LA BELLE MARQUISE A MARIER
Si nos lecteurs ont bien voulu nous suivre dans le vestibule où M. Ménier embrassait sa sœur avec deux gros baisers bruyants et pleins de bonne affection, froissant sa joli'.' capote de soie fauve, serrant ses flnes mains dans ses mains rudes et lui criant à tue-tête :
— Oh ! que tu es toujours belle!
Si, dis-je, nos lecteurs ont bien voulu nous accompagner, peut-être comprendront-ils l'empressement de madame Ménier à se défaire d'une pareille belle-sœur. Madame d'Houdailles, en clfet, était une de ces natures rares qui ont ensemble la beauté et la grâce, la naïveté et la grandeur, h bonté et la distinction, Tintelligence et l'indulgence. Son regard semblait velouté, mais on sentait qu'il y avait une llammederrière l'ombre qu'y répandaient ses longs cils noire. Son front était calme et pur, mais devait penser beaucoup, et dans le souple développement de sa taille élevée, il y avait l'élégance qui plait à l'amour et l'ampleur qui sied à la maternité. C'était une noble et belle créature. Sans coquetterie, sans apprêt, elle jeta sa capote, qui gênait les grosses embrassades de son frère, et le lit si vivement qu'elle erûex: le peigne qui retenait une masse de cheveux bruns, soyeux et transparents; ils se déroulèrent sur ses épaules en (lots admirables, si bien que lorsque madame Ménier par-t, elle poussa un cri en disant : «>
'^— Ah ! mon Dieu, chère Clara ! que vous est-il donc ariL vé? Vous voilà tout échevelée comme une orpheline !
— C'est moi qui me suis maladroitement décoiffée, dit la
LES IRÉTKNrmS. 13
marquise en embrassant sa belle-sœiir, qui lui tendit froidement les deux joues; et Clara allait ramasser son peigne et se rajuster, lorsqu'à diverses portes du vestibule elle aperçut trois figures qui la regardaient curieusement. C'étaient M5I. du Luc, de Sommerive et Victor, qui venaient de descendre de leurs appartements. Madame d'Houdailles rougit d'être ainsi regardée, et ayant salué rapidement ces messieurs, elle prit de même le grand escalier avec son frère, qui lui criait :
— Je vais te montrer moi-même ton appartement. Tandis que madame Ménier lui disait de la voix la plus
calme :
— Edouard, laissons à Clara le temps de se remettre. D'ailleurs, j'ai à vous parler.
— Je redescends à l'instant, dit M. Ménier en rejoignant sa 5œur et en l'embrassant encore une fois.
— L'entrée a été dramatique, dit madame Ménier avec un air railleur et en rendant à ses hôles leurs saints révérencieux. Qu'en dites-vous, monsieur de Sommerive?
— Elle est admirablement belle, dit l'homme de quarante ans.
— Vous trouvez ? Et vous, monsieur du Luc?
— Elle le serait ailleurs que près de vous, madame, dit celui-ci en baisant respectueusement la maia de madame Ménier, qui sourit gracieusement.
— Ail çà, ma tante, dit Victor, tu ne veux donc pas m'embrasser ?
— Si, mon enfant, lui dit-elle avec une vraie tendresse.
Et elle embrassa son neveu comme Edouard avait embrassé sa sœur. Elle l'aimait presque d'un amour de mère, et elle le montra bien, car elle lai dit en le regardant avec cette admiration heureuse à laquelle on ne peut pas se tromper :
— A la bonne heure! tu es bien! tu es très-bien! Tu es beau comme ton père !
Une larme vint aux yeux de madame Ménier, et cetto larme disait : « Si c'était mon fils, ce serait autrement pour moi sans doute. » Mais elle secoua tout à coup ce regret ou ce remords, et se mit à causer avec ses hôtes. Un moment après, M. Ménier arriva et annonça que Clara allait descen-
M LKS PRÉTENnrS.
lire pour le drjeur.er. Sa femme le prit à part et lui dit du ton le p!ii?doux :
— J'espère que vous n'avez pas dit un mot de mes '.sujets à votre sœur ? «
— Je m'en serais bien gardé, car elle ne m'en a pas pariv.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— C'est qu'elle les a devinés au premior coup d'œi!, et que, puisqu'elle ne s'en est pas expliquée, c'eit qu'il lu; va sans donte d'avoir l'air de les ignorer.
— Ah ! fit madame Ménier. Et à quoi av"cz-vou3 deviné ^u'e]\e les eût devinés?
— A ce qu'elle m'a dit qu'elle ne resterait que très-peu de jours. Mais vous et moi, je Tcspère, nous la ferons changer de résolution. J'y compte.
Cefy compte avait un accent qui voulait dire sans doute
bien des choses, car, lorsque Clara reparut, sa bcl!e-sœur
Ja combla de caresses, d'éloges, de démonstrations d'amitié
i vives, si empressées que Victor en haussa les épaules en
disant :
— Ma tante est trop bonne en vérité, car cette madame d'Houdailles reçoit tout cela avec un air de froideur vraiment impertinent.
Madame Ménier commençait cependant à se fatif^uer des avances qu'elle faisait à madame d'Houdailles et que colleci recevait avec la plus exquise politesse , mais eu même temps avec la froideur la plus significative, lorsque l'annonce du déjeuner vint rompre cette situation péiiible pour l'une et pour l'autre, et en généralisant la conversation arracha d'une part la marquise à la gêne d'entendre des protestations qu'elle sa\-ait ne pas être franches, et de l'i.utre madame Ménier à l'obligation qu elle s'imposait d'obéir à son mari; car nos lecteurs ont dû remarquer que cet affectueux empressement avait immédiatement suivi le désir exprimé par M. Ménier de garder sa sœur, et l'espérance qu'il avait montrée que sa femme contribuerait à obtenir ce résultat. Pour ceux qui ne voyaient que le drîiors des choses, M. Ménier était le mari, non pas le plus*\ slave, mais le plus nul du monde. Rien ne se faisait chez, lui que par les ordres de madame Ménier. Elle disposait eu souveraine de la maison, des gens, des chevaux; elle recevait,
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invitait, ropoussail eu aitparence qui lui plaisail; mai^ pour quelqu'un qui eut pu entendre le peu de paroles qui s'étaient dites entre M. Ménier et sa femme, au sujet de Clara, itérait demeuré incontestable que le mari avait gardé sur certaines choses une autorité qui n'admettait ni résistance ni contestation.
Ceci une fois posé, nous allons conliniier notre récit.
PRÉLIMINAIRES d' ATTAQUE
On comprend sans doute que des préparatifs comftie ceux dont la maison semblait occupée, n'avaient pas été seulement pour recevoirM.de Soraraoriveet M. du Luc, car \i;-tor ne comptait pas, en sa qualité de neveu. Tout cela était donc pour Clara, et madame Ménier se chargea de le lui apprendre durant le déjeuner.
— Votre arrivée, chère sœur, lui dit-elle, est un jour de fête pour nous : aussi ai-je voulu qu'il fut célébré par une fêle. Je vous préviens donc que nous aurons ce soir grand dîner et grand bal.
Clara regarda son frère d"un air surpris, et M. Ménier, baissant la tète d'un air d'assentiment, répéta en souri iiit :
— Oui, ma sœur, grand diner et grand bal.
Clara se laissa prendre à l'air satisfait de son frère, et accepta alors comme une bonne grâce amicale ce qu'u;i instant avant elle eût trouvé une manifestation de m;i ivais goût, et repartit en souriant :
— Mais c'est une véritable trahison! je suis arrivCe ici comme une veuve qui a à peine quitté ?on deuil ; comme une Auvergnate, qui n'a vu personne depuis six ans; je uai rien de présentable pour assister à de si brillantes réunions, et si je pardonne à mon frère d'avoir abusé de ma bonne foi, car les hommes ne pensent guère à ces choses-là, j'ai le droit de vous en vouloir, Claire, de ne pas ra'avoir prévenue ; car vous qui êtes femme, vous savez bien que nous n'aimons guère être prises ainsi à l'iraproviste.
— Une femme n'est jam.ais prise à l 'improviste, quoi qu'elle dise; elle a toujours au fond de quelque cari n une
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robe passée de mode, mais qui lui sied à ravir; une fleur bien simple qui n'en fait que mieux ressortir sa beauté. Ce sont des en-cas qu'une veuve jeune et belle prépare toujours, et dont elle se rappelle toujours au moment fatal. N'est-ce pas vrai, ma belle Clara?
— Je refuse toute la dernière partie de la supposition, ma chère sœur, dit Clara. Quant au reste, je sais comme vous que ce ne sont pas toujours les plus riches toilettes qui parent le mieux une femme-, mais le monde a des exigences qu'il faut qu'on respecte, et l'on trouvera assurément quelque raison, qui ne me sera pas favorable, à la simplicité de ma toilette.
— Madame a raison, dit M. de Sommerive ; au crime qu'on vous fera d'être plus belle que personne, on ajoutera celui de l'être autrement. On dira...
— Que dira-t-on? dit M. Ménier.
— Tiens ! ce qu'on dira, dit Victor en dévorant une aile de perdreau; ce n'est pas difficile à deviner.
— Voyons, grand appréciateur du monde, dit M. Ménier.
— D'abord, les dames de Champrée, qui mangent chez elles des pommes de terre frites pour acheter des fleurs de Nattier qui les font paraître encore plus rousses qu'elles ne sont, diront que c'est par avarice; ensuite, les demoiselles Lacon, qui se harnachent comme des chapelles de Fête- Dieu, prétendront que madame s'est crue assez belle pour se passer de toilette; et les Lebeuf en masse, père, mère et enfants, prétendront que la marquise d'Houdailles a dédaigné de s'habiller pour un bal de provinciaux et de roturiers.
— 11 n'en a pas manqué une, dit M. Ménier en riant, et pas une ne manquera ce soir.
— Et je sortirai de ce bal avec la triple accusation d'avarice, de vanité et d'impertinence. Il y a de quoi reculer, et j'ai bien envie de rester chez moi, reprit madame d'Houdailles.
— Bahl dit Victor du ton d'un véritable enfant gâté qui parle à tort et à travers, il n'y a que les femmes qui le diront, et ça ne signifle rien.
— Plait-il, dit madame Ménier d'un ton presque sévère. Vous savez, Victor, que je n'aime pas à vous entendre parler des femmes avec cette légèreté, avec ce ton.
— Est-ce que ça vous regarde, chère tante? dit Victor avec une petite moue joyeuse; vous n'êtes pas une femme, vous, vous êtes un ange de bonté, et c'est pour cela que je vous demande la permission de voas quitter tout de suite. Je vais chez Bertrand, le garde-chasse, voir si nous ne pourrions pas demain matin faire une petite battue dans les bois.
Sans attendre cette permission, le jeune homme se leva, et il allait quitter la salle à mangerj lorsque, sur un regard significatif de sa tante, il s'approcha de Clara et lui dit d'un air fort insouciant :
— Madame la marquise voudra-t-elle accepter ma maia pour une contredanse quelconque?
— Pour la première, monsieur, si cela vous convient, lui répondit Clara en riant.
— En ce cas, je réclame la seconde, dit M. de Sommenve. Clara répondit par une inclination de consentement, tandis que Victor disait :
— Et vous, du Luc, vous ne prenez pas votre tour d'inscription ?
— Je n'ose imposer à madame de si nombreux engagements après un voyage qui a dû sans doute la fatiguer, dit le marquis d'un ton de respect impertinent.
— Oh! dit M. Ménier, n'ayez pas de ces craintes-là; ma sœur ne se laisse rien imposer, et elle est femme à vous refuseï, si elle pensait ne pas pouvoir tenir ce qu'elle vous promettra.
— C'est la crainte d'un pareil refus qui m'arrête, reprit le marquis du Luc en s'incliuant et en gardant les yeux baissés sur son assiette, de manière à montrer clairement au'il n'avait rien à ajouter à ces paroles.
Madame d'Houdailles en proIi:a pour l'examiner d'un regard sérieux et froid, tandis que M. Ménier souriait d'un air moqueur. L'impolitesse était manifeste, et la lin du déjeuner lut très-génée, quoi que pût dire M. Ménier pour faire oublier cet incident. Mais malgré ses provocations, malgré 1 humilité avec laquelle il appela les plaisanteries qui no manquaient jamais d'arriver sur toute friture provenant de sa pêche à la ligue, il ne put rien obtenir, si bien qu'à la lin du déjeuner, madame Ménier ayant réclamé le privilège de
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fes devoirs de maîtresse de maison pour se retirer, afin, disait-elle, de donner des ordres, madame d'Houdailles demanda à son frère de lui montrer son parc, de manière h faire voir qu'elle désirait être seule avec lui. M. de Sommerive lit preuve de sa discrétion en s'excusant près de M. Ménier et de madame d'Houdaiiles de ne pouvoir les accompagner, parce qu'il avait des lettres à écrire. 'Quant à M. Fernand du Luc, il prit un journal et se mit à lire, de façon à laisser croire que c'était parce lu'il ne voulait pas aller avec eux, qu'il n'y allait pas, mais non parce qu'il avait compris qu'ils voulaient être seuls.
Dès que M. Ménier et sa sœur furent dans le parc, celle-ci lui dit :
— Est-ce impertinence ou manque de savoir-vivre ? M. Ménier se mit à rire. Il réfléchit, puis il répondit :
— C'est tactique...
— Gomment ?
— M. de Sommerive s'est montré ébloui et ses regards le prouvaient encore mieux que ses paroles ; en cette circougtance, M. du Luc a voulu se poser en indilTérent, et ce i.'est que la folle interpellation de Victor qui l'a poussé à se faire dédaigneux.
— Ah ! , lit Clara ,1 en reprenant tout à coup sa gaîté, c'est la vieille tactique des romans de l'Empire. Lue femme !';dt toujours attention à Ihomme qui ne fait pas attention à elle.
— Excellente tactique, reprit M. Ménier, car elle a réussi ; ta première parole a été pour l'informer de lui.
Clara se mordit les lèvres et repartit d'un air sérieux :
— Ce qui m'a fait te parler de M. du Luc tient à ce que je pouvais supposer à sa conduite des motifs plus graves qu'une sotie prélenlion à se faire remarquer.
— Et quels motifs? dit M. Ménier, qui prit un air alarmé et surpris.
— iS'est-il pas l'ami de M. de Gancel, et..^
Madame d'Houdailles s'arrêta tout à coup, et tandis que soa frère l'examinait comipe un homme quicramt de découvrir quelque chose qui n'est pas innocent, eUe deviiit rouge et baissa les yeux.
— Ma sojur, ma pauvre sœur, lui dit-il, ne crains pas de te coutier a moi.
LES PRÉTENDUS. If)
Madame d'Houdailles embrassa son frère et lui dit d'uoe voix où l'on ?cntaitdes larmes :
— Je n'ai rien à te dire, Edouard; je n'ai pas de confidences à te faire. J'ai dit un mot sans portée, sans valeur, qui n'a aucun sens. 11 me suffit d'être rassurée sur les intentions de la conduite de M. du Luc.
— Ses intentions sont, je crois, de te plaire et de t'épouser. 11 s'y prend d'une façon, M. de Sommerive s'y prend d'une autre.
— Et aucune d'elles ne réussira.
— Alors ce sera peut-être celle de Victor.
— Qui, lui aussi, avec ses vingt ans? dit d'un air chagrin madamedHoudailles; déjà amoureux de mes deux cent m lile livres de rente!
— Lui! le pauvre garçon, il ne s'en doute pas; mais si le hasard voulait qu'il le plût, je sais quelqu'un qui pourrait bien alors lui donner des avis pour arriver au mariage.
— Claire me croit-elle assez folle pour cela ?
— Elle ne le croit pas, mais elle n'en serait pas fâchée.
— Et elle n'a peut être pas si grand tort, dit Clara en riant ; car c'est véritablement celui-là qui n'a fait nulle atleution à moi et qui a préféré tout naïvement d'aller chez le garde champêtre plutôt que de rester avec nous, et qui m'a fort bien expliqué ce qu'on dirait de moi. sans me faii c ni le moindre compliment ni la plus petite impertinence. Mais laissons tout cela. Je suis femme à me défendre contre ces attaques volontaires et involontaires, et décidément montremoi ton parc et les belles collections de fleurs dont tu me parles dans toutes tes lettres.