î 'ÎOUVENIRS DF. L'ARIKOI
l'émotion qu'elle avait éprouvée, éraotioa qui m'étonnait véritablement, tant elle avait été puissante devant une rencontre qu'il n'est pas rare de faire dans nos plaines. Enfin, j'entendis à travers les sanglots de Pauline qu'elle me disait tout doucement :
— Je n'en n'ai pas peur Ce n'est pas cela... Mais c'est
£i affreux... Mon Dieu! après ce que j'ai vu
Et tout en se lamentant ainsi, elle regardait avec terreur du côté où nous avions rencontré ces restes horribles. Je la rassurai, et bientôt son agitation se calma peu à peu, et elle me dit ;
— Il ne faut pas m'en vouloir de ce que j'ai éprouvé, ce n'est pas ma faute , je vous jure ; mais si vous saviez quels souvenirs ce spectacle a réveillés en moi ! Le rapprochement en est si hideux, qu'il me fait frémir.
Elle s'arrêta, puis elle reprit, en secouant la tête :
— J'ai tort d'aller retrouver Lucien. La montagne me sera falale ; il m'y arrivera malheur, c'est sûr.
— Pourquoi cela ? lui dis-je.
— Ce que je viens de voir, répliqua-t-elle, est un avertissement. Voyez-vous, toutes celles de notre famille ont péri dans la montagne. Ma cousine Louise s'y est noyée dans un lorrent, et ma pauvre sœur! quel horrible sort elle y a trouvé !
Je demandai à Pauline de quelle mort ?a sœur avait péri ; et la jeune lille commença ainsi son récit :
— Elle était bien plus grande que moi ; j'étais toute petite enfant, qu'elle avait déjà quinze ans. Elle était amoureuse du tils d'un de nos voisins, dont je me souviens encore, car il était bien lieau. Il s'appelait Fabre, et son père est encore tisserand de drap dans notre village ; il était pauvre comme il l'est toujours. Mon père s'aperçut que Fabre venait quelquefois rôder autour de la maison. On lui avait dit qu'à la messe il ne quittait pas ma sœur des yeux, et qu'ils se coudoyaient d'intelligence, lorsqu'ils se croisaient à la promenade Fabre était employé dans la manufacture de mon père, et mon père le cliassa, sans en rien dire à ma sœur. La pauvre Jllr espéra son ami pendant plusieurs jours, et voyant qu'il ne venait pas, elle crut qu'il avait pris une autre maîtresse. De son côté, Fabre était désolé, et sans doute il
SnUVF.MHS nF. l.'ARlK.r.F. 245
eût lini par pénétrer à tout risque dans uolre maison, s'il ne m'avMt rencontrée un jour que je m'en étais échappée pour aller jouer. Fabre me chargea d'un billet pour mu sœur. 11 était à peu près midi, lorsque je le lui donnai ; puis, quand vinrent sept heures du soir, heure du souper, mon père la fit chercher vainement par toute la maison, dans les ateliers et chez toutes les personnes de notre connaissance où elle allait quelquefois. On ne la trouva nulle part. Aujourd'hui que je peux m'expliquer mieux qu'à cette époque 1rs sentiments de mon père, je comprends la colère furieuse dans laquelle il se mit, lorsqu'un de nos domestiques lui proposa d'aller chez le vieux père Fabre, pour savoir si ma sœur n'y était pas. Mon père faillit battre le domestique, en lui disant que rien ne devait lui faire supposer que ma sœur fut chez cet ouvrier, puis il ajouta avec rage :
— Si elle y était je la tuerais.
La soirée était fort avancée, dix heures avaient sonné. La nuit était sombre, et la neige qui était tombée toute la matinée sur la montagne, s'étendait déjà jusqu'à nous. Mon père restait assis dans le coin de son feu; aucun des domestiques n'osait lui renouveler la proposition d'aller chercher ma sœur chez le vieux Fabre. Cependant l'heure s'avançait, et il n'y avait plus de chance de la trouver si ce n'était chez son ami. C'est que, entendez-vous, ma sœur aimait Fabre ; elle l'aimait autant que j'aime Lucien, si ce n'est que, comme il était pau^Te , elle n'était pas fière avec son ami, comme quelquefois je le suis avec le mien. Mon père le savait, mais il ne voulait pas de cet amoureux, parce qu'il était au-dessous de lui, comme il ne veut pas du mien, parce qu'il est au-dessus de nous. A ce moment il doutait encore que sa fille eût quitté sa maison pour celle du vieux père Fabre; il eût voulu s'en assurer , mais son orgueil n'y pouvait consentir. Il demeurait ainsi immobile à sa place, losqu'un coup frappé à notre porte nous fit tous tressaillir. On crut que c'était ma sœur qui rentrait, on s'empressa d'ouvrir ; mais au lieu dt ma sœur, ce fut le père Fabre lui-même qui parut devant nous, tremblant et désolé ; mon père s'imaginant que le pauvre ouvrier lui ramenait sa fille, dont il était si inquiet, cria au père Fabre, avant que celui-ci eût prononcé une parole : ^ -.
^"^ S;l"VF.>MRS T)E I.'.VIUÉGE.
— Je ne veux pas la voir, je reluse de la voir. Dites-moi donc, monsieur, pourquoi celte sévérité de mon
père qui,up insiaut avant, pleurait sur ma sœur, lorsqu'il ne l'avait pas prés de lui. et qui n'eut qu'une malédiction pour elle du moment oii il crut lavoir retrouvée ? 11 en sera ainsi de moi. Quand je serai morte il me regrettera, j'en suis sûre, et tant que je vivrai , il me fera mourir. Mais je parle de moi, et j'oublie ma pauvre sœur.
Quand le vieux Fabre entendit que mon père ne voulait plus la voir, il s'écria cioul(!ureusement :
— C'est do;ic vrai qu'elle n'est pas revenue dans votre maison ? Oh ! les pauvres enfants se seront égarés dans la montagne, et ils y pér ront !
— Ils y sont donc allés? s'écria mon père.
— Je ne sais, r 'pondit Fabre, mais mon fils n'a pas reparu non plus, d(">nis une heure ( e l'après-midi, que je l'ai vu gagner le seiitier de Saint-Barthélemi.
Les domestiques interrogés dirent aussi {ue c'était vers cette heure que ma sœur avait disparu de la maison. Alors mon père menaça le vieux Fabre, en lui jurant qu'il tuerait son tils. 11 voulait, disait-il, l'envoyer aux galères, ftlais vous ne pouvez vous imaginer de quel effroi mon père fut saisi, quand Fabre l'interrompant avec désespoir, lui cria :
— Mais je vous dis qu ils ne sont revenus ni l'un ni l'autre : ils sont dans la montagne, et tout à l'heure, en passant sur la place, j'ai entendu hurler h:-e loups.
Ce mot calma mca père par la terreur qu'il lui inspira. Ce ne fut bientôt plus cians toute la maison qu'un cri d'alarme, qui se propagea rapidement dans tout le village. Les recherches de mon père et celles de Fabre avaient suffisamment averti les habitants que ces deux jeunes gens avaient di.=paru; peut-être les voisins en riaient-ils déjà entre eux, lorsque ce mot fatal retentit bientôt d'une maison à l'autre :
— Les entants sont dans la montagne !
Ce fut un mot d'ordre qui rallia en un instant tout le monde autour de la maison de mon père. On s'était armé de torches, de iusils, et chacun s'ofl'rait à l'accompagner et à l'aider dans la recherche qu'il allait faire. On partit, et moi qui tremblai: de l'idée de rester seule dans notre maison
SOTTVFXTRiî DE L ARIEGE. ■""
(iOoorto, je m'attachai aux jupons d'une grande servante, et je suivi? tout ce monde, au milieu de la nuit, et à travers la campagne glacC^.
Mon prre, pour diriger nos recberelies, avait détaché de rb-' le un de ces grands chiens de la raontagce, qui servait â garder nos troupenux durant VOlé. On commenta par ft' re ]e tiur de la maison. Arrivé à la porte placée au fond dujaruiu. le chien s'engagea dans un ravin qui gravissait presque à pic le revers de la montagne. Déjà l'instinct du chien no nous eût plus été nécessaire, car le petit pied de masœiir, imprimé sur la neige, devenait pour nous un guide assuré. Nous snivùnes longtemps cette trace, éclairés par les torches noaihreusos que portait toute cette foule. Bientôt, à l'embranchement d'un netit ch'^min, les pas de ma sœur ne furent plus seuls-, à côté de chacun de ses pas se trouvait une empreinte plus grande; c'était assurément là que Fabre avait rencontre ma sœur. Cr^s traces étaient d'abord assez éloignées l'une de l'autre, ]Vdis elles se rapprochaient, puis elles s'éloignaient encore, et enfin, il y eut un moment où eUt'^- étaient anétces et presque confondues. C'est que, voyez-vous, monsieur, ils s étaient d'abord abordés en tremblant, puii ensuite ils s'étaient appuyés l'un sur l'autre pour se dire combien ils s'aimaient , puis sans doute , quand ils s'étaient arrêtés, ils s'étaient juré de s'aimer toujours en se pressant le cœur c^.itre le cœur. La trace continuait plus loin plus régulière et plus égale. Ah! sans doute à ce moment ils étaient calmes iousdeux! ils avaient pris une résolution de ne jamais se trahir ! Tùais voilà qu'au moment où nous pénétrions de plu; en plus dans ce chemin rolde et tortueux qui gravit la montagne, voilà que notre chien s'arléte, ses poils 'se hérissent, et il pousse un long hurlement. Il y avait une troisième trace à côté de celles de ma sœur et de Fabre : une empreinte terrible, une empreinte qui jeta la pàteur sur le visrge de tous ces hommes ; la griffe d'un loup était, inscrite sur la neige, et cette griffe continuait à mar- Cisttr Siir les pas des deux pauvres enfants.
Sans doute le féroce animal n'était arrivé que longtemps apuès eux, car les pas humains continuaient à être égaux et trauquilles. Mais bientôt ils s'allo ^g^rent, b:entôt ils furent largeiiient dislancés, et ia neige, chassée à dro;:e et à gauche.
24S SOrVEXlUS DE l'artéoe.
uunonçait une course rapide. Les enfants avaient aperçu sans doute, bien loin derrière eux, le loup attaché à leurs pas, et ils avaient espéré lui échapper ; mais la trace persévérante du loup marchait toujours à côté de cette trace désespérée ; puis vint un moment où le pied de Fabre seul avait foulé la neige, mais alors la trace était plus profonde et moins rapide : c'est qu'il avait emporté ma sœur dans ses bras. A quelque distance nous reconnûmes qu'il avait;trébuché à une grosse pierre du chemin et qu'ils étaient tombés enssmble. Ils s'étaient relevés, et ma sœur avait marché encore ; mais ses pas se suivaient irréguUèrement, et on voyait à chaque instant qu'elle s'était arrêtée, manquant de force et de courage. La trace seule du loup était infatigable; sa marche ne semblait s'être ni hâtée ni ralentie un seul moment; c'est comme ie malheur qui nous poursuit et qui est toujours sûr d'arriver.
Enfin nous atteignîmes un endroit du sentier, où toutes ces traces se jetèrent soudainem.ent de côté; mais elles s'étaient arrêtées à quelques pas de là. A cet endroit, la neipc était foulée et sanglante ; à cet endroit , il y avait eu nue lutte terrible entre l'homme et la bêle féroce. Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient succombé là, et ce ne fut que quelques pas plus loin que nous trouvâmes les lambeaux de corps humains tout saignants et tout déchirés. L'issue même de ce combat semblait écrite en ces restes misérables. Ma sœur tombée sur la face, les bras en avant, avait sans doute succombé en tentant un dernier effort pour s'échapper. Fabre, traîné dans la neige, les deux bras tendus, n'avait sans doute lâché le loup que lorsque la force ou la vie l'avait quitté ; car ses ongles sanglants et ses mains fermées avec force étaient encore pleines des poils fauves du terrible animal.
J'étais bien jeune encore lorsque je vis cet horrible tableau, et cependant il m'est demeuré si présent à la pensée, que lorsqu'il se rencontre quelque chose qui me le rappelle, comme tout à l'heure, je sens ma raison près de s'égarer. Il me semble que toute chair est celle de ma sœur, et je puis vous le dire môme, en rapprochant la rencontre que nous venons de faire du but de mon voyage, il me semble y Ure un avertissement de malheur.
SOUVENIRS DE l'ARIÉGE. 249
Le récit de cette jeune fille l'avait fortement émue, mais ce n'était plus d'un effroi convulsif et égaré, c'était d'un sombre pressentiment. Je tâchai de la distraire en m'informant à elle de beaucoup de choses qui se trouvaient sur notre passage, et en la forçant à me répondre. Déjà nous aper- , cevions à l'horizon le haut clocher de Mirepoix tout hérissé de tôtes de loups. Bientôt nous arrivâmes dans c'Me ville, autrefois le siège d'un évêché, et qui a jeté sur un torrent un pont plat, bien longtemps avant que les Parisiens eussent à admirer le pont d'Iéna.
Je n'ai rien à dire du séjour que je fis en cette ville. J'avais laissé Pauline dans une auberge pendant quelques heures, et lorsque je la revis, j'avais appris une nouvelle et triste histoire ; plus triste que l'histoire de sa sœur, car la souffrance avait duré longtemps et le supplice avait été souffert dans la solitude.
En cherchant des papiers de famille, chez une de mes parentes qui s'appelle Henriette, je trouvai une lettre datée de Paris et qui lui était adressée ; j'en lus les premières lignes : la curiosité me prit ; j'étais seul ; encouragé par l'excuse banale de tous les forfaits grands et petits, je m'enhardis à commettre celui de lire une lettre qui n'était pas pour moi.
Je dois le dire, je comptais sur une aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse. Voici ce que je trouvai.
Paris, 10 mars 1830.
Je suis heureuse, Henriette, plus heureuse que tu ne peux te l'imaginer; je suis riche, j'ai un grand nom, je suis mariée. J'ai hésité longtemps à te l'écrire, parce que tu seras affligée d'un bonheur qui fait le malheur de ton frère. Mais, ma chère enfant, il ne faut pas être envieuse, vois-tu, c'est un hasard qui a fait tout cela; et si le comte de Maskiew m'a trouvée belle et m'a aimée tout de suite, c'est qu'en vérité parmi les femmes du salon de madame G..., j'étais un peu la seule qui valût la peine d'être remarquée. Et puis Charles est un jeune homme plein d'honneur sans doute, mais il a de singulières opinions ; il fait de la poésie à propos de tout, il déclame toujours contre le vice, contre l'égoïsme
S5'i SOUVENIRS \>& L AUIEGE.
au siècle; il s'indigne de la vénalité des hommes ; en outre, ii fait de l'opposition au gouvernement, il est libéral. Ton frère n'arrivera à rien, chère Henriette, il s'exclut lui-même de la bonne compagnie : les personnes qui désireraient le plus lui être utilp«; sont fort embarrassées de le servir : moi toute la première, qui, après tout, lui ai pardonné les obstacles qu'il a voulu apporter à mon mariage. Il m'aimait, et je ne me dissimule pas qu'autrefois j'ai eu le tort de m'en apercevoir et de n'en être pas fâchée. C'est une imprudence qui doit te servir de leçon, chère Henriette. Quand on est sans expérience, qu'on ne connaît pas la vie, on prend des engagements avec des personnes qui ne peuvent nous mener à rien ; on se rêve un bonheur d'enfants dans le partage d'espérances qui ne se réaliseront pas ; puis, quand on rencontre sa vraie fortune, son véritable avenir, on se trouve mal posée, entravée par des folies sans nom ; et si l'on n'avait un peu de caractère, si l'on n'était raisonnable pour deux, on resterait dans sa mauvaise situation avec la chance de vivre pour vivre. Je te dis cela, ma chère amie, à cause de ton frère qui ne serait pas excusable, s'il n'était si exalté. 11 n'est pas de fohes qu'il n'ait faites ou qu'il n'ait dites pour m'empècher d'épouser le comte de Maskiew.
Tu sais cet anneau que nous avons échangé à Bellegarde, lorsque je suis allée passer quelques jours chez ta vieille tante; il disait que c'était un gage sacré de fiançailles, un lien indestructible, une chaîne que je ne pouvais briser sans trahison : des phrases de roman, chère enfant, de ces sottises avec lesquelles on endort la raison. Mais enfin j'ai voulu, j'ai exigé, et il me l'a rendu. Tu comprends qu'une femme d'honneur ne peut laisser de pareils objets aux mains d'un fou, car ton pauvre frère l'est devenu tout à fait; imaginetoi qu'il a essayé de tout pour contrarier mon bonheur. Lorsqu'il a vu que ces prétendus serments de notre enfance, car j'avais à peine seize ans quand il m'aimait, et lui n'en avait pas vingt; lorsqu'il a vu que tout cela n'était qu'une plaisanterie de mauvais goût, il s'est mis à invoquer ce qu'il appelle des sentiments plus saints et plus ineffaçables : il m'a parlé de patrie. Le vois-tu, disant qu'il fait froid en Russie, dépeignant ce pays avec sa verdure sale, ses neiges de neuf mois, son soleil pauvre, son climat délétère.
S'^î'VENIP.S DC L'aRIÉGC, 251
D me faisait pitié, parce qu'il était de bonne foi; mais ie pauvre garçon a fini par me taire rire : n'a-t-il pas été jusqu'à me conter qu'il n y avait en Russie ni pêciies, ni raisin, ni ces belles ligues sucrées que; nous mangions ensemble à la bastide de la Bista.
C'était si ridicule, chère Henriette, que je n'ai pu y tenir: comme si la vie était là, et non pas dans les douces affections du cœur. Car j'aime le comte de Maskiew, je l'aime beaucoup, et tu peux récrire à Charles pour quïl en soit bien persuadé. Il ne veut pas le croire; il dit que je prends l'étouidissement de ma nouvelle fortune pour de l'amour. Il
m'a dépeint mon avenir sous les plus tristes couleurs
jusqu'à la politique qu'il a fait intervenir dans ses plaidoyers. Oui, •\Taiment,il m'a fait un cours de liberté, et a flétri en termes énergiques, comme on dit dans les journaux libéraux, le stupide despotisme des czars de Russie, Tesclavage où il tient ses sujets, qui n'ont de fortune, de nom, d'existence, que sous son bon plaisir ; tandis qu'en France, il n'est si petit être qui n'ait un protecteur dans la loi : un peu plus, il m'eût dit, dans son style de 93, qu'il valait mieux être la citoyenne Henriette Vallée, marchande de toiles, que la comtesse de Maskiew. Tu comprends que ce sont là des intérêts qui touchent assez peu une jolie femmej aussi a-t-ll tenté une autre voie. Après s'être vainement escrimé contre la Russie en elle-même, contre son gouvernement absolu, il s'est mis sur le compte des Russes en général. A son dire, c'est de la barbarie endimanchée, que leur poUtesse, leur esprit, leurs belles façons, jusqu'à l'indépendance de leurs opinions; tout cela est un luisant qu'ils prennent à la frontière comme un passe-port pour la civilisation. Sur ce chapitre, il m'a cité des moralistes, des historiens, des publicistes, jusqu'à Napoléon, ma chère, Napoléon lui-même, dont il a «ru devoir me redire une phrase assez sotte : « Grattez le Russe, et vous trouverez bientôt le Tartare. » Je l'ai arrêté au moment où il allait faire de ces généralités, une application directe au comte de Maskiew.
Mais je parle sans cesse de ton frère, et pas de mon mari qui est un homme charmant. C'est un diplomate qui a vu tout le grand monde de toutes les capitales de l'Europe. H a été en relation avec presque tous les noms illustres qrri ali-
252 SOUVENIRS DE ».' ARI F.r. !..
mentent la conversation. 11 a connu lord Byron à Venise, Scott à Abbotsford ; il est un peu parent par sa mère, qui était Allemande, de M. de Metternich, et il a une cousine mariée à un neveu de M. Canning. Entre nous soit dit, il a été l'amant de la..., cette danseuse si ravissante, et de la..., la fameuse cantatrice italienne qui a refusé un pair d'Angleterre qui voulait l'épouser : et puis il m'adore. Du reste, il a ces grandes manières qui n'appartiennent qu'aux étrangers, et cette élégance de politesse partie de France pour aller se réfugier dans les cours du Nord. Il ne me refuse rien de ce que je lui demande, et, avec la plus complète science du monde, il se fait gloire de se laisser guider par moi, soumettant, comme il le dit souvent, sa sauvagerie moscovite à ma bonne grâce parisienne, quoique tu saches bien qu'il n'y a qu'un an que j'habite Paris. Mais, ma chère, quand on naît d'une nature distinguée, c'est l'affaire de quelques mois pour se mettre de niveau avec toutes ces femmes qui font la loi des salons et qui dirigent le bon goût à chaque renouvellement de saison. J'oublie en t'écrivant le véritable but de ma lettre. Le comte avait mis dans ma corbeille un portefeuille ravissant enfermant une somme considérable; c'était pour mes présents de noces. Tu devais avoir le premier : la fausse positioQ où ton frère m'a mise vis-à-vis de toi m'en a fait retarder l'envoi. C'est peu de chose, cette petite montre de Lépine avec sa chaîne ; mais on ne sait que donner à une demoiselle. Tu n'en es pas encore aux parures, ma chère. Adieu, je t'embrasse comme ma meilleure amie.
EDGÉNIE, comleise de ilaskiew.
P. S. Ton frère m'a fait un singulier conte. 11 y a deux ans, je ne sais pourquoi, je lui écrivis un mot. 11 prétend qu'il a gardé ma lettre comme une relique, et que, comme une relique, il n'a pas voulu l'exposer aux chances de son dernier voyage au Mexique, et qu'il te l'a laissée enfermée dans une espèc^ de médaillon. Si tu trouves ce chiffon, renvoie-le-moi. Tu dois connaître , par ce qui est arrivé entre Charles et le comte, que celui-ci est un homme qui tirerait vengeance d'une indiscrétion, si légère qu'elle fût.
Au moment où j'achevai cette lecture, Henriette entra; je
SODVRNTRS DE l'ARIÊCE. ^^^
ne voulus pas ajouter le mensouge à la curiosité et lui remis cette lettre : elle me parut ravie de l'avoir retrouvée, et me demanda si je l'avais lue. Je lui avouai mon indiscrétion.
— Pauvre Eugénie! me dit-elle, j'ai là les deux seules lettres qu'elle m'ait écrites depuis celle-là, et à elles trois elles font une bien triste histoire.
— Pauvre Eugénie! répétai-je, tout étonné de cette exclamation; j'avoue que je comprends mal votre pitié pour la femme qui a pu écrire une pareille lettre, cette femme eùtelle été depuis la plus malheureuse du monde. C'est le délire de la plus sotte vanité ; c'est la sécheresse de cœur la plus impertinente que j'aie jamais rencontrée.
— Homme que vous êtes, me dit Henriette, que vous comprenez mal le cœur des femmes, et que votre jugement sur leur compte est quelquefois ingrat et léger! Vous ne voyez dans cette lettre qu'impertineoce et dureté ; moi, qui suis femme, j'y devinai tout de suite du malheur. Tenez, puisque vous avez la prétention de faire des romans, je vais vous conter cette histoire. Je n'y aurai pas grand mérite, car les deux lettres que voici en feront pour ainsi dire le drame, le reste n'étanat qu'une sorte de commentaire explicatif.
Eugénie Tersin était ma compagne d'enfance ; elle fut ensuite mon amie de pension. Nous quittâmes la classe et le dortoir le même jour, pour entrer dans le monde par la même porte, celle de la pauvreté, étroite et basse, mais pas assez pour que l'espérance n'y passe pas avec la jeunesse. Nous nous aimions trop pour ne pas rêver ensemble notre avenir; moi, avec ma figure médiocre, mon talent de couture et ma sonate de piano, je ne pouvais raisonnablement espérer qu'un avoué, un notaire, un receveur de l'enregistrement; je me trouvais bien audacieuse quand je m'élevais jusqu'au sous-préfet (n'oubhez pas que c'était sous la Restauration). Quant à Eugénie, avec sa belle figure noble et suave, ses cheveux noirs qui bondissaient à flots de son, front à ses épaules et de ses épaules à sa cemlure, ses yeux supérieurs, sa taille de reine, Tharmonie de sa harpe et l'empire de sa voix, je ne lui voulais pas moins qu'un prince, et elle acceptait volontiers le prince. Puis c'étaient des romans infinis, des événements impossibles pour ne pas séparer mon
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avoué de son prince, et vivre tous ensemble; puis nous riions avec joie de la défaite de nos belles imaginations vaincues par la distance qui sépare le prince de l'avoué. Un avertissement de vrai-vivre nous éveilla des rêves plus cruellement que flos rires. Uoe cousine chez qui Eugénie vivait se laissa mourir «)udaineiaeiit, et avec elle disparut su pension de veuve de général. L'avenir se réduisit à un asiîe et au pain de la vie. Je gagnai dne retraite pour Eugénie dans la maison de ma tante, qui détestait cette charmante lille parce qu'elle était plus belle que moi. Je ne pus lui sauver, à la pauvre enfant, tous les mots connus, par lesquels on vous soufflette d'un bienfait : elle devint fort malheureuse et se résolut à chercher une enfant à élever ou une vieille femme à amuser. La vieille femme arriva tout d'abord : c'était cette
dame G qui agréa Eugénie sur sa beauté. Je crois que
cette feonme eut un instant l'idée de mettre les belles demoiselles de compagnie à la mode, comme sont les beaux chasseurs. Du moins ne cessait-elle d'admirer son acquisition, en répétant sans cesse : — Je n'en connais pas beaucoup de faites comme ça.
Avant d'aller plus loin, il faut vous dire que ce fut chez ma tante, pendant ce séjour de quelques mois, que Charles et Eugénie se rencontrèrent. Charles fut le dernier coup porté aux rêves de prince. On ne calcula plus que sur l'avenir raisonnable d'un jeune négociant; vous voyez qu'ils s'aimaient déjà.
Leur amour fut plus sérieux qu'ils ne pensèrent d'abord : il y a dans le caractère de Charles une passion résolue qui, si vous me permettez d" employer un barbarisme de mon jardinier, s' express ioniie par des actions plutôt que par des paroles. A l'entendre parler, on eût dit que c'était un amoureux assez vulgaire, sans larmes, ni serments, ni fureur, ni désespoir. Chez Eugénie, il y avait un tonds de solennité que l'insouciance joyeuse de la jeunesse a dissimulée d'abord et que l'aifectalion de la frivohté a ensuite faussée tout a fait. Us se quittèrent doucement, mais avec des promesses qu'ils tinrent
tous ieux pour sacrées. Madame C emmena Eugénie à
Paris : ce fut là qu'Eugénie commença à se perdre. Certes je n'entends pas ce mol dans l'acception ordhiaire du monde : je ne veux pus dire que ce fut là qu'elle prit de mauvais scn-
SOUVENIRS DE L'aRIÉGE. 255
timenls, qu'elle oublia ses devoirs d'honnête fille, el qu'elle fit quelque chose dont elle put rougir. Non : mais ce fut à Paris qu'elle prit la vie en vengeance. Là, belle et charmante, elle fut insolentée des dédains de mille femmes qui lui appuyaient sa domesticité sur le coeur, pour lui faire payer par des larmes le tort d'être plus belle qu'elles; là, douce et noble, elle fut la proie des moqueries et des propos insultants. Regardée d'abord par les hommes qui la trouvaient belle; dédaignée à leur première question qui leur apprenait qu'elle était pauvre ; raillée de cet abandon par les autres jeunes tilles en mots qui se traduisaient ainsi pour elle : « Impertinente qui a cru que sa figure pouvait lutter avec le mérite de notre fortune et de notre position; » ravalée par les propositions infâmes de vieux libertins, dont quelquesuns poussèrent l'enchère jusqu'à soixante mille francs par ao, Eugénie, douce, noble, belle, jeta au ciel ce cri de rage et de désespoir :
« Oh ! puissé-je un jour poser le pied sur ce monde qui me foule si indignement! » A ce moment, se présenta le comte de Maskiew. Charles était aussi à Paris. Le premier trouva Eugénie dans ces sentiments et en profita sans s'en douter; Charles les devma et les aggrava par sa présence. Ce serait le cas de vous faire ici le portrait de ce Russe, si cet homme n'avait besoin de trois portraits ; et que ceci ne vous semble pas une exception ; presque tout grand seigneur russe en est là. Tout Russe est trois hommes : voici le premier ; nous rencontrerons tout à l'heure les deux autres. Un homme grand, d'une belle figure blonde où l'habitude de se bien tenir jette une sorte de dignité ; dont la réputation de finesse qu'ont les diplomates du Nord fait traduire l'insignifiance en habile retenue. Un costume parfait, puisé toujours aux meilleurs tailleurs dont Saint-Pétersbourg est fort instruit par les journaux de mode qu'il lit beaucoup ; un empressement fastueux pour les femmes, décalqué de vieilles anecdotes du siècle de Louis XIY ; une fortune colossale et qui se compte par hommes : îout cela fait un Russe, et faisait du comte de Maskiew une espèce d'hommes dont il y a une espèce de femmes qui est fort curieuse. Ces femmes étaient celles qui entouraient Eugénie ; le comte traversa leur cercle pour mettre tout son avoir, nom, personne et fortune aux pied?
iVSR SOtIVENTnS OE \.^v.^v■.cv.
de la demoiselle de compaguie. Ce tut ua magnifique coup de théâtre qui écrasa tout le monde de surprise. Charles, que ïradame de G... avait admis dans son monde par charité pour Eugénie, pour qu'elle eût à qui parler, Charles seul n'en fut point troublé; le pauvre garçon compta qu'un amour promis, et, mieux que tout cela, qu'un peu de raison lui vaudraient la préférence. Il avait mal jugé, comme presque tous les hommes jugent mal, quand ils luttent contre un désir de femme avec des droits positifs. Charles, qui avait déjà fait un premier pas de fortune, se posa brusquement le rival du comte de Maskiew. Ce fut une bonne fortune pour le salon de madame G... Eugénie et son petit marchand de toile leur parurent une agrégation tout à fait sortable. On humilia le comte de Maskiew de la mièvrerie sociale de son rival, et on dit obligeamment à Eugénie qu'elle était bien heureuse de rencontrer un aussi honnête homme que M. Charles Vallée, qui voulût bien se charger d'une pauvre fille comme elle. La pauvre fille pouvait répondre à ces félicitations impertinentes par un titre qu'enviaient toutes ces femmes ; la tentation était puissante : seule elle eût peutêtre résisté ; la poursuite de Charles la fit mentir à ellemême. Refuser un comte, une fortune, pour rien, c'était un triomphe de vanité qui eût suffi à Eugénie non recherchée par Charles pour répondre aux dédains du monde ; l'avenir lui pouvait otfrtr mieux; mais le refuser pour accepter un mince bourgeois, c'était justifier ces mots douloureux qui tournaient incessamment autour d'elle :
^ C'est bon pour un comptoir et ça ne comprend pas autre chose; le comte de Maskiew lui présenterait un sceptre qu'elle renoncerait à l'aune. — Elle serait à mourir de rire dans un salon, à mourir de rire dans une loge d'opéra, à mourir de rire dans un équipage.
— Ah ! se dit Eugénie, je veux leur donner cette joie.
Elle pleura trois nuits de suite et épousa le comte de Maskiew en aimant Charles. Le comte de Maskiew était d'ailleurs un homme d'honneur, un homme brave, un homme à idées élevées. Il avait résisté aux coquetteries de mille autres femmes, avait légèrement blessé d'un coup d'épée Charles, qui l'avait regardé de travers ; et lorsque Eugénie lui avouait son obscure naissance et son manque de fortune, il avait ré-
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pondu par des maximes banales de grandiose généreux. 11 avait mis au-dessous de la beauté, de la vertu, des grâces d'Eugénie, tous ces vains avantages de fortune qu'il ne devait c[u'au hasard ; il poussa l'eathousiasme jusqu'à citer ces deux vers mal rimes :
Les mortels sont égaux; ce n'est point la naissance, C'est la seule vertu qui fait leur différence.
Eugénie mariée prit une éclatante revanclie; elle se fit un parler, un air, des sentiments à lunisson de ceux qui l'avaient si longtemps molestée : seulement elle le prit d'un ton plus haut que ses anciennes rivales, pour dominer le murmure commun ; ce furent six mois d'un luxe, d'une frivolité, d'une impertinence sans égale. Elle arriva à faire solliciter l'entrée de son salon. Et cependant elle soulfrait d'avoir aimé et d'aimer encore dans ce tourbillon de triomphes; mais à chaque douleur elle appliiiuait un nouveau succès de vanité ; vanité de position, vanité de fortune, elle les eut toutes, même celle de son bonheur. Charles eut l'air de la plaindre; ce fut alors qu'elle m'écrivit celle triste lellreque vous avez lue, cette lettre qui commence par : •< Je suis heureuse. » Pauvre malheureuse femme, que je devinai toute nue sous le clinquant de ses impertinences ! si vous aviez bien regardé ce papier, vous auriez vu qu'elle y a pleuré à chaque page. Pendant ce temps, le comte de .Maskiev,- ballonnait d'être le maiire du salon le plus recherché, le mari de la femme la plus brillante. Tant que le bonheur marcha du même pied, tant que le comte et Eugénie confondirent leur âme dans des jouissances de vanité, ils crurent tous deux s'être choisis chacun comme le seul être que Dieu eût créé pour la félicité de l'autre.
Un grand événement, dont ni l'un ni l'autre ne purent deviner les suites pour leur existence particulière, remit chacun à sa place et dans ses vrais sentiments ; ce fut la révolution de juillet 1830. L'empereur >;icolas, ce R'jsse des Russes, ne comprit l'usurpation que de frère à frère. Cet empereur de six pieds, grand comme son empire par l'étendue, se prit à grincer les dents de fureur contre la révolution française, et il ordonna à tous ses sujets de rentrer au
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giron de l'empire. Dans le giron de l'empire étaient pour le comte de Maskiew son nom, son titre, ses vingt mille paysans, tout ce qu'il valait ; il y rc^: irna et emmena sa fenime avec lui à Saint-Pétersbourg. Charles s'y trouvait par hasard pour des affaires importantes. Eugénie partit avec de cruels pressentiments ; il lui vint à l'esprit que ces phrases sur l'esclavage d'un seigneur russe , phrases dont elle avait tant ri, n'étaient peut-être pas si ridicules. E-lle considéra comme une consolation de trouver Charles à Saint-Pétersbourg; c'était un Français, un ami. Le mot patrie prenait ■un sens dans le cœur d'Eugénie. 11 en est presque toujours ainsi de ce qu'on a, on ne le mesure que quand on le perd.
Henriette s'arrêta à cet endroit de son récit, et, après un moment de réflexion, elle ajouta : Je crois vous en avoir assez dit pour que vous compreniez la seconde lettre d'Eugénie. La voici, lisez-la ; elle me l'écrivit six mois après son arriv/ip, en Russie.
Saint-Pétersbourg, mars 1831.
Ma bonne Henriette, je t'écris tout en laraies ; c'est un événement bien affreux, bien imprévu, que je n'ai pas été maîtresse de prévenir, et dont il ne faut pas que tu m'accuses. C'est une fatalité que ma vie. J'ai fait à Charles tout le mal qu'il pouvait souffrir à cause de moi. Il y a un an, j'ai brisé sans pitié les espérances de son cœur ; aujourd'hui j'ai peut-être ruiné pour toujours ses espérances de fortune; j'ai fait plus, je lui ai mis au cœur une veageance impossible. Cependant il vit ; peut-être sera-t-il près de loi avant que ma lettre ne te parvienne ; il te dira ce qui lui est arrivé ; mais il ne sait pas ce que j'ai souffert; il faut que je te le dise, moi ; c'est tout un récit. Mon mari est absent pour deux jours, j'ai le temps de rassembler mes idées; toi seule peux bien le& compren.lre ; mais, pour les comprendre, il faut que tu puisses pénétrer dans les intimités de ma nouvelle vie. Hélas ! ma pauvre Henriette, c'est une misérable chose qu'un palais et des esclaves. Oh ! notre bellt province, son soleil brûlant, ses grappes mûres, notre pauvre robe de mousseline et notre large chapeau de paille, nos rêves de tout le
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jour, nos promenades du soir ! ne méprise pas cela, c est du bonheur. Tu ne t'en doutes peut-être pas; moi je le sais.
Nous quittâmes Paris le 30 septembre 1830. Tant que nous voyageâmes sur la terre de France, mon mari n'avait d'autre entretien que de me vanter la magnificence princière dont j'allais être entourée. Cet enthousiasme s'attiédit peu à peu ; lorsque nous eiimes atteint l'Autriche, il prit au comte une sorte d'inquiétude sur la réception qui nous attendait en Russie. C'était un doute léger, un regret de ne pas pouvoir me donner dans tout son éclat le bonheur qu'il m'avait promis. Mais, disait-il, qu'importe? nous possédons ce qui fait e bonheur et ce qui partout force la considération; d'abord, pour le bonheur, un amour inaltérable l'un pour l'autre; ensuite, pour la considération, une fortune d'une telle énormité qu'elle est une puissance qui ne peut manquer de flatteurs. Le comte demeura dans ces alternatives de crainte et de consolation jusqu'à la frontière de Russie. Une fois dans le rayon de cet empire, il sembla que quelque chose lui pesait sur la tête, son inquiétude devint plus alerte, il s'informait à chaque ville de ce que l'on pouvait y savoir des paroles de Nicolas. Puis il revenait triste et abattu, me disant :
— Il nous faudra de la prudence, chère Eugénie : l'empereur est furieux contre la France, et véritablement il a raison, c'est un peuple de jacobins qui ne peut se tenir en repos. Cependant il m'aime, et puis, après tout, je ne sollicite rien, je n'ai besoin de rien ; si on nous reçoit mal, nous nous retirerons à Moscou.
Moscou, chère Henriette, est le refuge des disgraciés et des mécontents en Russie. Seulement on entend par mécontents les seigneurs qu'on ne reçoit pas à la cour et qui ont le courage de s'apercevoir qu'on ne les reçoit pas. Les nouvelles façons de mon mari m'affligeaient sans trop me surprendre. Je n'étais pas sans me rappeler ce que j'avais entendu dire de l'obéissance des Russes. D'ailleurs, je t'avoue que le séjour de Moscou no me paraissait pas plus effroyable à supporter que celui de Saint-Pétersbourg. Moins de fêtes et un peu plus de liberté, c'étaient déjà deux besoins de mon cœur ; mais le romte de Maskiew avait jeté dans la route son dernier cri de courage et d'indépendance ; arrivé aux portes de Saint-
Pétersboursf, il devint pâle et hagard, et il finit par s'écrier douloureusement :
— Que dira l'empereur ? quelle joie pour mes ennemis, s'il me fait un mauvais accueil! et pourtant je ne veux, pas quitter la cour, non, assurément, je ne la quitterai pas ; ainsi, madame, préparez-vous à supporter toutes les privations, si l'empereur le veut.
J'étais confondue. Que me faisait l'empereur, à moi, dans ma maison, dans notre intimité avec quelques amis? car, je l'avoue, j'avais assez de la vie d'apparat. Enfin nousen trames dans notre palais ; il n'y avait pas moins de deux cents esclaves. Je fis demander une femme de chambre : il n'y en avait pas. Mon mari ordonna de m'en faire faire quatre : c'est le mot. On m'amena vingt jeunes filles, et on me dit de choisir celles qui me plairaient. Je n'y comprenais rien ; j'en désignai quatre fort jolies. Un homme à barbe rouge les emmena, en me disant que c'était l'affaire de trois jours. Voici ce que j'appris au bout de trois jours. On avait envoyé chercher une marchande française assez élégante, et on l'avait largement rétribuée pour se faire habiller et déshabiller toute la journée, en indiquant aux quatre malheureuses comment il fallait s'y prendre. L'homme à la barbe assistait à ia leçon avec une grande lanière en cuir, et à la moindre maladresse, il fouettait ces pauvres filles sans nulle pitié. C'est ainsi que tout s'apprend et s'enseigne en Russie, depuis le génie du musicien jusqu'au métier de balayeur. Le quatrième jour, mon mari me dit que nous irions au spectacle, et l'on procéda officiellement à ma toilette. Je ne fus pas peu surprise de voir entrer dans mon salon de toilette quatre laquais armés de flambeaux, servant d'escorte à mes femmes de chambre. Mon mari était présent. Ne sachant pas le russe, je le priai de renyoyer ces hommes.
— Qui ça? me dit-il avec un profond étonnement, ^ — Mais ces quatre hommes, lui répondis-je.
11 sembla qu'il cherchait quelque chose qui ne se trouvait pas dans le salon ; puis il me dit en riant :
— Quoi ! ces esclaves ? Mon Dieu î est-ce que vous aimeriez mieux des candélabres? C'est moins commode, on n'en débarrasse pas aussi vite le salon.
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— Mais je D'oscrai jamais...
Je ne pu> achever, tant j'élais honteuse.
— Bon, me dit-il, dépfîcliez-vous, ce sont des esclaves.
Te dire, chère Henriette, tonte la portée de ce mot en iV.issi \ c'est impossible. Un esclave, c'est un meuble; une femme s'habille et se déshabille devant des esclaves avec moins de honte que nous devant une glace. Dire que ces gens n'ont point d'yeux pour voir, point d'oreilles pour entendre, c'est une phrase stupide et vraie. Jamais il n'a pris à un esclave l'idée de trouver sa maîtresse belle ou laide. C'est cette vérité sous ses deux aspects, que, n'étant pas des hommes pour nous, nous ne sommes pas des femmes pour eux. J'ai appris cela depuis. Ce jour-là, je renvoyai mes quatre flambeaux , au grand déplaisir de mon mari. On m'habilla, on me coiffa passablement: ce talent avait dû coûter un quart de la peau de leurs épaules à mes femmes de chambre. Nous partîmes pour le Théâtre-Français en voiture à quatre chevaux. Quatre chevaux, chère Henriette, c'est le dernier droit de la noblesse. Quand on est gentilhomme en Russie, on ne dîne pas, et on a quatre chevaux ! J'entrais au théâtre : je crus que l'on m'avait menée au musée de quelque fameux Gurtius. Tout le monde était assis, droit', roide, agrafé, boutonné jusqu'au menton, immobile, les yeux devant soi, sans regarder personne. C'est que l'empereur venait d'entrer dans la salle et passait la revue des spectateurs, bouton à bouton, agrafe à agrafe. Chacun s'offrait à la toise impérial-e en uniforme exact; mon mari se posa en soldat pour se laisser voir ; je le regardais faire, et je promenais mes yeux do sa figure épouvantée à la lorgnette de l'empereur, lorsque le comte me dit tout bas et presque sans remuer les lèvres :
— Tenez-vous; vous nous perdez. -?
Je regardai dans la salle : tous les yeux, je ne dis pas toutes les têtes, étaient tournés vers moi. On m'examinait, mais on m'examinait sans remuer ; l'espérance de la disgrâce d'un ennemi ne fait pas un pli sur un visage russe regardé par l'empereur. Je ne savais si je devais éclater de rire ou pleurer. Je ne puis te dire quel instinct d'imitation me rendit immobile et roide comme tout le monde.
— A la bonne heure, me dit mon mari.
262 SOUVENIRS DE L'aRIRGE.
J'étais avertie : je laissai finir le spectacle en remuant des idées d'orgueil et de mépris dans ma tète, sous l'apparence d'une complète immobilité de corps. Gela fit bon effet; mon mari se rassura. Un aide de camp vint lui dire que l'empereur le recevrait le lendemain ; il attendait son ordre d'audience depuis trois jours ; je ne devinai sa joie qu'à la. profondeur de ses remercîments salués. Il parait que cette grande nouvelle s'apprit dans le théâtre. Le soirnous eûmes cercle : nous eûmes la belle comtesse Zaradesky, la brillante
comtesse Sch , qui me fit mal, car elle était Polonaise et
pensait russe. Notre faveur était grande , car elle nous amena jusqu'à lafière, vieille et arrogante princesse Dol...,, et sa petite-fille la princesse Vaninka, àme française égarée à Saint-Pétersbourg ; la Russie qui meurt et la Russie qui voudrait naître, un homme charmant, un vieillard, le comte RomantzofiF, digne d'être de la cour de Louis XIV; un sot, le comte de L...., autrefois perruquier français, bien fait pour devenir un grand seigneur russe. La causerie de tout ce monde n'était pas sans quelque grâce, lorsque je m'avisai de prononcer le nom de l'empeieur. Une femme qui se prendrait à jurer, ne jetterait pas tant de surprise dans un salon de Paris, que j'en causai pour avoir nommé l'empereur. Le comte était si tremblant, que, lui qui a de l'esprit, n'eut pas celui de tourner ce crime en plaisanterie; il demanda grâce pour lui et moi, et on lui promit, comme preuve de dévoùment, qu'on ne dirait pas que j 'avais parlé de l'empereur. Le soir, ce fut une scène de mon mari. La peur de l'empereur lui donna le courage de mettre à nu les misères honteuses de son existence princière. Je m'étais trop levée pour un uniforme, ou si tu l'aimes mieux, pour une noblesse de sixième classe, pas assez pour une de seconde : il ne fallait répondre que de la tête au salut d'un chevalier garde, et m'informer de la famille et du chien d'un général en chef. J'avais causé bas avec une Française. C'était mal vu : les français sont soupçonnés d'avoir des idées à eux ; il n'était pas nécessaire de l'afficher publiquement. Je voulus répondre que je vivrais seule, que je resterais chez moi. Ce furent de nouvelles tempêtes; mon mari me demanda si j'avais envie de conspirer et de l'envoyer en Sibérie. "9 ^e crus fou. C'est moi qui étais folle.
SOUVENIRS DE l'ARIÉGE. 263
Le lendemain, mon mari alla chez l'empereur ; il rantra tenant à la main une carte de visite. Il se promenait fort agité dans le ; 'on ; c'était à la fois de l'humeur et de l'embarras. Je me sentis gJ^n^^e de cet effroi russe, qui se respire comme l'air et la vie. Je lui demandai en tremblant, si l'empereur l'avait mal reçu.
— îSon, me dit-il, j'ai tout réparé. Son accueil a été sévère : — Vous avez épousé une Française? m'a-t-il dit.
— Oui ! sire, ai-je répondu, la fille d'un ancien émigré.
— Gomment ? m'écriai-je, monsieur, rougiriez- vous de ma famille? Je suis fille d'un capitaine de l'empire mort à Waterloo.
— Que dites-vous là ! s'écria mon mari en regardant autour de lui comme si nous eussions été sur la place publique; il ne manquerait plus que l'empereur l'apprit, et qu'il apprit que je lui ai menti. C'est à peine si l'assurance que je lui ai donnée que vous étiez flUe d'un vieux gentilhomme ruinée par la Révolution a radouci sa sévérité.
Je voulus faire une observation.
— Ah! madame, dit le comte d'un air que je ne lui avais jamais vu, que je ne lui aurais jamais supposé, c'est une affaire faite, vous vous y conformerez. Votre père s'appelait Tersin, nous dii'ons de Tersin , heureusement que ce nom est encore assez convenable ; de Tersin, cela va bien.
11 s'arrêta, puis il reprit en frappant la terre du pied :
— Mais, monsieur Charles Vallée?
'^e nom me tomba dans le cœur comme une goutte d'eau glacée ; je devins pâle.
— Il est ici, dis-je en tremblant.
— Oui, répondit le comte avec colère, voici sa carte.
— Imprudent ! pensai-je en moi-même, toute saisie du souvenir de son amour.
— Ob ! me hâtai-je de répondre, je ne veux pas le recevoir.
— Au contraire, dit vivement mon mari, il faut le recevoir, vous, et seule.
Je ne comprenais pas. Mon mari s'irrita de ma stupidité française.
— Ne voyez-vous pas, me dit-il, que cet homme vous
264 SOUVENIRS DR l'aRIEGI-.
connaît, qu'il connaît votre famille, qu'il peut tout dire et me perdre? Je revenais ravi de ma réception à la cour, quand j'ai trouvé le nom de ce misérable.
— Misérable ! m'écriai-je à cette injure.
— Eh bien ! me dit mon mari, qu'est-ce que c'est que cet homme? un marchand, un négociant, ce que vous appelez un bourgeois en France, et ce qui ne serait ici qu'un moujick qu'où ferait bâtonner pour le faire taire.
— Mais c'est un homme à qui vous avez demandé raison d'une injure à Paris ! lui dis-je avec colère.
— A Paris, me dit le comte eu ricanant ; Paris est Paris, et Pétersbourg est Pétersbourg. J'ai fait assez le Français pour que vous vouliez faire un peu la Russe ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : ce jeune homme vous a aimé, il doit vous aimer encore ; il faut le voir et obtenir de lui qu'il se taise sur votre compte, ou plutôt qu'il dise comme j'ai dit. Vous avez trop d'esprit pour ne pas arranger cela.
J'étais outrée, je refusai nettement. Ce fut le tour de mon mari d'être stupéfait, stupéfait de ma résistance, stupéfait de mon obtusité.
— Mais je vous ai dit que je le voulais, madame! s'écria- 1il avec emportement ; puis il sembla réfléchir et ajouta :
— C'est que vous ne me comprenez pas, assurément. Je vous ai dit ce que j'avais répondu à l'Empereur, qu'il ne faut pas que l'Empereur soupçonne que je l'ai trompé; qu'il y va de ma fortune, de mon avenir.
Cette suprême raison de toutes choses finit par me frapper moi-même. Cette religion de l'Empereur m'épouvanta ; il me fit l'etTet d'une destinée qui pesait d'un poids souverain sur toutes les existences. A propos de Charles, je me rappelais ce que Charles m'avait prédit, et en punition de ce que j'avais méprisé ses conseils, je me soumis avec résignation au malheur que j'avais voulu : je promis tout ce que mon mari me demanda. J'écrivis à Charles, il vint. Je lui di ce que j'attendais de lui; il en sourit de pitié et me donna si parole de faire tout ce que je voudrais. J'étais bien honteuse en lui parlant. Hélas ! peut-être n'élais-je que ridicule, et la vanité a souvent fait de ces inventions où l'on ne voyait pas de crime. Mais dans ma position, désavouer son père par lâcheté, cela me semblait un sacrilège.
SOUVENIRS DE L'aP.IÉGE. 20'.
A ce passage, Henriette posa la main sur la lettre que je tenais et me dit :
— Que pensez-vous maintenant d'Eugénie?
— Mais, répondis-je assez embarrassé, c'est votre amie, et je ne veux pas vous ôter la bonne opinion que vous en avez gardée.
— Toujours le même, me dit Henriette, jugeant sans regarder même la date d'une lettre. Voyez, Eugénie est partie le 30 septembre 1830, elle m'écrit le 1 5 mars, quatre mois après son arrivée à Saint-Pétersbourg, Vous avez lu ceci comme un résultat des premiers jours de son arrivée, comme une appréciation formée de prime abord dans l'esprit d'Eugénie, et vous trouverez que cette femme juge bien vite des choses qu'elle a à peine vues ; se rend un compte trop exact de ses sentiments, pour qu'il n'y ait pas de pécheresse dans un cœur qui se voit si bien et s'exprime si clairement. 11 y avait quatre mois de passés à Saint-Pétersbourg lorsqu'elle m'écrivit cette lettre; mille choses étaient venues éclairer le trouble inouï où l'avaient jetée ses premiers pas dans sa nouvelle vie. Mon frère m'a raconté dans tous ses détails cette entrevue dont elle ne dit que quelques mots ; quelle confusion elle éprouvait en lui demandant de mentir sur le nom de sou père; comment elle voulut d'abord en faire une plaisanterie, et comment, suffoquée tout à coup par les larmes, elle éclata en sanglots, et avoua à Charles ce qu'on exigeait d'elle. Ce qu'Eugénie dit dans sa lettre et qui vous parait si dégagé de ce que vous appelez convenance, et de ce qui n'eilt été qu'une sentimentalité hypocrite, tout cela n'est que l'effort d'un cœur brisé qui arrive à dire simplement ce que moi j'aurais écrit avec désespoir, surtout après quatre mois delà vie qu'elle avait passéOi Continuons la lettre, je vai'' vous la lire.
« J'obtins d« mon mari que Charles viendrait quelquefois 3es soirs où l'on me laisserait seule ; il venait, et nous causions un peu. »
-- Voici ce qu'il fallait écrire à la place d'Eugénie, dit Henriette, en s'arrêtant à cette phrase :
« Mon mari, qui avait peur que Charles ne divulguât mon secret, m'ordonna de le recevoir, bien qu'il sût, au fond du cœur, que je l'avais aimé. H nous livra sans défense l'un
vis-à-vis de l'autre au ressentiment d'une passion folle. Charles était incapable de vouloir m'en parler; mais il m'en parla, et moi, pauvre femme isolée, je me défendis de l'écouter ; je souffrais, il me plaignit, mais je n'osais pas lui en être reconnaissante; et pendant ce temps, le comte de Maskiew, redevenu courtisan russe de tout son être , passait sa vie dans \ei antichambres de l'Empereur ou dans des cer- <'.les où le^ju absorbe tout ce que l'éducation a pu laisser de pensée en eux. Exclus des affaires de l'Etat, des hautes spéculations de l'agriculture et de l'industrie, considérant les arts comme des métiers dont tout le mérite réside dans une habile application du bâton, ils concentrent sur l'art de manier des cartes et des dés toute la sagacité de leur esprit, toute la finesse de leur race froide. Et comme il faut que cette unique occupation que leur laisse le despotisme impérial ait un intérêt, ils y intéressent leur fortune. En Russie, on se ruine d'un miUion de revenu dans les jeux de salon ; on y gagne aussi une fortune honorable et les quatre chevaux voulus par la gentilhommerie du pays. Aux rudes humeurs de son mari, Eugénie devinait qu'il avait mal combiné un coup de wisth. Au fond de ses longs appartements, où Charles venait quelquefois la surprendre, au bout de cette enfilade d'esclaves qui bordent les palais depuis la porte jusqu'au salon , Charles trouvait souvent la belle Eugénie, si grande, si] forte, si magnifiquement belle, pâle, éticiée, alanguissante, se mourant du corps et du cœur, rongée par le climat et le désespoir, et n'osant ni se plaindre ni regretter. Elle avait de l'émotion dans la voix, mais ses paroles n'étaient point amères ; ses yeux roulaient des larmes, mais elles ne tombaient pas sur son visage. Charles lui parlait quelquefois de la France, alors tout son être tressaillait ; la France à son oreille était comme à celles d'un prisonnier le cri liberté! eWe écoutait les nouvelles de France, elle demandait, la pauvre femme, si l'on s'y réunissait le s^ir avec quelques amis pour y causer bonheur, gloire, amour ; pour y interroger les touches d'un piano, en riant de toutes les fausses notes qu'on lui fait dire ; elle s'informait si l'on sortait encore le soir, au bras de son mari, pour aller demander de la fraîcheur aux arbres des jardins ; si l'on s'y cachait encore dans une loge pour s'y bercer sans faste des perfec-
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lions du chant ilulien. Et comme Charles lui disait que tout cela était ainsi, elle regardait autour d'elle, cachait sa tête dans ses mains, et ne pleurait pas. Où pleurer là? quand pleurer ? Un esclave ouvre la porte, il annonce une visite. 11 faut avoir le rire au visage, le maintien à distance où tout est aperçu, commenté, dit, redit et porté jusqu'à l'Empereur, qui raie cette femme de la liste de réception. Mais je me laisse emporter à dire ce que vous deviez lire; achevons la lettre.
« Nous eûmes une grande fête : Charles venait si souvent me voir, on le savait si positivement, il avait été si souvent rencontré dans mon salon, que je crus devoir l'inviter. Il ne voulait pas venir; je l'en suppliai pour que son absence ne fut pas remarquée. Je négligeai d'en avertir mon mari, et Je ne pris pas garde à Thumeur qu'il avait ce jour-là. H était arrivé des nouvelles alarmantes de Pologne; l'empereur s'en était expUqué en rejetant sur la révolution française et sur le détestable esprit de ces mis*^rables Français les perturbations qui arrivaient dans ses Elai£. Le vent était au mépris et à la haine de la France. Juge donc de quel furieux étonnement fut pris mon mari lorsqu'il entendit annoncer dans son salon tout bariolé de grands dignitaires russes le nom bourgeois et français de ton frère ! 11 en devmt pâle de rage et tourna le dos a Charles, quand celui-ci alla le saluer : j'implorai ton frère du regard, il eut la générosité de ne pas prendre garde à cette grossièreté ; mais le comte s'aperçut que ce n'était pas assez pour l'espionnage doré qui l'entourait; que la réception de ce Français de bas étage, que l'intimité qu'il paraissait avoir dans notre maison, n'étaient pas suffisamment rachetées par cette impolitesse; et dans un groupe près duquel Charles se trouva malheureusement, le comte commença contre la France et contre les Français une diatribe en style effroyable. Les traiter de jacobins, de révolutionnaires, de bourreaux, ne lui parut pas un assez vif hommage à la stupide haine de son empereur ; il parla de les châtier, de les réduire, de les traiter comme des esclaves qu'ils étaient. Charles s'élança vers lui, j'étouffais de honte et de peur; Charles prit la parolo : il défendit la France, et rejeta à la face de tous ces Russes les infamies qu'ils
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avaient dites de notre noble pays. Le comte frémissait de colère; enfin, hors de lui, exaspéré par les regards moqueurs qui lui promettaient pour le lendemain un rapport circonstancié à l'empereur, il oublia toute retenue, il insulta ton frère, il l'outragea!!! Que ne m'a-t-il foulée aux pieds, brisée sous le knout, jetée sur la neige aux portes de son palais! Le lendemain, une lettre de ton frère lui demanda raison de son insulte. Alors, je compris la portée de ce mot : Paris est Paris, et Saint-Pétersbourg est Saint- Pétersbourg. Le comte de Maskiew, qui avait eu une rencontre avec ton frère à Paris, comme un homme avec un homme, lui refusa satisfaction à Saint-Pétresbourg, comme un gentilhomme à un esclave. Ton frère m'a écrit un mot; il voulait tuer le comte, l'assassiner ! Pauvre Charles; qui me dit dans son désespoir qu'il ne peut encore le flétrir du nom de lâche; car cet homme, mon mari, s'est battu avec lui. Enfin, hier, tout cela a fait scandale; ton frère a été pris dans sa demeure et sans qu'on lui ait donné une heure pour le soin de ses affaires, une minute pour le soin de sa personne, il a dû être traîné jusqu'à la frontière. Sans doute tu l'as vu, il est arrivé près de toi ; mais si cela n'était pas ainsi, si, abandonné dans un pays étranger, sans ressource, sans argent, sans amis, il n'a pas encore reparu en France, va, pars, informe-toi, secours-le, pardonne-moi, et fais qu'il me pardonne. Je confie ma lettre à l'ambassade française; c'est la seule chance que j'aie qu'elle te parvienne. »
La seconde lettre finissait là. Je regardai Henriette et lui dis ; — Et qu'est devenue votre amie, seule entre les mains de son mari?
— Un mot d'explication encore, me dit Henriette. Le comte se ruina complètement : palais, terres, paysans, il joua tout, perdit tout; un marchand russe, qui avait acheté sa liberté et qui avait gagné des millions au métier de prêter aux grands seigneurs, était le détenteur de presque toute la fortune du comte. Cet homme, d'après la loi, ne pouvait rien posséder -. aussi cherchait-il un gendre noble à qui il pût donner sa fortune et sa fille. Le comte ruiné , mal reçu à la cour, c'est-à-dire partout, se retira près de Kiew, dans l'Ukraine, dans un château dont il possédait encore
SOUVENIRS DE L'aRIK"-'^. 289
l'apparente propriété. Ce fut de lit qaliugéaie m'écrivit cette dernière lettre.
— Elle est datée du 20 décembre 1831.
— Et elle ne m'amva, répondit Henriette, qu'en novembre 1832.
Je pris la lettre : elle était sale, froissée, usée aux. plis ; je laïus.
Château d'Agger.
J'écris, je ne sais pas pourquoi; à qui, je ne le sais pas davantage; j'écris, j'ai peur, je jetterai ma lettre sur la route, un passant la ramassera. Le ciel est secourable. 3e te l'adresse à toi, ma seule amie en ce monde; à toi, Henriette, la sœur de Charles, qui aurait pu être mon ami. Je suis dans un épouvantable séjour, triste, solitaire, désolé, avec mon mari qui ne me parle plus, avec des sauvages qui parlent une langue que je ne comprends pas. C'est effroyable d'être seule ici, avec un maître à qui ses esclaves obéissent sans comprendre, qui leur dira de tuer et qui tueront ; à vingt lieues de toute ville, de tout être à qui je puisse dire : Protégez-moi, j'ai peur. En France on s'enfuit; ici, il y a des déserts infranchissables pour uu homme robuste, des centaines de lieues sans asile. Que ferais-je, moi, malheureuse femme, malade, perdue, mourante? Dans les prisons, dans les galères de France, on écrit une lettre à un ami ; un geôlier qui a pitié la prend. Ici, la brute esclave rapporte tout à son maître. Une tentative de corruption? ce serait déterminer tout de suite la catastrophe, et j'ai peur. Je n'ai que vingt-deux ans... J'aime, Henriette, j'aime Charles... Je viens d'entendre marcher dans le long corridor qui précède ma
chambre J'ai frissonné Cependant ma porte est bien
fermée, j'ai mis le verrou. Ici les nuits durent des jours. Si seulement il faisait clair! Le soleil protège^ re soieil voit... on n'ose paL tout au soleil. C'est un effroyable despotisme que celui d'un Russe dans ses terres. Avec son knout, il fait à Saint-Pétersbourg des laquais et des femmes de chambre. Ici, il ferait des assassins s'il voulait. Mais il ne le veut pas» mon Dieu. Je ne lui ai rien fait, je le respecte, je lui obéis quand il me jette sur son traîneau et m'emmène à travers ses steppes glacées. Je ne résiste ni ne pleure.
270 snrVFNTRR nR L'ARlRGB.
Oh! Suiot-Pétersbourg est un asile puissant; l'Empereur est là qui voit, qui protège : c'est le soleil des Russes. Ces malheuieiix esclaves font bien de l'adorer. Si j'écrivais à l'Empereur? par qui? comment? que lui dire? Henriette, je te parle a toi ; je me confesse. Il n'y a pas ici un prêtre catholique à qui (lire ma dernière pensée...
Comme il m'a regardée ce soir, mon mari, après avoir reçu cette lettre où on lui annonce qu'il va être exproprié de sa dernière demeure!... Cependant un crime ne se commet pas si aisément : je crierai, je me débattrai, peut-être on accourra. Qui sait, mon Dieu? des esclaves sont des hommes qui voient et qui peuvent parler. Et puis, quel espoir ! Hemiette, on dit ici qu'il y a des Français perdus de la guerre de 18I2. Si un Français m'entendait crier, il viendrait, il me défendrait. Miséricorde du ciel, cù est Charles? Ah ! béni soit Dieu qu'il ne soit pas ici : c'est l'antre de l'hyène dans le désert sans écho, la voix des victimes meurt dans l'étendue. Kous serions deux à mourir. Mourir! pourquoi cette idée? c'est impossible... C'est que c'est si facile; personne pour le voir, le dénoncer !
Sais-tu bien que c'est une détestable barbarie qu'un pays sans magislrats, sans lois, sans surveillance? Eq France on se touche, on se voit vivre mutuellement, on ne meurt pas sans enquête. Il n'y a si petit coia qui n'ait un homme chargé de la vie des citoyens, qui n'en prenne note pour savoir comment ils meurent. Ici.,. Mon Dieu, je suis folle!...
Henriette ! Henriette 1 Henriette! je sens des douleurs horribles, les entrailles me brûlent... Oh ! je vais mourir...
J'ai sonné, j'ai appelé, j'ai crié; personne ne m'a répondu. Henriette, que faire? dis-moi?... Oh ! je suis seule, épouvantablement seule. Pourtant cela ne se peut ! mourir dans cette chambre! il faut que le monde sache... que quelqu'un sache...
Henriette, ma porte est fermée en dehors... Mais il ne pâlira donc devant personne, ne fût-oe que devant un chien, un animal qui m'aura vue me tordre et expirer, devant un chien qui aura hurlé sur mon cadavre !
Enfin, je suis sauvée, Henriette, sauvée! comprends-tu, «auvée? Oui, ma sœur, tu sauras tout, tu recevras cette lettre, tu sauras comment je suis morte. J'ai là un pigeon
SOUVENIRS DE L'\R1ÉGE. "l
que j'ai élevé avec soin et qui vole souvent des jours entiers , loin , bien loin de ce château. Je lui attacherai ma lettre au cou, il ira la porter bien loin, quelqu'un le verra avec cet étrange message, un chasseur qui le tuera... Oh! misérable, misérable et malheureuse : on luera ce pauvre oiseau ; il ira tomber et se débattre aux pieds d'un paysan brutal etstupide qui ne saura que faire de ce papier. Oh non ! ma dernière pensée , mon dernier adieu ne coûtera pas une autre vie que la mienne. Pauvre oiseau ! il dort. Oh ! je suis atroce et parricide. Adieu , Henriette....
J'y pense, Henriette, j'y pense, les pigeons sont sacrés en Russie : c'est l'image de l'Esprit-Saiut; c'est un sacrilège que de les tuer. Oh ! je contierai ma lettre à celui-ci.
Oh ! que je souffre ! je ne puis plus écrire. Va donc, ma suprême pensée, mon adieu à la vie. Ya dans l'air au gré du vol de ce saint messager. Tu passeras par les forêts, par les nuages, par le ciel, par le jour que je ne verrai plus. On te suivra de l'œil, et tu entendras sous ton vol le chant des vivants el le bruit des villes qui s'éveillent ; et nul ne se dira peut-être : C'est une âme attachée à la plume de cet oiseau; car alors, Henriette, je serai morte... Je ne vivrai plus. Tu sens bien que j'ai froid, ma main s'éteint et mon cœur se serre
J'ai cru que je mourrais ; mais j'ai trouvé de l'eau, j'en ai bu beaucoup : cela a calmé l'incendie de mes entrailles. Je suis forte, je puis encore causer longtemps avec toi
Non I... Non!...
N'est-ce pas que Charles me pleurera? »
Henriette pleurait a chaudes larmes lorsque j'eus fini cette lettre. Je la regardais et demeurais interdit ; je n'osais l'interroger sur le dénouement de cette nuit épouvantable : elle me regardait en m'accusant du fond de l'àme d'avoir légèrement parlé d'une vie close par une si grande infortone.
— Qui vous a remis cette lettre ? lui dis-je après un long silence,
— Un réfugié polonais aux pieds duquel le pauvre oiseau s'est abattu, lorsque le noble proscrit parcourait les plaines <ie sa patrie pour mourir avec la liberté; il m'a cherchée
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par toute la France comme il a pu, en mendiant, en me demandant à tous ceux qu'il rencontrait, en partageant un peu de pain qu'il avait avec ce pauvre oiseau qu'il voulait me donner. Enfin, les rigueurs du pouvoir l'ont exilé dans notre province ; il m'a encore demandée partout, et il a fini par me trouver. Il m'a remis ce papier, et cet oiseau... ce qui restait, tout ce qui restait de ma belle Eugénie, un être qui l'avait vue mourir, un papier qui avait reçu son dernier souffle !
— Elle est donc morte ! m'écriai-je.
— Trois mois avant de recevoir cette lettre, me dit Henriette, j'avais lu dans un journal : « Le comte de Maskiew^ » dont la ftmme est morte clans ses terres, vient d'épouser » la fille du banquier Mornef. »
— Et ce noble Polonais, m'écriai-je , cet homme qui a si bien compris ce message de la tombe ?
— C'est mon mari, me dit Henriette, je vous le présenterai dès qu'il sera rentré.
Je n'eus pas le temps de profiter de sa bonne volonté: Pauline m'attendait. Lorsque je retournai la prendre, elle m'annonça qu'un voyageur qu'elle ne connaissait pas lui
avait fait dire qu'il partait également le soir pour La et
qu'il me priait de vouloir bien lui permettre de nous accompagner, attendu qu'il ne connaissait nullement le chemin. Pauline avait accepté en son nom et au mien, et lorsque nous fûmes sur le point de monter à cheval, je ne fus pas médioorement étonné de voir un petit monsieur à gants jaunes, en bottes vernies, le lorgnon dans l'œil, une cravache à la main, enfourcher le cheval de labour qu'il s'était procuré pour faire son voyage. J'étais à peu près sûr d'avoir rencontré ce visage-là fumant des cigares sur les boulevards de Paris. Il me semblait avoir accroché plus d'une fois la boucle monstrueuse qui couvrait sa joue gauche en s'échappant de son chapeau à petits bords.
Je n'avais pas le même titre que lui à être remarqué, et probablement il ne m'avait jamais fait l'honneur de mapercevoir, car il me salua comme on salue un monsieur de province envers qui tout Parisien doit nécessairement prendre une très-haute supériorité.
La journée était très-avancée lorsque noBS nous mîmes en
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roule, et je prévis que nous n'arriverions à notre destination qu'assez avant dans la nuit. Je ne crus pas devoir en prévenir M. Remy Dallois, notre compagnon de voyage; mais je me réservai, si l'occasion se présentait, de lui faire payer la longue lorgnerie plus que parisienne dont il embarrassait celte pauvre Pauline. Toutefois, à quelque distance de la ville, ce ne furent plus les manières fashionables du petit monsieur qui me déplurent; des paroles se mêlèrent au lorgnon, et la voix grasseyante et criarde avec laquelle il commença ses récils, achevèrent de me le rendre tout à fait odieux.
11 nous raconta comme quoi il allait à La... chez un notaire qui recevait pour lui les revenus de propriétés assez considérables ; puis il ajouta d'un ton mystérieux, qu'il allait aussi pour une petite atfaire où, malgré ses vingt-cinq ans et ses habitudes de Champagne, il avait à jouer un rôle de père noble. 11 avait promis à madame de Mauvrelier de lui ramener son fils qui venait de faire une escapade de provincial pour courir après une petite grisette sans doute fort rougeaude, et qui devait avoir de grosses mains et les pieds plats. L'embarras de Pauline était extrême, et je ne sais trop, en vérité, si je ne me serais pas fait le champion de cette charmante fille, si ses regards n'avaient imploré mon silence, et si je n'avais espéré d'un incident quelconque, une correction pour les prétentions de ce petit monsieur.
Nous avions dépassé Saint-Quentin où se fabrique la moitié des clous qui se plantent dans le Languedoc, et nous commencions à pénétrer dans ce qu'on appelle la montagne, lorsque la nuit nous gagna tout à fait. Peu d'instants après, des nuages épais s'amoncelèrent au-dessus de nos têtes, et nous promirent un orage épouvantable. A partir de ce moment, Pauline et moi, nous nous abandonnâmes à l'instinct de nos chevaux, et les laissâmes choisir le chemin qu'ils voulaient prendre et que nous ne voyions plus : M. x{e;ny avait la prétention de mener le sien, il en résultait entre eux des luttes dans lesquelles le cavalier était toujours obligé de céder, mais qui le mirent de fort mauvaise humeur. Cependant nous avancions toujours, et la nuit devenait de plus en plus obscure. Bientôt la voix altérée de M. Remy nous apprit
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qu il commençait à s'alarmer sérieusement, non-seulement de l'obscurité, mais encore de la route qu'il suivait, et peutêtre aussi de ce que nous étions.
Ce fut encore pour moi une occasion de remarquer combien ce que nous appelons le courage est loin d'être une qualité innée, toujours présente chez l'homme qui la possède, et la même en face de toutes les circonstances. On peut dire que chaque danger a son courage. M. Remy Dallois s'était très-probablement montré brave, en plus d'une occasion, l'épée et le pistolet à la main ; mais lorsqu'il se trouva, au milieu de la nuit, dans une route sauvage et solitaire, tantôt enfermée entre deux hautes roches, au sommet desquelles le ciel et les nuages semblaient toucher; tantôt grimpant difficilement sur le flanc de la montagne et suspendu au-dessus d'un abîme, une véritable peur le saisit : tandis que la jeune hlle qui était près de moi, habituée qu'elle était à ces scènes, n'en éprouvait pas la moindre émotion. M. Remy, avant de nous demander où nous le conduisions, s'informa de l'endroit où nous nous trouvions. Par malheur pour lui, la question n'arriva pas à propos. Nous étions au louroant d'une route, et à l'angle de ce tournant s'élevait un arbre colossal dont les rameaux couvraient le chemin d'un côté à l'autre. Pauline répondit à M. Remy que nous étions au chêne de Jean d'Abail.
Ce nom était un fâcheux hasard pour notre jeune homme., 11 demanda encore ce que c'était que le chêne de Jean d'Abail et l'histoire de l'homme qui lui avait donné ce nom. La voici telle que je la racontai à M. Remy.
Jean d'Abail était un montagnard, ancien serviteur d'une des familles les plus nobles du pays, et qui, à l'époque de la Terreur, prit sous sa protection ceux qu'il avait servis autrefois. Seul, il avait établi, dans le département de l'Ariége, une dictature d'assassinats qui plus d'une fois fit reculer les persécuteurs de la noblesse. Il arriva un moment où les juges révolutionnaires tremblèrent devant leurs devoirs, par la seule volonté de cet homme ; ou, s'ils les accomplissaient, c'était à condition de ne pas sortir, le jour, de la ville où ils exerçaient leurs charges, et, durant la nuit, de la maison où ils se tenaient enfermés. Dès que l'un d'eux osait franchir ces barrières, son cadavre, trouvé le lendemain dans un
'^orviîNîRS DE L'Ar.rÉGE. 275
chemin, attestait que Jean d'Abaii avait tenu sa promesse; car il s'était vanté de punir quiconque rendrait un jugement inique. Ainsi, quand il avait fait avertir un ma^ .slrat que lui, Jean d'Abaii, le trouvait coupable, selon sa conscience, il fallait fuir ou se cacher. L'acte le plus éclatant d'audace que Jean d'Abaii eût accompli, s'était passé au milieu de la ville de Mire poix.
Un des magistrats de cette ville avait déplu à Jean d'Abaii; celui-ci le fit prévenir qu'il recevrait bientôt le chûtiment de la faute qu'il avait commise. Cette menace n'avait point eu d'effet encore, lorsque arriva le jour du marché. Le marché se tient, à Mirepoix, sTir une place qu'on appelle le Couvert : c'est un espace entouré de maisons dont le premier étage est élevé sur des arcades en bois, comme peut être le Palais-Royal à Paris, si ce n'est que l'espace libre qui se trouve sous ces arcades est beaucoup plus large.
Sur l'un des côtés de cette place s'élève un petit amphithéâtre, et sur cet amphithéâtre, de vastes setiers en pierre, où se mesurent le blé et les grains qui =e vendent dans le marché. Le magistrat dont nous parlons, qui était aussi propriétaire dans le pays, se trouvait occupé sur cet amphithéâtre à livrer des grains qu'il venait de vendre, lorsque la foule tumultueuse et bruyante qui occupait la place s'ouvre tout à coup en se refoulant avec épouvante sous les couverts, et une large voie se fait devant un homme qui marche seul, le fusil à la main. Un silence de terreur s'empare de toute la foule et succède à ses bruyants murmures, et Jean d'Abaii s'avance seul au milieu de plusieurs milliers de personnes qui ne savaient que le regarder et trembler. 11 arrive jusqu'à cet amphithéâtre où le magistrat cherchait à deviner la cause de ce mouvement, et lui crie d'une voix, auda-
— Je t'avais bien promis que tu me verrais l Et tout aussitôt, avant que l'autre eût pu faire un mouvement pour fuir ou pour se défendre, Jean d'Abaii l'ajuste, et le blesse mortellement d'une balle dans la poitrine.
Mais ce n'est pas l'audace de l'homme qui est le plus incroyable dans cette histoire, c'est, qu'après cet assassinat, il se retira paisiblement et à pas lents, mesurant de l'œil la foule épouvantée, et raillant par ces paroles :
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— Tachez d'être sages, leur disait-il, ou j'aurai soiD de vous.
Ce fait, qui, pour nos lecteurs, est sans doute la preuve de l'empire qu'un homme peut prendre sur les autres, par la seule puissance de la résolution ; ce fait, raconté au milieu de la nuit, en face de l'endroit où Jean d'Abail avait fait ses plus cruelles exécutions, ce fait troubla singulièrement notre Parisien ; peut-être la tranquillité avec laquelle je le racontai l'alarma-t-il plus que le fait lui-môme, car il dut lui paraître étrange qu'on parlât si hbrement d'uu homme si terrible, sans être un peu de ses amis.
Je m'étais bien gardé de dire à M. Reray que Jean d'Abail, qui avait commencé par des crimes pohtiques, avait fini par devenir un brigand comme tous les autres, et que le bourreau en avait fait justice. Je l'aurais voulu, que je n'en aurais pas eu le temps, car un petit accident, auquel nous aurions dû nous attendre, vint augmenter la peur de M. Remy d'une manière etfrayante.
Nous arrivions à un passage connu dans le pays sous le nomder^«/o««flc?oM(rentonnoirlDanscet endroit, la gorge de la montagne se resserre et ne laisse plus qu'un étroit défilé, encore ce défilé est-il divisé en deux parties, en un chemin viable, taillé sur l'un des côtés de la roche, et en un torrent qui coule à quelque quarante pieds au-dessous du chemin. Quand nous approchâmes de cet endroit, le cheval de M Remy, vieux serviteur des environs, quitta brusquement la route, et descendit par un petit sentier presqu'à pic, vers le torrent qui grondait assez violemment. Depuis longues années, ce cheval qui parcourait sans cesse celte route, avait pris l'habitude d'aller boire dans le torrent, et sans s'inquiéter si celui qu'il portait était un montagnard accoutumé à ses allures, ou un Parisien habitué à courir dans les allées régulières du bois de Boulogne, il emportait notrp élégant sans que celui-ci pût le déranger un moment do la nouvelle direction qu'il avait prise. M. Remy fut véritablement épouvanté de se voir ainsi descendre dans un ravin dont il ne pouvait juger la profondeur, et vers un torrent qui devait être dangereux ; il se mit à pousserdes cris aigus, ea maudissant le ciel, les hommes et son cheval. Heureugement pour lui que son trouble l'empêcha de descendre de
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sa monture, car s'il l'avait tenté, il eût probablement roulé jusqu'au fond du ravin, et Dieu sait comment nous l'en eussions tiré.
Nous avions beau lui crier de se laisser faire, il ne nous entendait plus, et bientôt nous ne l'entendîmes plus luimême. C'est que son cheval était arrivé simplement à son but, et qu'au lieu de noyer son cavalier, ou de le mener dans quelque caverne de voleurs, comme celui-ci se l'imaginait, il se mit paisiblement à boire, puis se retourna, et remonta le sentier.
11 est de ces choses qui ont besoin d'un art particulier pour les présenter au lecteur sous leur véritable jour ; il me semble encore entendre les cris de M. Remy, et cependant, je n'ai ni su, ni osé les mettre en scène. C'est qu'en vérité, il y a des moments oîi la nature prend de si singulières expressions, se laisse aller à de si étranges sentiments, qu'on désespère de les faire croire. C'est donc tout simplement comme historien d'un fait que je rapporterai comme quoi M. Remy, en descendant son ravin, me promettait mille écus, six mille francs, vingt mille francs, si je voulais l'épargner ; comme quoi voyant que ses promesses n'aboutissaient à rien, il les changea en menaces, en nous disant qu'il nous livrerait aux tribunaux, et comme quoi enlin, dans un accès de rage, il brisa sa cravache sur la tête de son coursier, en lui disant :
— Misérable animal, je te traduirai en cour d'assises.
M. Remy avait eu le temps de se remettre pendant que son cheval remontait vers nous -, ce monsieur n'avait pas assez d'esprit pour prendre son parti de la peur bien naturelle qu'il avait éprouvée, il devait donc en vouloir aux gens qui en avaient été les témoins, et je pardonnerais à ce monsieur détre resté mon ennemi bien décidé, si plus tard il ne s'était vengé, trop cruellement, des rires avec lesquels Pauline l'accueillit, en suscitant à Lucien des obstacles qui eurent un bien triste résultat.
Enfin l'orage qui s'était amoncelé au-dessus de nous éclata avec une viulence extrême, et ce ne fut qu'après avoir subi pendant trois quarts d'heure une de ces pluies violentes, si bien nommées dans le pays abat-d'eau, que nous arrivâmes à notre destination.
Je remis Pauline dans la maison de son père, qui était
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absent, et nous nous rendîmes avec M. Remy chez son tk)taire, qui était de mes amis et à qui j'avais fait demander un lit. Le bon accueil que nous y trouvâmes, l'excellent feu qui nous atlezKÎail, le succulent souper qui était préparé pour nousf rien ne put calmer la fureur de notre Parisien, qui, transi, mouillé, écorché, jurait et tempêtait avec une continuité qui devait donner à nos montagnards une pauvre idée de la politesse parisienne. Cette colère, d'abord ridicule, commençait à devenir impertinente, lorsqu'elle fut poussée à un degré si fou, qu'elle changea notre indignation en rires inextinguibles.
Au moment où M. Remy comprenait dans ses malédictions les hommes, le pays, les animaux, et jusqu'à l'oncle qui lui avait laissé quelques milliers d'écus de rentes, dans cet infernal coupe-gorge, voilà que sous la fenêtre éclate tout d'un coup un concert de trente ou quarante clarinettes, qui font sonner aux oreilles de l'arrivant furieux, l'air patriarcal de : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?
C'était une galanterie du notaire, qui avait ramassé tous les musiciens, ou, pour mieux dire, toutes les clarinettes du pays. La clarinette est un instrument adoré jusqu'au fanatisme dans le village de La Les vieillards rendent leur
dernier soupir dans une clarinette et les enfants font leur dents de lait sur l'anche d'une clarinette. Je me trompe donc lorsque je dis qu'il y en avait trente ou quarante; il y en avait au moins soixante qui hurlaient avec frénésie : Où veut-on être mieux qu'au sein de sa famille? à cet homme  malencontreusement arrivé.
Dans sa rage, M. Remy avait ouvert la fenêtre et envoyait les musiciens à tous les diables, lorsque ceux-ci, s'imagioant qu'il les remerciait, et ne voulant pas borner leur hommage à un seul air, lui jouèrent immédiatement celui qu'ils savaient le mieux, et oubliant que M. Remy était carliste, ils entonnèrent la Marseillaise avec un enthousiasme qui sentait son année 1831.
Je ne sais trop jusquoii fût allée la colère de M. Remy, entre cette musique acharnée et nos rires, que nous ne pouvions contenir, si son attention n'avait été détournée par l'arrivée subite de M. du Mauvreher.
Je ne m'étonnai point de le voir chez le notaire, pnisauc
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madame de Mauvrelier possédait aussi des terres dans ce pays; mais il parut fort surpris de me rencontrer, et il le fut bien davantage quand je lui appris que Pauline était arrivée avec moi.
Je voudrais bien avoir à terminer ici ce récit déjà bien long, mais il faut que je dise à mes lecteurs ce que devinrent ce jeune homme et cette jeune tille, dont je fus le confident et dont le sort s'accomplit sous mes yeux.
C'est au moment où j'en suis arrivé, que je commence à craindre que tout ce qui me frappa dans ce voyage, par sa nouveauté pour moi, n'ait paru bien insignifiant à mes lecteurs. Toute cette vie de notre province, si peu semblable à notre vie parisienne, n'en diflère cependant que par des détails sans nombre, mais presque sans relief, et dont il est bien difficile d'expliquer le pittoresque, sans entrer dans de longues descriptions, ou sans les mêler à un drame qui les fa.'^se saillir.
L'incident même qui doit terminer cette histoire a quelque chose de si pauvre dans son principe, que nous osons à peine le raconter, et cependant il arriva comme le poignard, le poison, ou le suicide, au grand dénoùment de tous nos drames, à la mort des deux héros.
Le lendemain de notre arrivée, je servis d'émissaire entre Lucien et Pauline. Je prévins celle-ci que Luciwi voulait la ?oir, et je dis à Lucien que PauUne l'attendrait le soir même dans le ravin de la Roque.
Tout ce qu'une femme et un jeune homme se donnent de peme à Paris, pour découvrir, dans quelque rue cachée, une maison bieu obscure pour y abriter leurs rendez-vous, on le prend dans notre pays pour y trouver quelque ravin profond, quelque roche écartée, qui servent également d asile aux jeunes amours. A Paris, c'est souvent un spectacle étrange que de rencontrer, au fond de quelque étroite allée et au bout d'un misérable escalier, une chambre élégamment meublée, entre la misère qui habite les chambres voisines, parfumée au milieu des miasmes de pauvreté qui s'exhalent autour d'elle, et là, de voir parfois une jeune et belle femme, bien enveloppée de dentelles, suivie d'un beau jeune homme, dont la toilette l'a occupé plus d'une heure, se glisser furtivement dans cet asile, en coudoyant les haillons qui habi-
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tent tout autour, puis d'entendre dans ce réduit murmurer le ijeau langage amoureux de ces deux beaux amants, parmi les glapissements des misérables qui crient autour d'eux.
Mais ce n'est pas un spectacle moins étrange que de rencontrer parmi nos roches profondes, dans les cavernes ténébreuses de nos montagnes, où les oiseaux de proie et les brigands font seuls leur repaire, à l'arbri des torrents que les plus intrépides chasseurs craignent de franchir, de blanches jeunes filles que l'amour y a portées à travers des obstacles presque infranchissables, de beaux jeunes gens que l'amour y a conduits à travers des sentiers que les plus vieux pâtres ne reconnaissent pas toujours.
C'était dans ure de ces cavités profondes que Pauline devait attendre Lucien. Malheureusement, la pauvre enfant l'y attendit trop longtemps.
Dans nos mœurs, dépouillées de tous dangers physiques, où le véritable péril d'une intrigue n'est que dans l'indiscrétion, il semble singuUer de compter pour quelque chose', dans l'histoire de l'amour, le ciel, le vent, la pluie et la glace. Les loups qui avaient dévoré la sœur de Pauline et son amant doivent paraître de bien mauvais goût à nos élégantes Parisiennes, si bien abritées dans leurs soyeuses voitures, et peut-être la cause qui tua Pauline et son amant les fera sourire de pitié ; et pourtant cela s'est passé ainsi, et cela ne pouvait pas être autrement, dans nos villages où il n'y a ni maison secrète, ni restaurateur à boudoirs. Nous l'avons dit, Pauline avait attendu trop longtemps Lucien. M. Remy, qui avait soupçonné le rendez-vous pris, avait suscité à cet enfant des obstacles successifs pour l'empêcher d'arriver à l'heure juste.
Pauline avait donc attendu. Elle avait attendu sous une roche noire et humide, où elle préférait s'abriter des regards indiscrets, que de se garantir d'un vent du nord chargé du froid piquant de la montagne et qui venait la glacer dans son réduit; c'est un danger de plus pour les amours : car, dans nos montagnes, ainsi que dans a cité parisienne, si les regards indiscrets sont mortels comme partout; s'ils portent avec eux la délation, la calomnie et le déshonneur; notre vent est mortel aussi, et il ne faut pas plus le braver que l'envie humaine.
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11 y avait plus d'une heure que le moiueut clu rendez-vous était passé, lorsque Lucien partit pour s'y rendre. La course qu'il fit pour arriver avant le départ di' Pauline fut donc emportée comme sa passion; Lucien courut une -lemi-heure sans reprendre haleine à travers les ravins, parmi les roches aiguës, franchissant les obstacles, se d chirant aux ronces des rochers, et ne pensant qu'à arriver une minute plus tôt. Aussi, quand il arriva, son corps brûlait et son front ruisselait de sueur, et quand il arriva, P.uliue était glacée, et ses dents claquaient de froid. Elle en était tellement saisie, que ses mains même ne purent serrer celles de son ami, et voyez ce que c'est que d'être un enfant de dix-sept ans : Lucien prit les mains froides de Pauline, et les croisant doucement sur sa poitrine, il dit naïvement à la jeune fille :
— Réchauffe-les à mon cœur.
Pauvres enfants ! les mains de Pauline ne se réchauffèrent point, et la poitrine de Lucien se glaça-, et lorsque, la nuit venue, ils ne reparurent point, elle chez son peie, lui chez notre hôte; lorsqu'il nous fallut recommencer à la lueur des flambeaux cette recherche que Pauline m'avait racontée pour sa sœur, je me sentis le cœur pris d'un funeste pressentiment; je me rappelai ce mot de Pauline :
— La montagne a été fatale à toutes celles de notre famille.
Elle avait eu raison. Et si la fatalité ne fut ni si rapide, ni si sanglante pour elle que pour sa sœur, elle ne fut pas moins implacable et mortelle. Ils respira. ent encore lorsque nous les découvrîmes, mais leurs corps tremblaient déjà de la fièvre qui ne mit que quelques jours à les dévorer.
iô.