ELLE N IRA PAS
Le lendemain de ce jour , c'est-à-dire le lundi , vers huit heures du matin seulement, M. du Luc , M. de Sommerive, M. Ménier et quelques jeunes gens qui étaient venus les rejoindre quittèrent le château pour commencer la chasse organisée la veille par Victor. Celui-ci était levé, mais, malgré sa bonue volonté, il ne put se joindre à ses amis. Si ce n'eût été qu'une imprudence qui eût dû aggraver son mal, il est probable qu'il l'aurait commise ; mais il y avait impossibihté véritable , et il fallait bien qu'il se résignât. Cependant il le fit de la plus mauvaise grâce du monde, d'autant plus fâché qu'il ne pouvait se fâcher contre personne. Enfin on arrangea les choses d'une façon qui eût certes admirablement convenu à M. du Luc ou à M. de Sommerive , surtout s'ils avaient pu prévoir ce qui devait arriver. Il fut décidé que Victor viendrait à la Ruine en calèche avec sa tante et madame d'Houdailles, Madame Ménier fut la première à souscrire à cet arrangement, et son mari répondit que madame d'Houdailles, qui n'était pas encore levée, trouverait toujours parfait ce qui arrangeait si bien les autres. On partit, et Victor demeura seul dans le salon à attendre que midi fût sonné ; c'était l'heure fixée pour le départ, le rendezvous étant à une heure précise à Saint-Martial, et les dames des autres châteaux devant s'y rendre chacune de son côté.
Ces quatre heures d'attente furent un bien grand supplice pour Victor, mais elles furent un tourment bien autrement insupportable pour les gens de la maison. Malgré la difficulté qu'il éprouvait à marcher , Victor alla dix fois aux écuries voir si les chevaux étaient prêts ; il envoyait à tous moments savoir si madame d'Houdailles allait descendrefet il querellait sérieusement sa tante, qu'il rencontrait allant et venant dans la maison , sans penser au départ. Enfin midi sonna, et madame d'Houdailles parut; Victor ne regarda ni sa toilette ni sa personne; il vit qu'elle était prête et il l'en remercia, oubhant qu'il avait passé deux heures à l'accuser et à dire qu'on ne partirait pas avant trois heures de l'a-
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près midi , afin de se faire attendre et de produire un cfiFet, 11 était si impatient qu'il répondit à peine à la marquise qui s'informait de sa blessure , et il se mit à appeler sa tante , qui parut aussitôt, mais dans le plus simple d<''sliabillé et fans que rien ne montrât qu'elle se fût le moins'' du monde occupée de sa toilette. Nous demandons la permission de raconter à nos licteurs la petite scène qui se passa à ce moment; elle montrera mieux que nous ne pourrions le faire dans un examen très-circonstancié la tactique des uns et la position des autres. La scène avait lieu dans la salle à manger, devant la porte de laquelle Victor avait fait avancer la calèche. A l'aspect de sa tante , Victor se mit à jeter les liauts cris :
— Bien ! bien ! Tout à l'heure je croyais que nous arriverions trop tard , et maintenant je suis sûr que nous n'arriverons pas du tout.
— Cinq minutes pour donner quelques ordres et cinq minutes pour mliabiller , dit madame Ménier , et je suis à vous.
— Bon! murmura Victor ; nous savons ce que c'est que des minutes de toilette ; nous voilà encore ici pour cinq quarts d'heure.
Madame Ménier ne fit pas semblant d'entendre Victor , et donna l'ordre au domestique , qui atlendait pour ouvrir la portière, d'appeler Calherine, puis elle alla embrasser Clara , lui faisant mille compliments sur son exactitude et sa parure, et-mille autres excuses sur ce qu'elle-même n'était pas encore prête. Clara, que riiïi[)atience de Victor amusait, s'empressa de déclarer qu'elle n'était point du tout pressée.
— Bon, bon, grommelait toujours celui-ci, pourvu qur^ les compliments et les faux-semblants d'amitié s'en mêlent , nous arriverons juste au moment où les autres reparlironi pour le château.
Cependant Catherine parut, et madame Méaicr s'eaapressa de dire^â sa belle-sœur :
— Vous m'excuserez ; vous savez, ou vous saurez un jour, que le lendemain d'un bal tout est sens dessus dessous dans une maison, et ciue quand on a vingt-cinq personnes à dîner, on a l'urt à l'aire pour que rien ne manqua.
— Faites, dit madame d'Houdailles en se reliranl dans le salon, avec d'autant plus de résignation qu'il lui était fort indifférent d'arriver ou de ne pas arriver au rendez-vous à heure fixe, du moment où il serait prouvé que ce n'était pas elle qui aurait manqué d'exactitude , s'en rapportant tout à fait à la colère de Victor pour faire retomber le crime sur qui de droit. Victor furieux la suivit pour avoir quelqu'un àqui be plaindre; mais voyant madame d'Houda; les ôter sou chapeau, prendre un livre et s'établir dans un iauleuil pour lire , il se jeta sur un divan en disant ;
— Je crois que j'ai le temps de me rattraper de mon insomnie de cette nmt.
— Vous avez donc beaucoup souffert? lui demanda madame d'Houdailles.
— Pas précisément, mais j'ai peu dormi, quoique j'aie beaucoup rêvé.
Ihladame d'Houdaillœ ne répondit pas et se mit à lire ; mais ce mot qu'il venait d^ prononcer sembla tout à coup distraire les idées de Victor de son impatience présente. A son révdl, son premier souvenir avait été pour ses projets de la veille; depuis ce moment il ne s'était pas occupé d'autre cbose, mais un mot le ramena par hasard à la pensée des r«îvesqui avaient si fort agité son sommeil; et il se rappela alors qu'il lui semblait avoir vu toute la nuit les ligures les plus Éaotasques tourbillonner autour de lui, toujours domiuées par une image délicieuse , tantôt un ange , tantôt une fée, toujours une figure éblouissante de beauté traînant spiés soi un parfum enivrant , et vers laquelle Victor avait «:ouru sans cesse sans jamais pouvoir' l'atteindre. Cette fijrureiU'avait maintenant sous les yeux; il la contemplait avec une curiosité singulière, la comparant avec son rêve et îie 82cbant si elle était plus belle ainsi qu'il l'avait vue dans i-m imagination ou telle qu'il la voyait à cet instant.
Cependant il se passait à ce moment dans la salle à mauj;crune petite scèue faite sans doute pour arriver jusqu'à inadame d'Houdailles, car madame Ménier élevait la voix «f une manière qui n'était pas dans ses liabitudes de bonne compagaie. Elle interrogeait Catherine sur les apprêts qu'elle îivait faits pour le diuer, et entrait dans dis détails d'une iDisotie qui étonoait la marquise. Madame Ménier voulait-
elle établir qu'elle étail une femme qui s'occupait de son jnénage ? Madame d'Houdailles le crut d'aiiord , quoiqu'elle trouvât que la preuve fût d'un genre peu élevé ; mais en entendant madame Ménier déclarer cinq ou six fois de suite que rien ne marcherait, malgré les affirmations très-préciÊOs de Catherine, elle commença à comprendre que cette explication à haute voix avait un autre but. En effet , à une dernière question, Catherine s'étant trouvée prise au dépourvu, madame Ménier, sans écouter la cuisinière qui lui déclarait qu'elle aurait tout le temps de se procurer ce qu'on lui demandait, se mit à dire : <i ■' — J'en étais sûre, si j'ai le malheur de quitter le chàtea\;, rien ne sera prêt. Enfin il faut bien se résigner.
Et tout aussitôt elle entra dans le salon en disant à sa belle-sœur :
— Ah ! ma chère, quel ennui qu'une maison ! voyez ma position : je ne sais comment m'excuser, mais il est impossible que je sorte de chez moi; rien n'est fait et rien ne se fera si je n'étais présente.
— Mon Dieu, ma chère Claire, lui dit tout à coup madame d'Houdailles, je ne tiens pas beaucoup plus que vous à aller à ce déjeuner, et nous resterons , si vous voulez.
La figure de madame Méuier, qui était toujours armée de ce même sourire doucereux et caressant, prit tout à coup une expression de dépit très-prononcé ; mais elle se remit aussitôt en disant :
— Ce n'est pas ainsi que je l'entends : partez avec Victor, et vous expliquerez à mon mari la cause bien naturelle qui m'a retenue.
Madame d'Houdailles était trop femme pour ne pas comprendre que madame Ménier voulait demeurer au château et voulait y demeurer seule, mais elle n'était pas disposée â céder à ce caprice et allait faire quelque nouvelle objection, lorsque Victor lui dit avec cette liberté qu'il prenait vis-à-vis de tout le monde et surtout avec madame Ménier :
— Tenez, ma tante, il eût mieux valu nous dire tout de Buite que vous ne vouliez pas venir.
— Comment, Victor, s'écria madame Ménier d'un ton fâché, tu dis...
— Allons , voyons , reprit celui-ci du petit ton mignard
qu'il prenait vis-à-vis d'elle quand il voulait lui dire quelque vérité, croyez-vous que je ne vous ai pas devinée depuis ce matin, quand je vous priais d'aller vous habiller et que vous rae répondiez toujours que vous aviez bien le temps?
— Ce que tu dis là, Victor, est très-mal, lit d'un air triste madame Ménier ; ce serait faire supposer à Clara que je ne veux pas aller avec elle.
— Oh !... oh!... oh!... dit Victor, si vous le prenez comirc ça, ce n'est pas juste, non ; mais vous avez quelque petiie chose à faire ici pendant notre absence, une surprise pour notre retour. Avouez -le tout de suite et nous ne dirons rien.
Madame d'Houdailles avait été visiblement embarrassée au moment où Victor avait supposé que sa tante avait une raison secrète de demeurer au château; elle le regardait comme si elle avait peur des paroles qu'il prononçait. Mais lorsqu'il conclut en parlant d'une surprise , elle respira comme ferait un spectateur qui verrait de loin un aveug'c marcher dans un terrain dangereux, qui n'ose l'avertir ilc peur d'accroitre le danger en le signalant, et qui se sent le cœur soulagé lorsque l'aveugle a heureusement franchi les obstacles auxquels il pouvait se heurter. Madame Ménier, pendant ce temps, n'avait pu dissimuler un trouble profond, si bien que Victor s'en aperçut et murmura :
— Ce que je dis, ma tante, n'est qu'une plaisanterie.
— Et ce que vous deviez savoir, dit madame d'Houdailles . i l'interrompant vivement, c'est qu'il n'y a pas de plus mauvaise plaisanterie que de deviner une surprise qu'on veut ménager. Partons donc, et ne faites pas que ce soit vous qui nous retardiez maintenant.
La manière dont madame Ménier accueillit cette intervention de Clara avait à la fois quelque chose de reconnaissant et d'inquiet qui échappa sans doute à Victor, mais qui confirma la marquise dans les soupçons secrets qu'elle avait. Elle était si pressée de partir, qu'elle dit à peine adieu à ?a belle-sœur, et qu'elle était déjà en voiture avant que Victor eût reçu toutes les explications de sa tante pour l'excuser auprès de son mari.
Madame Ménier accompagna son neveu jusqu'à la voituro, et là elle parut encore hésiter un moment ; puis, comme