pénètrent dall^ ces demeures putrides, chacun de ces accouplements C(mplait quatre, six, dix enfants. Par un prodige inouï, tous ce enfants nai.^sent frais et roses et demeurent biillants de sunié jusqu'à l'âue de quatre on cinq ans; alors la lèprs arrive et les couvre de ses plaies. •
Au moment où je visitai les loges, la petite vérole y régnait; le percepteur et le garde champêtre me laisfèieiit dore à l'enliée du viliuge, n'osant s'y aventurer, et j'y pénélrci seul; on me regardait avec une stupide curiosité, je comptu: trois cent vin^l habitants dans soixante huttes de huit pied.carrés. Jamais la conscription avide de l'empire n'a i)u tire. un soldat de cette population. Je me demandai si la contribution liseale devait étie plus cruelle que la contribution di sang; je m'attribuai le droit de décider que non, et je. le. rayai de l'imput.
Cepeiidant j'avançais rapidement dans le travail dont j'étais chargé, et quoi que j'eusse fait au séjour où je rentrai chaque soir, Diru .-ait pourquoi, j'avais uij i visité beaucuu^ d'autres connnunes; parmi celles-ci je dois citer Gr^zay q;:. garde les vesl:gisd'un camp roîuaiii beaucoup pius ceitali que celui de l'antiquaire Monkbains. M. le ci-mte de C... maire de la comuiiiue, en aextruit une mosaïque d'une eoi,servation et d'une beauté rares, représenlaut ies aigles romaines: elles ioimcnt chez lui et dmssa salle à niauger k quatre aug.es u p:ivé connue dans la salle du camp d'o; elles ont et^*eiilevéjs. Il est fort heureux qu'en i8l5, c beau reste danc.quilé ail api'artenn a u;i noble et àunioyi;
r-te, sans cula ii eut sans doute été brisé. Ce camp d'où i
;:;at était celui de Gra'ius d'cù V;eut Grazay, à ce que d.
sent les ?avanl3. J'eus enooie à parcourir sur les limilps du (]c|uui'jraent, la Chapelle-Mo(?iie et les communes qui l'avoisinent. C'est des mains sales et des huiles ei. fumées de la population de ces communes, que sortent la plupart de ces mai^niiiques points d'Alençon dont la mode revient si fort, et ie neuf de ces dentelles, c'est-à-dire cette couleur brune dont nos élégantes sont si jalouses, n'est autre chose q'jc L crasse des paysannes du pays.
Les Parisiens peuvent, du reste, juger par eux-mêmes de \z saleté de ces populations, car les marchands de salade ambulants qui traînent des charrettes ou portent dc3 hottes d<ins les rues de Paris, sont presque tous des habitants de Chapelle-Moche, dont nue émigration part tous les ans pour la capitale, afin de se livrer à ce commerce.
J'avais achevé ma mission dans cette partie du département, il fallut regagner le chef-lieu. M. P.... me vit partir avec plaisir.
Je regagnai le chef-lieu, et deux jours après je recommençai ma tournée, et dès l'abord j'eus occasion d'être témoin d'un miracle qui mit en rumeur toute la population. Le fait s'est passé dans une petite commune qui touche à la ville comme un des faubourgs ; tous les jours à une heure donnée, on voyait se dessiner sur l'hostie du saint-sacrement expos ■' sur le maîlre-autel, le visage de l'enfant Jésus, et cela d'une manière fort distincte; je me rends à l'église où ailluaient des milliers de curieux dont beaucoup entrés le sounre aux lèvres, sortaient déjà avec la crainte dans le cœur, et je fus témoin de ce phénomène, dont on me permettra de donner l'esphcation, attendu que le miracle fut supprimé par ordre des autorités. Dans cette é,-:lise assez petite, il se lrou\aiî, en face du maîlrc-aulel, des vitraux où la Vierge était représentée tenant son fils dans ses bras; arrivé à une certaine hauteur, le soleil jetait sur le pavé et sur le maiire-uutel de l'église des rayons colorés par 'eur passage à travers ces vitraux; par un jeu du hasard, ces rayons allaient porter précisément le dessin de la tête de l'enfant Jésus sur le verre du saint-sacrement et l'y dessinaient très- visiblement. Que les physiciens expliquent ce jeu de lumière par la divergence ou la concentralion des rayons, c'est leur all'aire ; la mathématique, tout iulaillible qu'elle
csl, a prouvé 'Je si grosses absurdités, elle a déjà si invinciblement prouvé que leso'til tournait autour de la terre, et maintenant que la terre tourne autour du soleil, qu'elle trouvera bien quelque formule pour démontra ce fait incontestable.
Ce fut en courant ainsi tout autour de la ville, que j'eus à visiter le port du Salut, ainsi noramé depuis qu'il s'y est élevé un couvent de trappisies.
L'intérieur de ce couvent que j'ai vu dans beaucoup d'autres occasions, n'est qu'une maigre réalité de ce que l'imagination rêve de nos antiques monastères; toutefois on y court avec curiosité comn^e à Bobino depuis que rOJéon est refermé. Quand je le visitai, il n'avait rien de cette grave et religieuse tenue qui devait caractériser les couvents d'autrefois ; c'était bi n le silence ordonné par la règle, les prières dites à l'heure accouiumée, les macérulious et la sobriété de l'ordre ; mais on ne se sentait saisi d'aucune sainte appréb-^'^^ion dans cette retraite ; tous les bâtiments étaient achevés de la veille, les murs étaient blancs de leur premier recrépissage ; les clôtures n'étaient que des murailles de six pieds Je haut, en pierres sèches, mal ajustées; le couvent n'était défendu au dehors que contre les voleurs, ainsi qu'une maison de plaisance; on pouvait se donner la main par- dessus le pignon , le monde voyait et se laissait voir par les crevasses; fàrae ne se sentait pas enfermée ; rien de ces co'ossales constructions qui annoncent l'existence séculaire de la demeure où l'on se trouve, rien qui manifestât cette volonté héréditaire d'une communauté qui est arrivée , par la durée, à la puissance des plus grauds monarques, et qui, en perpétuant peadant deux ce its ans ridée et la volonté de construire un monument, relevait eniin, par les jours et la persévérance, aussi immense que ceux que les Romains bâtissaient avec l'or des peuples et de- milliers d'esoiaves ; saint labeur où le temps, ce grand destructeur d'édifices, était le premier ouvrier des corporations religieuses. Du reste, point de souvenirs tous aucune de ces voûtes ; point de tombes fermées dans ce cimetière où toutes les tombes sont ouvertes ; des jardins à peine défrichés, des pommiers qui n'avaient pas encore porté des fruits, de grandes allées sans ombre, eniin rien de consacre
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par le temps, un établissement religieux où lu spéculation humaine opérant sur la foi perçait de tous côté?.
Mais si le couvent mannuail à la contemplation, lobservation pouvait s'exercer sur le personnage qui le montrai l sous le nom de frère hôlelier ou hospitalier. C'était un homme de cinquante ans, d'une tête admirable et chauve, à la contenance haute, à l'œil ardent, à la parole éléganle, tirant de? larges pans de sa robe de laine des m<iins soignées et blanches, et laissant tomber de sa bouche moqueuse des demi-mots confidentiels , comme pour excuser l'homme du monde d'être sous l'habit du trappiste. Que d'histoires on aurait pu bâtir sur l'aspect de cet homme, et combien toutes ces histoires eussent été encore biQ de la singularité réelle de sa vie !
Ce père hôteher, qui couchait sur la planche de son lit el qui étonnait le couvent par la rigidité de sa foi et par l'observance étroite des pratiques religieuses les plus puériles. cet homme a tenu rang de prince dans les plus belles cour.s de l'Europe ; cet homme mêlé à la tourbe des coupables qui vont à la Trappe faire des péchés de leurs crimes et se livrer au jeûne pour échapper au bagne; cet homme sait toutes les «ciences, cet homme peut parler leur langue maternelle à tous les étrangers qui viennent visiter le couvent et faire dire à tous : Ce religieux est mon compatriote, et cependaiil cet homme n'a pas de patrie connue. Enseveli dans un couvent français, il a été l'ennemi le plus acharné de la France : en 1806, il commandait un corps franc autrichien; après la paix de TJlsitt, il allait en Espagne dans le seul pays qui résistât encore à Napoléon ; l'Espagne vaincue, il allait en Angleterre demander de l'urgent et des hommes pour se battre encore contre la Erance, et cet homme a dédié des ouvrages à Napoléon et pleure quand on lui parle de sa mort. Cet anachorète, voué à sa pauvreté, a étonné Londres de son faste, l/jn^ires, la ville oii lor pèse à peine un peu plus que l'argent fi> France; ce reclus volontaire s'est enfermé quinze jours dans une maison de campagne, et pour échupper à la poursuite des shérifs qui voulaient l'arrêter pour dette.-, il y a soutenu un siège en règle après avoir arboré au pignon de sa maison un drapeau portant la vieille devise anglaise : Mu house w my Cas/le. Cet homme, voué ù la méditation, a
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l'assé quatre uns dans lo ciiàleau oe ViiicL'iiUcs comme un des partisans i)oliliques les plus ardents et les plus dangereux de ré|)oqiie. Cet ermite, mortifié sous la bure, a écrit des pages brûlantes d'amour.
Quand on le connaît, on retrouve ai«ément tout cela sous la robe du trappiste; quand on ne le connaît pas, il vous laisse une vague inipiesslon de grandeur dé( hue, qui vous le fait regarder avec respect et presque avec crainte.
La dernière fois que je le vis, c'était en taisant ma tournée départementale, et la manière dont il s'oltVit à moi m'est demeurée dans la mémoire comme un de ces labeaux que l'imagination se plaît à créer et qui snrpnnnent par leur grâce, sans toutefois persuader de leur réalité. J'étais dans la commune d'A.... et j'avais à me rendre chez le marquis d'A...., vieu.x. seigneur de ce pays dont il porte le nom, etei! est devenu le maire après en avoir été le suzerain. J'avais eu l'occasion de voir M. d'A.... en plusieurs circonstances, et, quelle que fut sa h tuteur aristocratique envers les premiers magistrats du département, je savais qiiej'rtais tro;) jeune et trop peu de chose près de lui, pour qu'il ne fût pa^. poli envers moi.
J'étais entré par une des petites portes du parc pocr gagner le château, et je suivais une longue et haute allée c'ti tilleuls, bordée de chaque côté d'une épaisse charmilL"., Bientôt, et en approchant du château, j'en.endis des rir^-'s légers et joyeux qui se mêlaient à une vive et élégante musique. C'est d'un côté des voix douces de jeunes iiiles, riaiit sans éclats, joyeuses sans fracas j d'un au ire cote, c était ki facilité rapide d'un maîlre habile, la cotiuetterie d'un uiusicienqui joue avec lamusiquequ'il joue., l'eu à i)eu, leihythme se dessina mieux à mon ori-ille, et je recoii nus des airs dodanse ; bientôt j'aperçus, à travers une des fenêtres entr'oi!vertes, de blanches robes et des visages roses qui se mi-laient Joucement avec une grâce précieuse et un abandon retenu.*' Je m'approchai tout à fait, et je vis enlin tis. ou huit jolies oersonnes dansant, te sourire aux lèvres, le visage rayonnant, comme d'un bonheur volé et inaileiidu, et au foud de ce groupe gracieux le grave elséiieux tiaïqnste, assis au piano, l.i tète haute sur son capuch^ju rijclè tu arrière, regurdaiit mélauco.iquement cette juie d'eiiluuts, à lu-
quelle on voyait que son âme n'assistait que dans le passé. U y avait dans le regard du vénérable père G... toute l'histoire d'uQ cœur qui a cru au bonheur venu du monde et donné par les anges de la terre, et qui, déçu et trompé laisse croire comme il a cru, encourage la foi qu'il a perdue, ci se dit tout bas : Enfants, soyez jeunes, heureux, soyez heureux ! 0
Il avait raison : les jeunes filles ne comprenaient rien de cette vivante leçon d'avenir ; elles ne s'occupiiient point de cette existence si forte et si vivace cachée sous le rude habit de îrappiste; elles ne souriaient qu'à l'idée de danser, elles, jeunes et belles, aux accords d'uu religieux voué à la pénitence.
Je m'étais appuyé à l'angle de la fenêtre pour contempler ce singulier tableau. J'y étais depuis quelques minutes, lorsque l'une d'elles m'aiierçut, et poussa un cri, en me montrant du doigt à ses compagnes, qui s'enfuirent comme épouvantées d'avoir été surprises en faute. Le père G... rejeta vivement son capuchon sur la tête. Le marquis d'A..., qui était dans un coin du i^alon, s'avança rapidement vers moi, et me demanda assez sèchement le but de ma visite. Je le lui exphquai. Malgré sa politesse, il me semblait tiès-contrarié de ce que j'avais vu, et en même temps fort enibarrassé de lue faire querelle de ma curiosité et de m'averlir par cela même de l'importance qu'il attachait à ce petit événement. Enfin l'humeur l'emporta, et il me dit eu me conduisant dans son cabinet pour prendre les mesures nécessaires à rexécution des ordres dont j'étais porteur :
— Vous avez été témoin d'une excellente scène à ajouter à tous les récits absurdes qu'on fait parmi les libéiaux contre les religieux de la Trappe \ c'est une belle occasion de les ridiculiser : à votre âge et avec votre opinion, vous n'y manquerez pas.
Je regardai M. le marquis d'A..., et lui répondis aussi sécliisment qu'il m'avait parlé :
— Monsieur, j'ai diné il y a quinze jours avec le père G..., et à son côté. M. de B..., abbé de la Trappe, était a ce dîner, et n'a pas manqué aux règles d'abstiuence qu'il a jurée. Quant au père G..., il a résisté à toutes les réductions culinuii'es des deux premiers servicesi mais au uessurt, une «à-
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fictte de macarons l'a si violemment tenté, qu'il l'a versée dans le giron de sa robe, etque, pendant toute la lin du dîner, il l'a gobée, pobée, c'est le mot, comme un écolier qui trompe son maître. Ceci , si j'avais voulu en faire des gorges chaudes, eut été plus drôle à raconter que ce que j'ai vu aujourd'hui. 11 y a une minute, il n'y avait que moi qui le >-avais; maintenant nous sommes deux -, permeltez-moi de ' 1 oire que je n'ai pas fait uneindiscrétion en vousle racontant.
' — Vraiment, me dit le marquis d'A en riant ; une as-
hir-tle de macarons tout entière !... •
Il secoua la tête, et reprit d'un ton hypocritement moqueur :
— Le pauvre homme !
Huit jours après, tout le département savait l'affaire de» macarons.
De tous les privilèges, celui auquel l'aristocratie tient le plus, c'est celui de se moquer de la religion et de ses élus. Elle ne les défend que contre la bourgeoisie et le menu peuple. Aujourd'hui, la noblesse fait pour le clergé ce qu'elle osait autrefois pour sa livrée, quand elle bàtonnait ses laquais et faisait bâtonner le bourgeois qui les trouvait insolents.
Cependant, comme je passai la journée dans la commune,
je revis le père G , qui me demanda si j'y coucherais; je
lui répondis que non, et qu'à la nuit tombante je gagnerais
la commune voisine pour aller souper chez M. M , le père
d'un de mes collègues. Il me dit que nous partirions ensemble, attendu qu'il était en quête et qu'il avait atlaire du côté où je me rendais.
Eu effet, le soir venu, nous partîmes tous deux, moi chargé de mes papiers dans une espèce de sac de cuir, lui la besace sur l'épaule. Notre conversation, d'abord fort indifférente, prit un caractère assez intéressant en se rattachant aux choses dont nous faisions rencontre. Il me nommait presque toutes les maisons que nous rencontrions, chacune avec les liaincè qu'elle enferme jusqu'au jour de quelque^colision; car en ce pays les opinions discutent la cartouche à la dent et le fusil à la main; dans ce pays beaucoup de familles peuvent dire en mettant le nez à la fenêtre : « Voilà celui qui a lu*: mon père, mou frère, mon ami. » J'écoutais avec reii-
S05 visite; fiscale dans la mayenxe.
gicn le père G , lorsque, au coin d'un chemin, il s'arrêta
pour prier un moment au pied d'une croix qui s'y trouyait. Quand sa prière fut aciievée, je lui demandai si, comme c'est l'iiabitude en Bretagne, cette croix, n avait pas été élevée à celte place parce qu'on y avait commis un meurtre.
— Non, me dit-il; un homme a été tué à cette place, mais ce n'est pas un meurtie, comme vous l'entendez. Il est tombé dans un combat, après avoir tué plusieurs soldats en se détendant.
— Ouel était cet homme? lui dis-je.
— C'était Moustache.
— Un chouan, je crois?
— Oui, me dit-il; uue des natures les plus originales que j'aie jamais rencontrées, le mélange le plus iucuacevablede la supériorité milividaelle et de rmiénonte a^j prise et accoulumée
— Je ne vous comprends guère, mon père...
— idoustache était un piqueur de il. de Pout Dans la
première guerre de chouannerie, ii se distingua par un courage si persévérant, uue intehigence si lune, uue capaciié si peu commune, qu'il devint bientôt un chef de buude redoutable sous les ordres de son maître. Du fond de sou exil Louis XVlil récompensa ce brave serviteur par un brevet de coloLel et une croix de Samt-Louis. Lorsque ce pays fut pacihé par rsapoléou. Moustache demeura au service de son maître, et de piqueur devintcocher de M. de Pout... Ge.a dura jusqu'en 1814. A cette époque, et quand le cocher eut pu lau'e valoir ses titres de colonel et de chevalier de Saiiit-.t.oui3, il les
garda dans sa poche et voulut rester cocher. M. de Pout
ue piétendit pas lui faire un bouLeur auire que celui qui allait aux habitudes de Moustache, et le garda a son service. 1815 vint; et, vous le savez, la chouannerie recommença.
M. de Pout était déjà trop vieux pour s'y mèi':r, mais ses
deux, jeunes hls piireui les armes. Le fut alors que Moustache exhuma de dessous la paille de la litière de ses chevaux son brevet et sa croix. En peu de jours Taudace de ses entreprises et l'activité qu'd montra lui conférèrent sou grade de colonel, mieux encore que le brevet de Louis XViil. lies deux jeunes maîtres servaient sous ses ordi-es.
VFSHR FISCALE DANS LA MATFÎfNr:. ' "'
Certes, c'('>lail (jULlque chose de curieu-: i\\w. re scrvUcur comriianclaiit militairement et avec une rigiililé extrême aux deux jeune? gens qu'il servait ki veille; mais le contras'etMait plus frjppant que vous ne pensez. T.mt (pie c'était l'heure de marcher ou de combattre, il était à la tête de sa hanJe. Cliacun d.\^ (ils do M. de Poat recevait les ordres souverains de Moustaciie, qui ne sonlTrait pas de réplique et qui leur disl jbiiait l'éloge ou le blâme avec une supériorité v\\\\ se faisait parfaitement respecter. Aux moindres fautes contre la discipline qu'il avait établie, il pimissait ces jeunes gens comme ii eût fait du dernier paysan. Cela durait tant q e le chef avait à prévenir uu danger, à tv ter une ruse, à po?er une embuscaie ou à soutenir un combat : ma:s dès que le moment du repos éiait venu pour tous, ior.squa le colouel et ses deux jeunes ofticiers étaient eniermés danquelque obs -ure ch iumière, Moustache redevenait rattenl:i et dévoué serviteur du château; il faisait le lit de ses maîtres, il nettoyait leurs hab.ts, prenai soia d • leurs c'nevaux, décrottait leurs bottes, et ne se couchait que .orsqu'il bur avait procuré tout le confortable possible dans une chaumière. Le lendemain malin le colonel recommençait, et le soir le cocher. Enlin, 5urpris seul à cette place même. Moustache a été c oué à cet arbre d'un coup de baïonnette qui lui a été donné par un sergent dont il avait presque mis en £»ute le détachement.
Ce récit du père G... nous avait conduits au miheu d'une iande où s'élevaient çà et là des tertres assez rapprochés. C'était la lande de la Croix-Bataille, fameuse par une victoire remportée par les nobles du pays contre les Anglais, plus fameuse par la victoire de l'armée catholique vendéenne s^r l'armée républicaine. Chacun des tertres avait une désignation dans la mémoire des habitants, quoique aucun sijne extérieur us les distinmiùt. Le plus élevé recouvrait le corps d'une grande quantité de prêtres, qui pendant !e combat, placés en prière dans cet endroit, y avaient été surpiis et massacrés par les républicains. Celte fosse est d'oruinaire fréquentée par les sectaires de la petite-église, sorte de puritains calhohques qui ne reconnaissent pas la hiérarchie des (ivêques et la suprématie du pape, et qui ies cuusidèrcut
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comme d^^chus de leurs droits par leur alliance sacrilège avec Napoléon. Quelques prêtres errants et nourris en secret par ces sectaires les catéchisent en plein air, et le rendez-vous le dIus ordinaire de ces prêches est la lande de la Croix-Bataille. C'était, à cette époque, l'ultracisme de la religion.
Nous traversâmes cette lande sans y rencontrer autre chose que quelques vieilles paysannes accroupies sur ces tombes, où elles récitaient des prières. Malgré sa réputation de sainteté, le père G... n'obtint d'elles q l'un signe de croix, comme elles eussent fait pour se garantir du mauvais esprit. Sous yn autre point de vue, le papisme est aussi odieux à cette petite secte fanatique qu'il peut l'être en Angleterre aux presbytériens les plus intolérants.
Après cette lande nous rencontrâmes le petit village de Saint... et nous nous arrêtâmes pour prendre un peujde repos.
Je devais avoir ce soir-là deux tableaux bien opposés de îa puissance des souvenirs de famille dans ce pays.
J'entrai avec le père G... dans une chaumière à la porte de laquelle était assis un vieillard. Celte chaumière était toute tapissée de cornets en terre de la forme de ceux que portaient les anciens chevaUers. Le père G... aborda le vieillard avec une cordiale amitié et une sorte de considération. J'en fus tout surpris.
— Quel est ce marcliand de poterie? lui dis-je.
— Nous voici, me dit le père G..., dans la maison du descendant du portc-croLx de la grande bataille livrée contre les Anglais dans !a lande que nous venons de quitter. ^
— Oui, monsieur, me dit le vieillard, un de mes ancêtres était porte-croix de l'église de Saint-Pierre. Lors de la bataille dont vient de vous parler le père G..., il marcha en tête des chevaliers, portant la croix d'une main et de l'autre son cornet, dont il donnait de toutes ses forces. Les chevaliers ayant été repoussés, il demeura seul en avant, élevant sa croix en l'air, et sonnant plus que jamais de son cornet. Les chevaliers, honteux de voir un vilain montrer un si ferme courage, recommencèrent ie combat et remportèrent h victoire.
VISITK FISCALE DANS f,A MAYKNNR, SOD
— Et votre aïeul obtint sans doute une belle r<'compense?
— Aucune, monsieur; il abandonna l'église et ?e fi! iabricant de corneis- Celle industrie est reslOe dans noire famille depuis quatre cents ans, et personne n'avait osé la partager avec nous jusqu'à la Révolution. Mais, maintenant, tout le monde s'en mêle.
— Comment se fait-il que votre aïeul n'ait pas été récompensé? lui dis-je.
— Oh ! me répondit le vieillard, bien souvent depuis ce temps on a voulu anoblir notre famille ; mais de père en fils nous nous y sommes refusés. Il y a assez de nobles comme on fait le roi, il n'y a que nous de notre espèce ; voici mon petit-fils : il fera des corneis, et son fils aussi et les fils de son iils, pour moutrer que les seigneurs et les puissans ont été toujours ingrats envers le peuple.
Aujourd'hui que je me rappelle ce grand vieillard dans sa misérable chaumière, je me dis que la poésie est partout, et partout plus originale dans la réahté que dans l'invention. Moustache est un héros bien au-dessus de Kaleb, le fabricant de cornets ; c'est une de ces singularités qu'on ce crée pas.
Cependant la nuit était tout à fait fermée ; je quittai mon trappiste et je gagnai la maison de M. M... Je ne le connaissais p^s; je demandai son fils : on me fit entrer et on alla le prévenir: Venez, me dit-il, c'est aujourd'hui la fête de mon père et nous lui avons ménagé une surprise; mettea-vous dans un coin du salon, je vous présenterai tout à l'heure. •*
J'entrai dans le salon, je vis M. M... ass^dans un vaste fauteuil. C'était un vieillard de quatre-vingv.. ans, couronné de longs cheveux blancs; sa figure sévère était impassible, et il paraissait méditer profondément. Il était aveug'e. A peine fus-je entré dans le salon que les enfants de ses enfants, bande noii^breuse de petits garçons et de petites filles, s'avancèrent l'un après l'autre et lui présentèrent chacun un bouquet, en lui souhaitant sa fête. Le vieillard prenait les enfants d^-^s ses bras, et leur recommandait la sagesse et l'ooéisoanct,*après avoir touché de ses vieilles mains les fraicùes fleurs liui s'eîitassaient à ses pieds ; puis, quand vint le
tour c!u dernier de ses pelils-liîs, il !e mit sur son genou ot lui dit en souriant :
;-, — Reste avec moi, tes frères sont déjà trop grands pour que je joue avec eux; il n'y a que toi qui l'auiuses avec moi. 11 n'y a quo l'enfance qui ose touclicr à la vieillesse.
En eiTct, le petit garçon passait ses mains d'enfant dans la blanche cjievelure du vieillard. Pendant ce temps les deux tils de M. M... deux hommes dont l'un avait été officier de la garde impériale, et dont l'autre était une des plus fortes natures que j"ai connues, tous deux tremblants et attendris, s'avança eut vers leur père, en soutenant un immense cadre où se trouvait une gravure. Les brus et les fdles du vieillard , les enfants de ses brus et de ses tilles, suivaient, avec une crainte respectueuse, la marche de ces deux hommes. Enfin, posant la gravure devant le visage du vieillard aveugle, laine dit à son père : ,
— Mou père, voici notre présent.
— Qu'est cela? dit le vieillard en posant les mains sur le cadre ; un tableau, une gravure?
— C'est la gravure du tableau de David représentant le Serment du Jeu de Paume.
~ Le Serment du Jeu de Paume 1 s'écria le vieillard d'une voix émue; j'y étais.
— Oui, mon père, répondit le fils, et David ne vous apa£ oubhé dans son tableau.
— J'y suis! s'écria le vieillard, en tendant les mains vers le tableau... j'y suis!
— Oui, mon père, au moment où vous vous faites apporter mourant pour jurer la délivrance de la nation.
— Où cela? où cela? répéta le vieillard en parcourant de sa main débile la glace du cadre, et en laissant tomber de grosses larmes de ses yeux qui ne voyaient plus.
— Là, papa... dit l'enfant en prenant la main du vieillard et en la posant sur l'endroit où était représentée l'action de cet héroïque patriote.
— Là ' répéta le vieilard; là?
Il se lit un profond silence, et le vieillard ajouta. :
— Voici vos lettres de noblesse, mes enfants.
C'est alors que je remarquai dans ce pays de gentiljiiommesies deux seuls act'is d'héroisine qui m'eusseut é'>
VISITE FISCALE DANS I.A MAYENNE. 3li
révélés par hasar^ ; ils appartenaient l'un à un liorame du peuple, l'autre à un liomine de la bourgeoisie.
Mais !fc Fiysun et le bourgeois en avaient tous deux fait un droit de noblesse.
On a beau taire, la gentillâtrerie tient le Français aux. reins; il rs peut s'en débarrasser.