‹ Les prétendusChapitre 9 sur 30 · I-r.S ?" itTÙNDLS · texte numérisé non relu

I-r.S ?" itTÙNDLS

elle était toute à la valse ; mais elle avait voyapé une parti»» de la nuit, elle avait beaucoup dansé. Fernand la sentit s'appuyer sur son bras.

— Courage, lui dit-il tout bas.

— Je suis morte, je n'en puis plus, répondit-elle.

— Encore quelques minutes, j'entends Scmmcrive qui souffle ; appuyez-vous sur moi, ne craignez rien.

Et il précipita lui-même la va!>e en passant devant le piano et en criant au musicien : Vite! vite! 11 emportuit madaii;;^ d'Houdailles sur son bras de for; et. soit délire, soit fatigue, elle s'abandonnait avec une grâce enivrante. Les bravos éclatèrent, on battit des mains : Scmmerive et sa danseuse Vfjnaient de s'arrêter. Femand acheva le tour pour constater !e triomphe, et déposa madame d'Houdailles sur un divai:, haletante, les cheveux effarés, souriant et répondaut par des mots entrecoupés aux mille compliments que lui faisait tout le mor.de et surtout son frère, qui était radi(ux, qui était ravi, non pas tant de son triomphe que de voir qu'elle s'y était si joyeusement intéressée. Madame Méoier elle-même fut pleine d'empressement et finit par dire avec cette bienveillance qui ne donne à l'un que pour ôtcr à l'autre :

— Il y a bien aussi une part de succès pour le danseur.

— Et la plus belle, dit gaiment madame d'Houdailles. Sans lui je m'arrêtais il y a un quart d'heure.

Quel mot! quel aveu ! pourquoi donc avait-elle continué malgré sa fatigue ? Fernand la regardait avec une suave admiration eu se liisant intérieurement :

« A la bonne heure, elle est femme ; elle veut être la plus belle et elle s'en donne la peine. J'en ai donc trouvé une qui sait être naturelle. »

A ce moment u le petite vols, câline se lit entendre, et Victor, appuyé sur le bras d'un jeune homme, s'avança en disant :

— Et moi, est-ce que je n'aurai rien ?

— Vous ne voulez pas valser, je pense? dit madame d'Houdailles.

— >on ; mais quand Fernand a dit que vous valsiez, jo n'ai pas voulu laisser le piano à un autre. Je vous ai joué les plus jolies vals-s de mou répertoire, et le musicien tsl bitu

40 LES PRÉTF.XDUS.

pour quelque chose dans le succès des danseurs, surtout en fait de valses.

— C'est vrai, c'est vrai, dit-on de tous côtés, tandis que madame d'Houdailles le remerciait le plus gracieusement du monde.

— Et voyez comme je suis bon, ajouta Victor plus bas; j'avais tellement à cœur de bien jouer, que je n'ai pas quitté le clavier des yeux et que je ne vous ai regardée qu'une ou deux fois à la dérobée. Voilà bien ce qu'on appelle se sacrifier, j'espère.

La voix de Victor, en parlant ainsi, avait quelque chose de grave et de triste qui empêcha madame d'Houdaiiles de répondre par une plaisanterie à ce compliment ; elle se contenta de sourire et revint à un texte plus commode.

— Vous soutfrez toujours? lui dit-elle.

— Presque plus, dit Victor ; je ne sais pas, mais jamais je n'ai été si content d'une soirée que de celle-ci, où je n'ai fait que regarder.

— Tant mieux, dit madame d'Houdaiiles d'un air presque froid, car elle sentait sous les paroles de Victor l'intention que lui-même n'y soupçonnait pas ; et, s'étant levée, elle pria son frère de la conduire dans un salon moins étouffé, et d'obtenir pour elle qu'on lui accordât un délai de deux contredanses qu'elle avait encore promises. Eu traversant le salon, elle rencontra M. de Sommerive qui se rangea d'un air précieux et vit madame du Hauty qui se laissait encenser, et qui, riant avec une furieuse ostentation de mystère, criait tout bas ;

— Ce pauvre M. de Sommerive! il n'en pouvait plus! je m'en suis débarrassée pour longtemps.

Le pauvre homme expiait la défaite de madame du Hauty, c'était dans l'ordre.

Le monde remarqua que ces deux dames ne s'étaient pas même regardées ; et cependant elles s'étaient vues, examinées et appréciées de la tête aux pieds. A quel moment et par quel moyen? C'est ce qu'une femme seule pourrait vous dire, c'est le mystère de ces regards voilés comme la nuit et rapides comme l'éclair, qui voient tout ce qui est visible, et devinent tout ce qui est caché.

LES PUETENDUS. 41

DÉCLARATION DE GUERUE.

Cependant cette fameuse valse avait jeté un nouvel entrain dans le bal; la carrière des pas compassés était rompue; on dansait véritablement, on riait, on prenait du puncli, on s'arrachait gaîment les glaces, on se familiarisait avec le plaisir. C'était tout à fait une joyeuse et bruyante assemblée; et madame d'Houdailles avait un sentiment secret qu'elle avait donné à tous cette facile et vive impulsion. Remarquez que, jusqu'à ce moment, on ne l'avait trouvée que belle, et que, depuis la fameuse valse, chacun, ravi du plaisir qu'il goûtait, la trouvait charmante, bonne, parfaite. C'est encore là un mystère, c'est celui des astres qui emportent tout ce qui les entoure dans le tourbillon où ils marchent, c'est ce pouvoir iusaisissable que le ciel a accordé à quelques personnes et auquel on a donné le nom de charme, qui lui convient dans son acception la plus magique.

Lorsque madame d'Houdailles fut rentrée dans la salle de danse, elle la parcourut du regard et ne vit ni M. Fernand, ni M. de Sommerive, ni Victor.

— Ah ! lui dit son frère en riant, ils ne sont plus là.

— Qui donc ? ht madame d'Houdailles.

— Oh! Clara! Clara! un peu de franchise va si bien au bonheur.

— Eh bien! oui, dit-elle, je suis heureuse, heureuse d'être avec toi, ici, revenue de nos préventions et de nos craintes de ce matin. Décidément, M. de Sommerive est un homme spirituel et bon ; M. du Luc est fat, je le crois; mais à son âge et avec sa tournure , c'est permis , et je pense qu'au fond il est galant homme et, en tous cas, il doit être charmant quaaJ il veut l'être.

— Et, dit M. Ménier en imitant la voix plaintive de Victor, n'y a-t-il rien pour mon neveu ?

— Je crois, dit madame d'Houdailles d'un ton embarrassé, qu'il y a une vieille locution qui le peint à merveille : « Mauvaise tôle et bon cœur. »

— Noble cœur, Irès-noble cœur, dit sérieusement M. Méiiicr, et tète folle plutôt que mauvaise.

Madame Ménier les rejoignit en cet instaot.

— Je viens de coucher ce pauvre Victor, leur dit-elle ; il jii'a fallu toutes les peines du monde à le décider, et je lui ai dit que Clara ne voulait plus valser.

— Comment cela? dit madame d'IIoudailles.

— « Je veux la voir valser à mon aise, » me dirait-il toujours, et jai été forcée de lui dire que vous aviez refusé de valser de nouveau.

— Et vous avez eu raison, dit madame d'floudaillcs, car si je n'avais encore une promesse à remplir, je vous demanderais la permission de me retirer.

— Mais où sont donc MM.de Sommerive et du Luc? demanda Méoier.

— Ils ne dansent plus, lui répondit son mari.

— Ah ! dit madame Ménier, M. de Sommerive n'a pas voulu aggraver sa chute et le marquis a craint de compromettre son triomphe. Quant à vous, Clara, si vous êtes vraiment fatiguée, vous pouvez vous retirer ; je me charge de vous excuser auprès de votre danseur. (C'est le petit du Hauty, ditells à son mari, et je ferai plaisir à sa belle-sœur, qui l'a déjà querellé d'avoir invité Clara). D'ailleurs, vous savez que demain ces messieurs fout une partie de chasse et que nous allons tous les rejoindre, à deux heures, aux ruines de Saint- Martial, où ils nous ott'rent un splendide déjeuner; puis nous revenons souper au château.

— A la bonne heure, dit M. Ménier, il n'y a pas de fête sans lendemain.

— C'est que j'ai bien des choses à faire demain, dit Clara.

— Bah, bahl lit M. Ménier, nous arrangerons tout cela! Je vais te conduire chez toi.

• Pour gagner son appartement, il fallait que madame d'IIoudailles traversât le salon où l'on jouait. Elle vit M. de Sommerive à une table avec du Luc. M. ^o Sommerivty était en face d'eux, et du Luc leur tournait le c js. M. Ménier entraîna doucement sa sœur vers la table cl ùit à du Luc :

— Eh bien! que faites- vous?

— Ma foi, répondit celui-ci sans se retourner, je perds avec un boiiiiL'ur indolent.

— Un bonheur insoleuil ïé\\('l^ M. Ménier.

— Eh oui! dit Feruand en baissant la voix et en se penchant un peu en ariiérL', je suis comme Summcrive, je croig au vieux proverbe : Malheureux au jeu, heureux...

■\ ce moment, il aperçut madame d'Houdailles au bras de M. Ménier. Elle regardait dun autre côté. Personne ne vint au secours du marquis, pas mémo M. Méuier, qui lui répondit d'un air moque ur,

— Je vous en fais mon compliment.

Fernand regarda successivement M. Ménier, M. de Soramerive et Clara, toujours fort occupée à examiner un rideau, et prenant son parti avec la suprême impertinence d'un homme qui a fait une gaucherie irréparable, il dit tout haut :

—Ma foi, puisque je viens de perdre ma soirée sur un mot, je vais tâcher de rattraper mon argent sur un dé. Le destin maintenant doit être pour moi.

— Alors, lui dit M. Ménier, le proverbe parlera pour Sommerive.

— Informez-vous-en près de madame du Hauty, dit Fernand; à l'heure qu'il est elle le met au-dessous de tout.

— Peu m'importe, dit M. de Sommerive, si je n'ai pas perdu dans l'estime d'autres personnes.

Ceci fut dit si sentimentalement que du Luc se tourna tout à fait vers M. Ménier et sa sœur. Il les regarda , et saluant Sommerive de l'air le plus gai du monde :

— 0 Sommerive! je vous rends les armes! s'écria-t-iL

— Faites donc attention, vous ne jouez pas vos dames comme il faut.

— Ah çà, mon cher! vçus êtes mon ennemi mortel, lui dit Fernand; vous avez manqué me faire faire un stupidc calembour, avec votre phrase sur les dames que je joue mut .

— Faites toujcmrs, dit Ménier, qui retenait sa sœur, quoi- '••'.(i celle-ci lui pressât le bras pour l'avertir de s'éloigner.

— Nùu pas, dit Fernand, c'est assez de deux stupidilés en uu jour.

— Vous, du Luc, dit M. de Sommerive, vous reconrcisse» avoir fait deux stupilités? jamais je ne vous ai entendu fciire de pareils aveux.

— Cest qu'il y a des juges qu'on ne trompe pas , mon

44 l'ES PRÉTENDUS.

cher, repartit Fernand , et avec qui le repentie est profitable.

Le jeu continuait pendant ce temps, et M. de Sommerive s'écria tout à coup :

— Six points d'école, mon cherl

— Dites donc que cela ne m'arrive jamais! reprit Fernand.

— C'est vrai , dit M. de Sommerive , et il faut que vous «oyez bien troublé.

Fernand se tourna vers madame d'Houdailles , qui regardait le trictrac et ne put détourner les yeux, assez vite.

— Voyez comme Sommerive est bon, dit-il, il parle pour moi; il a compris combien j'étais troublé.

— Ah çà ! dit Sommerive avec impatience , voulez-vous jouer?

— Gomment donc ! je joue plus gros jeu que vous ne pensez. Tenez, je mets toute ma partie sur ce dé; je joue pour un quine.

— Le voilà! s'écria involontairement Mme d'Houdailles , surprise de ce hasard.

— Vous avez gagné , dit froidement M. de Sommerive.

— Je vois, dit Fernand, que j'ai perdu, le bonheur du /eu me revient : les proverbes sont vrais, madame

— Je vous jure que non , monsieur, lui dit malicieusement madame d'Houdailles ; votje malheur ne prouverait lien.

— En ce cas , lui dit Fernand, mon bonheur ne prouvera pas davantage ; cela me console.

— Viens , viens, dit alors M. Ménier; jamais tu n'auras le dernier mot avec M. du Luc.

Clara suivit son frère , après avoir froidement salué ces messieurs.

— Eh bien! lui dit M. Ménier, qu'en penses-tu?

— Ah! dit Clara, qui avait repris toute sagailé, il est bien impertinent , mais il valse à ravir.

Elle se retira, et le bal continua.

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