TRENTE ET QUAÎIANTE .\NS
LaifbOQS M. '.Icnior faire sa pruniciiade avec Clara, et retournons au salon, où le marquis du Luc et M. de Sommerive faisaient ensemble une partie de trictrac.
— Bah! disait le beau Fernand en jetant négligemiii-nt fes dés, ce doit être une société fort maussade que la sii- ne, et lorsqu'il s'agit de prendre femme, ccmme disaient nos
■pères, ce n'est pas à une beauté (très-éclatante sans doute, mais fort bourgeoise) qu'il faut s'arrêter.
Nous ne laisserons point passer cette phrase sans en commenter quelques mots, qui expliqueront à nos lecteurs la l^oi^ition respective des deux interlocuteurs. ^
*)Aiusi ce mot : comme disaient nos pères, n'avait pas été prononcé sans quelque intention. En effet, M. du Luc était le dernier descendant d'une illustre et très-noble famille, tandis que M. de Sommerive devait son titre de comte à une ordonnance en date de 1824, qui avait anobli son père, président de cour royale, en l'appelant à la chambre des pairs. Il était donc destiné à être le collègue du jeune Victor de Perdignan ; mais son père n'étant mort qu'après la révolution de 1830, il s'était trouvé déshérité de son titre. Ou prétendait que c'était pour le reconquérir que M. de Sommerive avait brigué la députation et s'était rallié à la nouvelle dynastie. Donc le marquis du Luc, demeuré fidèle aux opinions légitimistes de sa famille, traitait avec un certain dédain son ami M. de Sommerive, 1° parce qu'il' était un parvenu; 2° parce qu'il était un transfuge. Or, ce mot : ainsi que disaient nos pères, n'avait été jeté dans la conversation, avec un clignement d'yeux, que pour rappeler à M. de Sommerive l'immensité qui séparait la noblesse du marquis du Luc et celle du comte de Sommerive. Celui-ci le comprit admirablement et repartit en casant avec une extrême attention comme s'il était tout à son jeu :
— Certes je suis de votre avis, et, comme le disent toutes les sentences de la sagesse, la beauté est un don périssable, etc., etc. Vous me dispenserez, je suppose, de soutenir la nouveauté de votre opinion à ce sujet par les déclamations d'usage. Mais à supposer que madame d'Houdailles soit d'une société fort maussade, vous avez oublié que ce défaut peut se compenser par les deux cent mille livres de rente qu'elle possède. Oh ! c'est une considération à laquelle pensaient beaucoup nos pères, comme vous dites, ceux surtout dont le blason était plus incontestable '\ue la fortune. ^— Dieu me damne, dit Fernand, on ne se douterait point «lUe vous siégez au plein centre de la chambre ; vous devenez hargneux comme un député de l'opposition, et au moindre mot dans lequel vous croyez voir une intention d'attenter à
l'illustration de votre comté, vous arrivez à des personnalités désespérantes. Je sais fort bien qu'il n'y a rien de plus vulgaire que mon opinion sur le peu de cas qu'il faut faire en se mariant de la beauté des femmes ; mais les considérations relatives à la fortune ne me paraissent pas d'un ordre beaucoup plus élevé. Vous me dispenserez, je suppose, de vous approuver par des aphorismes de l'espèce de ceux-ci : La fortune ne fait pas le bonheur, mais elle y contribue ; Quand la pauvreté entre par la porte, l'amour s'en va par la fenêtre, etc. Mais, entre nous soit dit, j'ai trop vécu pour n'en être pas arrivé à la modeste philosophie de nos pères, nobles ou bourgeois (voyons, ne froncez pas les sourcils), laquelle philosophie nous enseigne que le bonheur est dans la convenance d'humeur, de caractère et de position. Or, pour trancher tout net la question, voici les faits dans leur matérialité, comme vous dites vous autres économistes législateurs. Je suis un tant soit peu amoureux du bruit du monde et de la liberté; or, madame d'Houdailles me fait l'effet d'une prude à la manière anglaise, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sot, de plus égoïste et de plus pitoyable au monde : voilà pour l'humeur. Je suis assez volontaire et très-emporté, elle me semble froide et entêtée : voilà pour le caractère. Elle est immensément riche et je suis furieusement endetté ; elle doit calculer comme Barème, et je jette l'argent sans compter..... Amalgamons, combinons, pilons, tamisons, alambiquons tous ces éléments ensemble, et s'il n'en sort pas une union détestable, avec querelles, reproches, séparation et peut-être pis, je. veux être pair de la nomination de Louis- Philippe.
— Vous êtes un trop excellent appréciateur de la position pour ne pas vous être dit que c'est positivement à cause de tout cela que vous devez épouser madame d'Houdailles.
— Expliquez-moi cela, je vous prie.
— Oh ! je vous prie de me disperser des théories et de mo permettre de m'en tenir à la matérialité des faits , comme vous avez dit. Dans quel but, dites-moi, avez-vous été si... si... faut-il dire le mot? si impoli envers une femme sur laquelle vous n'auriez aucune prétention? Allons, Feruand, ne jouons pas au fin, vous savez vivre, vous êtes même une exception parmi nos beaux , par Yolre politesse , par votre comptai-
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gance :d'où vient donc ce refus glacial fait à la soeur de votre hCle, à une femme d'une beauté très -éclatante, toute bourgeoise qu'elle puisse être? Vous avez voulu porter coup.
— C'est possible, dit Fernand d'un air tout à fait indolent; r;t si je n'ai pas réussi vis-à-vis d'elle, je puis être fier de mon snccès près de vous, car vous me tournez dans tous les sens, comme un enfant fait de son joujou, pour deviner le secret iU: .>es mouvements; cela vous intéresse donc excessivement?
— Moi ! cela m'intéresse pour vous.
— Ah ! ah ! ah ! dit Fernand avec une grimace de douleur, ceci est par trop... par trop. . faut-il dire le mot? par trop béte. Pour moi, Adrien, c'est pour moi que vous vous alarmez de nuv conduite? Voilà une tendresse qui vous a poussé bien subitement.
— Je croyais que nous étions amis, Fernand, dit sérieusement M. de Sommerive.
— Sans doute, et je m'en vante, et à ce moment même, j'aurais une fâcheuse alîaire sur les bras, affaire d'argent ou iillàire politique, que je vous dirais tout net : Sommerive, j'ai besoin de vous, il faut me sauver; et vous feriez de même à mon égard, j'en suis sûr. Mais ici, si les intentions que vous me supposez sont véritables, nous sommes rivaux, et si l'un do nous a manqué de franchise, c'est vous, qui me questionîi-^z comme un juge d'instruction.
Un silence assez long suivit ces paroles de du Luc, tandis q.ie les dés roulaient rapidement. Tout à coup M. de Sommerive s'écria :
— Je trouve madame dUoudailles adorable.
— Je crois bien, repartit Fernand.
— En vérité, je crois que je l'aimerais, là... d'un véritable amour.
— Je crois bien, répéta du Luc.
— Et je l'aimerais, fùt-elle pauvre, fùt-elle égoïste, opiniilre.
— Je crois bien, ajouta encore le marquis.
— Bah! fit M. de Sommerive d'un air stupéfait.
— C'est que celte femme, s'écria du Luc, est tout bonner:ent la merveille des merveilles, la beauté, l'esprit, la grûce, ! éloquence, tout ce qu'on rêve quand on a vingt ans, tout ce qu'on pleure de n'avoir pas trouvé quand on en a quariinte.
— El ce qu'on obtient quuud on en a trente, voulez-vou liire, fit M de Sommerive en continuant la phrase enlhou M;tete du marquis.
— You3 me faites plus fat que je ne suis. Ce que je viens (!'■ vous dire sur madame d'HoudailIes, je le crois, je le sens, ir.ais c'est précist'mcnt à cause de celaque je ne l'aime pas, i.Al de supériorité me déplaît; et très-sincèrement, j'ai .- .'.vi l'impulsion de mon cœur en me montrant presque im- P .'li vis-à-vis d'elle ; son frère la mangeait des yeu.x., madame iléuicr la flallait avec une terreur indicible, vous étiez dans ime extase inouïe : j'ai voulu que quelqu'un protestât contre ce suprême triomphe, je me sais chargé de le faire; voi'à tout.
— Tant pis pour moi, dit M. de Sommerive.
— Pourquoi cela ? Je vous ai fait la partie belle.
— C'est que vous aimez madame diioudailles.
— Moi !
— Vous l'aimez si bien que vous vous êtes révolté contre la peur qu'elle vous fait.
Femand se tut et s'accouda sur le trictrac en ayant l'air (^' rêver et de se consulter.
Puis il ajouta :
— Ma parole d'honneur, je ne laimepas... et même, je re sais, je trouverais quelque plaisir à lui faire un peu de (hagrin.
— Une méchanceté est toujours facile à inventer.
— Oh ! dit Ferriaud, une méchanceté vis-à-vis d'une femme tonne, noble, irréprochable! ah! vous m'estimez hier. peu. i.iuand je dis que je voudrais lui faire un peu de chagrin, j't-ntends que je désirerais la voir un peu moins sûre d'elleuiême... que je voudrais...
— Que vous voudriez lui insiirer un goût décidé pour vous et puis faire le fier pour humilier un peu eetfe perfection qui votrs fait peur- D'où je conclus que voua l'aimex sans vous en douter, ce qtri est le plus dangereua. de tou» le? smour?.
— Silence! dit tout à coup du Luc, voici venir "Victor.
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